SITUATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE DANS L AUTRICHE CENTRALE
personnellement, comme son panégyriste le raconte, il était extrêmement superstitieux, « attaché à toutes sortes de mômeries, par lesquelles il pensait honorer la religion ^ ».
Tout autre était lévôque de Passau, Urbain. Le jésuite Scherer louait les mesures adoptées dans son évêclié, où l'on n'accordait nulle part le droit de bourgeoisie aux sectaires. L'évêque avait fermé les écoles protestantes; il avait interdit les livres suspects, les petits « traitc'S » tant propagés par les Protestants; il avait exigé l'expulsion « des loups dangereux », c'est-à-dire des prédicauls fanatiques ; partout des prêtres, des curés avaient remplacé les ministres. Scherer vantait aussi le zèle d'Urbain pour tout ce qui regardait le culte du Seigneur, l'amour et la sollicitude qu'il témoignait tous les jours aux pauvres, particulièrement aux orphelins, aux jeunes lilles sans fortune auxquelles il constituait une petite dot, « alin qu'elles fussent en état de vivre honorablement et de se marier chrétiennement ». L'évêque se distinguait aussi « par une grande sobriété et par le bon gouvernement de sa maison ; il s'abstenait de toute dépense superflue, et vivait avec une stricte économie; mais ce qu'on admirait le plus en lui, c'était sa grande humilité et son extrême douceur. « Ces deux pierres précieuses et rares me semblent encore plus merveilleusement belles lorsque je les rencontre chez de si hauts personnages, » remarque Scherer ^^.
Les événements survenus en Styrie, en Garlnthie et dans l'Ukraine causèrent parmi les Protestants une émotion profonde.
En 1572, l'archiduc Charles, le plus jeune frère de Maximilien II et le souverain de ces pays, avait promis aux chevaliers et seigneurs de Styrie qu'au sujet de la religion il ne persécuterait, ni eux ni leurs familles, ni leurs serviteurs et sujets ; qu'il laisserait en paix leurs prédicants, leurs églises et leurs écoles; que, pour lui, il entendait rester fidèle à la foi de ses pères, mais sans vouloir en aucune manière « inquiéter les consciences des seigneurs
* Voy. WoLF, Geschichtliche Bilder, pp. 2â7-234.
' Scherer, Werke, édition de Brück, f. 192-196. Sur la« contrc-rcforiïie » dans l'archiduché d'Autriche et dans le Tyrol. voy. HusiîR, t. I, pp. 283 et suiv , pp 310 et suiv; et Hjrn, t. I, pp. lui et suiv. Voy. aussi notre quatrième volume, livre 1, cil. ix.
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de la noblesse ». Le péril turc, bientôt après, étant devenu plus menaçant que jamais, et la fraction protestante des États refusant d'accorder aucun ■ nouveau subside à moins de concessions religieuses plus importantes, Charles s'était vu contraint d'étendre la loi de 1372 à la Carintliie, à l'Ukraine et à Görz (1578). Il avait promis de plus qu'à Graetz, Judenbourg, Klagenfurth et Laibach, les églises, les prédicanls et les écoles de la noblesse protestante seraient tolérés, et que les sujets protestants ne seraient pas inquiétés, pourvu que les prédicants ne se permissent jamais d'injurier ou de chercher à détourner de leur religion les sujets catholiques. Ces promesses étaient simplement verbales; jamais il n'avait été question de les rendre obligatoires pour les successeurs du souverain actuel *.
