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CHAPITRE XXIII

L'Empereur Rodolphe était fermement résolu à combattre les Turcs et les Hongrois, et il espérait que la Diète qu'il avait convo- (juée à Ratisbonne se montrerait libérale à son égard. L'assemblée s'ouvrit le 12 janvier 1608 *. « Que Dieu vienne au secours de l'Empire!» écrivait de Ralisbonne,quelques semaines plus tard, Edmond Schrader : « Tout ici semble hors des gonds ; on n'entend que paroles de menaces, on ne s'entretient que de guerres, de cabales sanglantes. Les bruits qui circulent tous les jours sont invraisemblables plus qu'on ne peut dire, mais leur absurdité même les accrédite auprès du peuple. » On prétendait, par exemple, que le Pape avait mis sur pied une armée de 10,000 hommes commandée par des Jésuites déguisés; que le roi d'Espagne avait déposé 100,000 ducats dans un endroit secret, et que déjà on enrôlait pour lui ; le duc de Bavière avait 15.000 hommes à sa solde. Une mer de sang allait engloutir les pauvres chrétiens évangéliques, confesseurs de la vérité. En comparaison de ces « nouvelles épouvantables et très véridiques a, c'était peu de chose que d'affirmer qu'à Ratisbonne on avait interdit aux ambassadeurs des princes évangéliques l'exercice de leur culte; que déjà quelques-uns d'entre eux avaient quitté la ville; quele commissaire impérial, l'arcljiduc Ferdinand deSlyrie, s'était emparé des clefs de la ville et refusait de s'en dessaisir "-.

Les membres protestants regardèrent comme un procédé outrageant pour eux que l'Empereur eût fait choix pour le représenter à la Diète, de l'archiduc Ferdinand, si zélé pour la restauration catho-

' Sur les préliminaires des débats et sur les désirs de l'Empereur, voy. Egloff- STEix, pp. 16-24.

* Lettre du 3 févr. 1008. Le syndic de Francfort, Gaspard Schacher, écrivait le 29 janvier de Ratisbonne au conseil de la ville au sujet de ces bruits « complètement dénués de fondement ». Frankfurter Reichstagsacten, t. XCIV, fol. 26b.

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lique. " Ils considèrent ce choix, » écrivait Edmond Schrader le « 3 février, comme le résultat des sourdes menées des Jésuites. Ils ne veulent pas convenir que l'archiduc n'a fait autre chose chez lui que CO qu'eux-mêmes ont fait chez eux depuis nombre d'années, et qu'il n'en avait pas moins le droit qu'eux! A entendre les ambassadeurs du Palatinat, du Brandebourg, de laSaxe,on pourrait croire que la guerre sera déclarée d'ici à quelques mois ; et tous, comme ils ne se gênent nullement pour l'avouer, ne sont occupés qu'à exciter leurs maîtres contre les Catholiques. Pendant le jeu, après boire, on entend mille fanfaronnades et propos indécents, du côté des conseillers de l'archiduc comme de l'autre. Tout cela se colporte, s'exagère, augmente entre les deux partis la méliance et les ressentiments ^ »

A en croire les délégués du Brandebourg, les Jésuites ne cessaient d'attiser le feu. On les avait entendus s'écrier en chaire que l'heure était propice, que le temps d exterminer les hérétiques était venu, que l'argent et les armes étaient tout prêts; que, pour les bons Catholiques, le moment décisif approchait. Un conseiller de l'Empereur, qui avait accompagné l'archiduc, avait lui-même tenu des propos semblables pendant un festin, et les courtisans de Ferdinand, laissaient souvent échapper des paroles de menace. « Aussi, » ajoutaient les députés protestants, (( du train dont vont les choses, il est très probable que tout sera bientôt bouleversé dans l'Empire. » La Bavière parlait de conserver Donawerth jusqu'au complet remboursement des frais de l'exécution d'Empire, ou pour toujours; la religion protestante serait persécutée; en Hongrie, la liberté du culte allait être retirée : « En un mot, il n'y a plus à en douter, les princes du parti catholique, influencés par l'infernale engeance des Jésuites, poussés, aussi, par leur propre instinct de perversité, ne songent qu'à nous perdre, et s'apprêtent à traiter toutes les villes évangéliques à la mode de Donawerth. »Il était donc urgent de penser à l'organisation d'une seconde ligue de Smalkalde : Grâce à Dieu, il n'y avait plus de Charles de Gand pour la dissoudre et pour l'anéantir! On prétendait que Ferdinand, duc de Bavière, et l'Electeur Ernest^ s'étaient rendus à la Chartreuse de Cologne, et que là, de graves résolutions avaient été prises. Or, on savait assez comment les princes catholiques avaient coutume d'agir « envers le malheureux troupeau des vrais chrétiens persécutés -. m

» * Voy. p. 307, noie 2.

* Ritter, Briefe und Aden, t. I, p. 63, noie 1 ; p. 638. Dépêche de l'ambassadeur Pruckmann dans Ranke, Zur deulsclien Gesch., p. 218. Pruckmann assurait même à l'Electeur que l'archiduc Ferdinand avait appelé les membres

DIÈTE DE PATÏSBONNE. 1608.

« C'est chose merveilleuse, » écrivait Edmont Sclirader, « que d'entendre les beaux contes débités par les Protestants suries ligues et les complots ourdis, par les princes catholiques, spirituels et temporels et par les potentats de l'étranger pour l'extirpation des Évangéliques. Seuls, les Catholiques les ignorent absolument, et en réalité il n'y a rien à dire de ce qui n'existe pas *. » On citait comme une preuve évidente « des sanglants complots papistes » une lettre publiée par l'évêque de Ratisbonne, Wolfgang, avant l'ouverture de la Diète (22 octobre 1GÜ7). Dans cette lettre, Wolfgang avait invité ses collègues ecclésiastiques à l'union : « Les membres d'Empire prolestants, » avait-il-dit, « se sont très certainement entendus sur l'affaire deDonawerth, et se serviront d'elle pour mettre d'autres embarras sur nos bras. Par tous les moyens en leur pouvoir, ils chercheront à nuire à la religion catholique. On réclamera la liberté de conscience, comme on l'a déjà fait aux Diètes précédentes; or, que nous donnera-t'ells, cette liberté? Ne sera-t-elle pas le signal de notre ruine? Après avoir extorqué tant de riches évècliés, tant de pieuses fondations et do monastères, les Protestants feront semblant de vouloir partager ce qui reste avec nous. La clioso serait encore acceptable, s'ils étaient sincères; mais on ne peut espérer qu'il en soit ainsi, car nous voyons et expérimentons tous les jours, par leurs actes, que la paix de religion, quand elle est contre eux, n'est observée sur aucun point, malgré tous leurs serments, lettres et promesses. » Wolfgaug avait parfaitement saisi la pensée secrète de ceux qui réclamaient « l'afiranchissement » avec tant d'instance. Les Protestants n'y voyaient, en effet, qu'une chose : le moyen de tirer à eux, peu à peu, tous les évêchés, toutes les grandes abbayes -. « On voit très bien, » poursuivait-il, « par la façon dont les Protestants se sont conduits précédemment, à quoi ils veulent en venir avec leur affranchissement. A peine ontils un pied dans un évêché qu'ils y appellent un évoque luthérien, et ne souffrent plus qu'un catholique y soit élu. La même chose se passe dans les villes d'Ecnpire, comme il serait aisé de le prouver par beaucoup d'exemples. Par cet affranchissement impie, tout deviendrait licite pour nos adversaires, et toute liberté serait enlevée aux Catholiques, qui ne peuvent plus pénétrer dans les territoires

d'Empire évangéliques « des démons et des brutes », p. 277. De telles expressions sont peu vraiseml^lables dans la bouche de Ferdinand, « toujours affable et cordial » dans ses relations avec les ambassadeurs protestants. Voy. v. Egloffstein, p. 47.

