‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 616 sur 630 · II · texte numérisé non relu

II

59 i ÉTAT DE L'ALLEMAGNE APRÈS LÀ RÉVOLUTION SOCIALE.

et Rédempteur Jésus-Christ, tu couvres tes crimes atroces de son saint nom, de son nom noble et adoré, et lu qualifies de chrétiennes ces associations de scélérats, ces prétendues Fraternités! Dans les proclamations des soi-disant frères, des actions, des tentatives exécrables, païennes, tyranniques, bestiales, sont appelées « grâces de Dieu » et « paix du Christ », tandis qu'en réalité, comme ces mêmes frères sont bien obligés de l'avouer eux-mêmes, la révolte n'engendra jamais que calamités, troubles, guerres, profanations, vols, rapts, incendies et meurtres1. »

CochhTus s'écrie en terminant le récit qu'il nous a laissé de la guerre des paysans : « Quand verrons-nous relevés tous ces châteaux, ces couvents, ces abbayes, ces églises, ces villages qui, en un si court espace de temps, ont été saccagés, incendiés? Et qui donc a gagné à tant de ruines? Les lansquenets et les reitres! Oui ne se sentirait ému de douleur a la pensée de tant de religieux qui, d'une vie honorable, méritante et dévote, sont tombés dans l'ignominie, dans l'extravagance et l'inconduite, et mènent maintenant dans le monde une scandaleuse et honteuse existence, obligés, ou de mourir de faim, ou de soutenir leur vie en ayant recours à des industries déshonnètes? car ils n'ont pas appris de métier, et ne savent point cultiver les champs. Un certain nombre se sont enfuis de leur monastère de leur propre gré, sollicités par les désirs de la chair, ou bien poussés à bout par les vexations, humiliations, souffrances, mépris de tous genres qu'on leur a fait endurer, à cause des doctrines de Luther. D'autres ont été chassés de chez eux par la violence; beaucoup, déjà parvenus à la vieillesse, incapables de se suffire, pauvres gens qui avaient servi Dieu jour et nuit, priant pour tous les hommes depuis vingt, trente ou quarante ans, ne savent plus maintenant où aller, n'ayant plus leur pain assuré. Les marchands, les ouvriers luthériens des villes se sont jusqu'à présent montrés fiers, dédaigneux et arrogants vis-à-vis d'eux. Tant de veuves, d'orphelins, de vieillards, d'infirmes tombés, dans ces temps déplorables, dans uue horrible détresse et désolation, ne méritent pas moins de compassion, car les chefs de famille qui devraient nourrir cette foule d'impuissantes victimes ont été massacrés par milliers. Les maisons sont en cendres, les champs et les vignes en friche, les habits, les meubles volés ou brûlés; on a enlevé au cullivaleur ses vaches, ses moulons ses chevaux, ses attelages, et pourtant le prince ou le seigneur veut être payé et recevoir de sa ferme la redevance accoutumée. Dieu du ciel! où donc les veuves et les pauvres petits orphe-

iî FUIES, p. 338-330.

lins iront-ils chercher cet argent? Une telle misère attendrirait une pierre! Que de lois, que de règlements nos luthériens n'ont-ils pas faits contre les moines quêteurs, les écoliers indigents, les pauvres, les pèlerins, disant qu'ils ne souffriraient plus ce peuple de mendiants dans leurs villes! Que leur semble, à présent, de l'état des choses? Dieu a permis, pour notre punition à tous, que, pour un mendiant, nous en ayons maintenant vingt, trente, ou même davantage '. » Au commencement -, dit le chroniqueur Anshelm, on tremblait que personne n'échappât à la fureur des paysans; mais à la fin, il s'est trouvé que ce sont eux qui n'ont pu se soustraire au glaive sanglant. Les seigneurs et les gentilshommes, qui de lions étaient devenus lièvres, sont de nouveau redevenus lions; et les paysans, qui de lièvres étaient devenus loups, sont redevenus lièvres; de sorte qu'après avoir fait joyeuse chasse, après avoir détruit, ravagé, saccagé sans merci, ils sont maintenant fugitifs, traqués, vaincus, impitoyablement massacrés. Après leur entière défaite, on a calculé que, dans la haute Allemagne, environ cent mille paysans avaient péri sur les champs de bataille ou autrement. De plus, cette guerre de dévastation a causé renchérissement des denrées; la viande surtout est hors de prix. Puis la peste est survenue, et les paysans, pliant sous la peine, ont dû, après tant de sueurs, faire l'expérience d'une sueur autrement affreuse et glacée, celle de la mort, ou d'une longue et douloureuse maladie. Ainsi donc, pour salaire de leur brutale et tyraunique entreprise, ils ont été traités à leur tour avec brutalité et tyrannie; car les seigneurs, depuis la victoire, sont devenus plus durs, plus cruels qu'auparavant; ceux-là mêmes qui, par impuissance ou par peur, avaient laissé leurs gens sans protection, et ceux, moins nombreux, qui jadis avaient été portés à la douceur et à l'humanité, sont à présent disposés aux mesures les plus rigoureuses, et se persuadent qu'en serrant le mors et le bât de l'âne, ils l'empêcheront de ruer, et le maintiendront sous le joug 3. »

L'Allemagne, dans tous les territoires ravagés par l'émeute, offrait un lamentable' et horrible spectacle. Plus de mille couvents el châteaux n'étaient plus que des ruines; des centaines de villages étaient en cendres; les champs restaient sans culture; les instruments de

1 Iîyn humer begriff der auffruren, rotten und kaufen der bauren in hohen Teutschland, Im M.D.X.Xl Air, Schlusswort.

- Ansiii i.m. t. VI, |). 269, 285. Ahn que la révolte fui punie . dil Heroll (p. 107 , Dieu nu! . n la main des seigneurs la force et le glaire, de sorte qu il> reviniciit vivants, el même enflammés de courage; au lieu que les paysans étaient devenus comme des lièvres, et partout us furent exterminés el martyrisés Quel .i été là dedans le dessein de Dieu? cela dépasse mon intelligence; suis doute il a permis toul ceci pour l'instruction de> princes et autorités. ■

labour et les attelages étaient brisés, disparus, les bestiaux assommés ou volés; les veuves et les orphelins de plus de cent mille morts étaient plongés dans la plus affreuse détresse1.

