PRINCIPES SOCIALISTES DES HUSSITES ET LEURS RESULTATS
■< Pendant les longues et cruelles années de cette guerre funeste, terres et gens furent ruinés; la Bohême, autrefois si prospère1, fut transformée en terre de désolation et d'horreur. » La bourgeoisie tomba dans la plus profonde misère; le prolétariat prit des proportions effrayantes; les paysans furent assujettis au plus oppressif servage. Pour les séduire et les décidera prendre les armes, on leur avait prodigué de brillantes promesses. On leur avait assuré que les dimes, les corvées des seigneurs temporels et spirituels allaient être supprimées, qu'ils auraient tous également droit à la pêche, à la chasse, aux pâturages ; que les biens « du clergé, du roi et des seigneurs » leur seraient abandonnés. Aussi, exaltés, affolés par de telles perspectives, s'étaient-ils montrés les plus audacieux d'entre les < soldats de Dieu » de l'armée taborite. « Mais leurs prétendus libérateurs se changèrent promplement en maitres et en « tyrans », et les traitèrent comme de vils esclaves2. »
Dans le domaine religieux, l'hérésie de Bohême engendra la tyrannique et pitoyable Église d'État des utraquistes3; dans l'ordre social et politique, elle ruina la prospérité nationale et mit le peuple sous le joug écrasant des oligarchiques, rendus plus arrogants que jamais par la victoire.
« Le royaume de Bohême, autrefois si florissant », avouait en présence de l'inexprimable détresse du pays l'utraquiste Laurent de Brezova, « est donné en spectacle à tous les peuples, et semble destiné à leur servir d'exemple. » « La Bohême est devenue la risée des nations ! » s'écrie douloureusement un Tchèque catholique contemporain '. On reconnaissait, mais trop tard, la sagesse de l'Uni-
labolition de tous les privilèges accordés jusque-là à la naissance, à réducation, à la fortune. Leurs plans renferment de vagues conceptions de la souveraineté du peuple, de l'émancipation des femmes, et visent à la suppression de toutes les barrières établies par les lois et la morale. -
1 Voy. ce qu'un silésien du seizième siècle écrivait sur l'antique période de la gloire de la Bohême, dans Höfler, Geschickteckreiber, t. III, introduction,
- Pour plus de détail sur ce point, voy. Bezold, p. 55-63, voy. p. 75-94. « La population des campagnes, loin d'avoir vu s'améliorer son sort, était réduite à une détresse qui rappelle la triste période de la guerre de Trente ans; ce lamentable état de choses paralysa nécessairement chez les paysans toute force de réaction contre l'asservissement complet qui n'était que trop à prévoir. - » Ce funeste revers de médaille du taboritisme n'a pas, jusqu'à présent, été mis dans un relief suffisant, même par des historiens comme Palacky et Zöllner. » « A la fin de la guerre, un grand nombre de villages avaient complètement disparu; le peuple des campagnes, ruiné moralement et matériellement, était tout prêt pour le servage. • • La noblesse mit le pied sur la nuque des paysans, et bientôt ceux-ci tombèrent dans le plus dur servage. »
3 BEZOLD, p. 94. • La Bohême fut dévastée et épuisée non-seulement matériellement, mais moralement. »
* Voy. Bezold, p. 104.
versité de Paris, qui, appelée à apprécier la doctrine de Jean Huss, avait prédit que cette hérésie pernicieuse, féconde en lamentables crimes, ne pourrait qu'entraîner les peuples à l'insoumission, à la révolte, et finirait par attirer sur le pays assez malheureux pour l'accueillir la malédiction de Cham. Dès 1424, le cardinal légat Branda avait exprimé les mêmes appréhensions. La répression des hussites, selon lui, n'intéressait pas seulement la foi et l'Église : l'équilibre de la société en dépendait '. « La plus grande partie des hérétiques », écrit-il, « veut la communauté des biens, et soutient qu'on ne doit aux autorités ni dime, ni tribut, ni obéissance. Or, par ces principes, toute civilisation est détruite; les lettres, les arts, les sciences, en un mot toute culture intellectuelle est ruinée. Les hussites regardent comme non avenus les droits divins et humains, et ne songent qu'à s'en débarrasser par la violence. Les choses iront si loin, que ni rois, ni princes dans leurs royaumes ou principautés, ni bourgeois dans leurs villes, ni particuliers dans leurs propres maisons ne seront plus en sécurité, car cette abominable secte ne s'en prend pas seulement à la foi, à l'Église; dirigée par Satan, elle déclare la guerre à l'humanité tout entière, dont elle attaque et renverse tous les droits2. »
L'influence du radicalisme hussite dans les pays avoisinants ne tarda pas à se faire sentir en Allemagne « de la plus effroyable manière ». « Les Bohèmes inspiraient un effroi général », rapportent les documents désignés sous le nom de Chronique de Klingemberg. « Tous les gens de bien craignaient que l'iniquité et la détresse hussites ne vinssent à gagner les autres pays, accablant à la fois les bons, les justes et les riches. Quant aux paresseux, aux gens dissolus, ennemis de tout travail, et en même temps mutins, voluptueux et farouches, ils trouvaient l'idée et l'occasion bonnes. Beaucoup, dans les divers territoires allemands, gens tout aussi vils et dépravés que les Bohèmes, prônaient la secte et les abominations hussites dès qu'on paraissait tolérer quelque peu leurs discours; lorsqu'au con-
1 « Conservacio societalis humane. »
* Voy Bf.zold, p. 51-53. Le conseil de Constance écrivait en 1416 à propos des dangereuses conséquences politiques des doctrines de Jean Huss : ■ Metuendum est, ne eveniat irrecuperabilis ïactura, qua una cum recia fide et ipsum regnum pericliteiw, et cum spiritualibus temporalia una parili ruina involvantur. .
