‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 548 sur 630 · LES DOUZE ARTICLES PRINCIPAUX DES INSURGES · texte numérisé non relu

LES DOUZE ARTICLES PRINCIPAUX DES INSURGES

taxe sur le bétail était abolie, « Dieu ayant donné à l'homme la libre propriété de tous les animaux -.

Jusque-là, ils avaient été traités comme des serfs, • ce qui constitue un véritable crime, si l'on considère que Jésus-Christ nous a tous rachetés et délivrés par son précieux sang, les pâtres aussi bien que les puissants, sans excepter personne. D'où il suit, de par l'Ecriture, que nous sommes tous libres; or nous déclarons vouloir rester tels. ' Les paysans consentaient néanmoins à reconnaître le pouvoir établi par Dieu « dans toutes les choses chrétiennes et équitables ».

L'usage jusque-là suivi interdisait au pauvre homme le droit de chasser le gibier à plume ou à poil et de pêcher le poisson des rivières; non-seulement cette défense blessait la charité fraternelle d'une manière révoltante; elle ne provenait que d'égoisme et était absolument opposée à la loi divine. La maintenir, c'était se mettre en contradiction flagrante avec la parole de Dieu, qui, dès l'origine du monde, avait donné aux hommes toute autorité sur les bêtes des champs, les oiseaux de l'air et les poissons de la mer.

Tous les biens forestiers que les clercs et les laïques s'étaient appropriés par d'autres moyens que par un légitime achat, devaient, sans qu'il fût nécessaire d'indemniser aucunement leur soi-disant propriétaire, être réunis aux biens communaux, et chacun pourrait désormais y prendre ce qui serait nécessaire à ses besoins particuliers, soit pour le chauffage, soit pour la bâtisse.

Les corvées exigées par les seigneurs ne pourraient plus être augmentées; les redevances seraient ramenées à une mesure tolérable, d'après l'avis de gens loyaux; les lois pénales ne seraient imposées que conformément aux anciennes coutumes écrites du pays; l'impôt sur le bétail, prélevé en cas de décès, serait aboli.

Les prairies et les champs qui n'avaient pas été acquis légalement reviendraient tous au communal.

Parmi ces réclamations relatives au temporel, beaucoup étaient justes et raisonnables. 11 est évident que les articles avaient été rédigés dans un sage esprit de modération.

Mais cependant la tendance communiste y perce à maint endroit. Ainsi, d'après les anciennes constitutions des villages et des districts, ceux-là seuls avaient droit de participer aux biens communaux qui étaient véritablement établis » dans le pays et y avaient « leur foyer », leur ménage; les < manants », ceux qui n'étaient que tolérés dans le territoire de la commune, indigents, ouvriers, journaliers, gens entièrement destitués de toute propriété, n'avaient rien à y prétendre1. Si donc, comme les articles le demandaient,

1 Voy. notre premier volume, p. 27G-277

le bois, le gibier, le poisson devaient, « conformément à la parole de Dieu », appartenir à tous, il est clair que les dépossédés et les pauvres allaient être promptement tentés d'eu conclure que, d'après le même principe, toute espèce de biens devait être partagée.

D'ailleurs, le douzième article laissait le champ libre à des réclamations ultérieures. Il déclarait que les paysans étaient prêts à désavouer les articles qui, après un examen attentif, seraient reconnus contraires à la sainte Écriture; mais d'autre part, ils se réservaient le droit d'en présenter de nouveaux, dans le cas où, par la suite, l'étude de la Bible leur fournirait de nouvelles lumières.

La société et l'État devaient être entièrement reconstitués d'après l'Évangile et le < droit divin ».

Deux plans de réorganisation sociale, présentés par les paysans, sont d'une très-grande portée. Celui des révoltés de Franconie, intitulé : Règlement et réforme pour l'utilité et la prospérité de tous nos frères chrétiens, réclamait la convocation, à Heilbronn, d'un parlement populaire chargé de remanier entièrement la constitution. Celui de Michel Geismayr, le principal meneur de l'insurrection du Tyrol, renfermait pour ce pays tout un code nouveau.