Mais bientôt la noblesse exigea plus encore, car elle voulait dominer et prendre en main la direction des affaires. « Les nobles protestants, » écrivait l'archiduc à son frrre Ferdinand de Tyrol, « n'ont qu'un unique but: l'expulsion de tous les catholiques ; non seulement ils veulent anéantir notre religion, mais encore secouer le joug, et ne plus nous obéir, même dans les choses qui neregardent que le pouvoir civil. Ils prétendent obtenir de moi que je renvoie le gouverneur de mon propre château de Graetz, pour ce seul motif qu'il est inébranlablement attaché à la foi catholique; ils veulent n'établir dans les villes et dans les châteaux forts que les gens qu'ils m'auront présentés, ils ont pris possession des châteaux de Judenbourg et de Saint-Ycit, de sorte que je serai obligé, un de ces jours, d'aller logera l'auberge. Ils me contestent jusqu'au droit de battre monnaie et, dans mes propriétés, veulent être autorisés à chasser tout le gibier, à l'exception des cerfs. Ils exigent aussi que les procèsentre le souverain et ses vassaux, procès qui ont toujours été portés devant le tribunal du prince, soient jugés par les seigneurs. Enfin ilsannoncentla résolution de ne plus avoir aucunégard âmes ordres *. » « Dès que l'un d'eux convoite quelque propriété, peu de temps après il s'en empare, et ce dont le légitimepropriétairejouissait paisiblement depuis nombre d'années, il sel'attribuesans scrupule. Si, comme son devoir l'y oblige, le souverain veut empêcher de pareilles injustices, ils le criblent d'injures. Ils disent tout haut que c'est le démon qui est réellement présent sous les saintes espèces. Le Pape, l'Empereur, l'archiduc, et ceux de sa famille, ils
* Voy. Stieve, Die Politik Bayerns, t. I, pp. 90-94, SroBäus, dans Hansiz, t. II, p. 682. Voy. HcBER, t. IV, pp. 319 et suiv. et F. M. Mater, Der Brucker Landtag des Jahres 10/2. Archiv, für Oesterr. Gesch. (1888), t. LXXIII, pp. 467 et suiv.
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les traitent d'idolâtres, de mamelouks, d'à postais; ils les traiteiil comme les pires et les plus exécrables scélérats que la terre ait jamais portés. Non, je ne crois pas qu'un aulrc (jue moi ait passé par où je passe et enduré ce que j'endure *. »
A la suite des continuels empiétements des Prolestants et des elï'orls du parti catholique avancé, les concessions de liriick furent retirées. Georges Stobäus, évcquede Lavant, témoin de tout ce qui s'était passé, donna plus tard sur ces faits à un des fils de l'archiduc les détails les plus circonstanciés. « L'acte passé à Brück sous la pression du péril turc^ » écrit-il, « avait été dressé en l'absence et même à l'insu des membres de l'ancienne religion. Les Catholiques en furent consternés; les nouveaux croyants, au contraire^ firent éclater leur joie. Aussitôt, les prédicants se hâtèrent d'accourir dans les quatre cités où le libre exercice de leur religion leur avait été accordé, et commencèrent â décrier les doctrines et les prescriptions de rÉglise. Le nom de catholique devint peu à peu un opprobre. Les Catholiques supplièrent l'archiduc de mettre un terme aux envahissements des Luthériens, qui ne voulaient pas se contenter des quatre villes concédées. L'archiduc leur ayant rappelé les termes de l'accord conclu à Brück, ils répondirent qu'ils ne se reconnaissaient pas le droit de rebuter quiconque désirait venir à la lumière de l'Évangile, et qu'il leur était impossible de fermer le chemin du salut. Ce que voyant, l'archiduc ordonna aux membres protestants des États (nov. 1580) de renvoyer immédiatement leurs prédicants, disant que, puisque ceux-ci observaient si mal ce qui avait été convenu, il ne se regarderait pas, lui non plus, comme lié par sa promesse. Les nobles se tournèrent alors vers les chefs protestants de l'armée, qui se préparaient alors à entrer en campagne contre les Turcs, et réclamèrent leur assistance; un corps de troupes marcha sur Graetz. Lorsque l'archiduc demanda aux États l'explication de ce fait, on lui répondit que les troupes n'étaient venues que pour faire exécuter la sentence de bannissement portée contre les prédicants, puisque ce ne pourrait être que par la force qu'on parviendrait à les chasser. Craignant une sédition, Charles retira l'ordre qu'il avait donné (3 fév. I08I). A partir de ce moment, les nobles devinrent d'une insolence sans égale. A l'Université de Graelz, ils nommèrent des professeurs de leur choix, dont ils payèrent les appointements sur les revenus publics. Ils établirent une imprimerie à leur usage, et répandirent dans tout le pays une profusion de pamphlets. Ils continuèrent avec plus de
' HaHTER, Ferdinand, t. I, p. 528.