traire ils croyaient comprendre que la conscience publique les repoussait, ils cachaient avec soin leurs sentiments, évitant de les exprimer devant les bons et les sages. Donc les Bohèmes comptaient en Allemagne un grand nombre de partisans secrets, surtout parmi le bas peuple. Comme à cette époque les esprits étaient très-excités contre les prêtres, le peuple prêtait volontiers l'oreille aux partisans des hussites, parce qu'ils avaient toujours le clergé à la bouche et répétaient sans cesse que le riche devait partager son bien avec ses frères1.
De bonne heure, les hussites recueillirent de nombreuses adhésions en Silésie, en Saxe et en Franconie*. Des aventuriers, de farouches lansquenets, habitués au vol et au brigandage, et ayant pour la plupart servi dans les armées hussites, propageaient le « poison de Bohême » dès leur retour en Allemagne. Les plus zélés apôtres des principes socialistes parmi les classes pauvres des villes et des campagnes furent ces gueux, ces scélérats, ces misérables bandes de soldats bohèmes qui, dans la seconde moitié du quinzième siècle, avaient trouvé du service dans presque toutes les guerres, et maintenant, devenus soudain les « défenseurs du droit divin >•, volaient et assassinaient impunément quiconque s'opposait à eux 3.
La première insurrection de paysans éclata dans les environs de Worms, où peu de temps auparavant le prêtre saxon .lean Drändorf avait expié sur le bûcher ses prédications hérétiques (1431)*. Environ trois mille paysans armés de piques, d'arbalètes, revêtus de cuirasses et bannières déployées, se présentèrent aux portes de Worms, demandant qu'on leur livrât tous les Juifs de la ville dont l'usure, disaient-ils, les réduisait à la dernière misère. Bientôt l'émeute prit une telle extension que les habitants de Worms exprimèrent la crainte aux états des villes libres réunis à Ulm, que l'Empire et la chrétienté n'eussent plus à redouter des paysans allemands que des hussites. C'était précisément de cette manière que L'hérésie s'était déclarée en Bohême, s'attaquant d'abord aux autorités ecclésiastiques et séculières, aux clercs et aux notables, c'est-à-dire au gouvernement aristocratique. Les états devaient de toute nécessité prendre des mesures énergiques contre ces rebelles5. La nouvelle du progrès des doctrines hussites
1 Die klingenberger Climntk, publiée par Henne de Sargans (1861 ), p. 198. — Bezold, Die ■ armen Leute », p. 16-17.
* Voy. ces documents dans Zöllner, p. 72-75. — Lechleu, t. II, p. 485-489. — Boeum, p. 106-112.
3 Voy. PiLACKY, Gesch. von Böhmen, 4*, p. 50i.
* Voy. Krummel, dans les Theol. Studien und Kritiken, LXII*, p. 133-144.
■ Pour plus de détails, voy. Bezold, Der rheinische Bauernaufstand, p. 129-
V2i INFLUENCE DU RADICALISME HUSSITE EN ALLEMAGNE.
parmi les < pauvres gens d'Allemagne parvint jusqu'à Rome '.
Les ligues formées par les princes, seigneurs, chevaliers et villes avaient appris aux paysans la marche qu'ils devaient suivre. Pour s'entendre, il fallait d'abord se réunir en grandes troupes, convenir d'un plan de campagne, puis faire choix d'une bannière, afin de bien désigner la classe à laquelle on appartenait et le but qu'on se proposait d'atteindre par l'association des forces. Les paysans prirent pour signe de ralliement le gros soulier lacé2 qu'ils portaient d'ordinaire; ils l'attachèrent à leurs piques ou le peignirent sur leurs étendards. C'est depuis ce temps que toutes les émeutes des campagnes ont été désignées sous le nom de Bundschuh*.
Les révoltés allemands, comme les laborites de Bohême, élirent des nobles pour chefs, « gentilshommes ruinés, écrasés de dettes », qui espéraient gagner quelque chose au tumulte et, comme on dit, pêcher en eau trouble. Assez fréquemment ces « enfants perdus » se chargeaient de soulever les campagnes. C'est ainsi qu'Anselme de Massmünster, gentilhomme alsacien, déploya, en 1486, l'étentard de la révolte; il avait pris un varlet de [Zasingen pour aide de camp. En peu de temps, deux mille révoltés s'étaient joints à lui; « tous avaient juré haine au monde entier4 ».
« Notre triomphe se chargera de vous apprendre ce qu'on peut gagner au Bundschuh », disait un jour un paysan àTrithème. « Nous voulons nous affranchir, comme les Suisses, du joug qui pèse sur nous, et, dans les questions spirituelles , partager l'autorité avec les clercs, comme les hussites5. »
En Carinthie (1470), les paysans révoltés manifestaient les mêmes désirs. Les insurgés voulaient voir « la noblesse humiliée, les prêtres assujettis à leur domination », et réclamaient le droit d'élire ou de déposer, selon leur volonté et bon plaisir, les curés et les clercs6.