Le premier projet, emprunté en grande partie à l'œuvre connue sous le nom de Réformation de Frédéric IIf\ tendait, sous un faux air de modération, à l'établissement d'une république démocratique et sociale, ayant à sa tête un empereur qui ne l'eût été que de nom.

Ce plan renferme douze articles. Le premier traite de la réforme du clergé; le second, de la réforme des princes et de la noblesse; le troisième, de la réforme des villes et des communes; le quatrième a trait aux docteurs en droit romain et au droit romain en général; le cinquième, aux rapports de l'Église et de l'État; le sixième, à la suppression de tous les droits existants et à la réforme de la justice; le septième, aux impôts indirects; le huitième, à la liberté et sécurité des routes; le neuvième, aux impôts directs; le dixième, à l'unité de monnaie; le onzième, à l'unité des poids et mesures; le douzième, au droit commercial.

Le premier et le cinquième article veulent que sans avoir égard à la naissance ou au rang des clercs, il soit pourvu d'une manière convenable à l'entretien de tous, et que le surplus des biens ecclésiastiques soit employé au soulagement des pauvres ou au bien général. De plus, les communes réclament le droit d'élire ou de déposer leurs pasteurs, qui devront distribuer à leurs ouailles le

1 Voy. plus haut, p. 195-196.

pain de la parole de Dieu, et ne rien enseigner qui ne soit strictement conforme à l'Écriture. « Nul prêtre ayant reçu les Ordres, que sa naissance soit illustre ou obscure, ne doit plus siéger, à quelque titre que ce soit, au Conseil de régence, ni dans les conseils des princes temporels, des seigneurs ou des communes. Toute propriété ecclésiastique est sécularisée. La souveraineté des princes ecclésiastiques et leurs prérogatives sont abolies. » Par des propositions de ce genre, on cherchait évidemment à faire goûter aux princes et seigneurs laïques la « nouvelle loi et réformation ».

Ceux-ci restaient en apparence en possession de leurs anciens privilèges, et n'étaient réformés, disaient les auteurs du projet, que de manière que le pauvre homme fût mis à l'abri de toute tentative de despotisme; la « liberté chrétienne » l'exigeait. Mais en réalité, les articles étaient calculés pour réduire les princes au rôle de grands ou petits propriétaires, ou même de simples fonctionnaires. En effet, le droit de juridiction, celui de battre monnaie, d'exploiter les mines, en un mot presque tous les droits régaliens leur étaient enlevés, ainsi que la source principale de leur revenu, c'est-à-dire les impôts directs et indirects. Quant aux fiefs que jusque-là ils avaient tenus de l'Empereur et de l'Empire, on leur offrait en échange des appointements proportionnés à leur degré de noblesse, de sorte qu'au lieu d'exercer dans leurs terres un pouvoir indépendant, ils devaient n'avoir plus droit à l'avenir qu'à un revenu fixe, prélevé, naturellement, sur les biens ecclésiastiques.

Les villes et communes devaient être réformées « conformément au droit divin et naturel », et personne ne pourrait être assez témér.iire pour substituer d'anciennes ou de nouvelles inventions aux décisions de la Réforme. Grâce aux nouveaux règlements, « l'égoisme serait vaincu, le pauvre secouru et placé sur le même pied que le riche; la concorde fraternelle allait régner ». Dans les villes, il ne serait plus question des « honorables ».