* * Voy. la lettre citée plus haut, p. 307, note 2.

* Voy. notre quatrième volume, pp. 49îi et. suiv.

DIKTE DK RATISBONNE. 1608.

dès qu'il a été concédé. » « Mais ce qu'il y a de plus étonnant et de plus déplorable, c'est que, de notre côté aussi, on rencontre des gens d'une politique timorée qui osent, malgré l'expérience du passé et leur propre conscience, persuader à l'Empereur, aux Electeurs et aux princes qu'en raison de la difficulté des temps il faut a temporiser, faire quelques concessions, bien qu'ils sachent et puissent très bien se rendre compte que, par cette condescendance et cette crainte maudites, nous avons perdu nos évêchés les uns après les autres, c'est-à-dire la cause de Dieu et de la religion, ^ puisque notre culte a été complètement aboli. » L'évêque concluait : « Mettons-nous donc sérieusement à l'œuvre. Catholiques, défendons notre foi; formons, pour sa défense, un solide rempart en nous tenant étroitement unis. » « Pour cela, que tous les membres d'Empire ecclésiastiques et laïques avertissent leurs délégués de se montrer fermes et résolus pendant la Diète, de maintenir et de défendre la religion avec ensemble et énergie. » Personnellement, Wolfgang était décidé à tout faire pour obtenir l'union des Catholiques. « S'il le faut^ » disait-il, « et si la nécessité le demandait, pour une telle cause, j'exposerais mon corps et ma vie *. »

Un zèle si naturel pour lasimpledéfense des droits et des propriétés catholiques passait aux yeux des Protestants pour la preuve évidente «de la sanglante persécution méditée par les papistes ». « Si l'on veutdécouvrir de semblables conspirations, si l'on veut assistera des spoliations injustitîables, ce n'est pas de notre côté qu'il faut chercher, » disait Edmond Schrader. Paul V avait recommandé à l'Empereur, aux Électeurs ecclésiastiques, aux évêques et aux princes catholiques temporels de faire tous leurs efforts pour prévenir, à la Diète, de nouveaux attentats de la part des hérétiques, et pour obtenir la restitution des couvents et propriétés confisqués, conformément aux arrêts delà Chambre Impériale 2. Sur le désir de l'Empereur, le Pape avait retiré l'ordre qu'il avait donné au cardinal Antoine Gaetano, nonce apostolique à Prague, de se rendre à Ratisbonne ^. Le cardinal Charles de Madruz avait insisté auprès du cardinal Schweikart, archevêque de Mayence, pour qu'il obtînt qu'à la Diète la restitution des quatre couvents fût l'objet d'une discussion sérieuse, ou du moins pour que les justes droits et prétentions des Catho-

1 Reichstagsaclen, t. XCIII, fol. 86-88, el t. XCIV, fol. 52-54. Donauwörtische Information. Doc. n" 123, Yoy. Schjiidt, Neuere Gesch., t. V, pp. 262-267.

* Stiev'e, Die Politik Bayerns, t. Il, pp. 9Ü3-904. Voy. l'instruction expédiée au noQce Gaetano, archevêque de Capoue, dans v. Egloffstein, pp. H4-118. ** Voy. aussi Pieper, Felice Milensio, pp. 58-153.

^ Instruction de Gaetano pour Milensio, voy. Egloffestein, p. 110. Yoy. Stieve, t. Il, p. 897, et ** Pieper, Milensio, pp. 59, 152.

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liques fussent reconnus, et leur protestation maintenue. Schweikart, le ?.o novembre 1307, avait assuré le Pape de son entier dévouement, non sans lui avouer, toutefois, qu'il voyait de grandes dilficultés à raccomplissement de sa mission '. En réalité, il avait déjà fait parler à l'Électeur palatin dans un sens conciliant, disant qu'il ne croyait pas impossible d'amener un accommodement entre Catholiques et Protestants, pourvu que les CathoIi(|ues autorisassent les Gonfessionistes à garder ce qu'ils avaient confis(|ué depuis le traité de Passau,et ([ueles Protestants s'engageassent, de leur côté, à ne pas pousser plus avant leurs empiétements^. Frédéric s'était bien gardé de donner la garantie demandée, car il voulait avoir les mains libres, et se réserver l'avenir.« Si les Catholiques, » avait-il dit à ses ambassadeurs, « faisaient à la Diète une proposition de ce genre, il faudrait leur déclarer (|u'on regarde comme juste de laisser à tous les membres évangéliques présents et futurs le droit de réformer les terres, les collégiales et les couvents placés sous leur autorité (c'est-à-dire de les confisquer), puis de les faire passer au Protestantisme, en vertu de ce principe : « A celui qui possède la terre, appartient le droit d'imposer la religion. >) «La même liberté, les mêmes droits seront laissés aux membres d'Empire catholiques dans leurs territoires 3. »

«Stieve, t. Il, p. 201, note 1.

- Ritter, Briefe und Acten, t. I, p. G04 et note l.

