RÉVOLTE Î)F. MATHIAS CONTRE SON FRÈRE
loyauté. Tous déclarèrent qu'ils resteraient fidèles à l'archiduc jusqu'à la mort. « Bien qu'ils soient hérétiques^, » écrivait Ferdinand le 4'"" mars à sa mère, « je n'ai pas douté d'eux un seul moment, et maintenant j'en douterai moins que jamais. » Et le 18 avril il ajoute: « Je suis heureux plus que je ne puis dire de l'attachement dont mes chers styrioiis m'ont donné la preuve *. »
Drs février, Madiias commença de vastes armements en Autriche et en Hongrie. Il était maintenant sûr de l'appui de la Moravie. Les grands de ce pavf, dc'sireux, comme ceux d'Autriche, d'établir un gouvernement aristocratique indépendant, destituèrent en mars, malgré la résistance du clergé et des villes, le gouverneur impérial, établirent un gouvernement provisoire, se joignirent à la ligue de Presbourg, et encouragèrent Mathias à lever hardiment l'étendard de la révolte.
Pendant ce temps, l'Empereur, incertain du parti qu'il devait prendre, perdait du temps, et cherchait à étourdir son angoisse dans l'ivresse. Son état mental empira tellement à dater de 1G08 qu'il semblait parfois avoir totalement perdu la raison. Un jour, il essaya de se couper la gorge avec des débris de verre. On craignait tous les jours qu'il ne s'empoisonnât. L'ambassadeur de l'archiduc Albert était tellement impressionné des scènes auxquelles il assistait au château de Prague qu'il n'osait conlier au papier le récit des choses affreuses dont il était témoin, se réservant de s'en entretenir de vive voix avec le prince son maître ^.
Comme l'Empereurne disposait que d'une très faible armée ^, son secrétaire Hannewald t l'engageait à ne pas se mesurer avec l'ennemi sur un champ de bataille, et lui conseillait plutôt, pour soumettre la noblesse révoltée de l'Autriche, de la Hongrie et de la Moravie, de déclarer les nobles coupables du crime de lèse-majesté, de confisquer leurs biens, de délier les sujets de leur serment d'obéissance envers eux, de prendre sous sa protection les hommes libres et les serfs, les bourgeois et les paysans en les déclarant sujets directs de l'Empire, et d'armer contre les révoltés les habitants des cités royales ^.
Le nonce et l'ambassadeur d'Espagne combattirent ce plan. Cédant à leur avis, Rodolphe, dans son extrême détresse, se décida enfin à ratifier sans condition les traités conclus par Mathias en 1606 avec les Hongrois et les Turcs, promettant aux rebelles une amnistie générale.
1 HuRTER,t. V, pp. 442. 483, nOO.
» HcRTER, t. V, pp. 97-99. GmDELY, Rudolf I, pp. 192-193.
' GiNDELY, t. I, pp. 191, 221, note 2.
* GlNDELY, t, I, pp. 193-194.
RlivüLTE DE MATHIAS CONTRE SON FKÈRE. 1608.
Mais Mathias, devenu le docile instrument des chefs de parti calvinistes llleshazy, Zierotin et Tschernembl, repoussa les propositions de l'Empereur et convoqua les États de Bohême et de Silésie à Czaslau, où, réunis aux déléj,'ués de Hongrie, de Moravie et d'Autriche, ils devaient préparer une complète réorganisation politique.
Christian d' Anhalt était tout à l'espoir. Il faisait part de sa joie à l'Électeur palatin. A l'entendre, les graves événements qui se préparaient allaient certainement hâter la catastrophe finale « depuis longtemps préparée par le destin», c'est-à-dire la chute de la Maison de Habsbourg, l'avènement au trône de Bohême de l'archiduc Maximilien, et, plus tard, l'élévation de Maximilien à l'Empire sous la tutelle du parti révolutionnaire palatin ^ Christian était parvenu à faire partager ses espérances à l'Électeur de Mayence. Ce prélat à courte vue, qui ne pénétrait pas les sentiments intéressés du prince et de ses partisans, lui avait prorais de rester inébranlabicment fidèle au Palatinat, quand bien même les choses prendraient une fâcheuse tournure, de s'attacher aux décisions prises, et, pour l'avenir, de s'en rapporter plutôt au Palatinat qu'aux Electeurs ecclésiastiques sur ce qu'il y aurait à faire -.