« Tout était dans un tel état qu'une pierre en eut été attendrie, et pourtant les choses devaient encore aller en empirant, car la soif de vengeance était ardente chez les seigneurs. » « Eux aussi étaient devenus féroces dans cette lamentable guerre; bien peu étaient disposés à se laisser toucher par la pitié et la miséricorde chrétiennes2. »

C'est alors que les princes et seigneurs commencèrent avec les paysans « un jeu de sang et d'or ». « J'espère », écrivait l'un d'eux, « que nous allons jouer avec les têtes comme les jeunes garçons jouent avec les boules. » « On n'en a pas encore fini avec les exécutions », écrit tristement Spalatin, prédicant de la cour électorale de Saxe (juillet 1525); - il y a un nombre inouï de veuves et d'orphelins abandonnés et sans ressource. » Daus le territoire de Wurzbourg, le bourreau se vantait d'avoir, en l'espace d'un mois, exécuté trois cent cinquante personnes. Un bourreau au service de Casimir d'Anspach-Bayreuth, margrave de Brandebourg, fournit un mémoire de quatre-vingt-dix hommes décapités et de soixantedeux autres auxquels on a crevé les yeux; outre cela, sept paysans avaient eu les doigts coupés. « Si nous exterminons tous nos hommes », écrivait le margrave Georges à son frère Casimir, « où prendrons-nous d'autres paysans pour nous nourrir? Songeons à nous montrer prudents en cette affaire. » Néanmoins les emprisonnements, les tortures continuèrent sans interruption dans le margraviat jusqu'à la fin de 1526. Le chevalier Hans de Waldenfels représenta alors au margrave (6 novembre) « que c'était pour des paroles insignifiantes, des actes de peu d'importance, qu'une masse de malheureux étaient accusés, torturés et poursuivis, et que les

1 Dans une circulaire de l'évéque Georges de Spire, le nombre des paysans restés sur le champ de bataille est évalué à plus de cent cinquante mille. — GEISSEL, kaiserdom, p. 315, note 1.

2 Voy. la liste citée, p. 464, note 1. « Dès que les grands seigneurs se crurent affranchis d'un péril de mort, leur vie de plaisir recommença. Beaucoup ne l'avaient même pas interrompue pendant les horreurs de la révolution, ce qui était véritablement honteux de leur part, menacés qu'ils étaient de si graves dangers. » La Chronique de Zimmer dépeint la vie que menaient au fort de la révolution les nobles réfugiés à Rothweil (t. II, p. 400-403). « Là se trouvaient Jean Werner et Guillaume Werner, de Zimmer, les abbés Ulrich d'Alpirsbach et Jean de Saint-Georges, ainsi que quelques membres de la petite noblesse; et tandis que l'émeute et le tumulte régnaient partout, eux, se sentant en pleine sécurité, ne songeaient qu'à se divertir, et entretenaient nombreuse compagnie. Les banquets allaient leur train, les seigneurs les donnaient à tour de rôle. Ils jouaient quelquefois à des jeux singuliers, qui les divertissaient beaucoup. On lançait les meubles de côté et d'autre, de façon à les briser, à les détruire; puis on se jetait à la figure des débris de gâteaux, ou bien l'on s'aspergeait d'eau sale. »

femmes abandonnées, les petits eufants de ces pauvres gens, incapables de se suffire, mouraient de misère et de faim. Le prince devait craindre de se laisser influencer par des gens qui, tout en affichant un zèle exagéré, élaient sans doute les plus coupables de fous. Waldenfels suppliait le duc, au nom de ce qu'il avait de plus cher, d'oublier enfin le passé, et d'incliner son cœur vers la miséricorde. « « Selon les lumières de leur faible entendement », écrivaient à Casimir les conseillers de Culmbach, il leur semblait excessif de punir si rigoureusement des paroles insignifiantes et inconsidérées. Casimir avait fait exécuter plus de cinq cents hommes, et les amendes lui rapportèrent environ qualre cent mille florins. L'aisance des paysans d'alors était telle que, parmi les familles des condamnés ou des bannis, à peine s'en trouva-t-il quelques-unes qui, après avoir vendu leurs biens et payé leurs dettes, n'eussent encore en réserve cinquante à cent florins d'or, après une guerre si désastreuse. Il n'était pas de village où l'on ne trouvât des paysans possédant de sept cents à mille florins d'or, c'est-à-dire, d'après la valeur qu'avait alors l'argent, une fortune de noble.

Dans les autres territoires, « les maîtres bourreaux avaient aussi beaucoup de besogne n. Un bourreau de Bâle se faisait gloire d'avoir tranché la tète à cinq cents condamnés. Le chevalier Conrad de Riethheim fit arracher la langue à trois paysans. Dans le Wurtemberg, quelques femmes, pour avoir voulu se mêler de prêcher, subirent le même supplice. De douze prédicauts révolutionnaires, onze furent roués, bridés vifs ou noyés, un seul décapité. Le prévôt de la ligue souabe exécuta de sa propre main douze cents hommes, et reçut plus tard une liste supplémentaire contenant les noms de condamnés épargnés ou oubliés dans les exécutions précédentes. Le chiffre des exécutions, rien que dans les domaines de la ligue souabe, est évalué à dix mille dans une liste présentée aux états de la ligue vers la fin de 1526. Quand l'échafaud ne suffisait pas, on avait recours à l'incendie. Le cœur du paysan est tellement empoisonné et endurci , écrivent des conseillers de Saxe, « que l'un mérite aussi bien que l'autre le dernier supplice. Les exécutions ne les intimident point et ne les détournent pas de leur obstination perverse, de sorte qu'il devient nécessaire d'en venir à bout par l'incendie '. •