^ RiviER, Briefe und Acten, t. I, p. 624. L'instnictioa de Frédéric à ses délégués n'y est pas citée mot à mot. Gindely (fliidulf IIA- I) donne le passage tout entier : « 11 ne faut céder que dans le cas où les Catholiques concéderaient en principe qu'à l'avenir aussi tout ce qui appartiendra à un n:embre d'Empire évangéli([ue, tant de ses possessions actuelles que de ce qu'il pourra avoir acquis plus tard par droit d'héritage, ou de (jue [qu'autre manière, pourra être réformé par lui, c'est-à-dire, (ju'il aura le droit d'abolir les couvents et les évGchés, et de contraindre les habitants à embrasser sa religion ; et, de plus, que dans le cas où un membre d'Empire catholique se ferait prolestant il serait également autorise à réformer ses états. Dans ce cas on pourra traiter avec eux à nouveau, et on leur accordera le même droit de réforme dans leur sens. Si les Catholiques refusent d'entrer dans ses propositions, il sera préférable de s'en tenir à l'ancien ordre de choses. » Gindely ajoute : m Qui pourrait être assez prévenu pour ne pas avouer que cette explication du comte palatin suffit pour expliquer le refus des Catholiques de consentir à cette modification du traité ? Pouvaient-ils consentir à la renonciation bénévole des biens ecclésiastiques qui leur avaient été enlevés depuis 1256? A quoi pouvait leur servir un nouveau contrat, du moment que leurs adversaires disaient hautement: Ce que nous vous avons pris, nous le gardons, et tout ce que nous pourrons vous prendre à l'avenir, nous le prendrons. Et ce droit de réforme ne s'appliquait pas seulement à leurs possessions actuelles, à celles qu'ils pourraient acquérir par héritage, mais encore à tout ce qui pourrait leur écheoir « d'une autre manière. » C'était cette « autre manière » qui avait « déjà misen leur pouvoir tant d'évêchés relevant directement de l'Empire; c'était cette autre manière dont ils avaient fait l'essai peu de temps auparavant dans leurs efforts pour séculariser Cologne. Cette autre manière, ce n'était autre chose, pour dire la vérité dans toute sa crudité, que la violence. Et que dire des auteurs et des défenseurs de l'instruction palatine, de

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Frédéric avait recommandé aux membres d Empire évangéliques <• de se tenir très unis pendant la Diète, de nVHre qu'un cœur et qu'uue âme, et de refuser nettement à l'Empereur toute contribution, jusqu'à ce que leurs griefs eussent été redressés ». Voici les concessions qu'il voulait obtenir : Premièrement, l'abolition des arrêts relatifs aux Quatre Couvents; deuxièmement le droit de conserver sans conteste les évêchés, abbayes, revenus ecclésiastiques, ne relevant pas directement de l'Empire et confisqués depuis le traité de Passau; troisièmement, l'abolition implicite de la Réserve Ecclésiastique par la reconnaissance des nouveaux évoques protestants; cinquièmement, la liberté pour les Évangéliques de ne plus avoir égard, à l'avenir, aux décisions de la majorité dans les questions intéressant soit la foi, soit les impôts; à tout le moins l'annulation des procès intentés par le Conseil aulique. » Si ses délégués n'obtenaient gain de cause sur tous ces points, Frédéric se proposait de les rappeler *.

Les réclamations de l'Électeur palatin furent soutenues par la plus grande partie des membres protestants, qui se placèrent sous la direction de ses chargés de pouvoirs.

Tous avaient le plus vif désir de voir l'Électeur de Saxe entrer dans leurs vues.

Jusqu'alors Christian II avait eu en aversion les plans révolutionnaires du Palatinat; dans la querelle des Quatre Couvents, il s'était mis franchement du côté catholique; jamais il n'avait voulu admettre que l'autorité du Conseil aulique pût être mise en question. Mais, dès le début de la Diète, il prit une attitude que les Palatins et leurs alliés interpréttTcnt en leur faveur, et dont ils témoignèrent « une vive satisfaction - ».

Camerarius, de Plessen, et du prince d'Anhalf, qui ne rougissaient pas de tonner contre le jésuitisme, le despotisme papal, contre le « cruel persécuteur de la vérité évangélique Ferdinand de Graetz », eux, qui émettaient des principes où le souci de la liberté de conscience tenait pour le moins aussi peu de place que dans les édits de ceux qu'ils n'étaient jamais las de calomnier et de traîner sur la claie ! » « Dans leur oppression réfléchie de la conscience de leurs sujets, les princes allemands égalent Philippe II, et si ce dernier les dépasse de beaucoup dans la rigueur des moyens qu'il emploie, d'un autre coté il n'a pas l'insupportable pharisaïsme de ces princes, qui s'arrogent le droit de fixer et d'imposer la foi avec plus d'omnipcntence que les Papes et les Conciles. Et cependant, combien on a eu peu d'ét^ards à ces faits dans le récit des événements du passé! combien, surtout, on a jufjé à faux les instigateurs de ce combat à mort qui pendant trente ans a mis l'Europe centrale à feu et à sang ! Les Protestants, finalement vainqueurs sur le champ de bataille, ont été jusqu'à présent vainqueurs dans la lice littéraire. C'est qu'ils se sont chargés d'écrire l'histoire du xvi^ siècle, et voilà pourquoi la politique palatine a été de leur part l'objet d'appréciations si partiales. »

' Négociations avec le Wurtemberg, voy. Ritter, Briefe und Acten, t. I. pp. 609-602, et l'instruction palatine, pp. 621 et suiv.

- * Lettre de Schrader, 5 mars 1608.

DIKTIÎ DE RATISBONNE. lf)08. 313

Pendant un séjour qu'il avait fait à Prague, Christian s'était montré opposé au désir manifesté par l'Empereur de charger l'archiduc Ferdinand de le représenter à la Diète. L'archiduc, selon le prince de Saxe, était « trop attaché aux Jésuites, trop sous la direction de donneurs d'avis fanatiques». Christian s'était écrié un jour : « Jamais je ne siégerai aux cotés de ce persécuteur de la vérité ! » Le ban, selon lui trop légèrement prononcé contre Donawerth, était la preuve évidente que les Catholiques, poussés par les Jésuites et partisans de leurs intrigues, étaient en grande faveur à la cour impériale *. Ses ambassadeurs lui avaient écrit de Ratisbonne «que Ferdinand avait été récemment l'hôte des Jésuites; que la plupart de ses conseillers étaient de fervents catholiques, très attachés aux Pères, et se dirigeant dans bien des cas d'après leurs conseils 2, que, si les choses ne changeaient de face, « une mer de sang allait prochainement submerger l'Allemagne, » et cela à l'instigation des Jésuites. En plus d'un pays, les Évangéliques n'étaieni-ils pas « comme des agneaux au milieu des loups »? n'étaient-ils pas soumis à d'indignes persécutions ? Les « abominations papistes » avaient été rétablies en maint endroit par la violence 3. Un prédicant d'Heilbronn, au rapport do Schrader, s'était écrié dans uu discours prononcé sur la place du marché que les membres d'Empire évangéliques feraient bien do s'unir et de prendre leurs mesures, car à Heilbronn aussi les papistes se proposaient de persécuter la divine parole; « cette ville, » avait-il ajouté, « est menacée du sort de Donawerth, et il faut s'attendre à voir le sang couler à Ilots en Allemagne. » Voici quel était, en réalité, le grave danger qu'avaient couru les Évangéliques d'IIeilbron : Le grand-maître de l'Ordre teutonique, Charles de Wolkenstein, avait laissé la porte ouverte pendant que, dans la chapelle des chevaliers, située dans la grand'rue, un prêtre célébrait la messe. Le conseil en avait aussitôt donné avis aux autorités de Francfort dans les termes suivants : « Depuis que l'idolâtrie papiste a été abolie à Heilbronn, et que la lumière divine y resplendit, il n'a jamais été permis aux chevaliers teutons de célébrer leur prétendu service divin à portes ouvertes. Aussi le conseil a-t-il songé à empêcher que l'acte téméraire de Wolkenstein ne se renouvelât. ^Voilà pourquoi il a fait fermer les portes de l'église; actuellement, à ce qu'il a appris, on cherche à obtenir de l'Empereur un arrêt contre les violateurs de

* Stieve, t. II, p. 900, note 3. Christian à l'Empereur, 1«' janvier 1608. Ritter, Briefe und Aden, t. I, p. 620. Voy. v. Egloffstein, p. 33.