Les docteurs en droit romain seraient exclus des tribunaux et des conseils. « Comme, au lieu d'être les serviteurs attitrés du droit, ils ne sont que des valets à gages qui, dans l'intérêt de leur propre fortune, font trainer les causes en longueur, conseillent et guident leurs clients dans l'unique but de bien remplir leur bourse, défense leur est faite de siéger dans aucun tribunal; ils n'auront plus rien à voir dans les procès et les sentences. » Souvent, par des atermoiements de dix ans, ils amusaient leurs parties de manière à en tirer le plus d'argent possible; loin de remplir leur mandat, ils opprimaient leurs clients ». Aussi, à l'avenir, on ne tolérerait quelques juristes romains que dans les Universités, et cela dans l'intérêt de la science et de l'enseignement du droit.

i7i PROJET D'UNE RÉPUBLIQUE DEMOCRATIQUE ET SOCIALE. 1525.

Mais ce n'était pas seulement le droit romain qui allait perdre toute autorité : la législation existante était en même temps abolie. « Il serait à souhaiter », disait la Réforme, « que le droit civil, en usage jusqu'ici, fût supprimé, et que le droit divin et naturel fût établi à sa place, de manière que le pauvre ait autant d'accès devant la justice que le plus grand et riche seigneur. » La Chambre impériale était constituée puissance législative souveraine. Elle devait être composée de seize membres, parmi lesquels deux seraient élus parles princes, deux par les comtes et seigneurs, deux par la chevalerie, trois par les villes libres, trois par les villes princières, quatre par les communes. Quatre cours souveraines relèveraient de la Chambre impériale : ces cours auraient sous leur juridiction quatre tribunaux territoriaux, ayant à leur tour au-dessous d'eux quatre tribunaux libres. Les assesseurs de ces derniers seraient choisis dans tous les rangs sociaux; viendraient ensuite les tribunaux des villes et des villages; chaque tribunal pourrait interjeter appel à la cour supérieure la plus voisine.

Les impôts indirects auparavant exigés par les princes, les seigneurs et les villes, douanes, impôts, redevances, tout cela était supprimé, aboli, à l'exception de ce qui serait reconnu d'urgente nécessité. La même mesure était prise pour les impôts directs; un seul serait exigible tous les dix ans : l'impôt réclamé par l'Empereur. De plus, le parcours de toutes les routes de l'Empire serait affranchi de toute taxe, et personne ne serait plus obligé de payer de frais d'escorte. Si dans les États princiers, dans les domaines seigneuriaux, quelque tort avait été fait à un sujet; si, par exemple, on avait ravagé sa terre ou pris injustement son bien, les princes et seigneurs répareraient le dommage et restitueraient ce qui avait été pris. Désormais, chacun aurait le droit d'exploiter les mines d'or, d'argent, de vif-argent, de cuivre, de plomb ou de tout autre métal sans exception. L'or, l'argent, le plomb, le cuivre, trouvés et livrés en bonnes conditions, seraient vendus d'après un taux fixé par la Chambre impériale. On s'efforcerait d'établir dans tout l'Empire l'unité de monnaie; vingt ou vingt et un monnayeurs suffiraient amplement aux besoins de l'Empire. Les monnayeurs assermentés fondraient et marqueraient au même coin les monnaies d'or et d'argent; la moindre infidélité de leur part serait punie par le bûcher. De cette manière le pauvre homme ne serait plus dupé.

On aviserait à remédier au grand tort fait aux pauvres dans les questions d'achat et de vente, et l'on s'efforcerait de n'avoir plus dans l'Empire « qu'une mesure, une aune, un tonneau, un poids, une largeur d'étoffe, etc. ».