1 Voy. Badmann, Quellen atu Obtrichwaben, p. 1 00, 112-113, 126, 270,347, 707, 795. — Laurent Fries, p. IM), évalue à trois cents le nombre des rebelles exécutés à Warzbourg et dans le reste de l'évêclié. D'après une liste publice par Benscii (p. 492), il n'y aurait eu que deux cent soixante-douze victimes. Voy. le mémoire fourni par le bourreau du margrave dans Vâtueiger für die Kunde Jeulsckvr Vorteil, t. II, p. 139. — Voy. aussi JÖRG, p. 634. — ZIMMERMANN, t. II,

p. 902. — Bensen, p 498. — Voy. la lettre du margrave Georges dans l'article

Dans tous les lieux où il y avait eu révolte, les paysans durent livrer leurs armes. Pleurant, gémissant, le cœur rempli d'amertume », écrivent du Lech les capitaines bavarois chargés de faire exécuter les ordres de la ligue (23 juillet 1525), « les paysans des territoires souabes sont venus déposer à nos pieds leurs armes, et même leurs inséparables compagnons, les sabres '. » On imposa

publié par Schmidt sur la guerre des paysans dans {'Encyclopédie de Ersch et Gruber, t. VIII, p. 185, note 43. — Voy. la lettre du chevalier de Waldenfels dans Bensen, p. 462. Pour plus de détails sur Casimir, voy. Lang, Geschichte von Baireuth, t. I, p. 196, 197, 212. Relation du bourreau de Bâle dans Boos, Thomas und Felix Ptater, p. 327. Parmi les châtiments bizarres imposés aux paysans, nous trouvons l'obligation de porter la barbe entière d'un côté, et de tenir l'autre moitié du visage complètement rasée. On lit dans le serment prononcé après son jugement par Pierre Schmidt de Neckarsulm : « .le m'engage à ne porter désormais ma barbe que d'un seul côté du visage, et de la laisser pousser, sans la diminuer d'aucune manière, telle qu'elle viendra. Je me raserai tous les quinze jours l'autre côté de la figure. » « Je m'engage aussi » , est-il dit plus loin, « à n'entrer jamais dans aucune auberge, à n'assister à aucune réunion populaire ou autre, à ne jamais franchir le territoire de Neckarsulm, à ne point porter d'armes, et à n'en pas user dans ma maison », etc. — Voy. OEchsle, p. 234. — Jacques IIolz d'IIeitersheim, accusé d'avoir proféré des imprécations contre le bourgmestre et le conseil de Fribourg, avait été condamné à mort : « Mais le bourgmestre et le conseil », dit l'accusé dans son interrogatoire (25 août 1525), « ont usé envers moi de grande miséricorde, et l'exécuteur s'est borné à me couper les deux premiers doigts de la main droite. » Jacques Stolz dut en outre quitter la ville, et envoyer dans un délai de huit jours dix livres de pfennings comme amende. « J'ai accepté tout cela avec une grande et joyeuse reconnaissance », dit-il. Dans Schreiber, Bauernkrieg, t. III, p. 98-99. — Voy. OEchsle, p. 235. Le comte Albert de Prusse convoqua le 30 octobre 1525, dans les plaines de Laut, aux environs de Königsberg, ceux de ses paysans qui avaient pris part à la révolte. Ils les obligea à paraître devant lui équipés comme ils étaient le jour où ils s'étaient soulevés pour chasser tous les nobles et établir l'égalité. Le comte ordonna aux paysans « que pour lui rendre hommage ils eussent à s'agenouiller, ce qu'ils firent, se mettant devant lui dans la plus humble posture, après avoir jeté leurs armes par terre ». Lorsque tout cela fut terminé, le prince, - décidé à user de ses droits », fit jouer son artillerie sur ce peuple sans défense. •< Jamais on ne vit plus lamentable spectacle. » Après cela, les plus riches paysans des environs de Königsberg furent conduits au château, dans le donjon; les caves étaient remplies autant qu'elles pouvaient l'être, de sorte que beaucoup périrent à cause des exhalaisons fétides. Elbingiscli-Preussische, Chronik de Falk, publiée par Treppen (Leipzig, 1879). — La Chronique d'Henneberg, rédigée par Spangenberg, nous montre aussi sous quels prétextes frivoles on condamnait ou graciait parfois les accusés. « Dans le village de Sulzfeld, il n'était resté que deux habitants, tous deux couvreurs. L'un se mit à pleurer amèrement lorsque le comte lui signifia son arrêt, et prétendit ne rien regretter dans la vie, si ce n'était le château de Son Altesse, parce qu'il était sûr que personne n'y mettrait de tuiles aussi solides que les siennes. L'autre, petit homme gros et trapu, éclata de rire en entendant prononcer sa sentence, et comme on lui en demandait la raison, il répondit « que la chose lui avait tout à coup paru si drôle, parce qu'il s'était demandé où donc il pourrait percher son chapeau, après qu'on lui aurait enlevé la tête ». Tous deux obtinrent leur grâce en faveur de leurs bons mots. » — Bensis, p. 498.

1 Voy. Jörg, p. 632.

des amendes de trois à douze florins, et souvent davantage, à chaque chef de famille. « Tout village, tout hameau , lisons-nous dans une ordonnance de la ligue souabe, nous apportera, comme amende, six florins par foyer, et le riche devra, eu cette occasion, venir en aide au pauvre. Le village ou hameau qui n'aura pas au temps fixé, cl comme les chefs le lui prescrivent, apporté sa contribution, sera pillé et incendié1. Il faut que je te l'avoue -, écrivait un n honorable de Rothenbourg à l'un de ses parents, « notre ville est ruinée et taxée au delà de ses moyens, et ce sont surtout les innocents, par exemple moi, les miens et ceux qui ont quelque chose à perdre, qui sont imposés. Un bourgeois, un paysan n'ayant pris aucune part au tumulte, doit néanmoins payer l'amende. A ma connaissance, plus d'un homme qui jamais ne s'est joint aux révoltés a été imposé; mon beau-fils a été obligé de donner une forte somme. En résumé, nous autres honorables de Rothenbourg, nous sommes littéralement ruinés par la révolte populaire, et je ne puis songer à me faire indemniser par les vrais coupables, car ils n'ont rien2. •• Pour avoir pris part à la destruction du château de Schillingsfurst, Rothenbourg fut condamnée par les comtes de Hoheulohe a payer vingt mille florins d'indemnité. Un insurgé, pour avoir signé une lettre où les paysans réclamaient des arquebuses, lut contraint par les comtes de leur en payer le prix.

