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TENDANCES COMMUNISTES DE LA REVOLUTION SOCIALE

Ce furent ces mêmes convoitises, ces mêmes aspirations communistes qui, dans l'évêché de Bamberg, armèrent le prolétariat des villes, dont un barbier avait pris le commandement. La populace disait hautement qu'il fallait assommer les « honorables », les nobles, les moines et les prêtres. Le barbier Hans Harflieb « de la rue longue », le plus ardent de tous, prétendait tout réformer « d'après l'Évangile », et comme il le disait, « tout niveler1 ».

Aux environs de Wurzbourg, les paysans déclaraient nettement « que les hommes étant tous frères, ils entendaient que la chose fût reconnue dans la pratique », et que le riche partageât avec le pauvre, surtout ceux qui avaient acquis leur fortune dans les affaires du commerce, ou qui se l'étaient procurée aux dépens du pauvre homme2. A Rothenbourg sur la Tauber, les émeutiers faisaient consister la « doctrine de l'amour fraternel chrétien » dans le partage des biens, l'abolition de toute autorité et souveraineté, et dans l'égalité parfaite des fortunes. Tout chrétien devait être disposé à prêter; mais bien loin de songer à réclamer le remboursement d'une dette, il devait attendre que le remboursement se fit de lui-même3.

Des aveux des chefs révolutionnaires de l'Algau, il ressort qu'ils avaient résolu de massacrer tous les chefs ecclésiastiques et temporels. Les paysans insurgés de Franconie entrèrent en campagne avec Tidée arrêtée d'extirper entièrement la race des princes et des nobles, et de brûler tous les châteaux1.

Les plus modérés voulaient que chacun étant désormais dûment instruit du nouvel Evangile, l'année jubilaire ordonnée par Moïse fût rétablie, toutes les dettes annulées, et que les biens aliénés par suite d'obligations précédemment contractées revinssent à leurs premiers propriétaires. Ils réclamaient en outre la complète indépendance des colons fermiers.

Or si l'on eût donné droit à de pareilles réclamations, l'existence même de la bourgeoisie eût été en question.

Luther s'était montré favorable au rétablissement de l'année jubilaire5. Aussi à Eisenach, le prédicant Strauss la déclarait-il d'institution divine, disant qu'indubitablement tous les chrétiens y étaient obligés. Selon lui, on n'était pas forcé de payer les impôts, même lorsque l'autorité commandait. La tyrannie régnait partout, mais le temps de

1 Voy. JÖRG, p. 293-294.

r Laurent Fries, Bauernkrieg, p. 299. A Munster, en Westphalie, les paysans disaient hautement qu'ils ne souffriraient pas que les riches aient plus de 2,000 florins de fortune par individu. A Cologne, » ils menaçaient de faire une descente chez les riches bourgeois •. — Cornelius, Uûntteritehen Aufruhr, t. I, p. 9.

' Voy. Binsen, p. 78.

* Voy. JÖRG, p. 295, 298.

* Voy. plus haut, p. 404.

la vengeance était proche. Le pauvre était contraint de payer la dime lorsque sa femme et ses enfants souffraient de la faim et de la misère. Plus d'une pauvre femme enceinte, à force de trembler pour son mari, se voyait privée de l'espoir d'être mère, parce que le pauvre travailleur ne parvenant point à payer ses dettes à la suite d'une mauvaise récolte ou de tout autre désastre, avait été jeté en prison, et tellement tourmenté que cela criait vengeance au ciel. « Et très-certainement, cette vengeance sera prompte », ajoutait Strauss; « mais les gros bonnets ne pensent guère à cela! la parole et la loi de Dieu les laissent fort indifférents; ils croient faire bien assez en employant une partie de l'argent qu'ils ont extorqué à leurs pauvres sujets au culte des idoles, aux joujoux d'église! Les moines les engagent à faire ainsi pénitence, et en profitent pour se remplir le ventre! Ils se persuadent qu'ainsi ils iront tous ensemble au ciel, dût le diable les y porter '. » Le prédicant Mantel disait en pleine chaire aux paysans du Wurtemberg : « 0 mes chers frères, û pauvres chrétiens pieux, si les années jubilaires arrivaient, quel bon temps commencerait pour vous2! »

Du reste, ces désirs de destruction radicale, ces appétits de vol et de pillage s'expliquent amplement lorsqu'on étudie le caractère de la plupart des chefs révolutionnaires.