Mais les Bohèmes étaient pou disposés à so laisser imposer un roi, et ne voulaient ni de Maximilien, ni de Mathias. Lorsque ce dernier, le 15 mai, arriva à Czaslau, aucun membre des États de Bohême ou de Silésie ne vinlaudevantde lui, « Si l'Empereur, » disaient-ils, « fait droit à nos réclamations, nous aurons encore plus confiance en lui qu'en tout autre. Le chef infortuné de la Chrétienté ne sait plus où reposer la tête. » Rodolphe, absolument découragé par la dissolution de la Diète avait, en etî'et, inutilement prié l'Electeur de Saxe de lui donner asile à Dresde. Le 8 mai, il déclarait à Mathias qu'il consentait à le voir gouverner en son nom, investi de pouvoirs illimités, la Hongrie et l'Autriche, et que, de plus, il lui accordait en expectative la couronne de Bohême; il parlait même de l'aider à obtenir l'Empire. Mais Mathias exigea davantage. « En son propre nom comme au nom de ses alliés, » il demanda la couronne de Hongrie, de plus la Moravie, sous prétexte qu'elle était inséparable de l'Autriche et de la Hongrie, et quant à la Bohême, il voulait la transmission immédiate du pouvoir royal. Le 29 mai, il était avec son armée à Bhomish Brod, qui n'est qu'à quatre milles de Prague.
« GlN-DELY, t. I, p. 210.
- RiTTEii, Briefe und Acten, t. I, p. G80. « Incipiebat. » dit Christian dans ses niémoires, parlant des négociations entamées avec l'Electeur, « que Palatin avait impression de France, et voulait inférer vers moy quelque chose, mais je le détournais, ([u'il oubliait. » « Gcsta : Consentit nobiscum in consiliis nec illa mutavit.Confideulia aucla. u
334 RÉVOLTE DE MATHIAS CONTRE l'eMPEREUR. 1608.
L'Empereur, hors d'état de résister, accorda tout ce qu'on voulut. Il garantit à son frère l'eutière possession de la Bohême et de l'Autriche, renonçant en sa faveur à tous ses droits, à tousses titres; il promit de convoquer la dutlo de Bohême, et de proposer aux États lélection immédiate de l'archiduc. Ce ne fut pas encore assez pour co dernier. Rodolphe, selon lui, devait lui céder la Moravie. 11 exigeait en outre des dédommagements pour une campagne dirigée uniquement contre son frère, et n'eut pas honte de réclamer -400,000 florins pour la solde des envahisseurs de la Bohême.
Malade, épuisé de corps et d'esprit, Rodolphe, le 25 mai, réunit les Etats à Prague et leur proposa d'offrir le royaume en expectative à Mathias. Mais on s'était déjà entendu pour obtenir davantage. Conduits par Budowec, les membres prolestants exposèrent en vingtcinq articles les abus qu'ils voulaient avant toute chose voir disparaître. Le premier de ces articles portait ; « La liberté religieuse sans restriction est accordée à tous les Bohèmes, aussi bien aux paysans serfs qu'aux autres sujets. Tout seigneur propriétaire a le droit de construire des églises dans ses terres. » Un autre article réservait aux seuls Bohèmes les charges, emplois et dignités civiles; un troisième autorisait les États à ^'assembler sans le consentement du roi. Le 25 mai, les nobles déclarèrent leur résolution de n'apporter aucune modilication à ces articles , et , selon l'antique usage, menacèi'cut de jeter par la fenêtre quiconque oserait y contredire.