Les exigences et réclamations de Hans Böhm7, le joueur de cornemuse de Nikiashausen, allaient encore beaucoup plus loin. Böhm fut, sur le sol allemand, le premier apôtre de l'état de nature social et individuel.
S'appuyant sur la « sublime mission » qu'il disait avoir reçue de
1 Voy. Boehm, p. 109-110.
1 Sur le dicton populaire « Et ca-tera Bundschuh », voy. Liebrecht dans la (îermania de I'feiffer, t. V ', p. 482, et dans la Zeitschrift für deutsche Kulturgeschichte, 1872, p. 354. Voy. plus haut, p. 171, note 1.
1 Voy. Boehm, p. 109-110.
* Voy. Ochs, Gesch. von Basel, t. IV, p. 176.
5 ' Codex des Klosters Camp am Niederrhein, p. 71.
• Unrest est surtout à consulter pour tout ce qui concerne cette insurrection, p. 631-642. — v0y. Chmel, Monum. Habib. , t. I, 2, p. 866-882.
7 Vojr. sur Böhm BiRACK, p. 6-97. Ullmann, t. I. p. 421. Zollnkk, p. 76-79. BOEHM, p. 120-1 20.
Dieu, Böhm prêchait aux foules, avides de l'entendre, se plaisant, disait-il, à les réjouir en leur offrant la parole du Seigneur dégagée de tout alliage. 11 disait que le royaume de Dieu était proche, et que désormais il n'y aurait plus ni pape, ni empereur, ni autorité quelconque; toute différence entre les classes allait être supprimée. L'égalité fraternelle régnerait entre tous. Les princes ecclésiastiques et laïques avaient accumulé tant de trésors! s'ils étaient partagés, tout le monde aurait suffisamment de quoi vivre, et c'est ce résultat qu'il s'agissait d'atteindre. Les dîmes, taxes et douanes allaient être abolies. La chasse, la pêche, les prairies serviraient aux besoins illimités de chacun; on verrait bientôt les princes et les seigneurs forcés de gagner quotidiennement leur vie. Le temps approchait où les prêtres allaient être mis à mort; une forte récompense serait alors décernée à celui qui aurait eu la gloire d'en massacrer trente.
L'égalité fraternelle, la suppression des corvées, l'abolition de toute autorité, voilà ce que le peuple appelait le véritable Evangile », et celui qui le lui annonçait était à ses yeux un homme de Dieu ayant, comme le Christ, pitié des foules. « Donc le peuple surexcité se leva bientôt en masse » , écrit Sébastien Brant; de tous les points de l'Allemagne, il accourait vers son joueur de cornemuse. Le « saint jeune homme », comme il l'appelait, eut bientôt tant d'auditeurs venus de Bavière, de Souabe, d'Alsace, du Bheingau, de Wettéravie, de Hesse, de Saxe et de Misnie, qu'à certains jours plus de trente mille hommes campaient dans le petit village de MUashausen et dans les environs. « Les compagnons ouvriers », rapporte le chroniqueur Conrad Stolle, « quittaient à la hâte leurs ateliers; les valets des métairies voisines abandonnaient la charrue, les filles de ferme accouraient tenant encore eu main leur faucille, tous sans même avoir pris congé de leurs maîtres et seigneurs, et dans les mêmes habits qu'ils portaient au moment où l'irrésistible envie d'aller à ?sicklashausen s'était emparée d'eux. La plupart n'avaient pas de quoi manger; mais ceux chez qui ils arrivaient se chargeaient de les héberger; entre eux, ils se donnaient les noms de frères et de sieurs. Ces pauvres exaltés faisaient porter devant eux des bannières, et marchaient au chant de cantiques iuspirés par la chimère qui les avait entraînes.
Mais le joueur de cornemuse ayant un jour engagé les milliers d'auditeurs qui se pressaient autour de lui à laisser femmes et enfants au logis et à revenir à une date indiquée avec des armes, on mit la main sur lui; il fut conduit à Wurzbourg. Le jour où Hans Böhm fut pris », raconte Stolle, « on le trouva assis dans une taverne, prêchant tout nu à sou auditoire. « Quelque temps après, une horde d'environ dix mille fanatiques résolut d'aller le délivrer, et
quatre gentilshommes, vassaux del'évèquede Wurzbourg, s'offrirent à les commander. Mais à l'aspect des canons de la forteresse, épouvantés par la cavalerie envoyée pour les mettre à la raison, ces pauvres gens se dispersèrent. Hans Böhm fut brûlé vif; les nobles qui s'étaient mis à leur tête ne durent leur salut qu'à la fuite.
Hans Böhm n'avait été que l'instrument d'une vaste conspiration ourdie par un hussife caché au fond d'une caverne, dans les environs de Niklashausen, le curé du village et un ex-Franciscain. De jeunes seigueurs lui avaient appris son rôle, ainsi qu'il l'avoua durant son interrogatoire. Le chevalier Conrad de Thunfeld déclara également avoir cherché à soulever le peuple contre l'évêque de Wurzbourg1, son légitime seigneur. Le comte Jean de Wertheim lui-même fut soupçonné d'avoir encouragé le mouvement 2.
On parvint à l'étouffer, mais non pas à effacer des esprits les séduisants espoirs que le joueur de cornemuse avait fait naître. Bentrés chez eux, les paysans propagèrent ses doctrines, surtout en Souabe.
