II
Tel était en général le personnel de ce qu'on a appelé l1« armée des paysans ». Mais on y rencontrait aussi, dit un écrivain contemporain, « beaucoup de braves villageois à leur aise. Si tu me demandes comment cela se pouvait faire, je vais te l'expliquer : Les vauriens d'un village, ceux qui n'avaient rien à risquer, commençaient par s'attrouper, sonnaient le tocsin, et ne tardaient pas à incendier, à piller; l'effroi se répandait alors parmi les paysans des alentours. D'aucun côté ils ne pouvaient espérer du secours, car dans les villes il en allait de même; là aussi les méchants garnements jetaient l'épouvante parmi les bourgeois. Mais l'insurrection avait un caractère plus effrayant dans les villages, où beaucoup de gens dépravés des villes avaient réussi à exaspérer les ressentiments des paysans. La bande perverse et dissolue en venait donc à contraindre les bons et ceux qui avaient quelque avoir, menaçant de tout incendier si l'on refusait de se joindre à elle, et même d'assommer tout récalcitrant. Ils mettaient un poteau devant la demeure de celui qui leur fermait sa porte, et c'était une manière de les désigner à la vengeance des leurs; ils couraient ensuite dans les maisons voisines et s'emparaient des armes et des piques. La jeunesse surtout se livrait avec fougue à toutes sortes d'excès. A la fin, les bien intentionnés étaient obligés de céder, de sorte que l'armée grossissait de jour en jour1. »
C'est par ces « moyens d'intimidation, ces pillages, ces incendies », que les chefs de la révolte contraignaient à les suivre ceux mêmes qui détestaient le plus leur entreprise. Nous lisons dans une relation écrite à Constance : « Les paysans s'assemblent dans les campagnes. Bien que leur entreprise répugne aux bons, et qu'ils déplorent ce qui se passe, les jeunes gars et ceux qui n'ont plus rien à perdre font tant et si bien que les honnêtes gens, même les meilleurs, sont contraints de suivre l'élan donné; sans cela les révoltés mettent un poteau devant leurs maisons, et leur déclarent que s'ils s'abstiennent et refusent de payer une sorte de rançon, ils les feront assommer, ou bien que le premier insurgé qui les rencontrera leur passera sa pique au travers du corps, sans que le meurtrier soit exposé pour cette action au moindre châtiment2. » L'auteur de la
1 ' SeNCKENBERG, Ada und Pacta, fol. 506.
* Schultheiss, Constanzcr Colleclaneen, dans Baumann, Quellen, p. 519.
C /ironique de Biberach dit aussi : « Dès qu'un paysan refuse de faire partie de la « Fraternité , les rebelles plantent un poteau devant sa maison, et cela signifie qu'ils se disposent à piller tout ce que possède son propriétaire, à moins que celui-ci ne consente à payer une bonne somme1. » « Une horde s'entendait avec l'autre », écrit un chroniqueur de Weissenhorn; « celui qui refusait de suivre les insurgés était menacé d'incendie, de pillage, et d'être exclu de la commune9. « Une chronique de Kempten rapporte les mêmes faits: « Celui qui ne voulait pas prendre part à l'insurrection, on l'y contraignait. Ouelques-uns, pour obtenir la permission de rester chez eux, devaient payer rançon, sans cela les insurgés mettaient le poteau devant sa porte3. » Le chef des bandes du haut Algau, Knopf von Luibas, autrefois domestique chez un blanchisseur de Kempten, avoua dans son interrogatoire que ses compagnons et lui avaient décrété que quiconque refuserait de se joindre à la Fraternité et de venir en aide à la cause populaire serait dépouillé de ses biens, mis à mort, et que sa femme et ses enfants seraient chassés du pays*. L'abbé de Kempten écrivait : ■■• Ils ont entraiué les paisibles sujets et les serviteurs de l'abbaye, qui volontiers seraient restés fidèles à leur honneur, à leur devoir et à leur serment. Ils les ont contraints de faire partie de leur maudite Fraternité; ceux qui refusaient d'obéir, ils les ont menacés d'incendie et de pillage, parlant de mettre un poteau devant leur maison, de les retrancher de la commune ou de les en chasser comme de vils malfaiteurs5. » « Les maîtres, bien malgré eux, laissaient à leurs fidèles serviteurs, qu'ils se voyaient incapables de protéger plus longtemps, la liberté de se joindre aux émeutiers, de peur que ceuxci ne réalisassent envers eux leurs féroces menaces 6.
Un autre châtiment imposé aux récalcitrants, c'était le « ban laïque ». « Si vous voulez entrer dans notre union et confrérie chrétienne », écrivaient les » chefs et conseillers » des hordes de la forêt Noire aux habitants de Villingen, » la volonté de Dieu, qui nous ordonne de pratiquer le commandement de l'amour fraternel, sera accomplie en ce qui vous concerne; mais si vous vous opposez à nous, nous vous condamnerons au ban laïque, en vertu de la présente lettre. » Frappé par la sentence du ban laïque, le paysan était considéré comme mort, comme ne faisant plus partie de la commune : « Personne ne doil avoir de relations avec lui. Défense de
1 PFLUMMERN, Annales Iliberacenscs, dans Ba.UMA.NK, Quellen, p. 30.J.
1 THOMINN, U'eisscnliorner Historie, dans liWMWN, Quellen, p. 63.
1 Klaschutz, Chronik des Stiftes Kempten, dans Baimvnn, Quellen, p. 379.
* Voy. J0H6, p. 219.
