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CHAPITRE XX

RÉVOLTE DE LA HONGRIE ET DE LA TRANSYLVANIE. — LE PARTI RÉVOLUTIONNAIRE DANS L'EMPIRE.

Les magnats hongrois avaient toujours supporté avec une extrême impatience le joug de la Maison d'Autriche. Il leur répugnait, disaient-ils, d'obéir à un souverain étranger, mais, à dire le vrai, ils s'accommodaient mal de tout gouvernement réglé. « Au fond, » mandaient à la République les ambassadeurs vénitiens, « c'est là l'unique motif de leur aversion pour la Maison royale de Habsbourg. » Les magnats exerçaient sur leurs sujets un pouvoir tellement despotique que l'esclavage turc leur eût semblé doux en comparaison. Dans toutes les classes de la société, la dépravation était effrayante; entre les chrétiens et les conquérants turcs, à peine pouvait-on distinguer quelque différence : mœurs, usages, costumes, tout était identique. Une grande partie des magnats étaient alliés des Turcs, et, sous prétexte de religion, n'aspiraient qu'à secouer le joug de l'Empire. En 1586, lorsque l'archevêque de Kalocsa eut donné aux Jésuites deux établissements en Hongrie, les membres calvinistes des Etats parlèrent de refuser les impôts. Après la conquête d'Erlau par les Turcs (1596), l'évêque et le chapitre se réfugièrent à Cassovie, et obtinrent du Conseil aulique un arrêt en vertu duquel l'église de Sainte-Elisabeth, depuis cinquante ans au pouvoir des Protestants, serait restituée aux Catholiques. En 1604, lors delà reddition de Cassovie, par ordre du roi, les Calvinistes, à la diète de Presbourg, demandèrent que l'entière liberté de leur culte fût officiellement garantie, et que leurs églises leur fussent rendues. N'ayant rien pu obtenir, ils se retirèrent mécontents, jurant qu'ils n'obéiraient à aucun ordre pouvant porter la moindre atteinte à leur religion et à leur liberté, et continuant à réclamer leurs églises. Mais Rodolphe, sans avoir égard à leurs murmures, renouvela toutes les lois édictées par ses prédécesseurs pour le maintien et la défense de la religion cathohque, et décréta les peines les plus sévères contre tous ceux qui, sous n'importe quel prétexte, mêleraient les ques-

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lions religieuses à la discussion des intérêts politiques. L'archevêque de Cassovie reçut l'ordre d'expulser des villes du Zips les prédicants protestants, pour la plupart calvinistes. Dans la Haute- Hongrie, où le gouverneur impérial Belgioioso s'était fait haïr parle plus odieux despotisme, une émeute éclata. Le chef de l'insurrection n'était autre que le magnat Valentin Homonnay, surnommé « la colonne du Calvinisme ».

Les rebelles étaient d'intelligence avec Etienne Bocskay, magnat de Transylvanie. Se donnant pour « le défenseur de la vraie religion et de la patrie contre la tyrannie allemande» , Bocskay pénétra dans la Haute-Hongrie, appela les Turcs à sou aide, conclut avec eux un traité (1604) et fut proclamé grand prince de Transylvanie et roi de Hongrie sous la suzeraineté du sultan. Les Turcs s'emparèrent de la forteresse de Gran, la plus importante conquête qu'eût encore faite l'armée impériale. « En Hongrie, » écrivait plus tard Melchior Klesl, « une partie de la population n'a point de religion; beaucoup de Hongrois n'ont pas la moindre idée de la prière; un grand nombre sont ariens, manichéens, calvinistes; etc.» ((Bocskay fonde sur deux motifs la légitimité de la révolte : d'abord sur le devoir de proléger les hérésies, qu'il décore du nom de pur Évangile, ensuite sur la nécessité de secouer le joug allemand. » « Dieu et la conscience étant persécutés, » dit-il, ce moi et les miens avons fait alliance avec les Turcs pour les défendre. » (( Turcs et Hongrois sont maintenant si grands amis qu'ils se marient cntr'eux ; les Allemands ont vendu la Hongrie aux Turcs, ils la leur ont livrée, et cela est si vrai que, pendant l'insurrection, 80,000 àmcs ont passé le pont de Weissembourg pour se rendre à Goostantinople, sans parler de tous les passages qui mènent de Hongrie en Turquie •. » Les rebelles furent partout vainqueurs. Les hordes de Bocskay se répandirent au-delà des frontières de l'Autriche et de la Moravie, et exercèrent partout les plus épouvantables cruautés, les plus affreux ravages. A Prague, on craignait avec raison que, dans les pays héréditaires, les Protestants ne donnassent la main à Bocskay. Déjà, en 1603, les États protestants avaient refusé d'autoriser l'enrôlement de troupes au nom et de par la volonté de l'Empereur, et leur général avait renvoyé à Rodolphe l'argent destiné à l'organisation de la campagne.