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passion que jamais leur œuvre de propagande, assaillirent et pillèrent les c^glises, détruisirent les tableaux, brisèrent les statues, les meubles précieux servant au culte, brûlèrent les missels, firent servir les revenus ecclésiastiques à l'entretien de leurs prédicants ou à leur propre usage, ils accordèrent aussi une pension, sur la caisse de l'État, à plusieurs gentilshommes qui hébergeaient des prédicants dans leurs châteaux. Les cités, se sentant soutenues, montrèrent déplus en plus d'audace. Les habitants de Mitterndorf, ville de la Haute-Styrie. chassèrent leur curé et mirent un prédicantà sa place; d'autres villes et bourgs de la Styrie, de l'Ukraine et de la Carinthie imitèrent cet exemple. L'archiduc se hâta d'envoyer ses chargés de pouvoirs pour remettre les choses dans l'ordre, mais ceux-ci ne purent rien obtenir, et plusieurs fois ils coururent de grands périls. Les habitants de Graetz passaient en masse au Protestantisme; les églises devenaient désertes, si bien que l'archiduc et ses courtisans assistaient seuls, le dimanche, au saint sacrifice. En chaire, au lieu d'annoncer la parole de Dieu, les prédicants ne cessaient d'insulter les Catholiques, allant juscfu';') appeler l'archiduc « le promoteur de l'idolâtrie ». A la suite de ces indignités, le peuple fut animéd'une telle haine contrôles Catholiques qu'une émeute fut plusieurs fois sur le point d'éclater. Un complot se forma: il s'agissait d'assaillir le collège des Jésuites, les couvents, les églises et les presbytères. Ce ne fut qu'en prenant des mesures énergiques que l'archiduc parvint à conjurer le péril. L'évêque de Laybach, qui gouvernait au nom du prince, me racontait qu'il ne s'était près- ■ que jamais rendu à la cour sans avoir été insulté en route; un jour, on lui avait lancé des pierres à la tète. En ce temps-là, aucun prêtre, aucun religieux n'aurait osé sortir en habit ecclésiastique. En Styrie, surtout, la position des Catholiques était presque intolérable. Les prédicants, d'autre part, ne cessaient de se quereller entre eux. Le surintendant Zimmermann fut accusé de calvinisme par les États de Styrie, tandis que, de son côté, il accusait ses collègues, les uns d'être Flacinieus, les autres d'être du parti d'Osiander *.
Le protestant Mathieu Amman écrivait en mai îo84 : « Si nos pasteurs avaient su renoncer à temps à ce zèle amer, intéressé, orgueilleux, qui jusqu'à présent n'a servi qu'à troubler la communauté chrétienne, comme nous n'en avons que trop fait l'expérience, Dieu, peut-être, se serait montré miséricordieux à notre égard; mais parce qu'ils ont surtout pensé à leur maudite vaine gloire, le châtiment
' Hansiz, t. II, pp. 680-687. *« Voy. Huber, t. IV, pp. 326 et suiv.
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ne s'est pas l'ait attendre. Leurs fautes nous ont fait perdre plus d'adhérents que tous les efforts réunis des papistes. » « Notre clergé, » disait la même année Guillaume de Gera, membre protestant des P^tats, « ne veut se soumettre à aucune autorité; ce ne sont pas les papistes qui troublent nos églises, ce sont nos propres pasteurs*. »
En Styrie comme partout ailleurs, les Jésuites étaient les plus fermes champions de la cause catholique^. Leur collège, fondé à Graetz par l'archiduc, comptait 200 élèves dès 11)74. Le zèle des Pères pour le salut des âmes semblait croître tous les jours^. En 1585, Charles éleva leur collège au rang d'Université*, et le dota libéralement. Cette Université n'eut d'abord que deux facultés, celles de philosophie et de théologie. On voit encore dans un registre de la maison, à la date du 25 novembre 158G, le nom de Ferdinand, fils aîné du fondateur, écrit de la propre main du jeune prince^. A plusieurs reprises l'archiduc avait interdit à ses sujets d'envoyer leurs lils étudier dans des universités étrangères; toutefois, jamais encore il n'avait usé de rigueur *"', mais en 1580 il exigea, sous des peines sévères, de tous les habitants de ses domaines qu'ils envoyassent leurs fils à l'Université de Graetz. Il avait résolu, disait-il dans la lettre de fondation de cet établissement, de faciliter à la jeunesse les études classiques et la culture des arts libéraux, et de grandes dépenses allaient être évitées aux parents, que rien ne forcerait plus, désormais, à se séparer de leurs enfants.
