CHAPITRE IV
La haute Souabe, dans toute l'étendue des pays frontières de la Suisse et du Tyrol, fut le premier et principal foyer de l'insurrection. Elle éclata en premier lieu dans le comté de Lüpfen, fief que le comte Sigismond de Lüpfen tenait de l'Empire.
Le 2'à juin 1524, les paysans de Stühlingen s'étant rassemblés se rendirent en armes devant le château du comte, « qui les avait accablés de corvées et de vexations sans nombre au sujet des chasses ». •< Ils étaient bien décidés, lui déclarèrent-ils, à ne plus se soumettre aux anciennes corvées et servitudes; ils prétendaient chasser dans les endroits jusque-là réservés à leur seigneur, abattre le gibier dans les forêts, pécher dans les rivières et en avoir la libre jouissance. Ils ne payeraient à l'avenir ni redevances, ni dîmes. Ils ne souffriraient plus qu'on trainât dans les cachots ceux d'entre eux qui s'étaient attiré quelque punition'. » Hans Müller de Bulgenbach, démagogue hardi et résolu, s'était mis à leur tête. « Il ne manquait pas d'éloquence », rapporte à son sujet le chroniqueur André Lettsch; « il avait de l'esprit; un orateur de sa force ne se rencontre pas souvent. Ce Hans était redouté de tout le monde; je l'ai beaucoup connu; il était de moyenne taille; il avait fait autrefois la guerre en France4. »
Le soulèvement des paysans de Stühlingen fut promptement suivi
1 Lettre du comte Sigismond de Lupfen datée du 25 août 1524, dans Schreiber, Bauernkrieg, t. I, p. 15-18. Le prétexte de l'émeute fut vraisemblablement l'obligation d'un travail excessif imposée aux paysans durant le temps de leur propre mOlSSOD. lïllinger Chronik, dans Mo.NE, Qudlensammlung, t. II, p. 90, note 2. — L'émeute éclata la veille au soir de la Saint-Iean, 23 juin. — Voy. la k-ttre de l'archiduc Ferdinand, du 11 juillet 1524, dans Schreiber, t. I, p. ;. Au début, les paysans déclarèrent que leurs réclamations n'avaient rien à faire avec 1' « Évangile . — Voy. Stern, Zwölf Artikel, p. 101-102. — Stalin, t. IV, p. 258, noie 3.
■' MONE, t. II, p. 46.
d'une insurrection dans le Klettgau et dans tout le Hegau; Jost Fritz, qui s'était déjà fait remarquer lors des premières émeutes des campagnes1, y avait soulevé les populations. Il affectait de laisser croître sa longue barbe grise, et répétait à tous « qu'il ne mourrait pas avant d'avoir assisté au triomphe du Bundschuh* ».
En Thurgovie (juin 1524), l'émeute fut sauvage. Environ cinq mille paysans assaillirent à l'improviste la Chartreuse d'iltirjgen, près de Frauenfeld, la pillèrent, y mireut le feu et saccagèrent les maisons des prêtres non résidents3. « lisse sont conduits d'une telle manière », rapporte le conseil de Fribourg en Rrisgau (4 août 1524), « que cela dépasse l'imagination. On dit que l'un d'entre eux s'est emparé du Saint Sacrement et l'a foulé aux pieds, en disant : C'est toi qui es la source de toutes les hérésies! Tels sont les admirables fruits de la doctrine de Luther4. »
Tous les efforts tentés pour apaiser la sédition échouèrent5. Les paysans de Stühlingen et les vassaux de l'abbaye de Saint-Biaise, au nombre de douze cents, commandés par Hans Müller et précédés d'un drapeau noir, rouge et blanc, marchèrent sur Waldshut, où ils arrivèrent le 24 août, jour de la fêle patronale. Les habitants pactisèrent avec eux. Od se promit des deux côtés protection, aide et secours", et les révoltés formèrent entre eux une « Fraternité évangéliquc », jurant de secouer le joug des seigneurs et de ne reconnaître désormais d'autre maître que l'Empe-
1 Voy. plus haut. p. 42S.
s Dans Mone, t. II. p. 17. — Voy. Mone, Badisches Archiv., t. II, p. 166.
3 Lettre de Gui Suter (19 juillet 1524) dans Scureiber, t. I, p. î-5. On trouvera dans l'ouvrage de Schreiber d'amples détails sur l'origine de l'émeute, dont très-certainement les religieux et les prêtres d'Ittingen ne furent en rien responsables.
* Dans Schreiber, t. I, p. 9.
5 Voy. les lettres de l'archiduc Ferdinand des 3 et 6 août 152f dans Schreiber, t. I, p. 7-8, 10-11. Dès le 3 août l'archiduc affirme que les troubles de la forêt Noire ' se rattachent à la question luihérienne ». Zurich invita solennellement les paysans à donner à leur révolte un caractère religieux. — Voy. Stern, Zwölf Artikel, p. 102-1(13, et Gölll. Gel. Anzeigen, 1871, p. 1748. Au début, les paysans du Klettgau, sujets du comte Rodolphe de Sulz, furent plutôt opposés que favorables à l'émeute de leurs voisins, et déclarèrent que, quant a eux, ils n'avaient pas à se plaindre du comte. Voy. les procès-verbaux du conseil de la ville de Zurich (novembre 1524) dans Schreiber, t. I, p. 115-117. Mais dès le 23 janvier 1525, ils découvrirent tout à coup qu'ils étaient à un tel point lésés et si accablés d'impôis qu'il leur était impossible de supporter plus longtemps leur situation. si nous patientions plus longtemps -, disaient-ils, ■ nous et nos pauvres petits enfants devrions prendre avant peu le bûlon de mendiant. — Voy. Schreiber, t. Il, p. 4.
