ORGANISATION DES UNIVERSITÉS
leur liberté, et quelles furent descendues au simple rang d'établissements d'État.
Les Universités du moyen âge étaient des corporations libres, indépendantes. La raison de leur succès, c'était la liberté sans entraves dont elles disposaient, liberté d'apprendre comme liberté d'enseigner. Indépendantes les unes des autres, indépendantes de l'État, elles se développèrent dans une émulation mutuelle, animée et féconde. De même que dans les diverses corporations de métiers, maîtres et compagnons formaient imparfait ensemble, une association libre de toute influence extérieure, ayant ses propres lois et ses intérêts séparés; de même, les hautes écoles avaient le droit de s'organiser a leur guise : elles se complétaient l'une par l'autre, et, fidèles à l'idéal de toute science vraiment libre, se composaient de membres jouissant des mêmes droits. Elles avaient le pouvoir presque illimité de faire des lois et de se donner à elles-mêmes leurs statuts '. Leurs membres n'étaient soumis qu'à leur propre juridiction, et leur inviolabilité était assurée. Elles ne payaient ni contributions ni droits, et jouissaient de beaucoup de privilèges par lesquels leur rang, leur importance intellectuelle étaient honorés et. reconnus. Dans presque toutes les Universités, la concurrence entre les professeurs était parfaitement libre, et le droit d'enseigner donné à tout docteur excitait une émulation féconde entre étudiants et professeurs*. Au moyen âge
1 ■ Nul prince, nul chancelier n'a rien à voir dans nos privilèges et nos libertés», disait Jean Rone, professeur â l'Université de Leipzig dans un discours public prononcé en présence du duc de Saxe (1445). « L'Université se gouverne elle-même, elle change et améliore elle-même ses statuts selon ses besoins. ■ Voy. Zaivnckf, Doc, p. 723.
s Paulsen d't très-justement, en parlant de la. position faite au moyen âge aux jeunes gens qui voulaient se vouer à la science : « Autrefois, la jeunesse pauvre ne connaissait pas les tourments d'amour-propre des temps actuels. Le manque de fortune n'était pas une cause de défaveur. Au contraire, bien des mains étaient tendues pour venir en aide à l'étudiant sans ressource. Danstousles établissements ecclésiastiques, c'est-à-dire dans toutes les maisons d'enseignement, collégiales, écoles monastiques, gymnases, universités, les pauvres jouissaient, comme disent les statuts de Vienne, du privilège " du bon vouloir ». On les admettait gratuitement, aussi bien à l'immatriculation qu'aux cours et aux promotions. Une multitude de fondations, de dons étaient faits en faveur des jeunes gens sans ressource. Outre cela, dans les écoles secondaires, la mendicité passait pour un moyen réglementaire de subvenir aux dépenses, et elle n'était pas tout à fait exclue des Universités. Comment la mendicité aurait-elle nui à l'honneur de ces sociélés qui recevaient dans leur sein tant de membres des Ordres mendiants, obligés par devoir d'état à demander l'aumône? Dans la pensée de 1 Église, très-conforme, du reste, à celle de l'Kvangile, la richesse et le bien-être semblaient bien plus dangereux pour la vocation que la pauvreté et la mendicité. Tout étudiant pauvre, était donc libre de gagner sa vie en se mettant au service des autres. Très-fréquemment, les savants recevaient les services personnels de ces jeunes gens sans ressource. Le travail des mains ne passait nullement pour déshonorant au moyen âge, et les écoliers ne se trouvaient pas plus humilies de remplir auprès de leurs maîtres l'office de serviteurs, que le page ne croyait s'abaisser eu servant son seigneur. Cet état de
comme dans l'antiquité, on avait coutume de prolonger souvent le temps des études jusque bien avant dans la vie, de sorte que les Universités n'étaient pas uniquement fréquentées par les jeunes gens; on y voyait des hommes déjà considérés, revêtus de hautes dignités; abbés, prévôts, chanoines, princes s'y trouvaient souvent en grand nombre, et ce qui était encore plus remarquable, le rang de professeur et d'étudiant n'était pas essentiellement distinct, surtout dans la Faculté de philosophie (ordinairement appelée Faculté des artistes). Cette Faculté se composait de différentes classes, représentant des degrés divers de culture; leurs membres s'instruisaient mutuellement les uns les autres, de sorte qu'un étudiant, devenu déjà homme fait et professeur dans l'une de ces classes, était en même temps élève dans la Faculté supérieure1. Cet état de choses donnait au professorat une émulation vive, animée et jeune; aux étudiants une dignité, une influence dont on retrouve parfois la trace dans les constitutions des Universités. Qu'on ajoute à cela le caractère international qu'avaient alors les hautes écoles; car, entre les savants de toute l'Europe civilisée, un continuel courant était établi; d'incessants voyages, de fréquents échanges intellectuels mettaient en rapport les hommes distingués de tous les pays. La culture de l'esprit recevait ainsi une vie, un développement toujours nouveau, et les esprits vraiment remarquables, sortis des limites étroites de leur patrie, voyaient leur savoir devenir comme le trésor commun de tous ceux qui désiraient acquérir la science 2.
Grâce à ce caractère international, les Universités étaient considérées comme appartenant non à un pays, non à un peuple, mais au monde cultivé tout entier, et devenaient d'universels foyers de culture. Combien l'émulation des étudiants devait être stimulée, lorsque, comme cela eut lieu à Cologne, non-seulement des Allemands venus de tous les points de la patrie, mais encore des jeunes gens avides d'apprendre, accourus d'Ecosse, de Suède, de Danemark, de Norvège et de Livonie, étaient assis côte à côte dans les salles de cours, et briguaient ensemble les honneurs académiques! L'école supérieure d'Ingolstadt, par exemple, dès les dix premières années de sa fondation, une des plus importantes Universités de l'Allemagne, attirait d'Italie, de France, d'Angleterre, d'Espagne, de Hongrie et de Pologne un grand nombre d'étudiants; Rostock, après la fondation de l'Université d'Upsal (1477) et de Copenhague (1479), fut considéré
choses rendait possible le recrutement du clergé dans la masse du peuple; il n'y avait dans les universités et les écoles latines nulle condition qui ne fût représentée. »
1 Voy. VisciiF.n, p. 157.
4 Voy. Ui.i.MANN, t. H, p. 315-3IG.