* Sur les a conseillers assistants » de Ferdinand, voy. v. Egloffstein, p. 28. 3 Ritter, ßr/e/e and Aden, t. I, pp. 630-631, noie.

314 niKTR DE RATISBONNE. 1608.

la paix de religion < » . Schrader rapporte qu'un prédicant de Ratisbonne avait dit eu ciiaire : « C'en est assez, et c'est plus qu'assez de tolérer encore les papistes idolâtres dans nos cités; on leur fait trop d'honneur en les jugeant dignes d'un regard, puisqu'ils sont maudits et damnés par Dieu même comnie idolâtres et blasphémateurs, et qu'ils sont indignes de voir la lumière du jour -!»

Les ambassadeurs de Christian de Saxe cherchaient donc à persuader à leur maître qu'il devait à la postérité et à sa conscience « de De pas se séparer des membres d'Empire évangéliques dans l'état actuel des choses, dans l'angoisse mortelle où se trouvaient pour le moment tous les bons chrétiens 3. Les avertissements, les conseils dans le même sens lui étaient venus aussi d'autres côtés. Le comte de Neubourg, le duc de Wurtemberg, le landgrave Maurice de Hesse, dans leurs fréquents messages, lui répétaient sans cesse« qu'il était désormais évident que les papistes, excités par les Jésuites, ne songeaient qu'à la totale extinction du Protestantisme, et qu'il n'y avait qu'un unique moyen de salut : se grouper promptement et, pendant la Diète, agir avec ensemble et fermeté. Ce n'était qu'ainsi qu'on arriverait à vaincre, qu'on remédierait au mal. Les princes s'étaient aussi efforcés de rassurer Christian, quiavait peur que son adhésion ne favorisât les plans révolutionnaires du Palatinat. ïl ne s'agissait, lui avaient-ils affirmé, que du maintien de la paix de religion et de la sécurité des Confessionistes '*.

Au sujet de cette paix, que les Protestants n'avaient cessé de violer par la confiscation de tant d'évêchés, de collégiales, de couvents et d'églises, quelques écrits avaient été publiés par les Catholiques, et de ces écrits, d'après les Protestants, il était facile de conclure que leurs auteurs niaient l'obligation de s'y soumettre^. Les Jésuites ne les avaient pas signé, mais on les leur attribuait, et les Prolestants répétaient qu'ils n'avaient qu'un but: l'abolition de la paix de religion et l'extermination de tous les Evangéliques. Christian II partageait cette conviction : « Nous savons bien, » écrivait-il le 21 janvier à ses ambassadeurs, » que Sa Majesté Impériale et les membres d'Empire amis de la paix sont animés de sentiments chrétiens, qu'ils ont le cœur loyal, qu'ils ne prennent

» * Dépêche du 18-28 dcc. 1607. Frankfurter Reichstagsacten, GXIII, fol. 230- 233. Voy. Se.nkenberg, t. XXII, pp. 330-Ö31. Sur l'cdii pciial de l'Empereur, voy. Eglokfsïein, p. 82, noie 4d.

^'Dans la lettre c'tée plus haut p. 307, note 2.

^ RriTER, Briefe, und Acten, t. I, pp. 630-631.

* SïiEVE, Ursprung, p. 23t. Voy. les annotations, p. 83.

^ Nous reviendrons plus tard sur ce sujet dans le livre II de ce volume, au chapitre V.

DIKTK DE RATISlîONNE. 1608. 315

aucune part aux complots pervers des Jésuites et de leurs adhérents, qu'ils n'approuveraient pas non plus la suppression et l'abolition de la paix de religion, et nous n'attendons d'eux rien de perfide; mais les intrigues jésuitiques veulent être promptement déjouées. » Christian, pour sa part, était décidé à ne promettre des subsides à l'Empereur que lorsque la paix de religion aurait été « renouvelée », et que les membres évangéliques auraient reçu l'assurance qu'ils seraient protégés contre les attentats des .Jésuites. Le 4 lévrier, l'Electeur répéta « qu'il n'accusait pas les membres d'Empire catholiques d'avoir violé la paix; que par conséquent il n'exigerait point d'eux un nouveau serment, mais simplement qu'ils renouvelassent leur promesse dans le recez de la Diète, comme la chose s'était passée en I066, pourvu qu'il fût fait une mention particulière du traité de Passau. Il demandait en outre que le récez d'Empire interdît sévèrement tout écrit, toute prédication pouvant porter atteinte à la paix de religion 1.

Sur tous ces points, que les ambassadeurs de Saxe exposèrent, les délégués des Électeurs de Mayence, de Trêve?, de Cologne, se déclarèrent d'accord le 14 février. On convint que, dans le rapport présenté à l'Empereur ou à son représentant, on répéterait encore « que non seulement le traité de Passau et la paix d'Augsbourg devaient être confirmés, msLis que tout livre non conforme ou hostile à ces traités, et par lesquels le trouble et le désordre pourraient être excités, devaient être interdits, et les délits de presse déclarés passibles des peines édictées dans l'ordonnance de police de 1577 -.

« Si la paix de religion est renouvelée, » lit-on dans une lettre confidentielle adressée au conseil de Francfort le 27 février, v les villes ont déjà déclaré aux grands membres d'Empire qu'en ce qui les concerne elles exigent qu'elle soit mieux définie. » En quoi consistait cette «définition )), le conseil de Franfort l'avait depuis longtemps expliqué : « Tous les membres d'Empire laïques, » avait-il dit, « ont été laissés libres d'établir la religion selon leur conscience dans leurs possessions. Pourquoi les villes ne jouissent-elles pas du même privilège?N'ya-t-il pas là une criante injustice ?pourquoi sommes-nous obligés de tolérer que les cérémonies papistes soient célébrées chez nous à côté du culte de la vraie religion? Cette inégalité est extrêmement blessante pour nous, et peut avoir des conséquences funestes, non seulement à causede l'abomination impie et scandaleuse dont

> Ritter, Briefe und Acten, t. I, pp. 63o-686, note 1. Voy. la conversation du conseiller de Saxe Brandenstein avec le chancelier de Mayence Fuchs, citée par

EGL01'fSTEl>', p. o7.

ä Ritter, Briefe und Acten, t. I, p. 640.