Les grandes compagnies commerciales, qui opprimaient pauvres et riches et fixaient arbitrairement les prix, seraient supprimées. 11 ne serait plus permis dorénavant ni à une société ni à un individu d'avoir plus de dix mille florins de capital actif. Celui qui engagerait au delà de cette somme dans son commerce serait condamné à restituer le capital et la moitié du surplus à la Chambre impériale. Le marchand dont la fortune dépasserait dix mille florins serait contraint d'avancer, de prêter et d'aider « évangéliquement » les marchands moins aisés que lui. Il déposerait l'argent au conseil de la ville à raison de 4 pour 100, et le conseil pourrait ainsi prêter à 5 pour 100 à de pauvres bourgeois qui, grâce à ce secours, remettraient leurs affaires à flot. Tout agiotage serait interdit sous les peines les plus sévères. On restreindrait le commerce des « gros bonnets » ; on imposerait des limites à leurs transactions, de manière que les petits marchands, eux aussi, pussent vivre. Défense était faite aux colporteurs des villes de débiter plus d'une marchandise. Tous les marchands recevraient uu règlement nouveau, fixant les conditions dans lesquelles les marchandises devaient être livrées, afin que le chaland puisse se guider d'après ce règlement, et que l'intérêt commun fût sauvegardé. La Réforme demandait en outre que les ligues et alliances des princes et des seigneurs entre eux fussent abolies, et que la protection et le sauf-conduit impérial assurassent désormais la sécurité des routes, sans qu'il fût besoin de frais d'escorte ou de contribution quelconque. Les lois se rapportant à cet objet étaient annulées, et ne pourraient être rétablies sans entrainer pour les princes la perte de leurs droits régaliens et de leurs privilèges. Les sujets de l'Empire, et même les étrangers venus d'autres royaumes, pourraient désormais voyager en sûreté et librement à cheval, en voiture, sur l'eau ou à pied, sans être obligés à aucuns frais d'escorte, corvée ou redevance quelconque de leurs corps ou de leurs biens; le pauvre homme et lintérêt général trouveraient leur avantage dans cette mesure1.

Frédéric Weygand, sommelier de Miltenberg, sur le Mein, avait aussi élaboré un grand nombre de propositions de ce genre. Il y avait joint l'indication des moyens à prendre pour fonder soli-

1 « Welcher Gestalt ain Ordnung Reformation zu Nutz und Frommen und Wohlfahrt aller Christenbrüder zu begrctjfen und auf zurichten sei . ■ — Voy. OECHSLE, p. 283-292. — WaLchner et Bodent, p. 302-312. — Bensen, p. 551-558. Dans le rapport d'une commission nommée parles paysans et décidant, pour le milieu de mai, la réunion des frères aux environs d'Ileilbronn, on lit : La loi est divisée en douze articles, et chacun deux est expliqué en quatre points particuliers; on les trouve à Francfort; les apporter ou les renvoyer à Wendel llipler, secrétaire du camp. ■ Document communiqué par Schlüssel dans sa traduction de l'ouvrage latin de Gnodalius. — Voy. Stalin, t. IV, p. 298.

dement le nouveau système et assurer le succès de la guerre entreprise pour la réforme évangélique. « Le jour où l'on agira d'après la justice et la parole de Dieu », disait-il, « personne ne pourra résister. »

Pour arriver à ce but, il fallait avant tout que les princes ecclésiastiques et leurs sujets adoptassent les douze articles et consentissent à entrer dans la ligue des bourgeois et des paysans. « Aussitôt que cette fusion serait accomplie », les princes temporels, ainsi que les comtes et les chevaliers, viendraient se joindre à l'association des frères, et de concert avec eux travailleraient à la « réforme ». Toutes les villes d'Empire y entreraient ensuite, et Weygand pensait qu'elles ne se feraient pas beaucoup prier. Des personnages savants, loyaux, pieux et éclairés seraient chargés d'examiner les divers articles de la Reformation, et de constater leur entière conformité au droit divin et au droit naturel.

« Le prince ou le seigneur qui n'observerait pas les articles, mentant ainsi à ses lettres et à son sceau, serait sans aucun doute massacré par son propre peuple; pendant ce temps-là, les frères unis resteraient en paix et en repos. C'est ainsi que l'on pourrait sûrement compter sur le triomphe de la bonne cause '. »

La Constitution nationale de Michel Geismayer renfermait des réclamations socialistes d'une bien autre portée que la Réforme des paysans de Franconie. Geismayer, s'inspirant des principes hussites, commençait par demander que les persécuteurs impies de l'éternelle parole de Dieu, qui dans l'avenir pouvaient encore méditer l'oppression du pauvre homme et la détresse publique, fussent « supprimés ». En d'autres termes, une guerre d'extermination était déclarée à tous ceux qui refuseraient de se conformer aux lois nouvelles.