Le lendemain Zierotin et Tschernerabl vinrent se plaindre à l'assemblée, au nom de l'archiduc, du mauvais gouvernement de l'Empereur. A la place de Rodolphe, ils proposaient de mettre son frère, et d'achever la réforme commencée avec le concours des pays alliés. L'Électeur palatin, par leur entremise, avait pressé l'archiduc d'entrer en pourparleravec Henri IV, et Mathias avait informé le roi de France qu'il acceptait l'arbitrage de laFrance. Mais Henri, qui voyait avec joie les funestes dissensions de la Maison de Habsbourg, désirait ardemment les voir se prolonger le plus longtemps possible, et n'était nullement disposé à intervenir. Son ambassadeur avait, au début, répondu d'une manière évasive aux avances de Zierotin. Pour le moment, il se contenta de faire dire à Mathias qu'il ressentait une extrême joie de ses succès.
En Bohême, cependant, Mathias n'atteignit pas son but. Le 31 mai, l'Empereur acceptait les articles présentés, à l'exception de ceux qui se rapportaient à la religion, promettant que dans quelques mois il convoquerait les États à Prague, et que la question religieuse y serait spécialement traitée.
RÉVOLTE DE MATHIAS CONTRE l'eMPEREUR. 1G08. 333
Surpris et satisfaits de ce qu'ils avaient oi)tenu, les États déclarèrent alors aux ambassadeurs de l'archiduc qu'il ne pouvait plus être question pour eux de la déposition de Rodolphe. Ils conseillaient à Mathias de se contenter de la Hotii?rit:. de l'Autriche et de l'expectative de la couronne de Bohème. Surtout ils le suppliaient de les délivrer de son armée, qui, venue soi-disant pour atî'ranchir les populations « du joug odieux de l'Empereur », traitait la Bohême en pays conquis, et saccageait toute la contrée. Les villages des environs de Prague n'étaient plus que des monceaux de ruines.
Après que Rodolphe lui eut encore abandonné la Moravie, Mathias, le 25 juin, consentit à traiter « avec son frère bien aimé ». Ses troupes évacuèrent la Bohême.
Mais auparavant, et dans le propre camp de l'archiduc, à Sterbohol, Zierotin, TcheraembI, Gottfried et Richard do Starhemberg, Stanislas et Nicolas Thurzo et autres délégués calvinistes de Moravie, d'Autriche et de Hongrie, s'étaient ligués, le 29 juin, dans le plus grand secret, et s'étaient promis mutuellement secours et assistance (( dans le cas où des obstacles insurmontables du côté religieux » ne leur permettraient pas de prêter serment à leur nouveau souverain. Les confédérés se proposaient d'unir leurs efforts pour attirer dans leur parti les princes et les nobles de Silésie *..
Ce fut là tout le fruit que Mathias récolta de sa révolte. Tous les gens sensés prédisaient des jours amers à l'auteur du « crime antinational», prévoyant bien que ses soi-disant amis ne lui préparaient que mécomptes, et que ses alliés de l'intérieur ne lui seraient pas lidèles. En effet, tandis qu'il conspirait contre sa propre famille, les palatins avaient réussi à former l'Union protestante, depuis si longtemps désirée.
« Les complots et pratiques sanglantes des papistes, » qui n'étaient qu'imaginaires, mais dont les Protestants avaient feint d'être si épouvantés au commencement de la Diète de Ratisbonne, préoccupaient extrêmement l'Électeur de Brandebourg. Ses ambassadeurs lui avaient assuré que, selon toute vraisemblance, et « par les efforts diaboliques delà race de vipères des Jésuites, » tout, dans l'Empire, allait être « broyé et pulvérisé » ; et que des nouvelles certaines,
' Pour plus de détails, voy. Chlumecky, t. I, pp. 459-502, Hurter, t. VI, pp. 1-68, GiNDELY, t. I, pp. 211-234. Hammer, Urkundensa innilun ff, t. II, pp. 216-217. n» 220. ** HuBER, t. IV, pp. 506 et suiv., p. ol5.