La ligue souabe aurait voulu faire recueillir les amendes par ses commissaires-, mais les seigneurs fonciers s'y opposèrent, disant que cet office leur appartenait de droit en leur qualité de seigneurs banuerets. Les nobles feudalaires firent la même réclamation, de sorte qu'il y eut des cas où les paysans furent obligés de payer deux et trois fois. Les amendes récoltées parle comte palatin Louis, l'un des princes les plus impitoyables de cette époque, montèrent à deux cent mille florins.

Un assez grand nombre de princes ecclésiastiques se montrèrent généreux envers leurs sujets.

« Cette malheureuse population -, dit la Chronique de Guebicill>:r, en général très-mal disposée pour les paysans, se rattache à la vie comme elle peut. Oh! combien d'honnêtes gens, absolument innocents, ont péri sur l'échafaud! Gémissons-en devaut Dieu. Nous étions ici dans une terrible anxiété, à cause de la grande exi-

1 Voy. OECHSt.R, p. 437. L'archiduc Ferdinand se montra plus clément. — Voy. ScHnriBER, Bauernkrieg, t. III, p. 130, 171. — ■ hem, les chefs et les excitateurs de cette affaire et émeute ne seront pas punis de mort, mais subiront des peines soit dans leurs corps, soit dans leurs biens, proportionnées à la yravité de leurs délits. »

s Voy, OECHSLE, p. 437.

genee des seigneurs d'Ensisheim ; mais l'abbé de Muhrbach, noire gracieux seigneur, s'est comporté envers nous comme un père indulgent. Si notre bon prince eût été moins débonnaire, ceux d'Ensisheim nous auraient certainement retenus prisonniers dans nos propres demeures. » En effet, la noblesse d'Ensisheim reprochait vivement à l'abbé sa trop grande modération'. La Chronique de Zimmer s'exprime comme il suit au sujet de l'évêque Georges de Spire : « Un prince et un souverain si éclairé, si débonnaire, devrait vivre au delà des années ordinaires de l'humanité. » « Trèspeu parmi ses paysans ont payé leurs crimes de leur sang ou de leurs biens. On s'est efforcé d'adoucir pour tous la misère et les calamités qui sont les inévitables suites de la guerre3. « L'évêque Guillaume de Strasbourg fit preuve, lui aussi, de la plus grande indulgence; tous ceux de ses sujets qui avaient pris part à l'insurrection furent amnistiés. La chancellerie de l'archevêché ordonna à l'official, au commencement du carême de 1526, d'expédier à tous les prêtres du diocèse un mandement accordant une amnistie générale à tous les paysans qui avaient aidé à détruire les églises et les couvents3. L'abbé de Maurusmiinster, Gaspard Rieggert, ne se montra pas moins miséricordieux, et pourtant les paysans avaient saccagé et pillé son couvent, son église, sa bibliothèque, et sa vie avait été menacée. 11 obtint la mise en liberté de beaucoup de malheureux. « 11 était toujours prêt a sacrifier ses intérêts pour adoucir la détresse du pauvre peuple, et lui obtenir l'entier pardon de ses fautes 4. »

Dans la plupart des pays où l'émeute avait éclaté, les familles privées de leurs chefs étaient en proie à la plus affreuse misère. La ligue souabe avait ordonné que tout fugitif qui ne serait pas venu au temps voulu implorer sa grâce et se soumettre au châtiment qu'on jugerait à propos de lui infliger, serait puni par la confiscation de tous ses biens, dont la moitié reviendrait au seigneur légitime; sa femme et ses enfants devaient être expulsés du pays. Un renseignement fourni par la Chronique de Donawcrlh nous fait entrevoir l'énorme chiffre d'infortunés qui eurent à subir les conséquences d'une mesure si rigoureuse : « Cinquante mille paysans environ, jadis en possession d'une grande aisance, s'expa-

1 HARTFELDER, Bauernkrieg, p. 57.

* Zimmer, sehe Chronik, t. II, p. 426. — ReMLING, Geschichte der Bischöfe von Speyer, t. II, p. 201. I)aii!> lévéché de Bamberg, on procéda à la punition des coupables avec beaucoup de modération et d'humanité. — Voy. Histor. polit. Blätter, t. LXXXV, p. 921-922.

3 IIai.TI KLliKlt, Bauernkrieg, p. 174.

* HARTFELDER, Bauernkrieg, p. 175.

trièrent, et la ligue souabc décréta que fout homme ayant mis à mort un fugitif ne serait ni puni, ni considéré comme coupable '.

Les chansons du temps donnent une assez juste idée de la trisle situation des paysans :

Je vais vous dire un nouveau conte :

Dans tout le pays allemand, Les seigneurs ont battu les paysans, Oui sont dans une grande misère!

Maintenant nous allons leur écrire Qu'ils nous permettent de rester Auprès de nos enfants et de nos femmes, Et qu'ils nous laissent noire bien !

En dépit de votre arrogance

Envers les princes, mes bonnes gens,

Tout le monde sait assez

Que vous avez manqué a votre parole!

Vous aviez juré fidélité aux princes,

Et vous avez oublié votre serment!

Cela a irrité la noblesse!

Maintenant prenez garde a vous!

La pique est bien près de votre porte!

Vous vous en doutez bien,

Et vous faites tous vos efforts

Pour ne pas perdre a la fois

La vache et le veau !

Hélas! le blé, l'avoine, les meubles du ménage,

Le bétail de votre é table,

H vous faut renoncer a tout cela,

Et prendre le bâton de mendiant*!

« Les pauvres gens qui s'étaient persuadés que rémeule améliorerait leur sort et qu'ils s en trouveraient bien, ceux qui avaient murmuré sur les peines de leur condition et souffert avec impatience les impôts, les corvées, les redevances, rêvant de devenir les maîtres, se trouvèrent, après la révolte, beaucoup plus malheureux, plus pauvres et plus misérables qu'auparavant. »

La vie, pendant très-longtemps, Avait été douce et facile.

1 Voy. Bensen, p. 485, 500. — OLciisle, p. V.M. — Bai mann, Quellen, p. 278. - Beaucoup de paysans bannis , rapporte knoringer dans les Annale» Faucemet, se rendirent près du roi de France, d'autres chez les Vénitiens, d'autres chez les Turcs, et prirent du service chez les étrangers contre l'hiupcreui- et l'Empire romain. • Baumann, Quellen, p. fOS.