« La plus zélée, la plus ardente protectrice de l'Université, comme, en général, de tout ce qui intéressait la restauration et la propagation de la doctrine et du culte catholique, c'était la princesse Marie de Bavière, épouse de l'archiduc Charles, une des figures les plus attachantes de cette époque ". Peut-être eût-on pu quelquefois lui reprocher une ardeur trop passionnée pour le bien'"^, mais elle luttait
' Peinlich, p. 53, note 151.
s **Voy. Kroxes, (Jesch. der Universität Grar, pp. 278 et suiv .oùla liste des ouvrages relatifs à ce sujet a été dressée avec grand soin.
^ Lettre de l'archiduc Charles à Grégoire XIÏI, le 29 déc. 1574, dans Tueiner, Annales, t. 1, p. 256. ** Voy. Krones, Gesch. der Universität Graz. pp. 297 el suiv.
< ** Voy. Kroxes, Gesch. der Universität Graz, pp. 7 et suiv., pp. 236 et suiv.
•■ Sleirnvirkische Zeitschrift, nouvelle suite, première année, cahier II. p. 42, et 2» année, cahier 2, p. 109, voy. la dépêche de Charles à Grégoire XIII (1584) dans Theiner, t. III, pp. 535-538. L'archiduc Ferdinand ne fut pas élevé dans l'étahlissement; il écrivit spiilement son nom sur le registre pour lui faire honneur. Stieve, Wiltelsbacher Briefe, t. VIII. note 1.
« Voy. Theixer, t. III, p. 135.
' Voy. Hlrter, Erzherzogin Maria, pp. 396 et suiv.
" Voy. Stieve, Witielsbacher Briefe, pp. 15-15 " Partie II, pp. 115, 157 et suiv.
EDUCATION m: L ARCHIDUC FERDINAND. 2G1
énergiquement contre ce défaut de sa nature. Dans les hôpitaux, elle s'acquittait souvent, au chevet des malades, des offices les plus rebutants de la charité. Un jour que la directrice de l'hôpital la suppliait de s'éloigner d'une salle où se répandait une odeur insupportable, Marie répondit: « Tes péchés et les miens répugnent encore davantage au Seigneur M » Ses lettres témoigent de la tendresse et de la sage fermeté avec laquelle elle élevait ses enfants. Elle insiste pour que son fils Ferdinand, alors âgé de onze ans, soit entouré exclusivement de catholiques, et pour qu'il soit élevé au collège des Jésuites d'Ingolstadt. « Je te supplie et je te conjure pour l'amour de Dieu, » écrit-elle à son frère le duc Guillaume, « de ne pas te montrer faible envers mon enfant, de ne tolérer en lui rien de répréhensible, puisque ma suprême confiance est en toi. Je ne sais pas assez te dire de quel cœur je te le recommande. Je te supplie aussi de m'écrire toute la vérité sur son compte, de me dire si tu es satisfait de lui, s'il te plaît, ce que toi et ?on précepteur augurez de bon pour l'avenir à son sujet. Ne me ménage pas, écris-moi en bon allemand ce que tu penses au fond de ton cœur. » « Je suis heureuse au-delà de ce que je peux dire, » écrit-elle au duc un peu plus tard, « de voir que lu es si satisfait de mon enfant. Que Notre- Seigneur lui donne sa grâce, afin qu'il t'obéisse et te soit soumis en tout, comme il me l'a promis. Pour se montrer insoumis, il faudrait qu'il eût beaucoup changé, car il a toujours obéi ponctuellement à tout ce qu'on lui a commandé de faire, comme son gouverneur pourra te le dire "-. »
L'archiduc Charles ne pouvait assez remercier son beau-frère d'avoir consenti à ce que son fils Maximilien fût élevé à Ingolstadt en même temps que le jeune Ferdinand. « S'il se rencontre jamais pour moi une occasion de m'acquitter envers Yotre Grâce ou envers quelqu'un des siens, » lui écrivait-il, « je la supplie de ne pas m'épargner, car elle me trouvera prêt en toute occasion à la servir. Je veillerai aussi à ce que mon Ferdinand puisse un jour prouver à Votre Grâce ou à ceux de sa famille toute sa gratitude pour les bienfaits qui lui ont été prodigués; aussi lui ai-je ordonné de vous montrer une entière obéissance; s'il ne le fait pas, punissez-le aussitôt, c'est de quoi je vous supplie 'K » Maximilien ne tarda pas à se lier étroitement avec Ferdinand, auquel il donna toute sa confiance. Par son intelligence vive et pénétrante, par son jugement sûr, son vif attrait pour les choses intellectuelles, Maximilien dépassait de beaucoup son
* Hl'rter, Erzherzogin Maria, p. 393.