Parmi les écrits chargés de les répandre, il faut citer en premier lieu la Réforme de l'empereur Sigismond. Ce livre, composé en 1438 par un prêtre séculier, parut pour la première fois en 1476, l'année même où les discours du joueur de cornemuse faisaient une si profonde impression sur les masses. Il fut plusieurs fois réédité entre 1480 et 14973.
< L'obéissance est morte », lisons-nous dès les premières pages de l'ouvrage; « la justice souffre violence, plus rien n'est en sa place, aussi Dieu nous retire-t-il sa grâce, et cela est juste. » « Les chefs spirituels et temporels laissent dépérir ce que Dieu leur avait confié. C'est pourquoi tout doit être réorganisé, et à cette réorganisation, les petits surtout sont appelés à participer. Ceux qui s'opposent le plus à la loi de Dieu sont les savants, les sages selon le monde et les puissants du siècle; mais les petits crient vers Dieu, le suppliant de les secourir et de les remettre dans la voie de l'équité. » « Le droit canon est malade, l'Empire et tout ce qui lui appartient défend et soutient l'iniquité, il faut donc le renverser par la force. Quand les
1 Barack, p. 101.
2 Stolle, p. 134. — Voy. Barack, p. 85-97.
: Sur les diverses éditions de cet écrit, voy. Boehm, p. 6-18. •< La réforme de l'empereur Sigismond est le premier écrit révolutionnaire qui ait été publié en allemand. Si l'on a appelé une certaine chronique tchèque rimée du quatorzième siècle la « trompette de la guerre hussite, » notre Réforme pourrait à bon droit s'intituler la » trompette de la guerre des paysans, » car l'histoire de ses divers manuscrits et éditions démontre que ce ne fut que longtemps après avoir été composée qu'elle vint a se répandre et à avoir de l'action, c'est précisément en 1520 qu'elle eut le plus d'influence. » — Bezold, Die «m-men Leute ,., p. 26-27.
INFLUENCE Dû RADICALISME II US SITE EN ALLEMAGNE. 527
grands sommeillent, les petits ont le devoir de rester éveillés, afin que le plan de Dieu puisse se poursuivre. >• « Les humbles seront élevés, les puissants abaissés, le Christ lui-même Ta dit dans L'Evangile, et les apôtres l'ont répété après lui dans leurs épilres '. »
Les petits et les humbles sont appelés à fonder le règne de la liberté et de l'égalité sur la terre : N'est-ce pas une chose inouïe que, dans la sainte chrétienté, il faille rapprendre aux chrétiens que l'homme qui a l'audace de dire à son frère : « Tu m'appartiens », commet un crime abominable? Songez-y bien, Notre-Seigneur Dieu, par ses plaies, par sa mort subie volontairement pour nos péchés, a payé notre rançon et nous a délivrés de toutes les chaines qui nous retenaient captifs, en sorte que désormais personne n'a plus le droit de s'élever au-dessus de ses frères. Nous sommes tous également affranchis et libres, les nobles comme les roturiers, les riches comme les pauvres, les grands comme les petits. Celui qui croit et qui est baptisé est membre du Christ Jésus. Que chacun sache bien que celui qui ose revendiquer un droit de propriété sur les chrétiens se* frères n'est déjà plus chrétien, s'oppose au Christ, et pèche contre tous les commandements de Dieu. « Si un noble contredit cette vérité, il faut le supprimer; si une abbaye la nie, il faut la détruire de fond en comble, et ce sera faire une œuvre pie. Nous ne devons plus tolérer que personne, prêtre ou laïque, s'élève au-dessus des autres. Laissez-nous le soin de nos intérêts, laissez-nous jouir de notre pleine liberté. Tous ceux qui appartiennent à Dieu s'en réjouiront; mais tolérer l'état de choses actuel, ne pas chercher à porter remède à un mal qu'on pourrait facilement guérir, c'est courir à l'enfer avec les méchants, sans que rien puisse en délivrer, car ce péché surpasse tous les autres en malice; c'est le péché par excellence. D
La liberté chrétienne exigeait encore la suppression des corvées, du ban et autres tyrannies : « On interdit les forêts aux paysans, on les taxe, on leur enlève le droit de pâture. Pour eux, point de miséricorde; on les écrase d'amendes, et cependant on vit de leur travail, car sans eux qui pourrait subsister? C'est le laboureur qui nourrit les bêtes des bois, les oiseaux de l'air.. On ne doit pas mettre l'interdit sur les forêts ou sur les champs. De même, ou leur ôte les rivières, et cependant elles suivent librement leur cours, portant leurs bienfaits dans tous les pays. On eu est venu à un tel point, que, si l'on pouvait mettre en contrainte la nature entière, on le ferait. Ce que Dieu a ordonné, nous nous apercevons qu'on n'en tient aucun compte; au contraire, on le contredit. Les animaux privés de
1 Dans BCEHM, p. 161, 170,225,237.
raisou devraient protester contre nous, et nous crier : Pieux et braves chrétiens, après tant d'avertissements, prenez donc à cœur toutes ces criantes iniquités! Il n'en est vraiment que temps, convertissez-vous, de peur que Dieu n'exerce sur vous sa sévère justice!
