II
centurion; dix centurions, un capitaine; dix capitaines élisent enfin un général en chef, un prince ». Mais les chefs doivent être choisis parmi le peuple; il faut éliminer tous les nobles, « car il ne convient pas que le poil du loup se mêle à la laine de la brebis; jamais dans la nature on n'a vu le vautour s'unir à la colombe ». Les chefs doivent se réunir souvent, « rien n'étant plus propre que les assemblées à fortifier et à maintenir l'entente et l'union cordiales des armées populaires ». Personne, fût-il pressé par le besoin, ne doit souiller ses mains d'un bien étranger. -• Cependant si quelqu'un voulait courir quelque aventure avec vous et s'obstinait dans cette pensée, il faudrait laisser la volonté de Dieu s'accomplir, et permettre le désordre à qui ne voudrait pas se laisser persuader. ■> Les frères ne doivent pas douter du succès de leur cause, l'exemple de la Suisse leur dit assez la puissance d'une persévérance courageuse. * Et sans que je rappelle ici l'histoire ancienne, que de hauts faits héroïques a souvent accomplis la pauvre petite troupe de nos voisins! Que de fois les seigneurs, tout en dégustant leur vin, les ont battus dans leur pensée orgueilleuse, riant de ce que trois pauvres Suisses osassent leur résister, et de ce que des bergers et des sacristains pensassent les vaincre! Cependant la plupart de ces fanfarons prirent la fuite à l'approche des Suisses révoltés, si bien que rois, empereurs, princes, tous sont devenus la risée du monde, malgré leur pouvoir, leur armée si forte et si bien équipée! » « Sans aucun doute, tout cela est arrivé par la permission et la volonté du Dieu tout-puissant. Comment sans cela la confédération serait-elle née de l'initiative de trois paysans? Et cette confédération s'augmente encore tous les jours et ne laissera pas de relâche aux puissants, car l'orgueilleux pouvoir personnel ne veut pas se repentir, de sorte que nous verrons peut être s'accomplir la prophétie qui assure qu'à Schwanenberg1, en Franconie, une vache promènera ses regards sur la campagne et beuglera si fort qu'on l'entendra jusqu'en Suisse. En vérité, la plaisanterie n'est pas si invraisemblable! On connaît le dicton populaire : « Qui protège la Suisse? L'Esprit du Seigneur2! »
Les révoltés devaient bien se garder de prêter l'oreille à aucune proposition de paix ou paroles d'accommodement : « Songez-y bien, mes frères bien-aimés, vous avez rempli de tant d'amertume, de tant
1 Schwanenberg près d'Ipbosen, dans l'évéché de Wiirzbourg. * La gravure sur Lois du frontispice reproduit ce dicton. Il représente une roue, au -dessous de laquelle se lisent les vers suivants :
Voici le temps et l'heure de la roue de la fortune.'
Dites, paysans, bons chrétiens, roinanLtes, sophistes,
(Jai a donné hon succès à la Suisse ? L'esprit du Seigneur :
APPEL AU MASSACRE DES PRINCES ET SEKiNEURS. 1525. 483
de fiel le cœur de vos maîtres qu'il est impossible que maintenant ils se laissent attendrir, il ne faut pas y songer. Les seigneurs ne souffrent pas qu'on les irrite; ils veulent être les maîtres, ils veulent même être des idoles. Un prophète a prédit à leur sujet qu'ils s'élèveraient contre le Seigneur et contre son Christ (psaume u). » « Les révoltés, en consentant à parlementer avec les seigneurs, seraient sûrs d'attirer sur eux calamité sur calamité; à la fin, une mort horrible serait leur partage. » « En ce temps-là, malheur à vos enfants! Comment auriezvous le cœur de leur léguer un si effroyable héritage? Maintenant vous faites corvée avec le hoyau, la charrue, les chevaux; mais plus tard vos enfants devraient s'atteler eux-mêmes à la herse. Si jusqu'à présent il vous a été permis d'entourer vos champs de haies pour les protéger des bêtes fauves, vous devriez alors les laisser à leur merci. Si jusqu'ici l'on s'est contenté de vous crever les yeux, alors on vous ferait passer par les piques. Si vous avez payé jusqu'à ce jour l'impôt de la « meilleure tête », si vous avez été serfs, en ce temps-la vous seriez de vrais esclaves et vous n'auriez plus rien à vous, ni dans vos corps ni dans vos biens; on vous vendrait à la mode turque, comme le bétail, comme les chevaux et les bœufs. Et si, vous voyant ainsi traités, vous faisiez la moue, loin d'avoir égard à votre douleur, on vous torturerait, on vous jugerait, on vous emprisonnerait, et le courir sus et la malédiction ne finiraient que lorsque les valets de tyrans vous auraient conduits dans le donjon le plus proche pour vous y faire subir martyre sur martyre; les uns seraient battus de verges, les autres auraient les joues brûlées, les doigts coupés, la langue arrachée; ils seraient écar télés, décapités! »
Aussi l'auteur espère-t-il que les révoltés fermeront l'oreille à toute proposition de paix, et, terminant son libelle, il jette encore un dernier et insultant défi aux princes et aux seigneurs : « Allons, remuez- vous! En fin de compte, il faut que vous dégringoliez! il ne vous sert de rien de me regarder de travers '! »
1 Le tilre porte : An die Versammlung gemaijner Pauerschaft, so in hochdeutscher Nation und vil anderer Ort, mit etnpörung und uffrur entstanden, etc. ; ob ir etnpörung billicker oder unbilliger gestall geschehen, und was sie der Oberkait schuldig ode<- weht schuldig seind. etc., gegründet aus der h. Gottlichen geschrifl, von Oberlendischen mUbrüdern guter maynung umgangen und beschrieben, quatre feuilles in-quarto, sans indication de lieu et d'année et sans nom d'auteur. Strubel (Beiträge, t. II, p. 45> présume d'après les caractères qu'elles ont été imprimées à Nuremberg. — Zimmermann, t. II, p. 115, pense que si elles ne sont pas de Münzer, elles proviennent à coup sûr du cercle de ses disciples. Jarcke (Studien und Skiuen, p. 310) avait déjà fait observer avec raison qu'elles ne pouvaient être de iMünzer, puisque lauteur anonyme invoque l'autorité de Luther pour lequel Münzer professait le plus profond mépris. Personnellement, Lutber, lui non plus, n'a rien eu à voir dans cette proclamation.