0 Andreas Lellsch, dans MONE, Quellensammlung, t. II, p. 46 : « Ceux de Waldshul se sont joints aux insurgés de Stüiilingen et à quelques paysans de la forêt Noire; ils ont cherché près d'eux secours, conseil et appui pour leurs plans séditieux. ■ Rapport des commissaires autrichiens à la Diète de la ligue, assemblée à Ulm le 2S octobre 1524, dans Ki iim il, t. II, p. 282.
jç); LA REVOLUTION SOCIALE.
reur; à celui-là, ils consentaient à payer tribut, « mais à condition de n'y être pas contraints ». Us s'apprêtaient à détruire « les châteaux, les couvents, et en général tout ce qui avait quelque attache au clergé ' » .
1 Villinger Chronik, dans Mone, t. II, p. 90. — Pour apaiser l'émeute de Stallungen, on voulut essayer de l'intervention de Schaffhouse. Le comte Sigismond de Lüpfen et les délégués des paysans conférèrent ensemble le 10 septembre, et signèrent un traité de paix qui nous a été conservé, et va nous permettre d'apprécier la situation des paysansà cette époque; nous verrons combien elle était préférable à celle qu'ils eurent plus tard, surtout vers la fin du seizième siècle. Voici les principaux articles de ce traite : Tout paysan ayant un attelage à lui ou possédant de un à trois chevaux ou bœufs doit corvée de son corps et de son attelage durant sept jours, soit pour la culture, soit pour la moisson; celui qui n'a ni attelage ni bœufs doit corvée de son corps pendant sept jours. Les paysans abattront et transporteront le bois nécessaire pour la bâtisse et le chauffage du château. Ils pourront partager entre eux ce travail, fendant le temps de la corvée, ils seront entretenus aux frais du seigneur; « il sera convenablement pourvu à leur entretien. Ils seront libres les jours fériés, à l'heure convenable. En dehors de leurs sept jours de corvée, les tenanciers devront aider tous les ans pendant deux jours à l'époque des chasses » ; on ne leur imposera pas l'obligation de garder les chiens. Celui qui a cheval et charrette doit une fois par an conduire et livrer la venaison au château. Une fois par an aussi, il conduira le blé de la dîme au marché de Schaffhouse, et pour son trajet recevra des vivres et du fourrage. Ouant à la défense d'abattre les bétes fauves, les loups et les ours font exception; mais le paysan qui aura tué un ours devra apporter au seigneur la tête et une patte de la bêle. Les paysans pourront détruire les sangliers qui détériorent leurs champs, à condition d'envoyer la hure au seigneur. Us pourront poursuivre les bêtes fauves avec des chiens pour empêcher que leurs terres ne soient ravagées; ils n'abattront pas le gros gibier, sous peine d'amende. Ils auront permission de prendre les oiseaux avec des gluaux; celui ayant obtenu droit de chasse peut, selon l'ancien usage, chasser aussi les blaireaux, les renards, les lièvres et les coqs de bruyère. Aucun colon établi dans la seigneurie n'a le droit de pécher; cependant si une femme qui a une bonne espérance avait envie d'un plat de poisson, le bailli pourra permettre à son mari de pê her Tous les ans les sujets devront payer l'impôt d'automne. Le village de Wytzen payera pour cela annuellement comme impôt quatre florins et demi. L'avoine du fourrage, l'avoine folle et l'orge pour les veaux devront comme autrefois être livrées. Si un colon n'a point laissé de bétail après sa mort, on ne demandera à ses héritiers que la moitié de l'impôt de la meilleure tête, faute de quoi, d'après l'usage reçu dans le pays, les héritiers payeront l'impôt tout entier. Les agents seigneuriaux devront se montrer miséricordieux envers les colons; personne ne devra être mis en prison, excepté pour cause de maléfices, « quand il aura prêté caution; s'il n'a pas prêté caution, il devra, le troisième jour seulement, comparaître devant le tribunal ». D'après ce contrat, les tribunaux populaires restent dans leur ancien état. « Les juges », y est-il dit , ■ même si le jugement qu'ils ont rendu déplaisait à l'autorité, ne seront pas conduits devant la cour souveraine, ni tourmentés, ni punis > ; si le sujet se l rouve lésé par la sentence, il pourra en appeler du tribunal du comté à la cour souveraine la plus proche. Uans les audiences de police correctionnelle, chacun restera libre, d'après l'ancien usage, d'accuser qui bon lui semblera. Pour les exécutions, les seigneurs auront le droit de réquisitionner un homme par maison; en cas d'urgente nécessite, les seigneurs peuvent réclamer tous les hommes de sa terre, jeunes et vieux. Schkeibeu, t. I, p. 41-50. — Les paysans de siühlirigen ne semblent pas avoir été réduits à une condition bien dure, puisque, durant leurs pourparlers avec le comte, ils dépensèrent pour leur nourriture environ trois mille florin». « Ils se sont punis eux-mêmes », lisons-