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CHAPITRE XXIY

LA << LUTTK FRATRRNELLE » DE LA MAISON DE HABSBOURG. FORMATION DE L'UNION

En 1607, une nouvelle insurrection avait éclaté en Hongrie avant que le gouvernement impérial eût pris les mesures n<''cessaires pour empêcher un mouvement depuis longtemps prévu. lUeshazy, Thurzo et autres chefs du parti calviniste avaient déclaré à Mathias qu'ils ne reconnaissaient plus Rodolphe pour leur souverain. A la même date, les Turcs menaçaient d'envahir et de saccager l'Autriche. A plusieurs reprises, Mathias avait pressé son frère, dépourvu de tout moyen de défense, de ratifier les traités de paix conclus avec la Hongrie et les Turcs^ mais Rodolphe n'avait voulu entendre parler de rien avant que les forteresses de Gran, de Ganisza et d'Erlau, conquises par les Infidèles, eussent été restituées à l'Empire. Il se méfiait de Mathias, qu'il soupçonnait d'être d'intelligence avec l'ennemi, et ne parlait de lui qu'avec colère et mépris. Mathias, de son côté, en voulait à son frère de ne l'avoir pas choisi pour le représenter à la Diète -. Plein de ressentiment de ce que Ferdinand lui eût été préféré, il prit, dans un moment de sombre mécontentement, la funeste résolution de se jeter dans les bras du parti révolutionnaire autrichien. Ferdinand écrivait de Ratisbonne à sa mère : « Je crains que les deux frères ne fassent plus jamais bon ménage, ce qui, à dire le vrai, serait un grand malheur pour la Chrétienté. » « Il est certain que Sa Majesté a eu de grands torts envers Mathias; mais il était indigne de l'archiduc de se venger d'une manière si impardonnable. » « La désunion des deux frères cause un grand-déplaisir aux Catholiques; les Luthériens, au contraire, triomphent. » « On prétend, » ajoutait-il le 5 avril, « que les Evangéliques, comme ils s'intitulent, suivent avec une extrême attention ce qui se passe en ce moment en Hongrie ^. »

* Voy. HuRTER, t. V, pp. 429 et suiv.

* Voy. plus haut. p. 280.

' RoMMEL, Corresp., p. 368.

REBELLION DE l'aRCHIDUC MATHIAS. 1608. 329

Pour dépouiller son malheureux frère de ses possessions héréditaires, Mathias entra dans la ligue qui venait de se former, après de longs tâtonnements et préliminaires, entre les calvinistes de Hongrie et leurs coreligionnaires de Moravie et d'Autriche (décembre 1607).

(' L'Autriche, la Hongrie, la Bohême et la Moravie, » écrivait Charles de Zierotin, chef des calvinistes de Moravie, le 9 décembre 1607, ;) languissent dans une humiliante servitude. A un mal si violent, on ne peut appliquer des remèdes ordinaires, il faut avoir recours à des moyens énergiques, exceptionnels. Un Moïse est nécessaire pour tirer les Israélites d'Egypte, car le cœur des Pharaons est endurci. Abraham a chassé les Assyriens, Gédéon les Moabites, Cyrus donna la liberté aux Juifs, et les Machabées ont remporté une immortelle victoire ^. »

