II
dans son sermon sur le premier livre de Moïse, « Abimélech prit des moutons et des bœufs, des serviteurs et des servantes, et il les donna à Abraham. Tel lut son royal présent : il donna à Abraham des moutons, des bœufs, des serviteurs et des servantes, comme étant lous également biens mortaillables, dont il pourrait disposer, et qu'il pourrait vendre comme il l'entendrait. C'était le meilleur arrangement du monde, car avec uu autre système il est impossible de mater les serviteurs. » « Tu vois clairement par ce passage qu'Abraham et Abimélech avaient des serfs! Ici lu me diras : C'eût été une grande bonté et miséricorde à eux de laisser la liberté à leurs gens ! Et comment donc la charité put-elle souffrir que ces pauvres gens aient été ainsi traités? A cela je te réponds: Tout comme elle tolère qu'on attache les coupables à la potence ou qu'on les exécute, et par la raison qu'il faut maintenir les droits de l'autorité temporelle, si l'on veut que les sujets soient matés et domptés. Ainsi donc, tu vois la manière dont on en agissait autrefois. Si Abraham avait suivi son propre mouvement, peut-être eût-il laissé les choses aller leur train, mais cela n'eût pas été bien agir, car les gens deviennent trop orgueilleux quand on leur reconnaît tant de droits, et qu'on les traite comme soi-même ou comme ses propres enfants. Il est impossible de tenir le peuple en bride sans la férule de l'autorité temporelle; et s'il y a tant de plaintes en ce monde sur les serviteurs et domestiques, la faute en est à l'autorité. Depuis longtemps, il n'y a plus de vraie autorité; chacun fait uniquement ce qui lui plait. Si l'on craignait un peu plus le joug et la bride, si chacun savait ne pouvoir bouger sans s'exposer à recevoir un bon coup de poing sur la tête, les choses en iraient mieux, car sans la sévérité, tout est inutile. Quand ces gens-là se marient, ils prennent des femmes mal élevées, incultes, grossières, qu'on ne peut employer à rien! Mais tous ces discours sont oisifs. L'important, c'est que nous sachions bien que les pieux et saints personnages du passé étaient plus habiles que nous en matière de gouvernement, et cela est vrai, oui, même parmi les païens. Maintenant rien ne marche plus comme il faut. Un serviteur se payait autrefois d'un à huit florins; une servante, d'un florin à six, et l'un et l'autre faisaient tout ce que voulait la ménagère. Si l'on veut que le monde dure, si l'ordre doit être rétabli, il faudra pourtant bien en revenir là '. »
» Sämmtl. Werke, t. XXXIII, p. 389-390. — ■ Les paysans », écrit-il en 1529, « sont dans une meilleure situation que les princes. Je suis en colère contre nos paysans; ils veulent se gouverner eux-mêmes, et n'apprécient point du tout le bonheur qu'ils ont de rester assis en paix sous la protection de leurs seigneurs. Anes grossiers et stupides que vous êtes, ne comprendrez-vous jamais? Que le tonnerre vous écrase! Vous avez la meilleure pari, c'est-à-dire le nécessaire, l'usage; vous avez le suc de la vigne, et les princes n'en ont que la pulpe. Vous avez la moelle, ils ont l'os, et néanmoins vous êtes ingrats, vous ne voulez pas
Un jour que le seigneur Henri d'Einsiedel, se sentant la conscience troublée à propos des corvées dont ses paysans étaient accablés, réclamait à ce sujet l'avis de Luther, celui-ci lui conseilla de ne pas imposer de nouvelles servitudes à ses gens, mais de ne se faire aucun scrupule quant à celles qui avaient été réglées et établies par ses parents et aïeux. « 11 ne serait pas bon », lui écrit-il, de laisser tomber en désuétude le droit d'imposer des corvées; l'homme du peuple doit sentir le joug, sans cela il se cabre1. » Mélanchthon répondait aux perplexités de ce même seigneur : Votre Honneur ne doit faire aucun changement dans les anciennes corvées, et cela en toute sécurité de conscience. L'exercice de l'autorité, dans les choses temporelles, est agréable à Dieu; les corvées, bien que variant selon les lieux, et quelquefois trop dures, doivent néanmoins être maintenues, et Votre Honneur peut relire le chapitre xm de l'Epitre aux Romains, dans laquelle saint Paul dit expressément que se soumettre à l'autorité temporelle, c'est accomplir la loi de Dieu. « « D'ailleurs, les charges et les corvées des pauvres gens sont, à vrai dire, très-supportables, comparées aux peines de ceux qui s'efforcent de
prier pour vos princes, vous refusez de leur payer la dîme. (T. XXXVI, p. 17 • Si les nobles, les bourgeois et les paysans avaient un peu les coudées franches, sois sur que tu ne trouverais pas beaucoup de conseillers et de bourgeois vraiment attachés à l'Évangile parmi eux. • (XLV, p. 116.) Luther«, dit Scherr, est le véritable inventeur de la doctrine de l'obéissance passive. On comprend avec quel empressement les prin: es allemands devaient applaudir aux principes de politique servile du luthéranisme. « Deutsche Cultw und Sittengeschichte (3« éd.), Leipzig, 1866, p. 620. • Loin d'imiter l'Église catholique«, dit Bensen, p. 275, • qui jamais ne justifia, du moins dans sa doctrine, la tyrannie des primes spirituels ou temporels, et défendit avec force, et presque toujours victorieusement, même contre l'Empereur, les droits de l'homme et ceux du peuple, les réformateurs évangéliques se sont attiré le reproche mérité d'avoir les premiers prêché et enseigné aux Germains l'esprit de servilité et le règne de la force. » Densen, connue Scherr, est d'ailleurs un adversaire déclaré de l'Église catholique, et nous trouvons fréquemment dans son ouvrage l'expression de son amère aversion pour elle.