La « pure parole de Dieu » devait être prêchée en tous lieux, intégralement et fidèlement; toute sophistique, toute avocasserie allaient prendre fin, et les livres qui les prônaient seraient brûlés. Dans la ville désignée pour devenir le siège du gouvernement national, une Université serait établie. On y enseignerait exclusivement la parole de Dieu. Trois savants, élus parmi les docteurs de cette Université, gens experts dans la sainte Écriture (par laquelle la justice de Dieu peut seule être expliquée), seraient appelés à siéger au Conseil de régence, et à décider et administrer toutes choses d'après la loi divine, gouvernant le peuple chrétien selon l'équité.

1 Dans OEchsle, p. 156-162. La lettre de Weygand à Wendel Uipler, où il fait allusion à des plans analogues envoyés précédemment, est datée de Miltenberg, jeudi après Caritate (18 mai 1525). — Voy. Stalin, t. IV, p. 297, note 3.

La nouvelle « constitution chrétienne, chargée de régler les intérêts de tous et fondée uniquement sur la sainte parole de Dieu », réclamait et exigeait l'adoption des mesures suivantes dans le domaine ecclésiastique : Eu premier lieu, la destruction de toutes les images, statues et oratoires des champs; l'abolition de la messe, « qui est une abomination devant Dieu et est entièrement contraire au christianisme » ; la confiscation des calices et de l'orfèvrerie d'église et de couvents, qui serviront à l'avenir aux besoins usuels; la transformation de tous les monastères et maisons des chevaliers de Saint-Jean en hôpitaux et établissements de providence, enfin l'installation dans chaque paroisse d'un pasteur annonçant la parole de Dieu d'après la doctrine de saint Paul. Le traitement de ce pasteur serait prélevé sur les dîmes, dont le surplus serait distribué aux pauvres.

il serait pourvu non-seulement à l'alimentation des indigents, mais à leur habillement et à tous leurs autres besoins. A cet effet, chacun, en dehors de la dime, payerait exactement la contribution nécessaire, « et si cette contribution était insuffisante, la somme voulue serait prélevée sur le revenu ».

Dans les questions temporelles, la Constitution chrétienne réclame la complète liberté et égalité des hommes : « Tous les privilèges seront abolis, parce qu'ils sont contraires à la parole de Dieu et à la justice, et que personne n'a le droit de jouir d'un avantage refusé à un autre. Les murs d'enceinte, les châteaux forts et les forteresses seront rasés. Désormais, il n'y aura plus de villes, mais seulement des villages; il ne doit exister aucune différence entre les hommes, car personne ne doit être ai plus élevé ni plus à son aise que ses frères; c'est l'inégalité des fortunes et des conditions qui a engendré les discordes, les troubles, l'ambition et l'émeute. »

Quant aux impôts, « les états de chaque pays délibéreraient sur l'opportunité, ou de les abolir immédiatement, ou d'établir l'année jubilaire, conformément à la loi de Dieu, ou de les prélever pendant une année encore, dans l'intérêt des nécessités pressantes de la nation ». Toutes les douanes seraient abolies, mais un nouvel impôt de frontière serait exigé : « Ce qui entre dans le pays ne paye rien, ce qui en sort est imposé. » Les fonderies et les mines appartenant aux nobles, aux marchands étrangers et aux compagnies seraient confisquées, leurs propriétaires ayant jusqu'ici abusé de leurs droits pour pratiquer l'usure. Un iuteudaut nommé à cet effet ferait exploiter les mines de manière à servir les intérêts de tous. L'ne monnaie de bon aloi, mais assez lourde, serait frappée, les anciennes seraient proscrites; aucune monnaie étrangère n'aurait cours.