ä LlLIENCRON, t. III, p. 44Ô-44U.

Tout à coup, on refusa de payer les dîmes,

On mit en oubli le devoir, le serment,

On brida, on pilla comme des Turcs,

Ou se montra féroce, sans pitié!

Les autorités devaient apprendre a connaît!-.:

La puissance du peuple!

On voulait le partage des biens, On voulait être seigneur et maître!

Mais le châtiment vint bien vite.

Ah! Kieu du ciel, prends pitié de nous! Maintenant les seigneurs punissent, Ils appesantissent toutes les charges, Rien ne met à l'abri de leur courroux, On en est vraiment écrasé!

Voilà la fin de la chanson,

Une tyrannie barbare!

Ali! Seigneur Dieu, donne-nous la paix,

Et fais trêve à tant de châtiments1 !

Wolfgang Capito, prédicant de Strasbourg, écrivait à Pomeranius que le manifeste de Luther contre les paysans n'avait pas peu contribué à conduire les princes, de la première surprise causée par la révolte, à une vengeance sans frein! « Maintenant, les veuves et les orphelins de milliers de malheureux, mis à mort en grande partie avec perfidie, après s'être complètement soumis dans l'espoir du pardon, sont recherchés soigneusement : c'est qu'on veut confisquer les trois quarts de leurs biens; de sorte que de la misère ils tomberont bienlôt dans le désespoir2. >■

Tous les hommes de bon sens furent saisis d'un douloureux étonnement, en voyant Luther, au milieu de la détresse générale, inexprimable, où l'Allemagne se voyait précipitée à la suite de la guerre de religion, recommencer de plus belle à exciter ses partisans à la haine, aux outrages contre le Pape et le clergé séculier el régulier. Dans un nouvel écrit, publié le premier jour de l'an 1")26, il dit en commençant : « Quelques-uns pensent qu'on peut maintenant cesser de se railler du papisme et de l'état ecclésiastique, et qu'après tant d'écrits, de livres, de pamphlets, ils ont été assez bafoués, chansonnés, lacérés, insultés de toutes manières pour qu'on puisse espérer les avoir démasqués, et croire qu'il leur sera désormais impossible de remonter sur l'eau. .le ne partage point cet avis; je pense, avec l'Apocalypse de saint Jean, qu'il faut continuer à abreuver la Prostituée Rouge, que les rois et les princes de la

1 Voy. le passade cité à la p. 438, note 2.

- Baum, Butzer und Capiio, p. 331. — Voy. aussi la lettre d'Ilermann Muehlpfort, de Zwickau, à Etienne Rotte, 4 juin 1525, dans Kolde, Anakcta Lutherana, p. 64-G8.

(erre ont courtisée cl courtisent encore, et lui compter autant de douleurs et d'amertumes qu'elle a eu jadis de joies et d'honneurs, jusqu'à ce qu'elle soil foulée aux pieds dans les rues comme la boue, et que rien ne soit plus honni, plus vil en ce monde que cette Jézabel sanguinaire. L'agression, selon Luther, était surtout nécessaire depuis l'entière défaite des paysans : « Depuis lors, ils (c'està-dire le Pape, les évèques, les prêtres séculiers et les religieux) recommencent à se pavaner, à se rengorger, comme s'ils voulaient étaler plus de faste que jamais et parvenir à de plus grauds honneurs que dans le passé! Ils se prélassent, ils se félicitent, ils se croient guéris, absolument ressuscites! L'échec qu'ds ont subi ne les a en rien corrigés; ils semblent souhaiter de nouveaux horions, et vouloir entendre encore une fois les louanges que mérite leur conduite diabolique! Puisqu'il en est ainsi, nous ne leur refuserons pas cette consolation! nous remuerons encore vigoureusement le tas de fumier qui eût aimé à rester stagnant et puant, afin qu'ils puissent s'en barbouiller à cœur joie le museau et le nez! Donc, chers amis, recommençons à écrire, à imaginer, à rimer, à chanter, à peindre, à tourner en dérision la race païenne et idolâtre des papistes, comme elle le mérite et comme elle en est digne! .Maudit soit celui qui sera négligent dans ce devoir, puisqu'il sait bien que l'accomplir, c'est servir Dieu, qui veut la ruine et l'extermination de cette abomination de la terre1! » * L'n tel langage », dit un polémiste catholique contemporain, « ne pouvait qu'aigrir les esprits et surexci-

' Sinnmil Werke, t. \\I\, p. 377-378. — Épilogue nux vers satiriques accompagnés de caricatures que quelques « pieux personnages » avaient envoyés à Luther, et qu'il publia le premier jour de l'an de 1520. On y lit entre autres choses, à propos du clergé :

Ces héraults de l'Antéchrist,

Qui ne se .sont en rien ami iorés,

Pondent et gouvernent terres et gens,

C'est vraiment un outrage à Dieu .'

Ils nous entraînent tous vers le diable.

Comme malheureusement nous nous en sommes aperçus trop tard.

Prions pour que Dieu change les choses,

Et d'truise la meute du diable!

Luther dit dans sa préface : * Je passe sous silence leurs crimes et leurs blasphèmes, les impiétés qu'ils commettent avec leurs messes et pendant la messe, et toutes les cérémonies de leur culte, institué par Satan pour que Dieu soit blasphémé et les Ames perdues ! • «Le clergé a englouti les biens de toute la terre, de sorte qu'on a de fortes raisons de penser qu'il est ce grand peuple de Gog et de Magog dont Kzéchiel et l'Apocalypse ont parlé, disant qu'il avait cerné la cité de Dieu, mais qu'enfin il avait été exterminé sur les montagnes et donné en pâture aux oiseaux du ciel. C'est ce dont nous sommes maintenant témoin, grâce à l'Évangile. ■ - Les clercs forment cette armée de sauterelles, de chenilles, de hannetons et de vers rongeurs qui dévorent et ruinent noire pays. Joël I. ■ Sois donc diligeul à remercier Dieu, et n'oublie jamais la grâce qu'il t'a faite en te faisant comprendre cette vérité, et en te délivrant de tant d'ennemis. -

fer les passions. Et cependant on avait encore sous les yeux les ruines fumantes d'innombrables abbayas et églises, détruites dans L'effroyable guerre, et l'on tremblait à chaque instant de voir de nouvelles émeutes éclater1! »