1 Dans Ivapp, Xachlese, t. I, p. 281-282. • Spalatin s'accordait en cela complètement avec le vénérable et très-savant maître Martin Luther, notre bien-aime père. • ■ La pressante nécessité du moment réclame impérieusement •, écrivaitil au chevalier d'Iiusiedel, ■ le maintien de la paix, de I ordre et de la concorde, car il faut que les niasses sentent le frein. Joseph, ce grand serviteur de Dieu, imposa des lois autrement rudes au royaume d'Egypte. Les Juifs étaient alors obligés de donner le cinquième de leurs biens, et pourtant nous voyons que Dieu eut cette loi pour agréable. » « Je ne voudrais pas vous voir abolir les corvées anciennes dont l'usage vous a été légué par vous ancêtres. Le peuple, trop in> nagé, deviendrait turbulent. Saint Pierre dit dans son premier chapitre qne nous devons être soumis et obéissants envers toute loi humaine. D'ailleurs, des charges semblables existent en beaucoup de pays, nations et peuples, et sont même bien plus lourdes que chez nous. Par conséquent, si j'étais à votre place, je mettrais, au nom de Dieu, mon cœur et ma conscience en paix sur cette question, et lorsque je me sentirais quelque tourment à ce sujet, je prendrais en main, pour me calmer, l'un de nos chers psaumes de consolation. — Kait. t. I, p. 281-286
faire leur devoir dans les armées, les conseils ou les emplois. Ce que je dis là est la pure vérité. Chacun convient que la répression des délits est de nos jours beaucoup trop douce, et voilà pourquoi Dieu permet que les contributions, corvées et redevances augmentent, car d'une manière ou d'une autre le peuple doit sentir le joug, si l'on veut que le monde subsiste. Le livre des Proverbes dit trèsbien au chapitre xxxm, cité avant nous par maître Georges Spalatin : « Le fardeau, le bâton, le fourrage sont pour l'âne; le pain, le travail et le châtiment sont pour le serviteur. » Ces sortes de charges matérielles et corporelles doivent être imposées. Elles ne peuvent être partout les mêmes, mais dans leur ensemble elles sont très- certainement agréables à Dieu. Les lois établies par Joseph lorsqu'il gouvernait l'Egypte étaient autrement rudes; en France, en Italie, les paysans sont beaucoup plus chargés que les nôtres, les corvées y sont plus nombreuses que chez nous, et cependant rien, dans les lois de ces pays, n'est contraire à l'équité. Des contrées différentes ne peuvent avoir mêmes lois. Que Votre Honneur soit donc en paix, car maintenir les anciennes traditions, c'est très-certainement agir selon l'Évangile et la vérité. Ces anciennes coutumes plaisent à Dieu et sont raisonnables, tout en étant diverses, et plus rudes en un pays qu'en un autre. Que Dieu donne aux autorités le courage d'en publier de semblables, et même de plus sévères encore '! »
En un traité spécial, publié à la fin de mai 1525, Mélanchthon expose ses vues sur l'obéissance absolue que les sujets doivent à leurs maîtres, dans toutes les réclamations et questions temporelles. * Les sujets », dit-il, « doivent bien se persuader qu'ils servent réellement Dieu en s'acquittant des charges qu'impose l'autorité, qu'il s'agisse de voyager, de payer des redevances ou d'autre chose, et que c'est faire une sainte action que d'obéir comme si l'on entendait Dieu même commander, comme si, par exemple, il ordonnait à quelqu'un de ressusciter un mort, ou telle autre chose qu'on voudra. • « Les sujets doivent tenir l'autorité pour sage et équitable, et lui être reconnaissants. » « On entend souvent les gens se plaindre; à les entendre, on leur a fait tort, à eux ou à quelqu'un des leurs; mais ces personnes ne songent point qu'obéir à l'autorité, c'est obéir à Dieu même, et que, d'ailleurs, jamais il n'y eut sur la terre un pouvoir qui ait été exempt de quelque blâme. Si tu me dis : Comment puis-je raisonner ainsi, quand je me sens traité avec dureté et injustice? je te répondrai : Si même un prince en agit mal envers toi, s'il t'écorche et te tond contrairement à toute équité, tu n'en serais pas moins criminel de te révolter. » « Celui
1 Corp. Reform., t. VII, p. 432- 133-