- Stieve, Wittelsbacher Briefe, pp. 37-39.
' Aretin, Maximilian der Erste, p. 374.
262 IIKSTAUHATION CATHOIJQUE SOUS l'aIîCIIIDL'C FERDINAND. lo97.
cousin; mais sous le rapport de la piété vive et solide, de la fidélité au devoir, de l'ardeur pour l'étude, les deux amis étaient au même niveau. Le gouverneur de Ferdinand écrivait en 1Ü98 au duc Guillaume (jue le jeune prince s'appliquait au travail avec une telle ardeur qu'on était obligé de le modérer, car il ne se donnait même pas le temps de manger i. Deux ans après, l'un de ses maîtres mande à son père qu'il apporte aux études une application extrême, et semble un ange dans toute sa conduite-. Enfin, le 2u janvier lo9i, le recteur de l'Université écrivant au recteur du collège des jésuites, à Graelz, fait en ces termes l'éloge de Ferdinand : « L'archiduc en est déjà à sa quatrième année d'étude; il a beaucoup profité de son séjour parmi nous. Rien de ce qui est semé dans ce sol excellent ne se perd, et le naturel de ce jeune prince est si aimable qu'en vérité on ne saurait désirer rien de mieux ^. )>
L'archiduc Charles, après avoir vaillamment lutté pour la cause catholique, mourut le 10 juillet lo90, n'étant encore âgé que de cinquante ans. Les Protestants de Graelz avaient formé un complot contre sa vie. et l'on croit que le chagrin qu'il en ressenti tabrégea ses jours. Dans son testament, il recommandait instamment à son fils «de délivrer le plus tôt possible ses états de l'engeance pernicieuse des sectaires ». Pendant la minorité de Ferdinand, les luttes religieuses continuèrent à déchirer l'Autriche; mais les choses changèrent de face aussitôt que le nouveau souverain, nourri dans la piété catholi que, eut pris, en 1596,1e pouvoir en main. Il était fermement décidé à ne consentir à aucune chose pouvant porter le moindre préjudice àla religion de ses pères''. Aussi, le jour de la prestation de serment des États, refusa-t-il de faire aucune concession quant au libre exercice du culte luthérien ^
Bientôt les empiétements des Protestants le forcèrent à prendre des mesures rigoureuses. Les prédicants étaient animés d'une telle haine contre tout ce qui était catholique que la position du prince devenait intolérable. « Leprédicant Fichtmann, en un seul et même sermon, traita seize fois Grégoire XIll d'Antéchrist et de fils de perdition f'. On répandait à profusion des pamphlets et des caricatures contre le Pape'. Un jour que Ferdinand, sa mère et quelques
' V. Aretin, p. 487.
s SïiEVE, Die Politik Bayerns, t. I, p. 110, note 2. 3 SuGENHEiM, Gesch. der Jesuiten, t. I, p. 130, note 48.
* Voy. SïiEVE, Die Politik Bayerns, l.l, p. 119, notes, j>. 120, note 2.«* Hcibbr. l. I, pp. 337 et suiv.
» ** Voy. HuBER, t. IV, pp. 338 et suiv.