Les révoltés de l'Odenwald étaient sous la conduite d'un aubergiste dépravé, Georges Metzler, qui avait passé la plus grande partie de sa vie dans le jeu et la débauche, et voyait dans l'émeute un moyen d'échapper aux châtiments qu'il avait justement mérités. Les insurgés d'OEhringen agissaient sous l'impulsion du boucher Nicolas Salb, qui, dévoré d'ambition, espérait devenir quelque chose dans la tourmente. A la têfe des bandes du Neckar, Jacques Rohrbach, être farouche, redouté dans tous les environs depuis qu'il avait assassiné les maires de Böckingen, « ne désirait autre chose que la liberté de ne pas payer ses dettes3 ». « Moi, je n'ai qu'une devise », répétait-il souvent : « Brider, saccager4. » Dans l'évêché de Wurzbourg, c'était aussi parmi les mauvais sujets à qui leur vie désordonnée avait fait perdre l'estime et la confiance de tous que le peuple allait chercher ses guides. Son principal oracle était Hans Bermeter, « habile joueur de fifre et de violon, qui s'exprimait avec une certaine éloquence, mais dont la conduite avait toujours été dissolue; sa tenue était débraillée, et beaucoup refusaient de frayer avec lui, parce qu'il avait été mis

1 Voy. la brochure publiée par lui en 1524 : Das Wucher zu nehmen und gehen unserem christlichen Glauben entgegen ist. ßl. C3. — Voy. IIA.GEN, t. II, p. 322. — WiSKE- MAW, p. 96.

3 Sattler, Wurtemberg. Gesch. unter den Herzogen, t. II, p. 105.

3 Voy. BENSBN, p. 108, 116, 120.

* * D'après un renseignement fourni par Senckenberg, Acta et Pacta, fol. 507.

jadis au cachot pour cause de vol. Dès qu'il avisait daus uu quartier isolé de la ville, dans quelque ruelle ou maison borgne, un individu de son espèce, ami du désordre, mauvais drôle, ayant comme lui dépensé ce qui lui appartenait et convoitant pour cette raison le bien d'autrui, c'est à celui-là qu'il s'associait. » « Il injuriait l'autorité, portait aux nues la liberté, et enseignait à ses auditeurs le moyen de se débarrasser promptement de toutes les charges et d'arriver à la richesse1. » Le chef des rebelles de Bamberg, Ulrich de Peignitz,

était toujours pris de vin ». Ses mœurs étaient corrompues; « il était de ceux qui ne sont misérables que pour avoir dissipé tout ce qui leur appartient ». Le second chef de bande de Bamberg

était connu de tous pour un voleur. Il s'immisçait dans toutes les querelles; son pauvre vieux père était mal nourri et sans le sou. » Le troisième avait bien excité cent émeutes dans le cours de son existence, et ne voulait, disait-il, reconnaître d'autre maître que Dieu. Il avait commis plus d'un larcin, plus d'un meurtre, et ne soDgeait qu'à boire 2. » Au camp des paysans de Bayreuth, près de Gesess, les révoltés obéissaient à Haus Lorenz, ivrogne par état, qui présidait leur conseil de guerre « et disait s'être voué â la cause de l'Évangile et de la justice ». Ils reconnaissaient aussi pour chef un gentilhomme ruiné, devant lequel ils portaient la bannière, et qui était connu dans tout le pays pour un assassin et un brigand de grand chemin3. Dans le haut Algau, Conrad Wirt avait, de son propre aveu, commis trente vols », et de par ordonnance de justice n'avait plus le droit de porter des armes l. À Langensalza, le savetier Melchior YVigand, chef des révoltés, avait été autrefois soldat, et depuis avait mené une vie d'aventures et de désordre. « C'est moi qui ai mis tout en branle! » s'écria-t-il au moment où le tosciu se faisait entendre et où le peuple s'attroupait. « J'ai eu bien de la peine à y parvenir, car dans un tel jeu il y va de la tèle! Les bandes de paysans qui s'unirent à la populace de Langensalza pour détruire les couvents et les châteaux étaient conduites par Albert Menge, qui, selon les besoins de sa cause, se dounait tour à tour pour un médecin français, un barbier ou un tondeur de drap'' ».