316 DIKTK 0!-: RATISHONNR. 1(d08.

nous sommes forcément témoins, mais aussi à cause de la diversité des doctrines, des querelles et des dissentiments qui peuvent en résulter. Aussi est-il indispensable d'obtenir que les villes jouissent de la même liberté religieuse que les princes. » Les Catholiques ne devaient plus être tolérés dans les villes de confessions mixtes. Voilà dans quel sens la paix de religion devait être « définie et expliquée * ».

Au conseil des princes, les Protestants appuyèrent la requête des cités. Le 7 février, les membres d'Empire confessionistes refusèrent de prendre part aux séances aussi longtemps que leurs griefs n'auraient pas été redressés, et que la liberté de conscience n'aurait pas été obtenue. Plusieurs évêques dirent alors : « Nous demandons instamment que la paix de religion soit maintenue; mais quant à y ajouter ce qu'on nous propose, nous n'y consentirons jamais. » « Je sais à n'en pouvoir douter, » dit l'évêque de Spire, « que les Protestants se concertent, qu'ils recherchent ensemble les meilleurs moyens de faire triompher leur cause, qu'ils apportent zèle et attention à la poursuite de leurs intérêts, imitons-les. Tenons-nous très unis, défendons tous ensemble la paix de religion d'Augsbourg -. »

Ces avertissements furent entendus. Les membres protestants du conseil des princes avaient déclaré qu'avant tout il fallait redresser leurs griefs, régler les questions relatives à la justice; qu'il fallait se souvenir que les Jésuites ne voyaient dans le traité d'Augsbourg qu'un intérim auquel le Concile de Trente avait mis fin, qu'il était indispensable, par conséquent, de confirmer et de renouveler ce traité, et que ce ne serait qu'après cette sanction nouvelle qu'ils consentiraient à répondre à l'Empereur touchant les contributions à fournir pour la guerre. A cela la majorité catholique répondait : « Ce sont les Protestants qui ont empêché la justice d'agir; ce sont eux qui sont cause que les procès des Quatre Couvents n'ont pas été révisés; eux encore qui, par la confiscation des propriétés ecclésiastiques, ont violé le traité de Passau et la paix de religion, et le font encore tous les jours. Si l'ordre et la sécurité publiques ont été troublés, c'est à eux seuls qu'il faut s'en prendre. Jamais les Catholiques n'ont eu la pensée de regarder la paix d'Augsbourg comme un contrat dont il leur fût possible de s'affranchir. Ils l'ont prouvé par des assurances verbales réitérées, aussi bien que par leurs actes. Dans la question des Quatre Couvents, ils ne se sont plaints, devant le Conseil aulique comme devant la Chambre Impériale, que de la violation du traité, et c'est sur ses articles qu'ils ont fondé leurs

i* Beichstaffsaclen.t. LXVIb, fol. 14-21, et t. LXVII, fol. 21b. Voy. notre quatrième volume, pp. 87-88.

^Frankfurter Reichs tag sacten, t. CXII, fol. 181.

DIKTE d'aUGSBOURG. 1608. 317

réclamations. Lors de la Diète de lo66, le Concile de Trente (3tait depuis longtemps terminé, et cependant ils ont consenti à ce que la paix fût confirmée et renouvelée dans le recez d'Empire; preuve évidente qu'ils n'ont jamais prétendu qu'elle n'eût de valeur que jusqu'au Concile. Si les Protestants avaient des intentions droites, ils laisseraient les choses dans l'état où elles étaient précédemment; mais il est facile de lire dans leur jeu : c'est avant que la question des Quatre Couvents n'ait été tranchée qu'ils veulent que la paix soit confirmée. Tout ce qu'ils recherchent et souhaitent, c'est qu'on se taise, et même qu'on approuve et tienne pour équitables leurs attentats iniques contre la paix ; ce qu'ils veulent, c'est que leur interprétation arbitraire et intéresséedes articles du traité soit admise, et que partout les Catholiques soient regardés comme les perturbateurs de la paix *. »

Aussi la majorité catholique du conseil des princes ne voulaitelle consentir à une nouvelle sanction du traité de paix qu'à la condition qu'on y ajouterait cette clause: « Tout ce qui ;» été fait depuis dooo contre le traité par l'un ou l'autre parti, toute violence, tout acte arbitrairement accompli sans motif légitime, sera réparé, et dans l'avenir aucun nouvel attentat ne sera toléré -. ))

L'archiduc Ferdinand écrivait à sa mère le 16 février : « Si les Catholiques parvenaient à faire insérer la clause, les Protestants seraient obligés de restituer 3Iagdebourg, Halberstadt, Minden, Osnabrück, Brème, Verden et quantité d'églises et de monastères; or ils n'y consentiront jamais; ils préféreront se tenir tranquilles, et laisser les choses dans l'état où elles sont actuellement ^. »

Relativement aux récriminations protestantes sur « les termes violents et passionnés de certains écrits catholiques » et sur les fameux tableaux des Jésuites de Prague*, les ambassadeurs de Bavière répondirent « que quant à la presse, les Catholiques avaient bien plus sujetde seplaindre que les Protestants, puisque toutle monde savait quels pamphlets ignobles, quelles caricatures révoltantes avaient été publiés et publiquement vendus et colportés. On n'avait pas oublié le livre abominable publié à Ratisbonne ou non loin de là, et comment ce livre avait été partout répandu. « Dans ce livre, tous les princes catholiques, spirituels et temporels, ont été attaqués avec

* Schmidt, Xeuere Gesch., t. V, pp. 58ä-28T.

- V. Egloffstei>", pp. 60-65. L'auteur expose avec clarté l'origine de la clause, et réfute l'opiaion qui attribue aux Catholiques l'intentioQ d'exig-er la restitution immédiate de tous les biens ecclésiastiques à dater de 15ob.

3 HuRTER, t. V, pp. 429-430. Le 16 févr. 1608.

* Voyez plus haut pp. 78 et suiv.