Georges- Erasme, seigneur de TschernembI, auquel était adressé cet appel direct à la guerre de religion, formait, avec les frères Gottfried et Richard de Starhemberg, ce qu'on appelait « le triumvirat calviniste autrichien ». Depuis 1606, Erasme était entré en relations avec Christian d'Anhalt, le principal agent des plans révolutionnaires palatins 2. Vers la fin de décembre 1607, les chefs de parti autrichiens et moraviens s'assemblèrent au château de Rosi tz, chez Zierotin, et là, d'une commune voix, jurèrent d'unir leurs efforts pour s'affranchir du joug de l'Empereur. Les Autrichiens d'abord, les Moraviens ensuite devaient se joindre à l'insurrection hongroise. « A vous maintenant de conduire la nef dont vous avez pris le gouvernail, » dit Zierotin aux Autrichiens.Mathiasavait été informé de tous ces faits par le beau-frère de Zierotin, Wallenstein de Friedland •^, devenu plus tard si célèbre. Après s'être entendu avecjTschernembl et Illeshazy, il convoqua les États de Hongrie et d'Autriche à Presbourg. A peine l'assemblée avait-elle ouvert ses séances que Rodolphe envoya à ceux qui en faisaient partie l'ordre de se séparer immédiatement; mais, au lieu d'obéir, ils jurèrent tous ensemble de maintenir et de défendre contre quiconque voudrait les attaquer.

» Chlumesky, t. I. p. 398.

' GiNDELY, Rudolf I, p. 169. Fn. Bernd, Zur Gesch. der österreichischen Unruhen 1608 und iGog. 1876. ** « L'esprit d'opposilion des Etats. » dit H. v- Egloffstein, « semble s'être incarné « dans TschernembI. Il a marché à la tète des nobles, surtout des nobles Autrichiens, dans la voie de l'insurrection contre la maison de Habsbourg. C'est le type accompli du gentilhomme de son temps, aussi bien par son attitude hautaine, brutale, vantarde, que par ses vues basses et intéressées. » Zeitschrift für Allgemeine Geschichte (iS81), t. IV, p. 703.

» Ritter, Quellenheiträge zur Gesch. Rudolfs II, p. 263, note 31. Clumecky. t. I, p. 399. GiNDELY, t. I, ** Huber, (t. IV, p. 487 note 2) doute que Mathias ait eu connaissance des résolutions de Rositz.

330 nÉVOLTK DE MATHIAS CONTRE SON FRÈHE. 1008.

(c'est-à-dire contre l'Empereur lui-môme) les traités de 1600. En mars, les princes protestants firent savoir aux révoltés de Hongrie que leur intention était de no consentir aucun secours d'Empire à Ratisi)onne K engageant Zierotin à décider les Mora viens à se joindre aux rebelles et à désigner aux révoltés de Bohême et de Silésio un point de ralliement. On espérait même en Moravie que Christian d'Anhalt, informé de ce qui se préparait, viendrait, en cas de nécessité, au secours des rebelles à la tête d'une armée palatinefrançaise -.

On songeait aussi à gagner la Bohême. Yenceslas Budowec de Budowa, l'intime ami de Zierotin, le comte Mathias de Thurm, Yenceslas de Kinsky, « le célèbre alchimiste et le célèbre viveur. » Pierre Week de Rosenberg, tous ennemis acharnés de la Maison de Habsbourg, étaient impatients de s'unir aux révolutionnaires d'Autriche. En 1607, Roscnberg s'était rapproché de Christian d'Anhalt, et, par son entremise, avait fait supplier l'Électeur palatin de hâter la conclusion de l'Union, tant désirée de tous les Protestants, de se mettre promptement à l'œuvre, et de déjouer les dangereuses cabales des ennemis de la liberté; » déjà il avait mis à la disposition de Christian des sommes considérables ^. En octobre 1607, Tschernembl et Zierotin avaient été informés par un agent secret de Rosenberg de tous les plans formés pour l'Union^ par les princes protestants.