RlhOLTE DE l'aRCIIIDL'C MATHIAS. 1G08.
venues de Home, parlaient « de formidables armements sur lerrc et sur mer ». Un seij^neur protestant, au service de l'évêque de Wurzbourj.', avait appris de son côté de si terrifiantes nouvelles qu'il était sur le point de se démettre de sa charge, ne voulant avoir aucune part à la persécution de ses coreligionnaires ». « La pauvre Allemagne et l'Église de Dieu, déjà si cruellement éprouvées, » étaient menacées de tous côtés; aussi « était-il indispensable de former i)romptement une nouvelle ligue de Smalkaldc *. » Nombre d'avis de ce genre avaient convaincu l'Électeur Joachim- Frédéric qu'après les « événements irrémédiables de Ratisbonne » il ne restait d'autre parti à prendre que celui de la guerre. Depuis cinq ans, il avait constamment refusé de s'occuper de l'organisation de l'Union, et le ^0 février 1603, il en avait donné la raison à l'Électeur palatin, lui déclarant « qu'à l'exemple de son père il préférait protéger l'édifice chancelant de l'Empire que risquer de le ruiner, et désirait renouveler et entretenir ses bonnes relations avec la très noble Maison d'Autriche^ ». Cependant, changeant tout à coup de sentiment, il devint, au contraire, à la grande joie des palatins, le champion le plus zélé de la ligue; ce fut lui qui proposa aux princes protestants de s'assembler pour la conclure, et ses ambassadeurs reçurent ordre de s'entendre à ce sujet avec les conseillers palatins avant de quitter Ratisbonne. L'ambassadeur de Hesse, Guillaume de Verlepsch, mandait le 31 mars de Ratisbonne à Cassel que Joachim s'occupait avec un tel zèle du grand projet qu'il était maintenant résolu à tout faire pour décider l'Électeur de Saxe à se joindre à leur parti >*.
Christian d'Anhalt montrait encore plus d'ardeur. « De mémoire d'homme, » écrivait-il, « on n'a jamais vu les Évangéliques de toutes classes si unis de sentiment. Ils ne font plus qu'un seul cœur. Aussi faut-il battre le fer tandis qu'il est chaud. Ceux qui se sont déjà entendus à Ratisbonne feront bien de nommer une commission pour fixer, avant la fin de la Diète, les contributions en argent que chacun de nousdevrafournir,etquisontindispensablesaubonsuccès de l'entreprise. » Christian et le margrave Joachim Ernest d'Ansbach, s'étant rendus à Stuttgard pour assister aux funérailles du duc Frédéric de Wurtemberg, eurent de longs entretiens avec le nouveau duc Jean-Frédéric et plusieurs autres princes au sujet de la ligue. Christian avait apporté avec lui le projet d'Union dressé en
« Voy. plus haut, p. 308, et Ritter, Briefe und Acten, t. I, pp. 658-660.
s Ritter, Briefe und Acten, t. 1, pp. 661, note 2.
•* Ritter, Briefe und Acten, l. 1, p. 371, note 3, p. 377.
NÉGOCIATIONS RELATIVES A l'L'NION. 1608. 337
1606 par Henri IV. L'Électeur de Saxe, le duc de Wurtemberg et le comte de Neubourg hésitaient encore un peu à se rapprocher des Calvinistes. Pour les y décider, l'Électeur palatin, le 17 mars, chargea son représentant près les États-Généraux de faire entendre aux. ambassadeurs d'Angleterre et de Danemark que leurs souverains pourraient aider grandement à l'entreprise désirée, et d'exhorter ces trois princes « à ne pas mettre plus longtemps obstacle à l'Union par des scrupules intempestifs * ».
A la fin de la Diète comme à ses débuts, on avait eu soin de répandre les bruits les plus alarmants sur les complots papistes. Edmond Schrader écrivait le 21 avril : « Le délégué de Nuremberg s'est laissé conter ces jours-ci que plus décent jésuites déguisés sont actuellement en service chez des bouchers, boulangers ou boutiquiers de Ratisbonne, et que les Évangéliques doivent être sur leurs gardes et veiller à la manière dont leurs mets sont accommodés, parce que les Jésuites sontconnus pour de très habiles empoisonneurs^. » « On dit que les Pères organisent en ce moment une puissante ligue papiste parmi les membres d'Empire catholiques, et qu'il pourrait se faire qu'un beau jour, à l'improviste, le duc de Bavière vînt surprendre la ville, et donner lâchasse aux Gonfessionnistes ^. Des signes singuliers font prévoir de prochaines catastrophes. Ratisbonne, assure-t-on, se remplit de mendiants lorrains, qui, sans doute, ont pris un déguisement pour venir prêter main forte aux soldats enrôlés par la Bavière ; on prétend aussi que la Bavière rassemble une formidable armée et songe à envahir l'Autriche au nom de l'Empereur, pour y détruire la religion évangélique ^. »
« En vérité, » poursuit Schrader, « nous vivons en un temps où l'on est en droit de se demander à chaque instant si, parmi plusieurs centaines d'individus, il en est trois ou quatre de sensés. Les sages ont l'esprit tellement surexcité qu'ils ajoutent foi aux contes les plus absurdes; notre temps est un labyrinthe intellectuel où les hommes s'égarent. Jamais nosbien-aimés ancêtres, dont Dieu ait l'âme, n'ont expérimenté rien de semblable ^ ».