qui s'oppose à l'autorité s'oppose à l'Évangile, car l'Évangile nous ordonne de tolérer et de supporter l'injustice, non-seulement lorsque l'autorité la commet, mais de la part de tous nos frères. Quant au druit d'élire les pasteurs, tant réclamé par les paysans dans leurs articles, il serait certainement bon que les églises fussent partout investies du droit de choisir leurs curés, mais à la condition que le prince assiste à l'élection, car il convient que l'autorité exerce sa surveillance en ces matières, afin que rien de séditieux ne soit prêché ni encouragé. Dans beaucoup de territoires allemands, les paysans ont fait choix de prédicants qui n'ont ensuite songé qu'à les flatter, et qui ont enseigné au peuple qu'on n'est pas obligé de payer la dime, la taille, sans parler de beaucoup d'autres funestes doctrines, mères de lamentables insurrections. - « Tout le monde doit payer l'impôt établi par le pouvoir temporel, dans la mesure où ce pouvoir l'a fixé, qu'il s'agisse du dixième ou du huitième des biens. Les Romains s'étant emparés de trésors autrefois attribués par Dieu même au temple de Jérusalem et aux lévites, les Juifs disputèrent beaucoup entre eux pour savoir s'ils avaient le droit de payer un impôt que Dieu n'avait pas autorisé; mais bientôt ils se virent forcés de donner ce que l'autorité réclamait, puisqu'ils n'étaient plus maîtres de leurs biens. » < On est obligé de payer les dimes; l'autorité ayant réglé la question des intérêts des sujets, on lui doit obéissance, et celui qui se révolte contre ce qu'elle a décidé prétend la dépouiller de son droit légitime, et se conduit en rebelle. En Egypte, les sujets donnaient le cinquième de leurs biens; fous étaient serfs, et pourtant Joseph, leur législateur, avait très-certainement été inspiré par le Saint-Esprit : néanmoins il jugea nécessaire de charger ainsi le peuple, et tous se tinrent pour obligés de donner ce qu'il réclamait. - D'après Mélanchthon, le sujet n'a jamais à se préoccuper de l'emploi que l'autorité fait de ses revenus : u Qu'est-ce que cela te regarde? Il ne t'en faut pas moins donner ta part dès que l'autorité a commandé, et te soumettre jusqu'au moment où elle en décidera autrement. » C'était de la part des sujets une insolence inouïe que de se révolter contre le servage. Une telle opposition faisait injure à l'Évangile, et n'avait aucune exruse, <; car en vérité il serait fort nécessaire qu'un peuple aussi grossier, aussi inculte que les Allemands, ait moins de liberté encore qu'il n'en a! Joseph traita rudement l'Egypte, sachant bien qu'il ne faut pas laisser la bride trop lâche au peuple. Si les sujets se plaignent que certaines parties du communal aient été confisquées, s'ils gémissent de la multiplicité des corvées et des dimes, pourquoi ne Tendraient-ils pas les tribunaux juges de leurs griefs? » - Souvent l'autorité a des motifs qu'ils n'aperçoivent pas pour mettre la main
sur un bien communal; c'est peut-être pour l'entourer de haies, ou pour quelque autre raison; mais quand bien même elle agirait arbitrairement, il serait criminel à un sujet de se révolter. » Mélanchthon se borne à réclamer, à cause des veuves et des orphelins, l'abolition de l'impôt de la meilleure tête ». Mais lorsque les paysans, avec tant de raison, insistaient pour que, dans la punition des délits, on eilt égard aux anciens règlements, à la tradition, et pour que les châtiments ne fussent pas abaudonnés à l'arbitraire des seigneurs, Mélanchthon déclarait ne les point approuver : « Le pouvoir », disait-il, a le droit d'imposer et d'instituer tous les châtiments qu'il veut, selon qu'il les trouve appropriés aux besoins du pays, car Dieu lui a ordonné d'écarter le mal et de le punir dès qu'il se produit, et les paysans auraient tort de vouloir dicter des lois au pouvoir à ce sujet. Le peuple allemand est si turbulent, si féroce, qu'il est bon et juste de le traiter plus rudement que tout autre. Salomon a dit, au treizième chapitre des Proverbes : Au cheval, l'étrivière; à l'âne, le licou ; au dos de l'insensé, la verge. Et l'Ecclésiaste, au chapitre xxm : A l'âne, le fourrage, le fouet et le fardeau; au serviteur, la nourriture, le châtiment et le travail. Dieu appelle le pouvoir temporel un glaive; or un glaive est fait pour trancher; que le châtiment