Le prolétariat des villes, les paysans, les nobles s'étaient simultanément soulevés contre tout l'ordre existant, et c'est ce dangereux accord qui rendit la révolution si terrible.

Elle recruta aussi de chauds apôtres parmi le bas clergé. Le

1 Laurent FaiBS, Bauernkrieg, p. 61-63.

* Voy. JÖR«, p. 202.

3 Voy. Jörg, p. 204.

* Voy. .Line, p. 206-207.

■ Pour plus de détails, voy. SsiDEMiNN, Beiträge, t. KI, p. Ö13-527.

« pauvre homme du sacerdoce » espérait, tout aussi bien que celui du peuple, tirer bon parti de l'émeute. Depuis longtemps déjà il regardait d'un œil d'envie les riches abbayes et les couvents, et nourrissait un secret ressentiment contre les seigneurs « hautement nés » qui gouvernaient les évêchés et les chapitres, possédaient de si gros revenus et souvent de si nombreux bénéfices. « 11 comparait leur sort au sien; en dehors de la dime et d'un casuel très-incertain, il n'avait rien, et comme à la suite des innovations religieuses, ces dimes et ces casuels étaient de plus en plus maigres, la pénurie du curé, du pauvre vicaire de village, devenait tous les jours plus grande. Beaucoup se faisaient évangélistes faute d'avoir de quoi manger; d'autres se laissaient tenter par l'espoir de faire bombance, de ravager les couvents, les châteaux, et de rapporter chez eux un bon butin évangélique. Mais on n'a jamais ouï dire que leur conduite ait été dans la suite véritablement évangélique! »

Le prêtre de village était mécontent,

11 n'avait guère de quoi mordre!

La misère était tout son horizon.

Aussi, lorsque arriva la guerre,

11 saisit ses armes, son armure,

Et résolut de défendre l'Évangile

Et de soulever pour la foi le monde entier!

Mais au fond il ne désirait que prendre femme

Et s'affranchir de toute loi '.

« Les suborneurs de paysans, ces prêtres qui commandent les bandes révoltées », écrivait l'humaniste Beatus Rhenanus à un ami, « mériteraient d'être proscrits dans des iles lointaines et désertes, car ils ne respirent qu'émeute, pillage, haine de l'autorité2. »

Mais les principes révolutionnaires trouvaient surtout d'ardents apôtres parmi les « prêtres évangéliques » des campagnes. Beaucoup, il est vrai, avaient suivi malgré eux les hordes insurgées; mais beaucoup aussi, de leur propre mouvement, se faisaient aumôniers militaires, conseillers, chanceliers, capitaines des rebelles. D'autres prêchaient ouvertement la révolte aux paysaus de leurs villages. Dès qu'ils avaient quitté l'Église, ils commençaient par abolir

1 * Tiré de la source citée plus haut, p. 440, note 1.

s A. Hokawitz, Beatus Rhenanus, ein bibliographischer Versuch, dans les Sitzungsberichten der Wiener Académie Philos, histor . Classe (1872), t. LXX, p. 255. Au début, Rhenanus s'était déclaré pour Luther, dont il attendait la reforma intérieure de l'Église (p. 224-233). Après les horreurs de la guerre des paysans, il revint à la foi catholique. Dans une lettre au cardinal Bernard de Trente, il gémit de voir •• la paix de l'Église presque entièrement ruinée par les querelles impies fie certaines gens • (p. 233-237;.