>■' HURTER, l. IV, p. 2.
7 Sleinnärkische Zeitschrift, nouvelle suite, deuxième année, p. 35.
RESTAURATION' CATHOLIQUE SOUS l'aRCHIDUG FEP.DliVANÜ. loîJ7. 263
princes traversaient le pont de la Mur, à Graetz, deux prédicants, passant tout près d'eux, gardèrent insolemment le chapeau sur la tête; à Villach, un prêtre qui avait parlé contre les nouvelles doctrines reçut une volée de coups de bàlon comme il traversait la place du marché; puis on le chassa de la ville. Le patrianche d'Aquiléeayant voulu prendre possession d'une églisequi luiappartenaifc n'échappa qu'àgrand'peine à la furcurdela populace. A Klagenfurtb, un prévôt reçut une grêle de coups de canne et de coups de poing; un prêtre, pendant qu'il célébrait le saint sacrifice, fut assailli par un forcené qui le roua de coups, les terrassa et le foula aux pieds. Le coupable fut arrêté, et déclara dans son interrogatoire n'avoir agi que « pour complaire à de pieux chrétiens, rempli de zèle pour la gloire de Dieu, mais surtout pour obéir à l'ordre du Très Haut ». Les femmes et les jeunes filles ([ui se rendaient en pèlerinage à un sanctuaire vénéré dans la contrée furent souvent insultées gravement. Le service divin était très fréquemment troublé par des sifflets, les cérémonies catholiques tournées en dérision, les images profanées. Ferdinand ayant ordonné que les auteurs de ces attentats fussent conduits à Graetz pour y être punis comme ils le méritaient, les membres protestants des États refusèrent de faire exécuter ses ordres, prétendant qu'ils allaient à l'encontre de leurs privilèges et de leurslibertés. Les populations de la Garinthie, excitées par les prédicants, se livrèrent à des actes plus répréhensibles encore. A Eisenberg, le curé catholique ayant été remplacé par un prédicant, un conseiller de Ferdinand vint sommer les habitants, au nom du prince, de rétablir le curé catholique. Mais on refusa do lui obéir, et l'envoyé du souverain fut hué dans les rues, contraint de monter à cheval dans un accoutrement burlesque, et promené de la sorte sur la place du marché. Georges Stobäus, qui plus tard remit à l'archiducGharles, frère de Ferdinand, un rapport circonstanciésur tous ces faits, remar([ue avec raison « que l'audace et l'insolence de ceux de la nouvelle religion avaient pour ainsi dire contraint le duc à sévir ^ ». « Dieu demande do moi de rétablir dans mes états la religion catholique, » disait Ferdinand; « attendrais-je jusqu'à perdre toute autorité et jusqu'à ce que la vraie foi ait entièrement disparu de mon pays^? )>
Georges Stobäus de Palmbourg, prince-évêque de Lavant, ancien élève du collège romain et conseiller écouté de Ferdinand, avaitgouverné pendant quelque temps le Tyrol au nom de l'archiduc. C'é-
' Voy. IÎANs:z, t. II, pp. 689, 693-698, 707. - HURTER, t. IV, p. 35.
;264 Ri:srAURATIOi\ CATIlOMnlE SOUS l'aRCHIDUC FERDINAND. 1597.