Dorénavant, personne n'aurait le droit de faire le commerce; de cette manière, nul ne serait tenté de charger sa conscience du péché d'usure. Mais pour que cette mesure ne soulevât pas de réclamations, que le bon ordre fut maintenu, qu'à l'avenir personne ne fût trompé et surfait, et qu'on pût se procurer toutes choses à un prix juste et avantageux, une ville spéciale serait désignée (par exemple, Trieste, à cause du bon marché de ses produits et de sa position centrale); là, tous les métiers seraient exercés, tous les produits apportés des divers territoires du pays. « Les étoffes de soie, les chaussures, etc., y seraient confectionnées sous la surveillance d'un fonctionnaire spécial. En de certaines localités, des boutiques garnies de toute espèce de produits seraient ouvertes, mais il serait sévèrement défendu au marchand de tirer aucun bénéfice de la vente. Tout serait livré d'après l'exact prix de revient; de cette manière, toute fraude et falsification serait évitée, on pourrait se procurer toute chose à un prix modéré, et l'argent resterait dans le pays et viendrait en aide à l'homme du peuple. On assurerait un traitement fixe au fonctionnaire préposé au commerce et à ses employés. »

Tous ces intérêts, ainsi que l'élevage des bestiaux, l'agriculture, l'exploitation minière, l'entretien des voies d'eau et de terre et la défense du pays, seraient réglés par un gouvernement central élu par le peuple, et siégeant à Brixen, où l'Université serait aussi établie.

Le peuple serait chargé de l'administration de la justice. Chaque commune élirait tous les ans un juge et huit jurés, chargés d'expédier toutes les affaires : la justice serait rendue tous les lundis. Aucun procès ne pourrait être ajourné au delà de quinze jours : les juges, les jurés, les scribes, les avocats, les gens de justice, les huissiers ne pourraient rien accepter de personne; ils recevraient des appointements fixes, à charge pour eux d'être présents tous les lundis au tribunal1.

La suppression de toute distinction sociale, 1'« égalité parfaite » telle que l'entendait Michel Geismayer, puis l'établissement dans tout l'Empire d'une république présidée par un chef portant le titre d'empereur, tels étaient aussi les vœux formulés par une proclamation anonyme intitulée : Adresse des frères de l' Oberland à l'assemblée générale des paysans allemands. C'est l'un des plus fougueux facturus révolutionnaires qu'ait jamais produits l'Allemagne. Prétendant s'autoriser de la parole de Dieu, ce violent libelle n'hésite pas à

1 Das ist die Landesordnung, so Michel Gaismaier gemacht hat im 1526, Jar, Januar. — BUCBBOLTZ, Urkundenband, p. 651-655.

conseiller au peuple le massacre de tous les princes et seigneurs, au nom « de la sainte parole de Dieu ».

