RESTAURATION CATHOLIQUE SOUS L ARCHIDUC FERDINAND
toute concession, avaient été détournés de la foi héréditaire, et, par toutes sortes de ruses, attirés au Protestantisme. De plus, les prédicants, en dépit de nombreux avertissements, édits et défenses, n'avaient cessé de prêcher, de chanter, de prier contre les chefs ecclésiastiques et temporels de la Chrétienté, de les calomnier avec la derni<"re impudence, de les traiter d'homicides, d'ânes, de tyrans, d'Hérode, et de faire tout le tort possible aux seigneurs terriens catholiques, aux prévôts, aux ordinaires ecclésiastiques, dans leurs églises ou abbayes. Toutes les fois qu'ils avaient été cités devant la justice, ces mêmes prédicants avalent déclaré ne reconnaître et n'accepter d'autre autorité que celle de Dieu. Aussi ne restait-il au souverain d'autre ressource que d'expulser ces insolents et ces rebelles. Il avait juré, le jour de son avènement, de protéger les libertés, les droits et les propriétés des membres des États; mais ce serment, comme le prouvait la forme même dans laquelle il avait été rédigé, avait été prêté à l'ancien épiscopat, au sacerdoce catholi({ue, depuis des siècles en possession de ces droits et do ces biens. Envers les prédicants, venus sans avoir été appelés, qui n'avaient aucune racine dans le pays et refusaient île voir en lui leur légitime seigneur et leur maître, il ne se sentait obligé à quoi que ce soit ; il n'était nullement tenu de les maintenir, de les protéger dans ses villes, bourgs et juridictions. Personne n'avait oublié de quelle manière les États avaient agi envers les Catholiques, comment ils avaient respecté leurs droits et leurs propriétés, de quelle violence ils avaient usé. On savait assez la manière dont les biens du clergé avaient été administrés. Après que les évêques avaient pourvu de curés catholiques des paroisses sur lesquelles ils avaient tout droit, ces curés avaient été chassés à coups de piques et d'épieux; leurs vies avaient été en perpétuel péril. Long eût été le récit des traitements iniques que quelques membres des Etats avaient infligés au sacerdoce catholique, car les prêtres avaient été souvent soumis aux plus indignes traitements; on les avait poursuivis, persécutés, ainsi que leurs ouailles; quelquefois les processions avaient fourni prétexte à d'indignes outrages^ les fidèles qui y prenaient part avaient été dispersés, poursuivis, on s'était emparé de leurs bannières; en beaucoup de localités, quelquefois dans les villes, les Protestants avaient provoqué des émeutes; dans plusieurs cités, les Catholiques avaient été exclus de tous les emplois civils, et personne n'avait été admis au droit de citoyen qu'il n'eût auparavant prêté serment àla Confession d'Augsbourg. On ne pouvait non plus passer sous silence les outrages, les persécutions auxquels les pauvres catholiques, bourgeois et
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paysans, avaient été en butte: « Quiconque revient à l'ancienne foi est traité parmi vous de mamelouk, d'apostat, de glouton, qui ne veut que remplir son ventre. Beaucoup de mes sujets ont été forcés de s'expatrier. Que tout honnête homme fasse réflexion à un tel état de choses, et qu'il me dise ensuite s'il trouve nécessaire d'y porter remède et si le moment n'est pas venu de le faire cesser *. »
Protestant vivement contre la déclaration de Ferdinand,, Ehrenreich de Saurau, grand maréchal de Styrie, appela les mesures de l'archiduc « une cruelle persécution ». Il menaça Ferdinand d'une révolution prochaine et générale, il lui prédit que le peuple, les membres d'Empire, les Hongrois et les Vénitiens s'uniraient pour le combattre, enfin il rappela les victoires remportées par les Suisses et les Hollandais sur les tyrans 2. Ferdinand avait donc eu raison, longtemps auparavant^ lorsqu'il avait écrit à l'Empereur qu'un esprit de révolte se répandait dans toute la contrée, et que ses sujets rêvaient l'établissement d'une république dans le genre de celle de la Suisse ou des Pays-Bas ^ . Ses conseillers eussent voulu qu'on se saisît delà personne du maréchal; « mais la grande mansuétude de Sa Grâce, » écrit Khevcnhiller, « lui fit tout supporter avec patience. » Pendant l'été de IGOl, ^Volfgang von Hofkirchen, conseiller du gouvernement de la Basse-Aulriche et membre des Etats, dit un jour, en présence de plusieurs témoins, que Ferdinand était l'àme damnée des Jésuites, que c'était un prince d'une extrême ignorance, qu'il aimait à répandre le sang, à exercer la tyrannie, qu'il n'avait aucune intelligence des affaires. Instruit de ces propos, le jeune souverain, pour toute vengeance, se contenta de le destituer ^. Ces faits ne concordaient guère avec les calomnies répandues par les Protestants qui attribuaient à l'archiduc « une nature de Tibère, et la férocité d'un Néron ».
