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CHAPITRE XIX

SITUATION DE l'eMPIUE EN iG03. — LA COUR DE l'HAGUE

Quelques jours avant la dissolution de la Diète de Ratisbonne, où le parti révolutionnaire palatin avait remporté une si éclatante victoire *, l'archiduc Mathias, écrivant à l'Empereur, lui exposait ainsi le véritable état des choses (26 juin 1G03) : « A l'avenir, non seulement on exigera la révision des procès de la Chambre Impériale, non seulement on ne donnera, pour repousser les Turcs de nos frontières, que suivant son humeur ou sa fantaisie (quand on ne refusera pas toute contribution), non seulement il sera diflicile d'obtenir de la Diète la moindre avance pour subvenir aux nécessités de la guerre, mais il deviendra do plus en plus dangereux d'autoriser des enrôlements; la Chambre Impériale perdra toute autorité, et ne tardera pas à être abolie; les membres d'Empire des deux Confessions auront cntr'eux des rapports toujours plus tendus, et les forts opprimeront les faibles. De vastes complots, des ligues redoutables s'organisent ; l'incendie peut s'allumer d'un moment à l'autre, et l'étranger, qui le guette depuis longtemps, s'empressera de l'attiser. Pendant ce temps, les pays héréditaires tomberont au pouvoir des Turcs, car les membres d'Empire, absorbés par le souci de leur propre défense, ne seront plus en état de fournir le moindre secours. 11 est donc urgent de réfléchir aux mesures à prendre pour remédier à une situation aussi grave ^. »

Voici ce que proposait Mathias pour conjurer le péril : Les membres d'Empire, protestants et catholiques, animés de bonnes et paciliques intentions, s'engageront à maintenir la paix de religion, à entretenir entre eux « une certaine cohésion » qui leur permette de faire exécuter immédiatement les édits et sentences du Conseil aulique, lequel, aussi longtemps que la Chambre Impériale ne fonctionnera pas, assurera protection et assistance aux membres d'Empire restés fidèles, et s'opposera avec énergie au parti des révolutionnaires. L'Empereur, pour que le Conseil soit à la hauteur de sa

' Voy. plus haut, pp. 19G-197.

* Stieve, Die Politik Bayerns, t. II, pp. GTT, C78.

SITUATION DK LEMPIRK. 1G03. 273

mission, lui donnera plus d'autorité et de moyens d'action. Pour avoir le loisir et la possibilité de rétablir son pouvoir à l'intérieur, l'Empereur^ si la chose est possible, conclura la paix avec les Turcs 1.

Mais l'état mental de Rodolphe avait fait de tels progrès qu'il semblait impossible de le déterminera quoi que ce soit. 11 n'avait même pas répondu à l'adresse que les ambassadeurs des membres ecclésiastiques du conseil des princes lui avaient fait remettre à Ratisbonne par l'archiduc ~.

Les Électeurs ecclésiastiques n'avaient pas autorisé leurs délégués à signer cette adresse, mais eux aussi étaient maintenant persuadés que l'action commune et l'étroite union des membres catholiques étaient indispensables pour conjurerles catastrophes dont l'Empire était menacé. Leurs cliargés de pouvoirs furent unanimes à déclarer à l'assemblée de Ma yence (septembre 1603) « que l'attitude et les exigences des « correspondants » ne laissaient subsister aucun doute sur leurs intentions, qui étaient d"abolir la paix civile et religieuse, de confisquer les propriétés ecclésiastiques et de détruire dans l'Empire jusqu'au dernier vestige de la foi catholique. Les palatins et leurs partisans, dirent-ils, ne toléraient plus aucun joug, ne reconnaissaient plus aucun tribunal, refusaient de se soumettre aux décisions de la majorité, menaçaient hautement l'Empereur d'une résistanceà main armée, et ne dissimulaient point que, pour obtenir satisfaction, ils s'étaient ligués, et appelleraient au besoin l'étranger à leur aide. Les Catholiques, ajoutaient-ils, n'avaient qu'un parti à prendre : former une ligue défensive. Mais parce que cette ligue, dont les membres d'Empire protestants restés fidèles pourraient faire partie, n'avait d'autre but que le maintien de la constitution. l'Empereur devait en prendre l'initiative et ladirection, inviter tous ses fidèles à en faire partie, enfin, indicjuer.les moyens de l'organiser. Une adresse à Rodolphe, touchant cette grave question, fut rédigée vers lafin d'octobre à l'assemblée de Goblentz ; les Électeurs ecclésiastiques en approuvèrent les termes, et l'expédièrent à l'Emreur.

Mais cette démarche n'eut aucun résultat.

Le projet fut abandonné, sur les représentations de l'Électeur de Mayence, Schweikarde Cronberg, qui avait succédé en J."504 à Adam de Bicken; ce prélat fut d'avis qu'une ligue pourrait fournir prétexte aux « correspondants » de soulever la guerre civile.

' Stieve, t. II, pp. 092,693.

s V03'. plus haut, pp. 97-98.