L'épouvante qu'inspiraient les prétendus complots papistes était exploitée par les organisateurs de la ligue protestante.
' RjTTEK, Brieje and Acten, t. 1, p. 608, note 1, pp. 667-672. Ritter, Gesch. der Union, t. II, pp. 250-252.
- Ritter, Briefe und Acten, t. I, p. 681.
ä * Lettre adressée à la collégiale de Saiot-Barthélemi , à Francfort-sur-Ie-Mein.
* Stieve, Ursprung, p. 244. Voy. la relation de Pruckmann dans RA^■KE, Zur deutschen Gesch., pp. 278-279.
' 28 mars I6ü8.
338 AVANT LA CONCLUSION" DE l'uNION. 1608.
Ce qui se passa dans le Wurtemberg en est la preuve. Les États firent des rcmonlrances au duc au sujet de l'Union ; ils le supplièrent de rélléchir avant de s'y engager, de ne pas s'allier aux Calvinistes et autres sectaires, mais seulement aux princes de la Confession d'Augsbourg, insistant pour qu'on n'entreprît rien contre la majesté impériale ou contre les lois de l'Empire. Mais .Jean- Frédéric leur répondit que toutes ces réflexions, il les avait faites lui-même, et qu'il avait acquis la certitude qu'on ne pourrait renoncer à l'Union sans s'exposer aux plus grandes calamités. Jamais, selon lui, l'Empire d'Alicmagno n'avait été en pareil péril, à cause des pcrlides et sanguinaires conjurations des Jésuites, maintenant plus redoutables que jamais. La manière dont on avait traité Donawerth et l'attitude actuelle du gouvernement impérial donnaient clairement à entendre que les papistes voulaient abolir la paix de religion, s'emparer par la ruse et la violence des couvents et des abbayes réformés depuis le traité de Passau, mettre la main sur leurs revenus, et bouleverser les paroisses et les écoles'. Un « écrit véridique et effrayant », publié en 1608, mit toute la population du Wurtemberg en émoi en affirmant « qu'un rusé jésuite, qui avait le pouvoir de se rendre invisible par le pouvoir magique d'un anneau enchanté, s'était mis en campagne avec la complicité de beaucoup de prêtres et de moines, pour mettre dans tous les pays allemands les Catholiques sous les armes; le duc de Wurtemberg allait être assassiné, ainsi que ses conseillers, serviteurs, prédicants et fonctionnaires; le spectre diabolique et abominable de la messe allait reparaître sur les autels. Pour prévenir de si grands malheurs, les princes évangéliques, « serviteurs, prophètes et iVlachabées du Tout- Puissant, » devaient former une alliance chrétienne et pacifique, surveiller les événements, s'unir, se rapprocher, pleins de confiance dans l'antique loyauté allemande, pour la gloire de Dieu, à cause de la passion du Christ et pour la sainte liberté de la patrie. C'était là toute la pensée de l'Union, aussi vrai qu'il y avait un Dieu et un paradis. Quiconque blâmerait un tel dessein et se plaindrait des sacrifices qu'il imposerait deviendrait suspect par cela seul, et passerait à bon droit pour un papiste déguisé, pour un courtisan de l'Antéchrist. L'autorité avait le devoir d'exercer une surveillance active sur des gens de cette espèce, et de prendre contre eux les mesures nécessaires. Chacun devait donc être sur ses gardes, car ce n'était pas en vain que le prince avait reçu de Dieu le glaive de la justice - ».