L'homme de petites ressources était opprimé aussi bien dans les villes que dans les campagnes. L'enchérissement et les compagnies commerciales devaient être supprimés, ainsi que les corporations : « autrement chacun se plaint d'être lésé; tout le monde l'est dans les villes; aussi seigneurs et paysans, tous ont les villes en horreur. Si tout était mis en commun, les seigneurs seraient bien obligés de se résigner à n'être pas plus que les autres. Il faut empêcher que personne exerce plus d'un métier, d'une industrie. Le prix des denrées, les salaires des paysans et des ouvriers doivent être fixés par des experts jurés , choisis par les ouvriers1. »
Dans les questions religieuses, « le spirituel doit être nettement séparé du temporel ». Pour arriver à ce but, il faut avant tout confisquer les biens du clergé; un traitement fixe sera ensuite attribué à chaque clerc. Ainsi, par exemple, un curé « touchera par an quatrevingts florins du Rhin, et cette somme suffira à rétribuer tous ses services; il ne lui reviendra en sus ni taxes, ni dîmes. Il sera défendu à tout prêtre d'avoir plus d'un bénéfice, à quelque rang qu'il appartienne 2. »
Si quelqu'un ose s'opposer à ces nouveaux règlements, fut-il souverain spirituel ou temporel, « son corps sera recommandé à tous », c'est-à-dire livré en pâture aux oiseaux du ciel; « son bien sera saisi et confisqué, car Dieu n'a que faire de rebelles ». Les clercs réfractaires, évêques, docteurs ou prêtres, perdront leurs charges et leurs bénéfices. < Si les couvents refusent d'obéir, ils seront détruits de fond en comble, parce que Dieu exige des siens une loyale obéissance, et que celui qui ruine une propriété injustement acquise est agréable à Dieu. » Pour établir cette loi nouvelle, tous sont invités à s'employer et à se servir du glaive; « Dieu n'abandonnera pas les siens. Si l'on met la main à l'œuvre avec entrain, crois-moi, tout marchera de soi-même. Que tout le monde se rassure! Nous savons que tout réussira avec l'aide et la force de Dieu, pourvu que nous restions fidèles au Seigneur et ayons égard à sa loi. »
« Quand notre liberté sera reconnue par le monde entier, les grands chefs perdront soudain leur pouvoir. Car, remarque-le bien, qui voudrait agir contre soi-même? qui pourrait préférer la servitude à la liberté? Or le Christ Jésus, dans sa sollicitude paternelle,
1 Boehm, p. 216-220, 221-228, 235. — Voy. p. 170. i Boehm, p. 231, 172-195.
a mis cette liberté à la portée de toute l'humanité. La vie éternelle s'offre à nous; celui qui ne veut pas recevoir notre doctrine n'est déjà plus chrétien; qu'il le sache bien, l'enfer est ouvert devant ses pas. Donc, nobles chrétiens, chrétiens libres, à l'œuvre, si nous tenons à mériter un jour la paix éternelle1! »
De fréquentes émeutes de « pauvres gens », ayant toutes pour prétexte l'obtention de réformes tantôt modérées, tantôt exorbitantes, se produisirent de tous côtés dans les dix dernières années du quinzième siècle.
En 1486, une insurrection éclate en Bavière; « un certain maitre Mathieu Korsang, d'Augsbourg, la prêche et l'excite3 ».
En 1491 et 1492, les vassaux de l'abbaye de Kempten arborent le Bundschuhet choisissent pour capitaine Georges Hugo d'Unterasried, que le prince abbé appelait à bon droit « le nouveau Jean Huss3 ».
En 1493, des tenanciers de l'évêque de Strasbourg forment un complot pendant la nuit dans le lieu secret de leurs assemblées, la Hungersberg, au nord-ouest de Schelestadt, entre Andlau et Ville. Ce Bundschuh recruta beaucoup de partisans dans les villes d'Alsace. Un grand nombre de déclassés, de gens sans aveu, s'engageaient par des serments secrets à poursuivre certains buts : « A l'avenir , liton dans les articles de leur association, < le peuple ne payera d'impôt que lorsque cela lui conviendra. Chaque commune aura son tribunal particulier, les Juifs seront dépouillés et expulsés du pays, les prêtres n'auront plus droit qu'à un seul bénéfice. L'année jubilaire sera proclamée, elle annulera toutes les dettes; les douanes et autres impôts seront supprimés. » Mais le complot fut découvert à temps; ceux qui y avaient pris part, et sur lesquels on put mettre la main, furent très-rigoureusement punis. Les deux principaux meneurs furent écartelés à Bàle 4.
Néanmoins ce Bundschuh eut de redoutables suites, comme les condamnés l'avaient annoncé avant de subir le dernier supplice. « On s'aperçut bien vite, aux soulèvements toujours renaissants qui éclataient dans le pays, que le poison de Bohême avait fait dans l'esprit populaire de terribles ravages. Les riches, ceux qui avaient de gros revenus, étaient dans l'effroi, car il était évident que, si les rebelles venaient à triompher, ils commenceraient
1 BCEHM, p. 169, 206, 2S7.
s HoRMayrr, Taschenbuch, 18.34, p. 147.
3 Haggenmullf.r, Gesch. von Kempten, t. I, p. 415. — Zimmermann, t. I, p. 290-302. Les tenanciers de l'abbaye de Kempten eurent surtout à souffrir.