1 Contra M. Lutherum, fol. 21. • Néanmoins », dit l'auteur « on s'en prenait aux prédicants séditieux, aux sectaires, aux pamphlets, aux libelles répandus en tous lieux du caractère atroce de la guerre. » Sebastien Franck écrivait de son côté : - Les papistes accusent Luther et sa doctrine d'avoir allumé le feu, et ensuite excilé les autorités à massacrer et égorger les rebelles, leur assurant que, de cette manière, on g.ignait le ciel. Lorsque l'incendie fumait encore de toutes parts, il a voulu l'éteindre, mais il n'était plus temps. Aussi, lorsque dans maint endroit où la doctrine de Luther était propagée, on entendait sonner le prêche, les gens se disaient souvent les uns aux autres : « Voilà la cloche de l'assassinat qui tinte! . Emser s'applique à prouver dans des rimes satiriques que Luther, après avoir, par ses écrits, encouragé les paysans à la révolte, « veut maintenant retirer sa tête du collet » :

Il prétend mettre tout sur le compte du diable,

Et cependant c'est lui qui a tout fait!

Si Luther n'avait jamais écrit de livres,

L'Allemagne serait restée toute en paix.

Et n'aurait point connu une telle affliction!

Il a excité le frère contre le frère,

Comme on le découvre maintenant;

Puis, après avoir allumé le feu,

Il a couru se laver les mains avec Pilate !

Il tourne son manteau selon le vent,

Et donne maintenant au diable

Tous ceux qui s'opposent à l'autorité,

Qu'auparavant lui-mîme a tant outragée,

Lorsqu'il appelait les princes bourreaux et valets de bourreaux,

Et l'Empereur un sac à vers!

Aussi ne peut-il le nier,

Il a pouss^ le peuple à la révolte ;

Il a appelé chers enfants du bon Dieu

Ceux qui exposeraient leurs corps et leurs biens

Pour délivrer l'Allemagne du clergé,

Félicitant d'avance tous ceux

Qui baigneraient leurs mains dans le sang des pr'tres,

Abattraient abbayes, églises, monastères, Et massacreraient moines et clercs!

Tout cela, il l'a publié au grand jour,

Il a fait tout ce qui était en son pouvoir

Pour faire répandre ses écrits par des prêtres hérétiques,

Des moines, de faux prédicateurs et autres singes

Et prétendus ecclésiastes;

En particulier les maîtres d'école, les greffiers,

Les sonneurs, les sacristains, les vieilles commères,

Ont été ses émissaires,

Et vous ont si longtemps sifflé

Qu'enfin vous avez fini par vous lever et prendre votre épée,

Pensant agir très-sagement,

Parce qu'il vous avait appris à juger ainsi !

Mais ou vous avait graissé le museau

Avec une fausse doctrine; tous avez été grossièrement attrapés,

Ce dont vous pouvez vous apercevoir aisément ;

Car voilà Luther qui pousse maintenant les seigneurs

A vous exterminer, pauvres gens que vous êtes !

Il ordonne .i qui le peut

De vous traquer, de vous égorger,

Et dit que vous avez encouru le ban d'Empire.

Lui qui a jadis criblé l'Empereur d'outrages

».'ALLEMAGNE APRÈS LA RÉVOLUTiON' SOCIALE. 605

Des agents révolutionnaires parcouraient la Franconie et le Palatinat, encourageant les paysans à prendre patience jusqu'au printemps suivant; alors Ulrich de Wurtemberg prendrait leur cause en main, et recommencerait la campagne avec ses corps francs. Des mendiants pris en flagrant délit avouèrent avoir été soudovés pour mettre le feu aux châteaux, aux palais des noble«, des grands personnages, ennemis des paysans et amis de la ligue souabe . Une bande d'assassins, surpris dans l'exercice de cet effroyable métier, payèrent leurs crimes de leurs vies. On en saisit quatre cents environ.

Vous dit maintenant de bien réfléchir

A votre serment, quand lui-même a oubli» le s'en;

Lui, déloyal envers son souverain et son Dieu,

Et qui à cause de cela a mérité la mort,

Selon la sentence qu'il prononce lui-même sur vous,

Tombant ainsi dans son propre pMge!

Kuiser recommande aux princes d'être indulgents pour les paysans séduits; il les conjure de travailler a une véritable réforme :

Je prie, au nom de la gloire de Dieu,

Tous les princes et seigneurs

De bien réfléchir a toutes ces choses.

Et à la manière de gouverne!- à l'avenir !

Qu'ils aient pitié de vous, qu'ils vous épargnent,

.surtout qu'ils récompensent comme ils le méritent

Ceux qui vous ont entraînés dans ce jeu,

Ceux dan» lesquels vous avez eu tro,i de confiance .'...

Que Dieu donne aux princes victoiie et puissance,

Afin que, pour l'honneur de son nom,

Ils protègent et défendent

L'antique doctrine de l'Église;

Afin qu'une heureu>e réforme soit établie,

Que l'erreur soit écartée.

La foi et les bonnes mœurs relevées,

Et que tous ceux qui sont accables,

Ceux dont le droit est opprimé et menacé

Par la ruse, la f.iveur, les pots-de-vin, la supercherie,

L'escroquerie des avocats,

Retrouvent enfio la sécurité

Grâce aux pouvoirs temporels et spirituels ;

Afin que chacun ait satisfaction

De tou> les trompeurs et pervers!