Dans l'œuvre énergiquement conduite de la restauration catholique, pas une goutte de sang ne fut répandue. Au mois d'octobre 1599, les commissaires de l'archiduc se mirent en devoir d'exécuter ses ordres. Ils avaient mission d'expulser les prédicants, de fermer ou de détruire les lieux de prières, de brûler les livres sectaires, d'établir en tous lieux des prêtres catholiques, d'exhorter les sujets à l'obéissance envers leur souverain, et de les mettre dans l'alternative, ou de revenir à la foi catholique, ou de s'expatrier dans un
« Hl-rter, t. IV, Beil., n' il\, pp. 496-522. ** Voy. Huber, t. IV, pp. 344 et suiv.
2 HURTER, t. IV, p. 212.
3 Cité par Kroxes, t. III, p. 339.
* HuRTER, t. IV, pp. 213-21 i.
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délai fix*'-. Un corps de troupe fut chargé de les protéger. Même à Eisenberg, où le conseiller de l'archiduc avait été si maltraité, et bien que les mineurs, les charbonniers, les bûcherons, eussent essayé de résister, aucun grave incident ne se produisit. La population fut avertie que quiconque troublerait l'ordre, provoquerait l'émeute ou s'opposerait d'une manière quelconque à la volonté du prince, encourrait «comme rebelle, impie et parjure » la perte de ses biens ou de sa vie. Les commissaires ne rencontrèrent presque nulle part une résistance sérieuse *. Les prédicants lurent traités avec rigueur. « Nous ne pouvions agir autrement, nous y avons été contraints, » écrivait Ferdinand le 7 avril 1601 au duc Maximilien de Bavière; « il y allait de notre foi, il fallait éviter de nombreux inconvénients. Si nous voulions raconter à Votre Grâce toutes les injures que nous avons eues à subir de la part des prédicants et de leurs partisans, vous vous émerveilleriez de notre patience -. Quant aux calomnies ([ue tous les jours on a ré|)andues contre nous et contre les autorités catholiques dans les chaires protestantes, nous ne voulons pas vous en parler, nous nous bornerons à déplorer que les prédicants, dans nos villes et bourgs, aient tellement excité les habitants à la rébellion qu'à plusieurs reprises l'émeute ait été tout près d'éclater, et que des menaces sanglantes aient été proférées contre nous, sans parler des complots ourdis contre notre personne et contre l'Etat dans des réunions secrètes. 11 n'y avait donc rien d'autre à faire que d'expulser tous les fauteurs de troubles, carilfallait en finir unebonne fois, et fermer la boucheà tant de vils et grossiers ennemislesquels, d'ailleurs, ne sont pas tous attachés à la Confession d'Augsbourg de lo30, mais se sont divisés en un grand nombre de sectes, ne veulent reconnaître aucune autorité, et dépendent bien plus de nos vassaux rebelles que de nous. De quel droit se plaint-on en termes si amers? Pas un cheveu n'est tombé de la tête d'un prédicant, aucun n'a été maltraité, et cependant nous aurions eu bien sujet de prendre envers eux des mesures sévères, car ils continuaient à garder une attitude menaçante dans nos domaines. Nous n'avons pas non plus conscience de nous être montrés durs et injustes envers nos sujets, puisque toujours ils ont été laissés libres de s'expatrier. D'ailleurs, cette mesure nous a fait plus de tort qu'à eux, car presque toujours les partants étaient les plus riches du pays, et ils ont emporté avec eux beaucoup
» HuRTER, t. IV, pp. 213-214.
' Pour plus de détails, voy. Meyer, Zur Gesch. Innerösterreich, ^^. 508et suiv., et Peinlich, Die Geijenreformation zu Graz im 1600 und Lorenz von Brindisi (Graetz, 1882).
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d'argent. Les raisons que nous vous avons exposées motivent les mesures que nous avons prises, et nous pourrions vous en donner d'autres encore. Les dispositions approuvées par le Saint-Empire romain nous donnent pleinement raison; nous avons plutôt usé de douceur et d'indulgence que de sévérité; et encore un coup nous îi'avons rien fait que les princes protestants n'aient fait eux-mêmes, usant d'uue bien autre rigueur *. »
« La douceur et l'indulgence >; étaient sans aucun doute, autant que faire se pouvait, dans les intentions de Ferdinand, mais on ne peut nier que ses commissaires, en plus d'une occasion, n'aient abusé de leurs pouvoirs. Les Protestants avaient détruit et dévasté nombre d'églises et de paroisses catholiques ; maintenant, on leur rendait la pareille, « et comme toujours, le seigneur Omnes se montrait empressé à se mettre de la partie, à la grande douleur des bons Catholiques chez lesquels la charité chrétienne avait étoulié tout désir de vengeance -. » C'est ainsi que dans la commune protestante de Scharfenau, près Cilli, « on saccagea si horriblement les églises que les papistes eux-mêmes, au rapport d'un protestant, en éprouvèrent un chagrin profond et en versèrent des larmes. On fit sauter une partie de ces églises; les maisons des prédicants furent démolies ou gravement endommagées ^.