4 Berler Chronik dans le Code historique de la ville de Strasbourg, t. I, p. 104. — Voy. Zimmermann, t. I, p. 141-145. Sur une conspiration de cinq cents tenanciers de l'abbaye d'Ochsenhausen de 1497 ù 1502, voy. Stalin, t. IV, p. 94.
par renverser toute autorité, refuseraient de payer l'impôt ou la dime, réclameraient une liberté sans limites, et surtout l'égalité des biens1. »
« Pour nous affranchir », disaient les articles d'un Bandschuh soulevé dans l'évéché de Spire (1502), « nous nous sommes réunis, résolus de conquérir notre liberté par les armes. » « Nous abolirons et détruirons toute autorité, souveraineté, domination quelconque; nous marcherons contre les puissants, bannière déployée, et tous ceux qui ne voudront pas nous rendre hommage seront massacrés. » Les conjurés ne reconnaissaient pour chef et pour maître que le roi des Romains. Ils se proposaient de confisquer et de partager les biens du clergé et de la noblesse; dîmes, douanes, taxes et impôts allaient être abolis. « L'eau, les forêts, les prairies, le pâturage, les landes, le gibier, les oiseaux, la chasse et la pêche, tout allait être laissé à la libre disposition de chacun â. »
En peu de temps, les révoltés étaient au nombre de sept mille; quatre mille femmes environ, « gagnées, elles aussi, à la cause de la liberté », s'étaient jointes à eux. 11 fut convenu qu'à la Saint-Georges, on se réunirait en armes devant les murs de Bruchsal. Mais cette conspiration fut découverte avant que d'éclater; tous ceux qui, de leur plein consentement, en avaient fait partie et dont on put s'emparer, périrent de la main du bourreau3. Beaucoup se sauvèrent en Suisse, dans la forêt Noire, dans le Brisgau ou dans le Wurtemberg.
Parmi ces fugitifs se trouvait un des chefs les plus ardents de la conspiration, Jost Fritz, chef et séducteur du peuple, révolutionnaire exalté. « Son langage était doux et mielleux; il savait bien où le soulier blesse le pauvre homme, et la dure condition où le réduisaient les Juifs et autres usuriers, avocats, coupeurs de bourses, princes, nobles, seigneurs ecclésiastiques, etc. » « Il ne réclamait pas seulement la répression des abus, il voulait une révolution radicale, et, soutenu par les gens du peuple et tous les amis du désordre, rêvait de devenir lui-même grand, puissant et riche 4. »
1 Gloi und Comment auf LXXX Artickeln, Ri. I)5.
lisse disaient l'un a l'autre :
Il nous faut un mot de guerre,
Le voici, si j'ai bien compris :
« Brave camarade, qu'en penses-tu? »
« Le pauvre hum;ue ne peut plus guérir! "
LlMENKRON, t. III, p. 135.
; TlUTiir.M, Cluon. Hirsaug. ad a. 1502. — MONE, Radisches Archio , t. II, p. 168-169. — Fianc/urts Reichscorrcspondenz, t. II, p. 666-669- — Geissel a fort bien traité ce sujet, voy. Kaiserdom, p. 242-248.
1 * Le portrait juste et concis est tiré de la lettre d'un fonctionnaire public de Brisgau, Georges Roheisen, 13 novembre 1514.
Autrefois lansquenet, il avait pris part à des expéditions, à des batailles; aussi avait-il, aux yeux de ses compagnons, le prestige d'un véritable capitaine. Pendant plusieurs années, il travailla secrètement la forêt Noire, le Brisgau, et parvint à soulever les pauvres paysans et tous ceux qui « aiment à trouver beaucoup de nourriture et peu de besogne ». Comme le joueur de cornemuse, il entrait en fureur à propos des vices sociaux trop mollement réprimés par l'autorité et de l'exploitation des pauvres par leurs seigneurs. « 11 avait un langage si séduisant, que chacun croyait toucher à la félicité et devenir riche rien qu'en l'écoutant. » Les seigneurs avaient fini leur temps, disait-il ; les impôts, les douanes iniques allaient être supprimés. L'eau, les bois, les pâturages appartiendraient désormais aux pauvres comme aux riches. On s'opposerait à la cupidité des grands usuriers; on revendiquerait les anciens droits, usages et coutumes dont les petits avaient été dépouillés par la violence. Les perpétuelles guerres privées dont le peuple était la victime le ruinaient; la paix perpétuelle allait être proclamée dans toute la chrétienté, et nul ne resterait en vie qui oserait y porter atteinte '. Celui qui avait le goût de la guerre serait envoyé, muni d'une somme d'argent pour sa roule, vers les Turcs et les mécréants. Après l'organisation du Bundschuh et lorsque les armées des opprimés seraient rassemblées, on avertirait l'Empereur de ce qui se préparait, en l'invitant à prendre la direction de la ligue. Tous ces plans étaient inspirés par Dieu même, assurait Jost Fritz aux pauvres paysans accourus en foule pour l'entendre aux assemblées nocturnes qu'il présidait; ils étaient équitables, conçus d'après les préceptes de la sainte Écriture, et ne réclamaient que des choses justes.
1 On lit dans un récit rimé du Bundschuck de Lehen (vov. Lilienkron, t. III,
Il s'élève en ce moment une grande lamentation,
Une violente querelle dans la chrétienti'.
Et surtout dans la nation allemande!