» Satileh, t. V, pp. 8-9.
- Eine newe warhaffiije und ersdirokliche Zeitung von Vorhabenden BUiilhalen
l'umo.x est conclue. 1608. 339
Parce que l'Empereur avait adressé au comte palatin Louis de Neul)Ourg une lettre sévère, dans laquelle il lui ordonnait de restituer immédiatement les terres et les propriétés faisant partie du territoire de Donawerth, parce qu'il lui avait interdit de pousser plus loin ses empiétements, le margrave Joachim Ernest d'Ansbach déclarait « que la ruine de la patrie et delà liberté était proche' ». Wolfgang-Guillaurae, fils de Philippe-Louis, prédisait, pour la même raison, l'explosion très prochaine d'un effroyable orage. Évidemment, les papistes étaient décidés à surprendre les uns après les autres, les membres d'Empire évangéliques. Aussi Philippe-Louis pressait-il Christian d'Anhalt d'organiser l'Union afin qu'elle s'occupât sans retard de recueillir à l'avance les sommes nécessaires à l'entretien d'une armée de vingt mille hommes pendant trois mois.
Le 12 mai 1608, Christian (député par l'Électeur palatin), le margrave Joachim-Ernest de Brandebourg- Ansbach, le margrave Christian de Brandebourg-Gulmbach, le duc Jean-Frédéric de Wurtemberg, le margrave Jean-Frédéric de Bade-Durlach, Philippe-Louis de Neubourg (représenté par son fils Wolfgang-Guillaume) se réunirent au village d'Àhausen, dans l'Ansbach. Là, les princes conclurent, le 16 mai l'Union tant désirée, cette trop célèbre Union qui, pendant tant d'années, allait avoir une influence prépondcianto sur les destinées de l'Empire.
En apparence, elle ne s'organisait que pour la défense; mais son véritable but était, non seulement d'assurer aux Protestants par la force la possession de toutes les propriétés ravies contre tout droit aux Catholiques depuis la paix d'Augsbourg, mais encore de garder toutes les conquêtes qu'ils pourraient faire par la suite.
L'Union ne pouvait se passer d'un chef, et l'Électeur palatin fut élu pour trois ans; on lui donna pour l'assister un lieutenant-général, auquel devait être confié le commandement des troupes. L'armée ne devait pas être exclusivement formée par les troupes des princes alliés, mais appeler à elle tous les mercenaires disposés à combattre au nom et à la solde de l'Union. Voici ce dont les princes convinrent au sujet de leurs conquêtes futures : « Parce que nous, princes unis
der Jesuiter in Wirfenberj, elc. Getracht zu Pfaffenfeindhausen 1G08. Ces meurtres, comme on l'apprend plus loin, furent heureusement empêchés; le jésuite qui en était l'inspirateur avait été enlevé tout à coup dans les airs tandis qu'une odeur fétide se répandait dans tout le voisinage. Sur quoi ses frères et disciples avaient été saisis d'une telle épouvante qu'ils avaient tous pris la fuite, et c'est ainsi que le pays du Wurtemberg avait été délivré de l'idolâtrie papiste et « des boucs puants du jésuitisme ».
' Ritter, Briefe and Acten, t. I, p. CSG.
340 SITUATION DR l'eMPIRE EN 1608.
du Saint-Empire, fournissons tout ce qui sera nécessaire à notre entreprise à nos propres risques et périls, rien de ce qui aura été conquis par nous, villes, châteaux, forteresses ou autres biens fonciers, grosso artillerie, etc., ne pourra nous être ravi ; le bien mobilier sera abandonne aux soldats comme légitime butin. Toute propriété conquise restera jusqu'à nouvel ordre entre nos mains, et, sinon de suite, du moins à l'issue de la guerre, sera partagée entre les Électeurs, princes et membres d'Empire, d'une manière proportionnée aux secours fournis par chacun de nous. » Comme Luthériens et Calvinistes avaient mis, en commun leurs intérêts, il fut convenu « qu'une opinion dissemblable sur quelques articles de religion ne mettrait point obslacle à la confiance mutuelle, et que, par conséquent, on interdisait aux théologiens et prédicants toute injure contre la foi de la partie adverse, soit dans les écrits, soit dans les chaires. La calomnie, l'excitation au désordre, à la haine, ne devaient pas non plus être tolérées.