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Schweikart avait été élevé par les Jésuites au Collège romain, cl était très dévoué à l'Église, mais il était persuadé, comme l'avait été avant lui Mcttermicli en Jo91 ', qu'on pourrait obtenir du parti, « au moyen de pourparlers affectueux et confiants, » la renonciation à ses plans. Il était d'ailleurs résolu àne se laisser entraîner à aucune démarche capable de nuire à Rodolphe, ou aux membres d'Empire luthériens restés fidèles 2.

L'Empereur, dont la maladie mentale faisait de continuels progrès, demeura, depuis comme avant ces discussions, dans une inertie presque absolue. L'ambassadeur de Bavière, Otto Forstenheuser, a laissé le fidèle tableau de la cour de Prague à cette époque, dans une lettre au duc Maximilien: « L'Empereur,» écrit-il, « ne se montre jamais en public; il ne donne audience à aucun ambassadeur. On ne communique avec lui que par écrit; ses conseillers ont tous leurs intérêts privés, leur politique particulière. » « Depuis que je suis ici, j'ai toujours vu chacun faire ce que bon lui semble. Les conseillers intimes n'ont pas d'heure déterminée pour aller au conseil. Il en résulte une incertitude continuelle, ambassadeurs et conseillers ne 'sachant, le plus souvent, quel parti prendre. Lorsqu'on va chez eux pour leur rendre visite, on rencontre rarement ces bons seigneurs ; les uns sont allés courtiser les dames, les autres sont à la promenade. » Le conseiller Barvitius, l'homme dont Rodolphe se méfiait peut-être le moins, disait à Forstenheuser: « Nous vivons au jour le jour, sans savoir le moment où cet état de choses croulera ^. »

La conduite des courtisans était « chose vraiment lamentable et honteuse ». « Ce sont les alchimistes, les peintres, les artistes, les favoris qui gouvernent en ce pays-ci, et qui obtiennent seuls audience, » écrivait Mathias. « Devant eux, les frères mêmes de l'Empereur doivent s'incliner ''. » Hans Bopp, jadis si bien en cour qu'on l'avait surnommé « la prunelle de l'œil de l'Empereur '-> », avait été supplanté par Jérôme Machowsky, ennemi acharné des Catholiques; lui-même avait dû céder la place à un juif tyrolien nommé Lang, passé maître dans tous les genres d'infamies ^. « On s'estimait heureux, » écrivait le chapelain de la cour Alexandre Mainardi, « de se

* Voy. plus haut, p. 9S.

ä Pour plus de détails, voy. Stieve, t. Il, pp. 670, C88

" Stieve, Verhandlungen über die Nachfolge, pp. 152, 1.53; voy. pp. 110, lit. < HuRTER, Philipp Lang, p. 2.5.

^ Voy. plus haut, p. 184, note 2.

•5 Stieve, Verhandlungen über die Nachfulge, p. 78, noie 2S5. Hurte«, Philipp Lang, pp. 19 et suiv., p. 168.

SITUATION DE l' EMPIRE. 1603. 277

mouvoir dans le rayon de la faveur de Lang. » Un ambassadeur étranger disait : a Si j'ai Lang pour moi, j'ai pour moi l'Empereur et tous ses conseillers; s'il est contre moi, je n'ai rien à espérer 1. » Les plus grands princes du Saint-Empire mendiaient, pour ainsi dire, la protection du juif, et lui envoyaient des présents de toutes sortes. Lang disposait à sa guise des plus hauts emplois; même les grades et les commandements de l'armée passaient par ses mains. Pourvu qu'on reconnût généreusement ses services, il rendait la liberté aux captifs^ intervenait dans les procès, cassait les arrêts du Conseil aulique. « Au lieu de l'Empereur, » disaiton à Prague, « c'est le roi des Juifs qui gouverne. » Lang pillait le trésor et les musées impériaux, faisait porter chez lui les pièces de gibier, les mets recherchés destinés à la table de Rodolphe, et donnait de somptueux festins, où souvent se succédaient plus de cent plats. Sa cupidité insatiable n'était pas moins révoltante que ses mœurs publiquement scandaleuses, et, malgré tant de vices, il jouit pendant de longues années de la haute faveur de l'Empereur. « Ce que je veux se fera, quand bien même tous les diables de l'enfer s'en mêleraient, » avait-il coutume de dire. Des rumeurs sinistres circulaient sur sou compte; on prétendait qu'il s'était souvent débarrassé de ceux qui le gênaient par l'assassinat ou le poison, et qu'il avait entretenu une correspondance lucrative avec la Transylvanie et la Hongrie au moment de la trahison de Bocskay 2,

« Hl-rter, Philipp Lang. p. 173, voy. Chlumesky, t. 1, p. 347, note.

* Pour plus de détails, voj-. Hurter, voy. surtout pp. 73 et suiv., pp. 133 et suiv., pp. io6 et suiv., pp. 166, 171. Sur les propriétés de Lanç, voy. pp. 182, 188. Lan;^ mourut en prison en 1610. Même le chauffeur de poêles de l'Empereur semble avoir été un personnage à la cour; les grands seigneurs avaient recours à son crédit pour être admis près du souverain. Chlumesky, t. I, p. 307.

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