Je ne puis m'empëcher de dire
Que les Juifs, les païens ou les Tartares
Etaient vraiment mieux régis que nous!
Mail personne ne regarde plus cela comme humiliant!
On vole maintenant beaucoup sur les routes,
Et cela s'appelle jeu de cavalier !
...Si chacun savait garder son rang,
Les choses iraient bien mieux chez nous!
On lit aussi dans la Réforme de l'empereur Sigismond : « Vous princes, VOUS seigneurs, chacun selon son ränget place, je vous exhorte par le salut de l'Empire, je supplie aussi chrétiennement toutes les villes sans exception de faire les plus grands efforts pour éviter toute guerre et de conclure la paix. Celui qui méprisera cette exhortation n'a pas le droit de s'appeler chrétien. Sa postérité ne doit plus prétendre à aucun privilège ou fief de l'Empire; il sera considéré par ses frères comme un païen et un faux chrétien. • — Bot hm, p. 234.
Les conjurés virent bientôt se joindre à eux un grand nombre de déclassés, de mécontents, venus du Brisgau, de l'Alsace, delà Souabe1. Un gentilhomme ruiné et même quelques prêtres lurent enveloppés dans le complot, et le curé de Lehen, village des environs de Fribourg devenu le centre du mouvement, déclara que l'entreprise u était divine et qu'elle avait la justice pour but ». De petits commerçants réduits à la mendicité, des vagabonds, des colporteurs, des musiciens, des aubergistes servaient d'intermédiaires et de complices. Les premiers, à un signal donné, devaient mettre le feu à certaines localités désignées d'avance. On comptait fermement sur l'appui des Suisses:
Ils pensaient entraîner aussi dans leur ligue Les confédérés avec leurs farouches gars 2,
dit une chanson populaire.
Enfin, en octobre 1513, tous les fils du complot étaient ourdis dans les différents territoires. On devait commencer par un hardi coup de main, et s'emparer de Fribourg par surprise. Mais au dernier moment la conjuration fut découverte. Les bourgeois de la ville, commandés par le margrave Philippe de Bade, la réprimèrent avec énergie 3.
En même temps, en Suisse, dans les cantons de Lucerne, de Soleure et de Berne, des insurrections éclataient. La plus considérable fut celle du Wurtemberg (1514), connue sous le nom de « révolte du pauvre Conrad4 ». Elle se rattachait au Bundschuh de Lehen; mais, tandis que le prolétariat des villes et des campagnes avait presque exclusivement formé le premier, si bien qu'on avait eu grand'peine à trouver de quoi acheter une bannière, c'étaient les citadins et les paysans à leur aise qui s'étaient mis à la tête du « pauvre Conrad ». Le grand prétexte de la révolte, c'était l'intolérable tyrannie du duc Ulrich. Cet insolent despote avait ruiné le pays, accablé le peuple d'impôts et, vivant dans la débauche et le
1 La conspiration s'étendit encore plus loin : « Les paysans • , mandait l'empereur Maximilien le 18 novembre 1513 au conseil de Francfort, « s'assemblent tout le long du Rhin, et forment entre eux des ligues, des complots contre le clergé et la noblesse. » Franckfurts Reichscorrespondenz, t. II, p. 897.
i Pamphilus Gengenbach (publié par Gœdeke, Hanovre, 1856) Lied vom Bundschuh, p. 388-390.
3 Pour plus de détail, voy. II. Schreiber, Der Bundschuch zu Lehen und der arme Conrad zu Bühl, zwei Vorboten des deutschen Bauernkriegs ^Fribourg, 1824). Les actes d'enquête sont particulièrement intéressants.
* De même qu'on dit encore aujourd'hui « le riche Kunz » (Conrad), autrefois le contraire était usité : on disait » le pauvre Conrad » (armer Kunz). Les meneurs du nouveau régime populaire s'attribuaient eux-mêmes ce nom dans un sentiment d'orgueilleuse indigence. La populace soulevée ne s'appelait pas autrement que • le pauvre Conrad », et l'on disait communément « être dans le pauvre Conrad, faire partie du pauvre Conrad ». Stalin, t. IV, p. 99, note 3.
luxe le plus effréné, avait accumulé presque un million de dettes1. Sans l'assentiment des États, Ulrich avait exigé un pfenning d'impôt sur chaque florin de capital; de sa propre autorité, il avait établi une taxe sur l'usage quotidien de la viande, de la farine et du vin, exigeant que les bouchers, meuniers, boulangers, marchands de vin, vendissent aux anciens prix en diminuant les poids et les mesures, et que sur les bénéfices ainsi réalisés, une forte somme lui fût attribuée. Bourgeois et paysans s'étaient unis pour résistera une tyrannie si odieuse. Un coutelier de Schorndorf avait établi dans la ville une véritable chancellerie ; on venait s'inscrire chez lui de tous les points du pays. Des agitateurs populaires parcouraient la contrée, soulevant les masses. A Markgrönigen, le curé de la ville prêchait en faveur du « pauvre Conrad » et allait jusqu'à encourager ses paroissiens à se révolter. Enfin les insurgés, s'étant mis en marche, pénétrèrent dans les villes, et s'en emparèrent. Des émeutes eurent lieu simultanément à Stutlgard, à Tubingue. Le « pauvre Conrad » réclamait en premier lieu : la suppression des nouvelles charges introduites par le duc ; puis la liberté de la chasse, de la pêche, la libre entrée des bois, l'affranchissement des taxes et des corvées. Dans les cités, il voulait le renversement des « honorables », c'est-à-dire des nobles et des riches bourgeois. Dans les campagnes, il réclamait sa part dans les propriétés foncières des seigneurs. Beaucoup ne s'étaient armés que par crainte du servage*. C'était pour s'y soustraire,
1 Une chanson du temps fait dire à Ulrich :
Je suis jeune et point vieux, !!e:ui et de belle tournure, Assez grand et point nabot, Duc et bourreau du Wurtemberg.