Même à Vienne et à Prague on craignait un soulèvement en faveur de Bocskay. (( De graves événements se préparent, » écrivait de Prague Jean Manhart à Maximilien de Bavière, le 20 juin 1603 ;

' Voy. Hammer, UrkundensammluiKj , t. III, p. 6G1.

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« on ne paile que d'assassinats, de catastrophes prochaines; » « en vérité c'est bien fait que de songer à sa sûreté ; les Allemands surtout sont en pi'ril. » « L'autre jour, un hérétique a blessé à la figure un jacobin qui se rendait à l'église. Les passants l'ont vu, mais n'en ont fait que rire. » « La vie que nous menons à Prague est vraiment étrange,» mandait au duc, presque à la même date, lefeldmaréchal impérial Herniann-Gliristophc Russvvorm ; « au sens humain, il y a peu d'espoir à conserver. Le nombre de nos ennemis croît tous les jours. Les frontières, toutes proches de nous, sont gardées par des paysans, et c'est là notre unique défense. » « Dans l'armée, vienne marche, à cause de la désunion des chefs. »Le comte Hans Ambroise de Thurn écrivait de Vienne au nonce Jérôme de Portia : « Sans doute pour punir nos fautes, Dieu permet que nos chefs, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, soient en mésintelligence, et jamais du même avis i. »

L'Empereur, malade et indécis^, gouverné par le juif Lang, s'opposait à toute mesure énergique. « 11 était quelquefois en proie à des accès de véritable démence. » En vain les archiducs lui représentaient-ils que la perte de la Hongrie et de la Transylvanie entraînerait infailliblement celle de l'Empire, que la Maison de Habsbourg était gravement menacée, qu'il était indispensable dérégler la question de succession, et de donner à Mathias le gouvernement de la Hongrie avec le titre de vice-roi, Rodolphe ne voulait rien entendre; il défendit même qu'on reparlât jamais devant lui de semblables sujets, disant qu'il tenait ces propos pour « d'étranges manques de respect ». A table, devant tout le monde, il traita plusieurs fois Mathias « de coquin, de misérable », l'accusant de tourner tout le monde contre lui 2, Cependant, le 28 mai 1605, il céda sur un point : il remit ses pleins pouvoirs à son frère, le chargeant de conduire la guerre de Hongrie et de traiter avec Bocskay 3,

Le 23 juin 1606, la paix fut conclue à Vienne entre Mathias et les chargés de pouvoirs de Bosckay, et le 11 novembre, à Zsitva-Torok, avec les Turcs. La Transylvanie et huit comitats hongrois furent cédés à vie au rebelle Bosckay. Le sultan conservait toutes ses conquêtes, et, de plus, reçut un présent de 200.000 florins. A peine si la quatrième partie des pays transylvains et hongrois

• Pour plus de détails voy. Ritter, Geschichte der Union, t, II, pp. 83, 86. Gin. DELY, Rudolph I, pp. 71 et suiv. Stieve, t. Il, pp. 718 et suiv. Stauffer, pp. 177 et suiv., pp. 147 et 160.

* Au dire de Mathias, voy. Hurter, t. V, pp. 110, 111.

^ ** Lorsque Mathias fut eu possession de cette pièce, il se trouva qu'elle n'avait pas été rédigée « informa ». On ne dit pas ce qui lui manquait. Stieve, t. II. p. 737.

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