5 Voy. JÖRG, p. 218.
8 Voy. l'exemple du village de Sontheim, cité par Bense.v, p. 121.
lui apporter aucun aliment, blé, boisson, bois, viande, sel, etc. Défense aussi de rapprocher, de lui acheter ou de lui vendre quelque chose; les marchés, les forêts, les pâturages, les rivières lui sont interdits. Celui qui par faiblesse tolérerait quelque contravention aux présentes lois serait à son tour condamné au ban, et puni des mêmes châtiments, ainsi que sa femme et ses enfants. Comme toutes les trahisons, tyrannies, iniquités nous sont venues des châteaux, des couvents et des abbayes, à dater de cette heure, on leur ditanathème. » Dans la vallée et le village de Kirchzarten, ce même avertissement fut publié. On y avait ajouté ces paroles : « L'union chrétienne vous exhorte en toute charité fraternelle à prêter main-forte au droit divin et à adhérer au saint Évangile. INous réclamons une réponse à bref délai; ceci est notre première sommation : Évangile, Évangile, Évangile! » Les chefs et conseillers des « saintes hordes évangéliques de la forêt Noire et du Brisgau » envoyaient aux habitants de Fribourg cet avertissement : « Nous avons le très-grand désir de vous compter aussi parmi nos frères; nous espérons que vous nous aiderez à propager la parole de Dieu et le saint Évangile, auquel personne n'a le droit de résister. Dès votre adhésion donnée, nous vivrons en frères avec vous. Dans le cas contraire, nous marcherons contre vous avec nos parents et amis, et nous envahirons votre cité. » Quelques émeuliers proposèrent de mettre le feu à un coin ou aux quatre coins de la ville. « Les insurgés », écrivaient les conseillers de Fribourg, « ont pillé et saccagé plusieurs couvents et châteaux, dont quelques-uns ont été complètement détruits par l'incendie. Le clergé et la noblesse sont lamentablement dépouillés. Les paysans ont si bien lait, par leurs sanglantes menaces, qu'ils ont forcé les villes à prêter hommage à leur « Fraternité », et contraint tout le Brisgau d'en faire partie. » Pour les émeutiers, ils ne cessaient de répéter que le seul mobile de leurs actes, c'était « l'amour fraternel, l'établissement de la paix perpétuelle d'après la parole du Dieu tout-puissant, et le maintien du droit divin ». « La seule charité les pressait de communiquer à leurs frères la parole de Dieu et le saint Evangile'. »
« A entendre les révoltés », écrivait Clément Endrès, « ils n'agissent que pour la défense du saint Évangile. Les nobles perdus de dettes,
1 Voy. Schreiber, Bauernkrieg, t. II, p. 88-89, 101, 187, 219, et t. III, p. 57, 200. Des paysan,, pour - avoir voulu obéir à leurs seigneurs, furent rançonnés ou assommes ». — Voy. les aveux de Pierre Ganzenuerg dans Schreiber, t. I, p. 173.
les paysans, la populace n'ont que ces mots à la bouche. En Suisse, dans l'Oberland, la forêt Noire, la Souabe, la Franconie, il n'est question que d'Évangile. Ce mot sacré excuse et couvre tout, émeutes, attentats de tout genre '. » Nous lisons dans les chansons populaires du temps :
Ils se vantent, ils se glorifient De la sainte parole de Dieu.
Ils pensent ainsi fleurir leur cause, Mais ils ne fondent que l'assassinat!
Une autre chanson fait dire aux prolétaires :
Le saint Évangile nous est enfin annoncé,
A nous autres pauvres gens!
Il nous délivrera généreusement
De tout ce qui nous opprimait.
Il apprend au riche et au pauvre à s'entr'aimer
Et a partager ce qu'ils ont;
Aussi le mettrons-nous en pratique
Avec une bonne volonté joyeuse !
Nous chasserons tous ceux
Qui voudraient s'y opposer.
Nous aussi, nous porterons des robes rouges,
Sans nous inquiéter de savoir
Si la loi le permet ou non!
La « parole de Dieu », le droit divin contenu dans le saint Évangile et opposé aux lois existantes, tels furent, en Allemagne comme en Bohême, les formules générales, les mots de guerre de la révolution sociale, surtout depuis les prédications des prêtres apostats2.
1 * Triereichen Sachen und Briefschaften, fol. 89.
4 Jörg dit très-bien à propos de ce mot de ■ droit divin - qui égara alors toutes les têtes : «Cette parole, pour pouvoir devenir l'âme du terrorisme révolutionnaire, devait exprimer une idée vague, et être susceptible d'être interprétée dans des sens différents, soit pour le bien, soit pour le mal. » chacun devait pouvoir y sous-entendre son idée préférée; les uns, complètement séduits, allaient devenir, grâce à elle, des fanatiques de bonne foi; les autres, y puiser des motifs de poursuivre leurs efforts intéressés, dissimulés sous de beaux prétextes; les troisièmes, troublés, déroutés par elle, allaient être jetés presque malgré eux dans le tourbillon; enfin elle allait rendre impuissants tous les efforts de résistance des quatrièmes, leur fermant la bouche et les livrant sans défense â la haine d'une populace en délire : « Agricolas libertatis falsa; spécula illectabat, classicum canentibus illis, qui numinis cœlestis adulterato verbo, simplicitali hominum imponebant », dit Theobald Billikanus. Voy. DOllincer, déformation, 1. 1, p. 149, note. « Le pauvre peuple », écrivait le duc Georges de Saxe à propos de la révolte des paysans, « a été conduit à la haine et à la résistance envers les autorités par ses mauvais conseillers. Ce qui l'a aussi égaré, c'est le désir de la liberté. Us ont dit aux gens du peuple, aux pauvres ignorants, qu'ils faisaient bien de mettre à mort tous les princes Les paysans sont