« Ces princes, ces seigneurs qui, pour leur propre avantage, imaginent et inventent tous les jours de nouvelles vexations, se sont témérairement proposé de tromper Dieu, leur maître. Où sont-ils, ces loups armés, ces tyrans pervers qui établissent charge sur charge , oppriment les pauvres gens , réclament aujourd'hui une corvée volontaire, et la changent Tannée suivante eu obligation permanente, car telle est l'origine de la plupart de leurs droits traditionnels! Dans quel code ont-ils lu que Dieu, leur maure, leur ait jamais donné une puissance si grande que nous autres, pauvres gens, devions être contraints de cultiver leurs terres, et encore lorsque le temps est beau, tandis que lorsqu'il pleut, il faut que les malheureux laissent tomber dans leurs propres champs leur sanglante sueur! Dieu, dans sa justice, ne tolérera pas longtemps cette effroyable captivité babylonnienne; il ne peut exiger que nous autres misérables nous soyons contraints de moissonner et de faucher les prairies de nos maîtres, de labourer leurs champs, d'y semer le lin, de le dréger, de l'arracher de nouveau, de le charrier, de le laver, de le séparer, de le filer. Miséricorde ! qui donc a jamais ouï parler d'une pareille servitude? Ils taxent et usent la moelle de nos os, et nous devons encore payer la dîme! Où sont-ils, ces beaux jouteurs, ces habiles coureurs, ces joueurs, ces banquiers, plus repus que des chiens vomissants? Pour entretenir leurs plaisirs, nous sommes forcés de leur pa\er l'impôt, la dîme et les redevances, et le pauvre n'en doit pas moins trouver à la maison le pain, le sel et la graisse, et nourrir sa femme et ses pauvres petits enfants qui ne sont pas encore élevés. Où sont-ils, les autres voleurs avec leur commerce et leurs douanes? Maudits soient leurs infamies et leurs brigandages autorisés ! Où sont-ils, les tyrans et les scélérats qui s'approprient les dîmes, les taxes, l'argent donné à grand'peine par le pauvre, puis gaspillent et dépensent d'une manière infâme et criminelle ce qui devait entrer dans la bourse commune pour l'intérêt de tous? Et néanmoins personne ne rechigne, personne ne les traite comme des scélérats qu'ils sont, personne ne songe à les mettre au cachot, à les décapiter, à les écarteler, pour qu'il leur soit fait moins de miséricorde qu'à des chiens enragés! Si Dieu leur a donné un tel pouvoir, qu'ils montrent donc leurs titres! Où l'ont-ils lu, ce commandement de Dieu? Oui, leur autorité vient de lui, mais en ce sens qu'ils sont les suppôts du diable et qu'ils ont Satan pour capitaine, car ils sont véritablement les ennemis jurés de leur propre pays. Et ceux qui ont des serfs, qu'ils approchent ! Maudite soit leur

conduite impie et païenne! Quel martyre ils nous font subir, à nous autres pauvres gens! Nos âmes sont les serfs du prêtre, et nos corps les serfs du pouvoir séculier! »

Mais le temps des tyrans était passé, et le jour du salut arrivé. » (Luc, xix.) « Allons, Dieu le veut! sonnons le tocsin! Précipiter de leur siège les Moab, les Achab, les Agag, les Phalaris, les Néron, c'est la joie suprême de Dieu! Ceux-là, l'Écriture ne les appelle pas serviteurs de Dieu, mais loups, serpents, dragons! Qui sait si le pitoyable cri des moissonneurs, la supplication des pauvres ne sont pas arrivés jusqu'aux oreilles du Dieu des armées? Qui sait s'il ne les a pas écoutés dans sa miséricorde, et si le jour du massacre ne va pas luire pour les bestiaux engraissés qui ont noyé leur cœur dans la volupté au temps même de la détresse du peuple? » (Jacques, v.)

« Mais comme tout pays ou commune a le droit de déposer un souverain inique, je vais citer ici treize maximes de la justice divine, que les portes de l'enfer et tous les suppôts de Satan ne pourront jamais venir à bout de renverser. Celui qui en a envie peut y frotter sa bosse, je suis tout prêt à soutenir avec lui la dispute; mais qu'il fasse attention à ce que la langue ne lui fourche pas, comme aux

papistes! »

« S'ils disent : L'Empereur seul a le droit de déposer vos maitres, ce pouvoir n'appartient pas aux sujets, ne les écoutez pas, ce sont là des canards bleus ! Et que diriez-vous donc, si je vous révélais que nous pourrions fort bien supprimer l'Empereur lui-même? A-t-on oublié que plus d'une fois rois et empereurs ont été chassés par leurs sujets? »

Pour justifier la révolte, l'auteur invoque l'exemple d'Élie et de Moïse, qui soulevèrent, eux aussi, contre Pharaon la révolte d'un autre « pauvre Conrad ». 11 en appelle même au Christ. « Ne vous laissez pas égarer », dit-il, « lorsque vous entendrez invoquer la tradition par-ci, la vieille coutume par-là. Qu'on ne me parle plus de coutume, à moins qu'elle ne soit conforme à la justice! Commettre pendant mille ans une iniquité ne constituera jamais un droit! »

Tout pouvoir héréditaire est funeste à l'intérêt général. Le gouvernement doit être élu par le peuple, et seulement pour un espace de temps déterminé.