tait un prélat de mœurs irn'prochables, d'un désintéressement austère et d'une grande fidélité au devoir; son éloquence, la variété de SCS connaissances et son goût éclairé pour les arts l'avaient rendu célèbre*. En 1598, il écrivit à la demande de Farcliiduc un mémoire sur la situation religieuse. « Les avis sont partagés quant à la manière d'efToctuer la réforme, » écrivait-il; « quelques-uns veulent qu'on use de rigueur envers les héréti([ues ; pour les réduire, ils auraient volontiers recours aux châtiments, à la prison, au besoin aux exécutions; ils citent l'exemple du Christ, qui a chassé de sa main les vendeurs du temple. Ces conseillers rigides font sans doute preuve d'un zèle louable pour la religion, mais ils se trompent. La crainte est mauvaise maîtresse, et nul ne sait quelle issue pourrait avoir une guerre civile. Dieu veut qu'on l'honore librement, non par contrainte. Mais, d'autre part, le prince doit craindre une politique molle, qui le porterait à une indulgence, à une tolérance exagérées. Les sectaires sont-ils si puissants et nous si faibles que nous soyons absolument hors d'état de résister ? Si leur supériorité était réelle, existerions-nous encore? Ne nous auraient-ils pas écrasés depuis longtemps? On les entend souvent dire qu'ils aimeraient mieux obéir au sultan qu'à un prince catholique, mais il ne faut pas ajouter foi à ces paroles. Au fond, ils savent très bien avec quelle douceur et quelle bonté le Turc traite ses sujets. » « Ce n'est pas avec des gens qui tremblent de trouver un scorpion sous chaque pierre, un ennemi à chaque porte de la ville, partout la foudre du ciel, que le Christianisme s'est établi sur la terre. » « Les princes protestants ont su imposer leur croyance; à leur exemple, le souverain doit employer son crédit, son autorité en faveur de l'Église Catholique. Il faut, de plus, qu'il adopte trois résolutions : Ne confier le gouvernement d'une province ou d'une ville qu'à des catholiques; n'accepter pour siéger aux assemblées que des catholiques; enfin publier un édit obligeant chacun de ses sujets à confesser par écrit la foi catholique, et, s'il s'y refuse, l'inviter à chercher ailleurs une nouvelle patrie, où il puisse vivre et croire à sa guise. Si l'archiduc, tout en tenant ferme sur ces trois points, gouverne son peuple avec sagesse et bonté, rétablit l'ordre, rend équitablement justice à chacun, s'il empêche renchérissement des denrées, ses édits religieux seront plus facilement acceptés. Qu'il commence par expulser les prédicants fauteurs de troubles, et d'abord, qu'il les chasse de Gractz, sa résidence; le jour où bourgeois et paysans ne seront plus
' Voy. STEPiscHNEG,pp.82 et suiv., pp. 123-122. ** Voy. aussi l'article de K.Mayr- Deisinger, Zeitschrift für allgemeine GescAicÄ/e (Stuttgard, 1887), t, IV, pp. 127 et suiv.
RESTAURATION CATHOLIQUE SOUS l'aRCIIIDUG FERDINAND. 1598. 26.Ö
excités par des prêches séditieux, ils rentreront d'eux-mêmes dans Tordre *. »
S'inspirant de ces conseils, Ferdinand, le -13 septembre 1598, ordonna que les prédicants quitteraient Graetz ainsi que les villes et bourgs qui lui appartenaient en propre, dans un délai de quinze jours. Des protestations s'étant élevées, l'ordonnance du 28 septembre exigea que ce jour-là même « au soleil luisant », les prédicants quittassent la ville. Un édit postérieur obligea les seigneurs féodaux, en possession de bénéfices, à présenter, dans un délai de deux mois, des ecclésiastiques aux évoques catholiques, afin que ces bénéfices leur fussent transférés. Cet espace de temps écoulé, le prince annonçait l'intention de remplir son devoir et de punir les récalcitrants. Un autre édit interdit tout travail pendant les offices du dimanche, la lecture des livres sectaires, l'admission des protestants au droit de bourgeoisie. Les habitants des villes et bourg appartenant à l'archiduc furent sommés de rentrer au giron de l'Église ou de s'expatrier, après avoir vendu leurs biens immobiliers et payé une certaine contribution à l'état -.
Toutes ces mesures causèrent une extrême émotion parmi les Protestants. Dans les rues de Graetz, on jeta de la bouc aux Catholiques; on brisa les vitres de leurs fenêtres ; on endommagea les devantures de leurs maisons; on assaillit même la demeure de l'ambassadeur d'Espagne, alors de passage à Graetz, qui escortait l'archiduchesse Marguerite, fiancée du roi Philippe III; des attachés de l'ambassade espagnole furent insultés publiquement, et Ferdinand se vit forcé de demander des troupes à Vienne pour contenir les séditieux et mettre à la raison les violateurs du droit des peuples 3.