Au bout de peu d'années, la restauration catholique était un fait accompli en Styrie, en Carinthie, en Carniole; les nobles eurent la liberté de rester protestants, mais l'exercice public de leur culte leur fut interdit. Un seul prédicant,nommé Heising-er, fut sévèrement châtié. Rebelle aux ordres de Ferdinand, il avait continué à prêcher publiquement, se donnant pour un prophète envoyé de Dieu, appelant l'Empereur et Tarchiduc « valets du diable, tyrans, idolâtres », annonçant la ruine prochaine de la Papauté, et peu de temps après le jugementdernier. Gomme des avertissements répétésétaient restés inutiles, il fut jeté en prison et condamné à mort, ainsi que sa femme, qui avait tenu les mômes propos que lui ^.
1 Stieve, Die Poliiilc Bayerns, t. Il, p. 556, note 2. Cette lettre devait être comimiiiiquéc au margrave d'Aiisbach.
* « Friede seimit Euch ! » Predigt zum heiligen Osterfeste von Wolf gang Buber (1603), f. II. Ces o bons catholiques » ne pouvaient être que ceux dont Stobäus vante les nobles sentiments dans sa lettre à l'archiduc Charles (1604), disant « iju'ils se sont réjouis, à la vérité, de la fermeté de Ferdinand, mais qu'on ne les a jamais entendus prononcer une seule parole dure, ni, ce qui eût été si excusable, une parole de menace ou l'expression d'un ressentiment; qu'ils avaient au contraire témoigné de la compassion 'pour ceux que frappaient les édits, et prié Dieu pour le salut de leurs âmes. » Hansiz, t. II p. 706.
ä Voy. Mayer, pp. 544-546.
* STOBäus, dans Hansiz, t. II, p. 104. La restauration catholique en Carinthie et dans l'Ukraine ne s'accomplit pas aussi rapidement qu'en Styrie. Voy. Hüber,
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L'évê^ue do Sackau, Martin Brenner, et Thomas Cron, évêque de Laybacli, sejondèrent avec zèle et intelligence les efforts de Ferdinand. '< La Carinthiea été réformée absolument de la même manière que la Slyiie, » écrivait Brenner le 21 novembre 1860 à Marc Fugger ; « d'abord les temples, puis les cimetières et les maisons des prédicants ont été partout saccagés ; ensuite les prédicants ont été expulsés de toute la contrée. Contre toute attente, l'œuvre de Dieu s'est partout accomplie pacifiquement et sans effusion de sang. Les hérétiques ont répandu mille calomnies sur la prétendue férocité de nos soldats et sur la tyrannie exercée envers le peuple par nos cominiss.nres, mais ce sont là des affirmations mensongères; elles ont si peu de fondement que nous ne trouvons même pas nécessaire de nous justifier ^. » L'évêque de Laybach^ ami et patron des Jésuites, pour lesquels il avait fait construire un collège dans sa résidence, travailla avec tant dardeur au rétablissement de l'ancienne religion (ju'cn une seule année 40,000 protestants revinrent à rancicnne fui.Lejour où fut consacrée l'église des Capucins, 20,000 personnes assistèrent à la cérémonie i (1604). Presque toujours, les Jésuites ou les Capucins, une fois l'œuvre extérieure de restauration catholique accomplie, travaillaient à la conversion intérieure des âmes. Ils s'acquittaient de cette tâche avec un dévouement, une abnégation admirables. « Il est hors de doute que les Jésuites ont été à Klagenfurth les promoteurs d'uu réveil de ferveur extraordinaire. Les cœurs ont été réellement persuadés, et c'est aux Jésuites, très certainement, que revient tout l'honneur de la contre-réforme. Far leur enseignement, leur sagesse et leur persévérance, ils ont, en l'espace de quarante ans, opéré une telle révolution dans les dispositions religieuses de la population que maintenant les fidèles ont autant d'amour pour la doctrine catholique (prils en avaient jadis pour la doctrine protestante. '- » C'est surtout dans le domaine de l'enseignement et de l'éducation de la jeunesse que les Jésuites étaient incomparables. A Klagenfurth, où ils avaient ouvert un lycée en 1603, le nombre de leurs élèves, au bout de six ans, était deoOO à 3oO ; trois ans après, de oOO ; un peu plus
t. IV, pp. 348 et saiv. R. Lebixger, Reformation and Gegenreformation in Klaqenfart {Projranim des Gymnasiums su Klajenfurt, iS68), pp. 27 et siiiv., et DiMiTz, Gesell. Krains, 1. 111, pp. 29G et suiv., 3Ü9 et suiv.,331 et suiv. Le professeur Scliuster prépare à Grätz une monographie sur M. Brenner, basée sur d'intéressants documents.
' « ... Omnia ea cum sint falsissima et mendacia, per sese evanescere soleant, nulla pro innocentiae nostrae declaratione Apologia opus erit. » CHjra., Handschriften, t. I, p. 432.
- ** Au dire de Lebinger ; voy. la note 4 de la page précédente.