« Tout était donc préparé pour le prochain renversement de la Maison de Habsbourg. » L'archiduc Mathias, uniquement préoccupé de sa vengeance, traitait les ennemis de sa famille comme ses amis les plus chers. Il dit un jour à Rosenberg qu'il espérait voir bientôt les États de Bohême se joindre à la Hongrie, puisqu'il était impossible « délaisser la bride si longue à l'Empereur ».Rosenberg eut connaissance des négociations entamées par l'archiduc avec les princes allemands, et il se hâta d'informer le prince d'Anhalt et l'Électeur palatin des résolutions de Presbourg ^. Le 9 mars, il mandait à Christian « qu'en termes brefs et précis «il avait fait savoir à Prague que dans le cas où Rodolphe ne ferait pas droit aux réclamations de la Hongrie et de Mathias, 40,000 haiduques seraient sous peu aux portes de Prague et mettraient l'Empereur dehors sans aucune cérémonie. «En ce cas, avait-il ajouté, le Palatinal parviendait à de

* Chlumecky, t. I, pp. 400-402.** Huber, l.IV, pp. 4S9 et suiv. Klopp, t. I, p. 44. s Chlumecky, t. I, pp. 420-421.

» GiNDELY, Rudolph J, pp. 142-143.

s Chlumecky, t. 1, p. 397.

» GlNDELY, t. I, pp. 1«5-186.

RKVOLTE DE M.VTHIAS CONTRE SON FRÈRE. IGO8. 331

grandes destinées *. » D'-s IG03, il avait été question d'élever d'un roi protestant sur le trône de Bohême -.

Lorsque rarchiduc Ferdinand reçut à Ralisbonne la nouvelle do ce qui s'était passé à Presbourg, il écrivit à sa mère qu'il avait peine à croire que Mathias eût assez perdu le sens pour prendre des résolutions si criminelles, si graves, si opposées aux lois divines, si attentatoires aux droits des peuples •^.

Cependant Mathias alla plus loin encore: il convoqua les États de la Basse-Autriche à Tienne, et leur soumit le 24 février les résolutions de Presbourg, demandant qu'on levât des troupes et qu'on s'occupât promptement de tout préparer pour la guerre. Malgré la résistance de quelques prélats, des délégués des villes et de plusieurs gentilshommes protestants, il obtint ce qu'il voulait. Dans la Haute- Autriche, il réussit mieux encore, grâce à l'habileté de Tschernerabl. Dès le 18 février, après en avoir donné avis à Christian d'Anhalt, il envoyait en Allemagne le calviniste Richard de Starhemberg, depuis longtemps d'intelligeuceavcc les calvinistes d'Allemagne, et le chargeait de presser Christian d'Anhalt, l'Électeur palatin, le landgrave Maurice de Hesse et d'autres princes encore de lever ouvertement l'étendard de la révolte. En mars, Starhemberg s'entendit à Ratisbonne avec les délégués du Palatinat*. Il fut .convenu que le frère de Richard, Louis, chercherait à gagner les Électeurs de Saxe et de Brandebourg. Mathias envoya même un ambassadeur aux Electeurs ecclésiastiques ^. « Il y a peu d'étoffe dans l'archiduc; il n'est pas à la hauteur du rôle qu'on lui fait jouer, » dit un jour lÉlecteur de Mayence à Christian d'Anhalt ; « aussitôt que les Hongrois n'auront plus besoin de lui, ils prendront ce petit homme par le cou, le conduiront à Conslantinople, et élèveront sur le trône un Illeshazy ^. »

Mathias était effectivement un si triste personnage que pour justifier sa révolte et compromettre les archiducs ses frères, « cet illustre criminel », comme l'appelait l'Électeur de Cologne, ne rougit point de révéler le pacte de famille conclu en 1606, bien qu'il eût solennellement juré d'en garder le secret, Ferdinand de Styrie le soupçonnait de faire en sous main tous ses efforts pour détacher de lui les nobles de ses états, et il ne se trompait pas. Mais les gentilshommes styriens firent preuve, en cette circonstance, d'une grande

* Chlümecky, t. I p. 422.

* GiNDELY, t. I, p. l&O.

' HuRTER, t. V, p. 426.

* Protocole municipal, Franckfurter Reichstagrsacten, t. XCII, fol. 20.

* Gns-DELY, t. I, pp. 166-169.

•^KiTTER, Brieffe und Aden, 1. 1, p. 678.

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