« Lorsqu'on parcourt l'Écriture, et qu'on sonde les choses avec une sérieuse attention, on voit clairement les misères sans nombre, les maux hideux, engendrés par le pouvoir personnel et héréditaire. Que ne pourrions-nous pas dire des actes arbitraires du passé! Mais quels crimes pourraient jamais dépasser l'horreur de ce qui se voit en notre temps, où la cupidité et le luxe des princes con-

tredisent si hardiment la pure parole de Dieu et la tiennent opprimée au moyen des cachots, des supplices et de cent autres traitements tyranniques? Oh! que d'odieux abus de pouvoir commis envers le* sujets par la royauté héréditaire, impie et criminelle! Tant que les Romains ont gardé le gouvernement républicain, par conseils et corporations, ils ont vu leur puissance s'étendre journellement, jusqu'à soumettre le monde entier. Mais dès qu'ils se sont laissé chatouiller par le désir d'abandonner le gouvernement populaire pour mettre à leur tête des rois élus, aussitôt commença leur décadence, par suite de l'égoïste cupidité, du faste et de l'orgueil du souverain élu. » « Depuis le premier empereur Jules César jusqu'au grand Charlemagne, on compte soixante-seize empereurs romains, sur lesquels trente-quatre ont été lamentablement massacrés, tous à cause de leur tyrannie; quelques-uns noyés, d'autres décapités, d'autres brûlés. » « En résumé, dès que le peuple romain eut renoncé à gouverner par lui-même pour se mettre sous le joug d'un empereur, ce lut le commencement de sa misère, jusqu'à ce qu'enfin il fut réduit au servage, lui qui autrefois avait dominé le monde. Si je parle ici des Romains, voici quel est mon motif : c'est que nos grands seigneurs se vantent ordinairement de tirer leurs droits et traditions de Rome. Oui, ils se font gloire de revenir à l'autique tradition païenne, el ils ne songent pas que nous descendons tous de Dieu, et que personne, quelle que soit son origine, n'est plus ancien qu'un autre d'une minute, qu'il soit roi ou berger. L'auteur du libelle allègue ici l'histoire des Hébreux pour établir que les souverains et le principe de l'hérédité font généralement tomber les peuples dans l'idolâtrie : « Tant que les enfants de l'alliance, tant que le peuple de Dieu eut un gouvernement démocratique et point de rois, Dieu demeura avec eux et mit sa complaisance en eux; ils étaient dignement gouvernés et vivaient heureux. Mais lorsque la convoi! isc païenne les eut séduits et tentés au point de leur faire désirer d'être régis par un roi tout-puissanf, lorsqu'ils eurent demandé au prophète Samuel de choisir pour eux un souverain de la part du Seigneur, il est dit clairement dans le second chapitre de Samuel que Dieu s'en montra fort irrité et leur fit annoncer par son prophète que de grandes calamités allaient fondre sur eux, et que la misère, le servage et mille autres maux seraient la conséquence du pouvoir héréditaire. »

Dans un chapitre spécial intitulé : Exhortation consolante à nos frères chrétiens, l'auteur donne aux insurgés des conseils pratiques. Ils sont invités à faire tous leurs efforts pour maintenir parmi eux le bon ordre; surtout ils doivent faire choix de bons guides. *< Sur six hommes, un caporal doit être élu; dix caporaux nomment \m

Page 1