Aux États de Graetz (1599), les membres protestants de Styrie, de Carinthie et de Garniole déclarèrent qu'ils refuseraient tout subside pour la guerre turque tant que les édits religieux n'auraient pas été retirés, et que la liberté de conscience n'aurait pas été accordée. On en vint des deux côtés aux injures et aux menaces. « Nous ne sommes point des sujets, » soutenaient les nobles de Styrie, « nous sommes des vassaux; nous sommes libres d'accorder ou de refuser des secours ; nous n'avons pas seulement à nous défendre contre ceux qui en veulent à notre vie, mais contre les ennemis de nos âmes et de notre conscience. Les Jésuites, ces persécuteurs de la
' Lettre de l'évèque Stobäus : De aiispicanda religionis reformatione in Styria, Carinthia, Carniola. Voy. Haxsiz, t. II, pp. 713-720. Voy. Hcjrter, t. IV, pp. 44-48. Stepisghneg, pp. 106-107. ** Kro.nes, Gesch. der Gräzer Universität, pp. 178 et suiv.
' HuRTER, t. IV, pp. 48 et suiv.
2 STOBäus, voy. Ha^siz, t. II, p. 724.
266 HESTAURATIOiN CATHOMOUR SOUS l'aRCIIIDI'C FERDINAND. I0O8.
vérité divine, ont poussé l'archiduc à des actes iniques. » A leur tour, les Etats de Garintliie protestèrent : « Nos ancêtres, » dirent.7 ils, «. ont élu par un libre choix les princes d'Autriche; donc nous avons le droit, nous aussi, d'élire notre souverain, et nous voulons que ce souverain nous garantisse la liberté de conscience *. » Ils allrrent jusqu'à faire pressentir que, dans leur désespoir, ils pour- , k raient songer à appeler les Turcs à leur secours 2.
Mais Ferdinand ne se laissa intimider par aucune menace. « Ponri|uoi, » disait-il, « n'aurais-jo pas les mêmes droils que les Électeurs du Palatinat, de Saxe et du Hrandebourg ? Ces princes n'ont-ils pas proscrit les Catholiques 3? Ne puis-je suivre l'exemple des ducs de Bavière, qui ont expulsé tant de Protestants? » Sa mère ' soutenait son courage, et lui persuadait « qu'il n'avait qu'à montrer | un peu de ïermeté », et qu'aussitôt les plus intransigeants devien-î| draient dociles V Les nobles ayant déclaré qu'ils aimeraient mieux f renoncer à leur souverain qu'à leur foi. Ferdinand répondit que, i de son côté, il perdrait plus volontiers la vie qu'il ne renoncerait kv sa résolution d'expulser les hérétiques de ses possessions et de maintenir la religion catholique. A la fin d'avril, il fit part aux, États de sa résolution inébranlable et définitive : il refusait de don-^fn(!r satisfaction aux Protestants. C'était à tort, selon lui, que ceuxci avaient sans C(3sse à la bouche le traité d'Augsbourg. Ce traité n'avait été conclu qu'en faveur des Électeurs, princes et membres f directs du Saint-Empire ; les simples sujets n'y avaient rien à voir. S'il en eût été autrement, si les sujets aussi bien que les seigneurs eussent été appelés à en bénéficier, dans beaucoup de principautés et de villes d'Empire les Catholiques n'eussent été ni persécutés ni exilés, et les pauvres chrétiens sans défense n'eussent pas été traînés si lamentablement d'une Église dans une autre. A la vérité, l'archiduc Charles avait fait de larges concessions par rapport à la religion, mais jamais il n'avait entendu lier la conscience de ses descendants. 11 résultait, au contraire, de l'examen attentif de ses actes qu'il avait toujours blâmé et contredit ceux qui lui conseillaient d'obliger ses arrière-neveux à suivre sa ligne de conduite. D'ailleurs les Élats protestants et leurs prédicants, du vivant même de Charles, avaient, de mille manières, outrepassé les concessions obtenues. Les villes, bourgades et domaines qui appartenaient en propre au souverain et étaient demeurés en dehors de
« HuRTER, 1. 1, pp. 193-199.
- STonäus, dans Hansiz, t. Il, p. 723. ' Stobhus, dans Hansiz, t- II, p. 721. * Cité par Kro^es, l. III, p. 3i3.