VOV. encore : Admirait, des Wunderen, genannt Johann Pundling, Anzaijgung zictir falschen Zungen des Luther' s, wie er mil dir ainen die Bauern verfuhrt, mit dir andern tin verdamm hat 1525. — Voy. aussi la relation de Jean Eck sur les Fructus germinis Luiheri, dans BU.A.N, p. 501. - NOus récoltons maintenant », dit Érasme écrivant à Luther, - les fruits amers de ton génie. Tu n'avoues point ces émeutiers, mais eux t'avouent fort bien, et l'on sait assez que beaucoup qui se parent du titre d'évatijjélistes ont été les premiers auteurs de l'émeule barbare. Il est vrai que dans ton manifeste sanguinaire contre les paysans tu cherches a repousser celte accusation, mais tu ne pourras jamais nous empêcher de penser que les livres, publiés en lan;;ue vulgaire et dirigés contre les moines et les évéques, livres composée en faveur de li liberté évangélique et contre la tyrannie hum tine, n'aient donné naissance à la catastrophe. ■ — Ertumi Hyperaspistes, t. I, p. 1032 Eisenhart inséra les vers il'Kmser dans sa chronique. — Voy. BEN'SEN, p. 575, et EUUH1NN, Quellen aus Kotenburg an der Tauber, p. 620.

Au commencement de 1527, quelques hordes insurgées se réunirent dans la seigneurie de Rötehi, et convinrent d'agir secrètement auprès des paysans des alentours pour la reprise de la guerre. Le 18 janvier 1527, le margrave Philippe de Bade mande à Févêque Georges de Spire que, dans l'Ortenau et le Brigau alsaciens, « s'ourdissent beaucoup d'intrigues et de complots, et que cinquante hommes se sont réunis en un même lieu, pour s'entendre, prêter serment, et s'armer contre les autorités; leur chef était, disait-on, un homme de guerre, nommé Mattenhans, lequel avait perdu une main à la guerre ». Le 1er avril 1527, le margrave Casimir écrivait confidentiellement à son frère le duc Albert de Prusse, qu'il avait été averli par plusieurs agents secrets de la ligue que, malgré la rigueur avec laquelle l'autorité avait réprimé la révolte l'année précédente, en Suisse, dans le Hegau et aux environs de Feldlcirch, de nombreux cfforls étaient tentés pour recomposer de nouvelles hordes, et que les paysans donnaient à entendre qu'ils sauraient bien, celte fois, faire tourner la chance de leur côté ». « Item, ces mêmes émissaires ont ajouté qu'à Strasbourg, on avait aussi tenté de former une Fraternité et de renverser le conseil. » Le 17 octobre 1527, les archevêques Albert de Mayence, Hermann de Cologne, Richard de Trêves, et l'électeur palatin Louis, signèrent une convention par laquelle ils s'engageaient à conjurer par tous les moyens possibles le réveil de l'insurrection. Il y était dit : < Comme la récente émeute est en grande partie venue d'une fausse manière d'entendre la sainte foi chrétienne, et que le peuple n'a pas encore été suffisamment éclairé sur ce point, il est à craindre que de nouveaux soulèvements ne viennent à éclater à l'improviste; auquel cas, les quatre Électeurs s'engagent à s'entr'aider et soutenir mutuellement '. »

Depuis l'apaisement delà révolte, il n'avait été nullement question d'entreprendre de sérieuses réformes économiques et sociales, ni de travailler k améliorer le sort des basses classes; au contraire, les maux dont on gémissait semblaient redoubler; renchérissement, les abus du monopole, l'exploitation du peuple par les compagnies commerciales n'avaient subi aucune modification, et ce fut alors que le capital montra pour la première fois toute la portée de sa funeste puissance s. Tandis que le prix des choses de première nécessité montait sans cesse, le salaire des journaliers, des

1 OEchsle, |>. 243-244. — Zimmermann, t. Iî, p. 89G. — Jörg, p. 634, 657. — Stern, Regalen, dans la Zeitschrift für die Geschickte des Oberrhein*, t. XXIII, p. 198- 201 — Voy. aussi noire troisième volume.

L'expérience a prouvé », dit m. ii. Martensen, évêque protestant de la Z< lanile. . qu'opprimés par le capital, une masse d individus sont tombés

ouvriers, des cultivateurs, était de moitié moins élevé qu'au siècle précédent. Comme en Bohème après la guerre hussite, les conditions d'existence du paysan devenaient de plus en plus mauvaises. Pensant anéantir à tout jamais les droits des seigneurs fonciers, les insurgés avaient détruit, déchiré, brûlé, les chartes, les contrats, qui autrefois avaient réglé les dimes, les redevances, les taxes, les corvées. Maintenant les seigneurs, ou rédigeaient de nouveaux coutumiers tout entiers à leur avantage, ou tranchaient arbitrairement des questions que nulle convention n'avait fixées d'avance. A présent on ne fait que ce qu'on veut •■ ; ce mot si juste de Mathieu de Normann peut s'appliquer à beaucoup de territoires de l'Empire au moment qui nous occupe1. Ce que les chroniqueurs du quinzième siècle nous rapportent de l'essor de l'agriculture, du bien-être des paysans à leur époque, contraste douloureusement avec le tableau que les auteurs du seizième siècle, entre autres Sébastien Franck et Sébastien Münster, nous font de l'existence des cultivateurs de leur temps-. « Les paysans mènent une vie grossière et misérable », écrivent-ils; leurs maison- sont de méchantes huttes de boue et de bois, posées sur la terre nue, et recouvertes de paille. Ils se nourrissent de pain de seigle, de bouillie d'avoine, de pois et. de lentilles, et ue boivent guère que du petit lait. Un sarrau de coutil, des souliers ferrés, un chapeau de feutre, voilà leur accoutrement. Les seigneurs exigent d'eux un assez grand nombre de journées par an. Ils sont obligés de labourer, de semer, de moissonner, de serrer le blé dans les greniers, de scier !c bois, de creuser des fossés pour les seigneurs. Point de besogne dont le pauvre homme ne soit forcé de s'acquitter, et il ne peul refuser, sachant trop qu'il aurait à s'en repentir. » Du temps de mou père, qui était cultivateur , écrit Henri Müller en 1550, la nourriture des paysans était bien différente de celle qu'ils ont aujourd'hui; tous les jours, ils mangeaient delà viande; la table était chargée de mets; maintenant la nourriture des plus à leur aise est

dans un étal qui ne diiïère pas essentiellement de celui des esclaves de la société antique, il esl juste, outre cela, de constater que c'est certainement lu rifo qui a donné l'élan à lu puittance i/r développement du capital, eu ce qu'elle a puissamment contribué à renverser les barrières élevées par le moyen âge. Malheureusement la réforme a eu d'autres torts : dans la sécularisation des biens de l'Église catholique, elle n'a jamais eu eu ïue la question sociale. Pour un prix dérisoire, elle a livré ces biens à certains individus avides, el véril Meinem les a dilapidés. • Etik Gotha, 1879), t, III, p. 168-171. — \ <>\ . de ce même Marti.nm;\ Socialismus und Christenthum Kiel, 1875 , p. -J2-2j. L'ère du capitalismi dit Charles .Marx [Dot Capital, 2« éd.. p. 128 et "iï. date du seizième siècle. »

