LUTHER ET L'OBSERVATION DU DIMANCHE
du peuple le seul motif qui le lui rendait sacré. Et d'ailleurs pourquoi chacun ne se serait-il pas rangé, sinon parmi les savants, du moins parmi les chrétiens « intelligents » que Luther déclarait affranchis de la loi? La profanation du dimanche, qui devint tous les ans plus générale en Allemagne et dont les contemporains se plaignent si amèrement, devait être la conséquence naturelle d'un pareil enseignement.
Réfutant la doctrine de Carlstadt sur l'Eucharistie, Luther avoue les difficultés infinies engendrées par le principe de la libre interprétation de l'Écriture (que lui-même avait établi). « On verra bientôt », dit-il, dans un douloureux pressentiment, « ceux qui prétendent mesurer et régenter l'Écriture au moyen d'une raison sophistiquée et de subtilités raffinées, en venir à nier la divinité du Christ. » « Tu assisteras dans peu de temps à des prodiges; tu verras comme la raison deviendra sage, surtout parmi le peuple ignorant! On secouera la tète, on dira : C'est vrai, la divinité et l'humanité sont deux choses infiniment distinctes! il y a entre elles unabime immense, comme celui qui sépare ce qui est éternel de ce qui est du temps; comment donc l'un peut-il être l'autre, ou comment quelqu'un a-t-il jamais pu dire que l'homme était Dieu? » « Déjà », ajoutait-il, « le Christ devient un pur symbole moral; il est descendu de son trône de législateur et de maître, et si l'on fait un pas de plus dans cette voie, aucun dogme ne restera debout. »
Aussi recommandait-il de la manière la plus pressante à ses disciples de se garder des faux prophètes et de leur doctrine, « quand bien même le monde entier abandonnerait notre croyance en l'Eucharistie ». Comment ferons-nous donc quand il s'agira de la doctrine de l'Évangile, qui est d'une bien autre importance? (Le mot Évangile, dans la bouche de Luther, signifie toujours la doctrine de la justification parla foi seule et delà non-liberté de la volonté humaine.) Ne voyez-vous pas tout le monde l'abandonner, la combattre? Combien êtes- vous qui lui restiez véritablement attachés? Ce n'est pas merveille que beaucoup embrassent l'erreur, c'est merveille que quelques-uns restent fidèles. Les partisans des faux prophètes ne peuvent se plaindre de n'avoir pas été avertis, conseillés. Ne savent-ils pas comment j'ai jugé leur esprit? N'ai-je pas dit qu'ils agissaient sous l'inspiration du démon? Cependant à quoi cela a-t-il servi? Ils se sont encore plus obstinés; ils se sont secrètement concertés; ils ont usé de ruse envers moi; ils ont oublié jusqu'à la charité qu'ils nous doivent. Pourquoi nous ont-ils combattus avectant d'acharnement, dans leur trou et derrière notre dos, écrivant contre nous dans les divers territoires allemands, et n'égorgeant que ceux de V\ ittembergdans leur abattoir public, c'est-à-dire dans leurs chaires?
OPINIONS DEISTES. 405
Et tout cela sans vouloir jamais nous expliquer en quoi nous sommes dans Terreur! Ce que Witîemberga fait, il faut le détruire, sans cela tout ira de mal en pis, ils ne connaissent que cet argument! Et c'est en se couvrant de la protection de notre prince, c'est en notre propre nom et place qu'ils agissent ainsi 'I »
Ce que Luther avait prévu, qu'il s'élèverait bientôt des incrédules allant jusqu'à nier la divinité du Christ, se vérifiait à la lettre à Nuremberg. A cette date, nous voyons le conseil intenter un procès à trois peintres de la cité, Georges Penz et les deux frères Sebald et Barthélemi Behaim, communément appelés les « peintres impies » Cités devant le tribunal à cause de leurs opinions déistes, ils exposèrent leur manière de voir avec une pleine franchise. Aux questions qui lui furent adressées, Georges Penz répondit qu'à la vérité il croyait vaguement à l'existence d'un Dieu, mais qu'il ne savait pas quelle idée se faire au juste de lui; quant à Jésus-Christ, il n'y croyait point; il lui était impossible d'ajouter foi à la sainte Écriture; il n'admettait ni le baptême, ni l'Eucharistie, et ne reconnaissait d'autre autorité temporelle que celle de Dieu. Barthélemi Behaim déclara à son tour rejeter le témoignage de la Bible. 11 avait suivi pendant deux ans le prêche du luthérien Osiander, mais, il ne savait comment expliquer la chose, ce que disaient les prédicants avait bien un sens devant les hommes, et pourtant au fond il n'y avait là que vain babil; aussi ne voyait-on aucun fruit de conversion sortir de tant de sermons. 11 resterait dans ses incertitudes; le mcnsooge l'y contraignait jusqu'à l'avènement de la vérité. Son frère Sebald s'exprima à peu près dans le même sens. Jusqu'à présent il n'avait su quel parti prendre relativement à la Cène; il était résolu à patienter jusqu'à ce que Dieu lui en donnât l'intelligence. Lui aussi avait entendu beaucoup de prédications, mais il ignorait, comme son frère, le moyen d'eu tirer quelque amélioration spirituelle. Gui Wirsperger, interrogé sur ses relations avec les frères Behaim, déclara qu'ils avaient un fort mauvais renom sous le rapport religieux, et passaient pour être ensorcelés. L'un d'eux, Barthèl, avait déclaré ne point connaître le Christ et ne savoir rien de lui; quand il en entendait parler, il prétendait avoir la même impression que lorsqu'on lui contait l'histoire du duc Ernest, enlevé sur le haut d'une montagne. Sebald était non moins obstiné, non moins sous l'influence du démon. Il était fâcheux que des âmes chrétiennes fussent obligées d'avoir des rapports avec de pareils personnages; ils avaient tellement détourné leurs femmes de la vérité, qu'elles n'étaient plus sûres
1 Sammtl. Werke, t. XXIX, p. 170, 216, 260, 266. - Yoy. RlFPBL, p. 402-406.