Kilian i.eib, Ann., dans Arktik, t. VII, p. 633. « Le pouvoir était aux mains des conseillers », dit Anshelm (t. V, p. 269) et ceux-ci, pour le malheur du jeune et bouillant Ulrich, le dirigeaient et le conseillaient, ne cherchant dans leurs actes que leur propre intérêt. ■ L'abbé d'Heilsbronn, sébald Bamberger, dit en racontant la révolte du pauvre Conrad : « La ligue des paysans suppliait le duc de gouverner le pays à la manière de ses ancêtres, mais elle ne fut pas exaucée. L'imprudent Ulrich marcha contre les révoltés. Au début, il leur tint un langage conciliant; eux, trompés par ses douces parole-, déposèrent le-> armes. Alori le duc, avec ses sanglants affidés (cum sanguisugis lateri ejus adhaerentibus), tomba comme un lion furieux sur les paysans. Il en fit décapiter quelques-uns. en proscrivit d'autres, et confisqua leurs biens. Beaucoup se sauvèrent dans les pays voisins, échappant ainsi à son odieuse tyrannie. • — Mick, Heilsbronn, t. I, p. 213-214.
2 Voy. LiLiENCRON, t. III, p. 140. On lit dans une relation rimée de cette émeute :
Ils bourdonnaient par-ci par-là,
Comme si le diable était en eux !
Lorsqu'un homme de bon conseil leur représentait
Qu'ils devaient éviter tout ce tumulte,
Ils juraient de le mettre à mort,
S'il continuait un tel discours.
Alors, les bons étaient obligés de se taire...
disaient-ils, qu'ils s'étaient unis aux défenseurs du < droit divin », et qu'ils avaient résolu de « prêter main-forte à la justice1 ». Des tendances communistes ne tardèrent pas à se faire jour parmi les rebelles. Plusieurs de leurs chefs avouèrent plus tard avoir formé le dessein de s'emparer des biens du duc, des propriétés des moines, des prêtres et des nobles, et de massacrer tous ceux qui s'opposeraient à eux. Pendant l'émeute, on entendait retentir des cris menaçants : « Que les riches partagent avec nous! Le jour viendra où nous passerons nos épées au travers du corps des puissants, et où leurs entrailles se répandront sur le sol! Maintenant nous avons le glaive à la main! Que le soleil soit notre signe de ralliement 2! »
Pendant l'automne de 1517, une vaste conspiration fut découverte dans le pays de Bade. Toute la contrée située entre les Vosges et la foret Noire était comme enveloppée dans un réseau d'émeutes. Un Bundschuh, qui éclata dans le territoire de Wissembourg, faillit s'emparer par surprise de Wissembourg et d'Haguenau; les conseillers, les magistrats, la noblesse, la chevalerie devaient être massacrés, les taxes et les dimes, les tribunaux, tous les pouvoirs, à l'exception de celui de l'Empereur, renversés. On ne devait plus payer d'impôt qu'à l'Empereur et à l'Église3.
Et forcés de faire leur volonté.
Lorsqu'on demandait à l'un d'entre eux
Ce qu'ils avaient dans la pensée,
Et pourquoi ils se rassemblaient ainsi sur les montagnes,
Ils disaient ouvertement
One c'était pour la cause de la justice
Qu'ils avaient pris les armes.
0 Marie, douce Mère de Dieu,
Peut-on appeler justice
La persécution criminelle
De tous nos frères
Et des prélats spirituels?
Dieu nous préserve de le penser!
LlLIENCRON, t. III, p. 143-147. 149.
1 Sattler, Gesch. U'iirtembcrgs unter den Herzogen, t. I, p. 170. Beilagen, 4°, 70. — Voy. ZÖLLNER, p. 101-102.
2 Sur le « pauvre Conrad » et ses suites, voy. Stalin, t. IV, p. 95-116, p. 98, note 3, voyez l'indication des sources.
s Voy. Virck, t. I, p. 105-106. Sur la révolte des paysans dans la Styrie, la Carniole, la Carinthie, entre 1545 et 1516, voy. les renseignements fournis par CHMEL, dans la Molizenblall, Beilage zum Archiv fur Kunde OEsterreich. Geschichlsquellen, t I, p. 111-112. — Franck, Deutsche Chronika,p. 267. Sur les soulèvements de paysans dans quelques localités du Tyrol, de janvier à juillet 1521, voy. IIöfler, Zur Kritik und Quellenkunde der ersten Begierungsjahre Carl's V, Abth. 2, p. 12. Le 15 mars 1521, Ulrich Gebhard de Brauneggen subit la peine capitale, pour avoir tenté d'exciter une émeute parmi les paysans contre la noblesse. — Kirchmair, Denkwürdigkeilen, dans les Fontes rer. Austr., t. I, p. 453