318 DIKTE DE UATISBONNE. 1G08.

la dernière violence: on les a représentés marchant sous la bannière du démon, le mauvais larron au milieu d'eux. Les noms, les armes ne laissent point de doute; même Sa Grâce de Bavière y a été tournée en dérision : on y reconnaît ses armes, et celles de ses vassaux '. »

La clause que les Catholiques proposaient d'ajouter au traité d'Augsbourg souleva parmi les Protestants les plus violentes récriminations. « On veut nous faire croire, » écrivait Edmond Schrader le i2.'} février, « que dans cette proposition se révèle avec évidence la sanglante repression que nous méditons, et les Protestants parlent de s'armer pour la prévenir 2. )>

Au conseil des Électeurs, le Palatinat, la Saxe et le Brandebourg insistèrent, le 22 février, pour qu'il ne fût pas même question de la clause dms les procès-verbaux des séances expédiés à l'Empereur; à les entendre, celte clause était injurieuse et blessante, et, de plus, constituait un réel péril pour la patrie. Les ambassadeurs du Brandebourg déclarèrent que si les Electeurs et princes catholiques avaient réellement l'intention de la faire adopter, et continuaient à vouloir le main lien de la Réserve ecclésiastique, les membres protestants n'auraient plus qu'à retourner chez eux, afin de se mettre au plutôt en état de défendre et de maintenir la paix religieuse et civile. Les ambassadeurs palatins prétendirent qu'en présentant la clause, les Catholiques s'étaient flattés de recouvrer immédiatement toutes les propriétés ecclésiastiques confisquées depuis looo, et d'obtenir l'assurance qu'à l'avenir on s'abstiendrait totalement de confiscations nouvelles. » Or, ceci donnait vraiment lieu à de graves réflexions, et les Évangéli(]ues n'étaicntpas assez simples pour ne pas comprendre à quoi on visait ^ ». « Les ambassadeurs protestants, » lit-on dans un rapport expédié au duc de Bavière, « ne se font pas scrupule de dire que leurs maîtres seraient bien fous de faire aux Catholiques la moindre concession, fût-elle de la grandeur d'une tête d'épingle, et que si l'on ne voulait admettre la parité dans les choses religieuses, ils seraient obligés de tirer l'épée ''. »

Comme il semblait impossible de s'entendre, l'archiduc Ferdinand, le 17 mars, soumit à la Diète un« acte d'interposition »dont voici la substance : « Plusieurs ambassadeurs du conseil des princes

1 WoLF, t. Il, pp. 289-290.

* - Lettre adressée à la collégiale de Saint-Barthélemi, à Francfort sur le Mein. 3 Ritter, Briefe und Acten, l. 1, pp. 643-646, sur les délibérations du conseil des princes et du conseil des Electeurs, voyez v. Egloffsteix, pp. 66 et suiv. *v. Egloffsteix, p. 75.

et des Électeurs ont proposé que la paix religieuse reçût une sanclion nouvelle; mais auparavant les membres catholiques ont demandé à y insérer une clause ; contre cette clause, ceux de la Confession d'Augsbourg prolestent : L'Empereur, désireux d'apaiser ce différend, voudrait que la paix de religion, telle qu'elle a été établie en looö, telle qu'elle a été confirmée en 1560, fût adoptée à nouveau sans aucune modification, et que les additions proposées et réclamées par l'une ou l'autre partie fussent laissées pour ce qu'elles valent, sans vouloir par là, en aucune façon, attaquer ou contester les droits de l'une ou de l'autre partie *. »

Les Catholiques, donnant en cela la preuve de leurs dispositions pacifiques, acceptèrent l' « acte d'interposition » ; mais il n'en fut pas de même des Protestants. Entre temps, ils avaient réuni tous leurs efforts pour l'organisation de l'Union^ et venaient de gagner un nouvel et puissant auxiliaire dans la personne de l'archiduc Mathias, qui, levant l'étendard de la révolte contre son frère, était venu de lui-même à eux 2. Entre la France et les États Généraux, un traité venait de se conclure; Oldenbarneveldt, arrivé le 16 avril à Ratisbonne, avait confié à l'ambassadeur palatin que le traité avec l'Angleterre était pour ainsi dire un fait accompli, ajoutant que les princes allemands feraient bien, eux aussi, de s'allier aux États- Généraux -^

* Voy. dans Londorp, Acta pubL, t. 1, p. 48. La démarche de Ferdinand et de ses conseillers venait de la propre initiative de l'archiduc cl non d'un ordre de l'Empereur; voy. v. Egloffstein, p. 76, note 24. Ranke (Zur Deutschen Gechichte, p. 104), dit à ce sujet : « Un frère Augustin nommé Milensio, que le nonce avait donné à Ferdinand pour l'accompagner à Ratisbonne, affirme et soutient que l'intention de l'Empereur était de confirmer la paix de religion sans y insérer ce dernier article (la clause du conseil des princes) qui en annulait absolument le sens(!); qu'il s'y était engagé dans im décret rédigé tout exprès, que ce décret était déjà arrivé à Ratisbonne, et que Ferdinand était disposé à lui donner suite. Milensio s'attribue l'honneur d'avoir fait changer d'avis à l'archiduc. Déjà auparavant, dans son Histoire des Papes (3« éd., t. II, pp. 401-403). Ranke avait parlé du récit de Milensio en le faisant suivre de cette réflexion : « S'il en est vraiment ainsi, on voit le rôle important qu'un moine inconnu a joué dans l'histoire de notre pays; à ce moment si grave, il empéclia l'adoption d'une concession qui aurait vraisemblablement apaisé les Protestants. » Or, dans tout le récit de Milensio, qui date de 1612, il n'y a pas un mot de vrai, comme Egloffstein l'a prouvé (pp. 97- 104). ** Pieper aussi {Felice Milensio, p. 158) arrive à la même conclusion en compulsant la correspondance non interrompue de Milensio avec Rome. Il démontre que dans ces lettres il n'est nulle part question de l'influence décisive que le moine aurait eue au moment de la proposition de Ferdinand. Milensio, napolitain de naissance, avait une imagination très vive, et il lui a donné libre cours dans un récit que Ranke n'a pas apprécié avec une critique suffisante. Pieper établit d'ailleurs par des preuves irréfutables que la relation de Milensio date du pontificat d'Urbain VIII, Ct qu'elle n'a été vraisemblablement écrite qu'en 1630.

^ Pour plus de détails, voyez le chapitre suivant.

' Ritter, Briefe und Acten, t. 1, p. 685.

mO DIKTK ÜK RATISBONNI-:. 1G08.

Le 15 avril, il l'ut décidé au « conseil de religion protestant » que l'acte d'interposition ne pouvait être accepté, puisqu'il y était question du recez de 15(51), lequel contenait précisément la clause dont on ne voulait pas entendre parler. De plus, dans la question religieuse, l'Empen^ur semblait s'attribuer une voix prépondérente, ciiose qu'on ne pouvait en aucune façon lui accorder*.

« Les membres protestants, » écrivait l'archiduc Ferdinand le J5 avril à sa mère,(^ voudraient une paix de religion toute nouvelle, qui non-seulement leur garantît la possession de tous les biens qu'ilsse sont appropriés depuis le traité de Passau^ mais qui leur permît de plus de réformer les couvents et les abbayes de leurs domaines, en sorte que personne ne se permît plus jamais de contester leurs droits. Par réforme, ils entendent confiscation générale. S'ils persistent dans cette voie, il est évident que la Diète va se dissoudre, car jamais les Catholiques n'accepteront de pareilles prétentions ». « Avec la grâce de Dieu,» ajoutait-il le 12 mai, « je perdrai la vie, ma terre et mes sujets plutôt que de porter le moindre préjudice à la cause catholique 2. »

Mais à ce moment le parti palatin se vit obligé de compter avec un redoutable adversaire.