1 Voy. G AEDE, Die gvtsherrlich-bäuerlichen Besittverhültnisee, p. 34-35, 10,

3 Voy. notre premier vol., p. 2'i2-30S

pire que ne Tétait autrefois celle les journaliers et des serviteurs '. »

Les paysans se répandaient eu lamentations sur leur propre misère. On les avait, disaient-ils, leurrés de vaines promesses pour les décider à se soulever; à en croire les meneurs, ils ne pouvaient manquer d'arriver à la fortune, aux honneurs; mais au lieu de ces belles chimères, la misère était leur triste partage :

On nous avait dit : Vous deviendrez riches,

Vous serez heureux, considérés!

On nous avait promis cent félicités;

C'est ainsi qu'on nous a égarés!

Sommes-nous devenus riches?

Oh! que Dieu ait pitié de nous!

Le peu que nous avions, nous l'avons perdu!

C'est maintenant que nous sommes pauvres!

Autrefois, avant d'être soldat,

Avant d'oublier mon seigneur et mon serment,

J'avais à la maison bon gîte et bon renom:

A Kestenberg, je buvais de bon vin au gros tonneau!

Ami, devine ce qui m'est arrivé!

Je suis comme le chien quand il n'a que du gazon à manger!

Ce plaisir m'a coûté treize florins et un quart,

Et le diable m'a béni le régal!

Un autre chantait :

En ce temps-là, à l'armée,

Vers le temps de l'été,

Plus d'un village perdit ce qui était à lui.

Voilà ce qu'ont produit la haine et l'envie des paysans

Cachées sous un prétexte de religion!

Ensuite, en peu de temps, les seigneurs ont repris le dessus,

Et à huit journées d'ici, pas plus loin,

Tu sais, là où est Pfedersheim,

Les seigneurs du Palatinat se sont rassemblés,

Ils ont conduit si bien la guerre,

Que beaucoup des nôtres ont péri.

Tout ce qu'ils possédaient a été perdu!

Ainsi la révolte n'a produit que malheur!

Comme un chien tourmenté par les puces d'août.

On a voulu se débarrasser des corvées, de la taille,

Et tout a conduit le pauvre homme à sa perte!

Voilà ce qui est arrivé en l'an du Christ quinze cent XXV -.

1 Voy. notre premier vol., p. 303. Pour plus de détails sur la triste transformation de l'état économique et industriel de l'Allemagne au seizième siècle et sur les causes de ce changement, nous renvoyons le lecteur au cinquième volume de cet ouvrage.

* Voy. Geissel, p. 315-316.

Daus leurs chansons, les paysans de Franconie célèbrent avec une mordante ironie les hauts faits de (rois de leurs chefs :

Schnabel, Schar et Schippe!

Ont changé notre bon pourpoint doublé en blouse de toile '!

Dans le Wurtemberg, un prédicant constatait avec horreur, plus de dix ans après l'insurrection, qu'on maudissait encore 1'« Évangile » dans le pays : « Au diable toutes vos sottises luthériennes et vos nouvelles doctrines! » disait-on. C'est avec cela que vous nous avez séduits, nous autres gens simples, et que vous avez amené chez nous la guerre et la désolation ■! >

Les paysans, pendant la révolution sociale, avaient inscrit le mot « Évangile » sur leur étendard, fondant sur le saint livre la légitimité de toutes leurs réclamations, mais depuis l'insurrection ce m^me Évangile n'était plus invoqué par les prédicants que pour S( rvir les intérêts des pouvoirs dirigeants. Luther, Mélanchthon et autres chefs de la révolution religieuse ne se lassaient pas d'insister auprès des grands pour qu'ils usassent de la plus extrême rigueur envers leurs subordonnés; l'homme du peuple, disaient-ils, doit être accablé de fardeaux, sans cela il devient turbulent.

« L'Écriture », écrit Luther en 1526, « appelle les gouvernants des geôliers, des piqueurs, des chasseurs; elle se sert d'une comparaison familière pour définir leurs devoirs : de même, dit-elle, que les âuiers doivent continuellement tirer le licou de leurs bêtes et les faire marcher à coups de trique, puisque sans cela elles ne bougeraient point, de même l'autorité doit exciter, assommer, égorger, pendre, brûler, décapiter et rouer le seigneur Omnes, car il faut qu'elle se fasse craindre, et le peuple doit sentir la bride. Dieu ne veut pas que l'on se contente d'exposer la loi aux populations; il veut qu'où les presse, qu'on les force par le poing à la mettre en pratique, car si l'on se contente de prêcher sans jamais contraindre, on n'arrivera jamais à rien. » Chargée de faire exécuter la loi, l'autorité devait •<■ aiguillonner le rude et grossier seigneur Omncs, comme le chasseur traque et force le sanglier ou la bête fauve3 ». En 152 7, Luther va même jusqu'à conseiller le rétablissement du servage tel qu'il était pratiqué chez les Juifs. - En ce temps-là », lisons-nous

1 Voy. Bf.CUSTEIN, Deutsches Museum, t. II, p. 5L — Voy. Jor\C, p. 815.

* Jean KLOPFER, l'ermahnung zur Busse und Besserung M5fü). « Le peuple •, dit

Klopfer en gémissant, • regrette encore journellement et sans fin l'abomination papiste de la messe, le sacrifice expiatoire, la messe pour les trépassés; il estime si peu la prédication et la personne des serviteurs de l'Évangile, il lei méprise et les raille de ti-lle sorte, qu'il ne faudrait pas s'étonner beaucoup si Dieu défendait aux plautes et aux herbes de pousser. • — Voy. DoixiNOin, Reformation, t II. p. 79-80.

■ Sümmtl. Werke, t. XV, p. 276.

Page 1