soit dans les biens, le corps ou la vie, selon que le crime le réclame, peu importe. » Après avoir ainsi justifié l'omnipotence du pouvoir, Mélanchthon exhorte les princes non-seulement à confisquer les biens ecclésiastiques, mais encore à s'immiscer dans les questions du gouvernement intérieur de l'Église. Il était « urgent », selon lui, qu'ils prissent la haute main dans le gouvernement des couvents et abbayes, afin que l'abomination delà messe pût être abolie. « C'était à cause d'abus de cette nature que Dieu châtiait les terres et les gens, comme le prouvait bien un texte de saint Paul; car s'il y avait eu tant d'infirmes parmi les Corinthiens, c'était pour ce motif! » En outre, les princes devaient concéder le mariage aux personnes ecclésiastiques, saint Paul ayant déclaré que ceux qui interdisent le mariage sont inspirés par les démons *. Si les princes traitaient leurs sujets avec indulgence et se montraient soigneux d'écarter de pareils « abus », il était à espérer « qu'une bonne parole trouverait un bon terrain ». Mais dans le cas où quelques-uns ne prendraient pas en bonne part les « droites intentions » de leurs gouvernants et se montreraient récalcitrants et rebelles, les princes devraient alors mettre tout en œuvre pour châtier de si grands coupables et les traiter comme on traite les meurtriers, « se persuadant bien qu'en agissant ainsi ils servaient Dieu, qui ne les avait établis que pour réprimer les vices1 »,
1 FAn tchrifl Philipp) Mélanchthon wider die Artickel der Pawerteha/l, 1525, dans Corp.
Mais celui des nouveaux docteurs qui alla le plus loin dans la définition de l'omnipotence des princes et dans la doctrine de l'obéissance passive, même dans les questions de foi et de conscience, c'est certainement Martin Bucer. Toute autorité, quelle qu'elle fût, avait, selon lui, droit à la soumission la plus entière du sujet, car là où était le pouvoir, là était le droit. Dans le cas même où l'autorité édictait des lois contraires aux commandements de Dieu, le sujet était obligé de se soumettre, car alors il devait croire que Dieu luimême prenait la verge pour le châtier. L'autorité, en possession du pouvoir suprême, avait juridiction sur toutes les choses de la foi. Elle avait le devoir de s'enquérir des mœurs, et comme la religion seule conduit à une bonne vie, elle avait le devoir d'exercer sa surveillance sur les choses de la conscience. Donc elle devait détruire « par le feu et le fer » tous ceux qui faisaient profession d'hérésie, parce qu'une foi erronée est la mère de tous les vices. Les sectaires méritaient de bien plus rigoureux châtiments que les voleurs, les brigands, les meurtriers. Les femmes, les enfants innocents, les bestiaux appartenant aux hérétiques devaient être étranglés1.
La nouvelle doctrine sur l'omnipoteuce des gouvernants, les exhortations sur l'urgente nécessité de confisquer tous les biens d'Église, rencontraient naturellement la sympathie d'un grand nombre de princes et de seigneurs, et dans beaucoup de territoires allemands, on voyait arriver ce temps dont Sébastien Frank, bien qu'adversaire de l'antique Église, devait dire dans la suite : « Autrefois, sous le papisme, on était bien plus libre que de nos jours de fustiger les vices, même ceux des princes et des seigneurs; maintenant tous veulent être flattés, ou bien viennent les émeutes; le monde d'aujourd'hui est, en vérité, devenu bien susceptible! (4)ue Dieu ait pitié de nous! » Chacun s'évertue à flatter le pouvoir; il faut adorer le dieu du pays. Un prince meurt-il, et un autre juge en matière de foi vient-il à lui succéder? Aussitôt la parole de Dieu subit des changements, et le peuple court, sans motif, d'une doctrine à une autre; ceux qui prétendent être ses modèles et ses évoques font comme lui 2. >•
Les princes, les seigneurs, les magistrats des villes se présentaient pour recueillir l'héritage de la révolution.
Reform., t. XX, p. 641-662. Sur l'origige de cet écrit, voy. le Corp. Reform., t I. p. 712, 747. — IIoivtfelder, Rauemkrieg, p. 184-18!).
1 Voy. Hagen, Literarische ïarhaltiiisse, t. III, p. 151-157.
* Cosmographie, 37b. — Voy. Cornelius, Müns'eritcher, Aufruhr, t. II, p 44-47.