la messe et prendre femme. C'était là, infailliblement, le premier fruit de leur apostasie; ensuite ils venaient se joindre aux révoltés. Dans le seul petit domaine du prince-abbé de Kempten, nous voyons neuf prêtres prendre part à l'émeute ou accusés de l'avoir soulevée; plus nombreux encore sont les curés révolutionnaires du Tyrol. Dans les principautés du margrave Casimir de Brandebourg, les prêtres « ont la main dans toutes les insurrections ». Ce sont des prêtres, armés de toutes pièces, qui marchent avec les révoltés contre l'évéque d'Augsbourg lorsque celui-ci se décide à venir en personne inviter les paysans de Kaufbeuern et de Füssen à rentrer dans l'ordre. Dans les environs d'Eichstädt, plusieurs prêtres apostats sont à la tête des paysans1, dont l'armée se compose en grande partie de gens sans aveu, de filous, de domestiques honteusement chassés par leurs maitres, de joueurs, de paysans sans feu ni lieu, de bourgeois dépravés, de vagabonds, d'étameurs ambulants, de goujats, de déserteurs, de soudards, de musiciens et de tondeurs de haies *.

' Pour plus de détails sur l'attitude du bas clergé pendant la révolte des paysans, voy. Jörg, p. 191-200. Le chevalier Georges de Werdenstein dit dans sa Chronique sur la guerre des paysans : « Quelques prédicants se sont mis en avant dans de semblables émeutes; c'étaient des moines échappés de leurs couvents, des prêtres apostats, dépravés, n'ayant plus rien à perdre, et qui, pour essayer de se relever, avaient embrassé le luthéranisme ou adhéré à des doctrines bizarres. Dans presque tous leurs sermons ils excitaient le peuple contre les autorités; enfin la chose alla si loin que les paysans chassèrent leurs anciens prêtres, pieux et bons, et prirent ces misérables pour leurs pasteurs et prédicants. Bientôt ils refusèrent de payer aux seigneurs redevances, dîmes ou impôts; ils devinrent séditieux, ils s'emparèrent des châteaux, des couvents pour les piller ou les brûler; ils ont indignement persécuté le clergé et les autorités; dans cet intervalle beaucoup de doctrines singulières s'introduisirent dans les villes et les villages, et les luthériens commencèrent à faire de grands changements dans la religion, niant que la messe fut un sacrifice, enseignant le peuple touchant la foi comme si auparavant on n'en avait jamais eu! Loin de nous une pareille pensée! Jadis on vivait plus chrétiennement, plus fraternellement et cordialement que de notre temps. Les prédicants avaient l'Évangile sur les lèvres, mais ils ne s'en servaient que pour couvrir leur perversité. Beaucoup parlaient de l'Esprit de Dieu, mais peu priaient d'après son inspiration. Ils ont réhabilité la chair : voilà leur œuvre; mais quant à la dévotion, à la discipline, à la chasteté et aux autres vertus, ils les ont balayées et les ont remplacées par l'envie, le scandale, les vices de tous genres. Ils se sont arrogé le droit d'abolir les usages de l'Église, comme si jamais ces usages avaient fait quelque tort aux hommes! A Dieu ne plaise! D'autres comme Carlstadt en Souabe. Zwingle à Zurich, OEcolampade à Bàle, etc., ont blasphémé le Très-Saint Sacrement de l'autel, ne voulant voir en l'Eucharistie qu'un pain ordinaire; sur cette question les luthériens et eux ont émis quantité d'opinions contradictoires; maintenant l'un disait ceci, demain l'autre disait cela, et ainsi ils ont répandu poison sur poison. Dieu veuille les convertir! » — Voy. Ba.uma.nn, Quellen, p. 479-480.

2 Jonc, p. 222.

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