Le 2i avril, le comte Louis de Sayn-Wittgenstein, chef de l'ambassade palatine, avait écrit à Christian d'Anhalt : « En dépit de tous nos efforts, nous n'arrivons à rien d'utile, à rien de précis ; nous ne pouvons venir à bout de l'Electeur de Saxe, bien que ses ambassadeurs fassent preuve d'une très grande bonne volonté». Christian, en ettet, pour empêcher la dissolution de la Diète, s'était déclaré prêt à accepter « l'acte d'interposition », auquel la majorité catholique du conseil des princes et les trois Électeurs ecclésiastiques, avaient déjà souscrit. Il craignait avec raison que la dissolution ne rendît très difficile à l'avenir, la convocation d'une autre assemblée, et qu'en ce cas la paix civile et religieuse ne fût gravement menacée. Le 15 avril, il avait défendu à ses ambassadeurs de prendre part aux réunions particulières des membres d'Empire protestants; réunions qui ne servaient, selon lui, qu'à entretenir les méfiances, et où l'on se montrait bien plus préoccupé des intérêts privés que des atïaires publiques 3, « Les palatins et leurs partisans, » écrivait Edmond Schrader, « sont inconsolables de l'attitude prise par la Saxe, leur compagne fidèle au début de la Diète; cette défection donne aux

• * Protocole du Conseil de reliffion. Frankfurter Reichsiagsaclen, t. XCIII, fol. 211-216. Voy. v. Egloffsteii*, pp. 86 et suiv.

2 HuRTER, t. V, pp. 452-433, 500-501.

3 Ritter, Briefe und Acten, t. I, p. 631, note. p. 654, note.

DIÈTE ÜE RATISBONXE. 1608. 30^

Catholiques la majorité au conseil électoral, et il ne leur sera peutêtre pas impossible de recruter d'autres voix parmi lesmembresprotestants ; aussi les Palatins se demandent-ils s'il ne serait pas plus sage de pousser à la dissolution ^. » Sayn Wittgenstein donnait ù ce sujet son opinion dans une lettre adressée à Christian d'Anhaltleâi avril 1608, regardant comme un fait très regrettable et alarmant « qu'il ne fût plus possible de diriger l'Électeur de Saxe ». « Car non seulement les villes, » écrit- il, v mais un grand nombre de hauts personnages attachent une grande importance à l'opinion de la Saxe, et subissent son inliuence. » Aussi, selon lui, fallait-il dissoudre la Diète, (f Pour éviter le scandale d'une rupture publique et pour beaucoup d'autres motifs, » les ambassadeurs de Saxe, se conformant aux ordres reçus, se préparèrent à quitter secrètement Ratisbonne le lundi suivant -. Dès le 20 mars, l'Électeur de Brandebourg donnait ordre à ses ambassadeurs de s'entendre avec ses collègues au sujet du départ ^.

Parmi « les autres motifs » qui, selon Wittgenstein, devaient faire désirer aux palatins la dissolution de la Dièie, le plus important était l'attitude révolutionnaire que, de plus en plus, l'archiduc Mathias prenait vis-à-vis de son frère. Ainsi que Maurice de Hesse l'écrivait à Henri IV, l'archiduc avait lui-même annoncé aux membres protestants qu'il comptait commencer les opérations militaires le 24 avril. Aussi Maurice réclamait-il, en un moment si grave, les bons avis de l'ennemi juré de la Maison d'Autriche ^.

Le 2o avril, Nuremberg annonça aux délégués des cités (jue « le conseil des correspondants protestants » avait déclaré infructueux tous ses efforts pour combattre le papisme; les papistes avaient tout disposé pour la prompte extermination des Évangéliques; avertis de leurs complots, ceux-ci, dans le plus grand secret, avaient rédigé un message, par lequel ils informaient l'Empereur de tout ce qui s'était passé à la Diète et des raisons pour lesquelles il leur était impossible de rester plus longtemps à Ratisbonne; ils savaient à n'en pouvoir douter que l'archiduc Mathias allait commencer les hostilités et n'était plus qu'à deux journées de Prague. Cet événement changeait la face des choses ; toute discussion devenait oiseuse en un pareil moment. Nuremberg interrogea les cités pour savoir si elles étaient disposées à signer cette déclaration, qui devait être envoyée à la chancellerie palatine. Strasbourg y consentit mais

» *28 mars 1508.

* Ritter, Briefe und Acten, t. I, p. 654.

* Ritter, Briefe und Aden, t. I, p. 661, note 1.

* RoMMEL, Corresp., pp. 300-367.

322 DISSOLUTION DK LA DIÈTR. 1608.

Francfort et Ulm soulevèrent des objections : « Quant aux griefs dos ])rinces au sujet des Quatre Gouvenls, les cités n'y sont point iiitéicssées, » dit le délégué de Francfort; « or il est évident que c'est surtout cette question qui soulève la guerre et la révolution dans l'Empire *. »

Le 27 avril, sans attendre l'assentissement des cités et sans avoir obtenu l'approbation de l'Électorat de Saxe, des principautés de Luuébourg, de Poméranie, du Palatinat-Neubourg et de Hesse-Darmstadt 2, le parti palatin, pourliàter la dissolution, remit à Ferdinand l'écrit qu'il avait préparé, en lui déclarant que les ambassadeurs avaient reçu ordre de quitter Uatisbonne et de retourner chez eux. Les délégués de Saxe et de Brandebourg, le Palatinat Deux-Ponts, le Palalinat-Yeldenz, Ansbach, Culmbach, le Brunswick- Wolfenbutlel, Hesse-Gassel, Bade-Durlach, Anhalt et les comtes de Vetteravie avaient signé, en se déclarant innocents de tout ce qui s'était passé, « car ils n'avaient voulu, »disaient-ils, « que la paix et l'union; mais les Catholiques avaient semé la discorde et allumé l'incendie; eux seuls portaient la responsabilité de tous les relards apportés, de tous les embarras survenus, et si la Dicte n'avait pas répondu aux espérances de l'Empereur et de l 'archiduc, ils en étaient uniquement responsables. L'Empereur devait s'efforcer d'obtenir d'eux qu'ils renonçassent à des prétentions qui meltaicnt en péril la constitution de l'Empire; de plus, les griefs exposés par les Évangéliques devaient être redressés; si certaines propriétés ecclésiastiques, si des évèchés avaient été envahis et conlisqués, c'était justice, et les signataires faisaient clairement entendre qu'en cas de besoin les princes sauraient soutenir leurs prétendus droits par la force 3.

Dans les termes les plus courtois et les plus modérés, Ferdinand chercha à les retenir au moins jusqu'à l'arrivée de la réponse impériale. 11 leur affirma que le vice-chancelier Leopold de Stralendorf avait été envoyé à Prague tout exprès pour la chercher, et qu'il ne larderait pas à revenir^. Mais les ambassadeurs ne voulurent j)as attendre ; dès le 29 avril, ceux du Brandebourg et du Palatinat prirent congé, et les autres ne lardèrent pas à les suivre ^.

* Frankfurter RpÀchstagsacten, l. XCIII, fol. 33-39.

* Voy. Seiskenbero, l. XXII, p. 503, noie b.

' LoNDORP, Acta pubt., l. I. pp. 49-51. Wolf, Maxiniiiian, t. Il, pp. 2U3-298.

* Schmidt, Neuere Gesch., t. V, p„ 292.

^'^\■ïTi.ï^., Briefe und Aden, l. \, p. 653. Les délégués du Brandebourg ajoutcf ent encore à l'inconvenance de leur procédé : ainsi que le protocole de Mayence se plait à le constater, « ils s'en allèrent « insalato tiospile » (c'est-à-dire

UISSOLUTIO.N DE LA UIÈTK DF. RATISBO.N.NË. 1608. 323

L'Électeur de Saxe témoigna un vif m(/contentemcnt de leur départ qui, selon lui, compromettait les intérêts de l'union, créait une scission au sein du collège électoral, et augmentait les méliances réciproques : «. Le temps montrera, » dit-il,« combien il deviendra difficile de réunir la Diète. On n'a pas voulu confirmer le rece/. de lo6G, qui cependant ne pouvait être annulé, et les motifs de ce refus sont pitoyables; ce qui vient de se passer déchire les voiles ^ >)

Au conseil des cités, les discussions se prolongèrent. Le 28 avril, Strasbourg, à l'instigation de l'ambassadeur {)alatin Luuis Camerarius, présenta à l'acceptation des délégués une b.'tlre déclarant que durant la sesssionon n'avait eu (ju'unc pensée : apporter un remède éuergi([ue et efficace aux abus existants, délendie, protéger et affermir la paix; mais (|ue, malgré tout ce (}u'on avait espéré, ceux du parti opposé, les Catholiques romains, avaient agi dans un sens opposé. Au sujet delà paix de religion comme à (jrofxisde la justice, ils avaient soulevé des dibcussions (jui avaient lini par porter une atteinte grave au traité d'Augsbourg. Ils avaient voulu im()0ser aux Evangéliques des fardeaux écrasants, intolérables, inacceptables devant Dieu et devant la postérité. Comprenant ((u'au milieu de si grandes contradictions, on ne pouvait attendre aucun résultat fécond de la Diète, les l'Jecteurs et princes avaient eu la pensée de s'informer auprès des honorables conseillers des cités de l'intention de leurs seigneurs et supérieurs, pour savoir si ces derniers seraient disposés à continuer les bons rap[>orts et cordiales correspondances si utiles et si favorables au maintien de la [>aix-. Strasboui'g conseilla de répondre affirmativement à la propositiou du Palatinat, « tout en se réservant de réclamer l'avis des supérieurs. -) Lübeck, au contraire, recommanda instamment la prudeuce. Spire fit remarquer « que la grande et principale affaire, pour les princes, c'était le procès des Quatre Couvents et l'assurance de pouvoir garder ou ac- (juérir dans l'avenir d'autres proprit-tés ecclésiastiques, (jue les cités n'avaient là rien à voir nia attendre; de plus, qu'on ignorait ce (jue les princes avaient réellenient en vue en proposant ITuion, et comment l'Empereur accueillerait le message (pii lui avait été adressé ». Francfort approuva Spire, ajoutant (ju'eii proposant l'Union les princes n'avaient pas manifesté la moindre intention de taire quelque chose pour les cités. Comme plusieurs délégués conseillaient d'attendre et de réfléchir, Strasbourg rappela (ju'on avait peu de

sans donner ni sou ni maille à qui que ce soil, les pots de vin d'usaçc). Voy. Egi.offstein, ;i;i.

' lliirEn, Briefe und Ai-leu,i. l,\). GTii, note i.

' Francjarter Rcic'istajsacten, t. XHIII, foi. 2.4

324 APRÈS L\ DISSOLUTION DE LA DIÈTE DE R.VflSBONNE. 1608.

temps à perdre, les Palatins ayant annoncé l'intention de partir le jour même. Nuremberg lit valoir le conseil d'un personnage de rang élevé qui avait recommandé de ne pas irriter les grands, puisqu'on n'était que trop instruit de l'état de l'Empereur. De grands changements étaient à prévoir, et les petits seraient les premiers à en subir le contre-coup. Selon toute apparence, on aurait prochainement un interrègne, et il pouvait se prolonger longtemps. Le Palatinat obtiendrait certainement le vicariat d'Empire, et c'est en songeant à cette éventualité qu'il fallait prendre une résolution. » Pendant ces délibérations, on apprit quelemessage adressé à l'archiduc Ferdinand avait été signé a au nom de tous les membres d'Empire évangéliques »sans l'assentiment des cités; à cette nouvelle plusieurs délégués firent entendre des protestations indignées. « Il sera facile, » dit Spire, « d'abuser un jour contre nous de ce message et de prétendre que nous l'ormions tous ensemble une véritable confédération. On n'a pas oublié comment, après la guerre de Sraalkalde, la bonne ville de Constance a été traitée, et comment les princes ont tenu les promesses de secours (ju'ils lui avaient faites. » Lübeck se souvenait aussi de la ligue de Smalkalde ; les villes avaient un moment fait cause commune avec les princes, mais après la victoire ceux-ci n'avaient songé qu'à eux, laissant les cités se tirer d'affaire comme elles pouvaient. Strasbourg, au contraire, assurait qu'on n'avait rien à craindre; que, dans l'adresse à Ferdinand, il n'avait été question que du maintien de la paix ; que, dans le cas où la guerre éclaterait, aucune ville, eût-elle des sacs remplis d'or, ne pourrait rien faire sans armée, et que cette armée ne pouvait être rassemblée que par les princes. Le désir de Francfort, que « du moins l'adresse fût moditiée, adoucie en plusieurs endroits, » fut combattue avec énergie par Strasbourg. « Ce serait, » dit son délégué, « un procédé absolument inexcusable que de prescrire aux princes et aux grands membres d'Empire la manière dont ils doivent s'exprimer. Il semblerait que les villes, en cas de guerre, entendissent ne se mêler de ri eu. »

La crainte de voir l'Electeur palatin obtenir le vicariat d'Empire fit prévaloir l'opinion de Strasbourg ».

Les membres catholiques présentèrent le 3 mai à l'archiduc une protestation collective contre le message des ambassadeurs protestants. « C'est à tort, » dirent-ils, « qu'on nous impute la responsabilité de la dissolution, et qu'on nous accuse d'avoir fait avorter tous les bons résultats qu'on attendait delà Diète. En ce qui concerne la confirmation de la paix, nous avons déclaré que nous n'en voyions

' Frankfurter Ueichstajsacten, t. XCIII, fol. 40-49.

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