L'Union était conclue pour dix ans, et chacun de ses membres promit de travailler avec zèle à recruter de nouveaux adhérents parmi les princes, les cités et la noblesse d'Empire. Le Palatinat devait chercher à gagner le Brandebourg et le cercle du Rhin; le Wurtemberg, la Souabe, le Palatinat-Neubourg, le cercle de Bavière. Parmi les villes d"Émpire, l'adhésion de Strasbourg, surtout, devait être obtenue. Si l'Électeur de Saxe et les membres d'Empire du cercle de la Haute et Basse-Saxe se décidaient à prendre part à la grande entreprise, ils formeraient un groupe à part, dont l'Électeur de Saxe deviendrait le chef.
Dès le 16 mai, jour où fut conclue cette ligue soi-disant défensive, Christian d'Anhalt écrivait à l'Électeur palatin : « En Bohême, les choses prennent une tournure si menaçante que, d'un jour à l'autre, l'action de notre Union peut devenir nécessaire *. »11 eût désiré que les alliés s'armassent aussitôt pour attaquer à Fimproviste la Bohême ^. Le 26 juin, il écrivait au margrave d'Ansbach que, bien que par cette démarche on risquât peut-être d'attirer les Turcs en Allemagne, il importait avant tout d'ôter aux conseillers de Prague la direction des aHaires pour la remettre à l'Empire, c'est-à-dire aux princes unis 3.
1 Ritter, Briefe und Aden, t. I, p. 712. - Ritter, Gesch. der Union, t. II, p. 271. 3 Ritter, Briefe und Aden, t. II, p. 12, note.
FUNESTES EFFETS DE LA POLEMIQUE CONFESSIONNELLE. 34i
Telle était la situation de l'Empire au mois de mai 1608.
Le parti révolutionnaire palatin avait, les années précédentes, paralysé le cours de la justice dans tout l'Empire en refusant de se soumettre à la juridiction du conseil aulique et en supprimant les enquêtes de la Chambre Impériale; il avait nié que les décisions de la Diète eussent force de loi pour la minorité; à;Ratisbonne, il avait refusé de sanctionner la paix de religion dans la forme où elle avait été renouvelée en 1566, parce qu'il entendait ne plus être lié par ce traité, mais en obtenir un nouveau. En un mot, il voulait « jeter l'Empire dans un nouveau moule », plus conforme à ses vues ambitieuses 1. Les ambassadeurs palatins et leurs partisans avaient, en quittant brusquement Ratisbonne, dissous la constitution et rompu l'unique lien qui unît encore les uns aux autres les membres des diverses confessions. L'Union s'apprêtait maintenant à des démarches plus hardies, et son action révolutionnaire devait avoir des conséquences d'autant plus funestes que ses chefs s'appuyaient sur l'étranger, et que l'Empereur^ totalement impuissant, n'était plus en état d'opposer à la violence une résistance sérieuse.
Adater de ladissolution delà Dièteetdela fondation deTUnion, les destinées de l'Allemagne furent à la merci de l'épéC; bien que dix ans de négociations, d'essais de conciliation, dussent encore s'écouler avant l'explosion de la terrible guerre civile qui devait anéantir en Allemagne toute puissance, toute grandeur, toute prospérité.
Cette guerre d'extermination fut précédée d'une guerre de plume qui ne dura pas moins de cent ans, guerre dont la violence et les haines amères n'ont d'équivalent dans l'histoire d'aucun peuple.
Plus la foi devint un pursujet de dispute, plus la pensée créatrice, les personnalités eminentes se firent rares, plus aussi les esprits se désintéressèrent des intérêts généraux de la patrie, et plus, sur le terrain littéraire, la lutte devint acharnée et grossière. Les représentants écoutés des différents partis religieux se persécutèrent les uns les autres « avec une fureur et une méchanceté toujours croissantes ». « Quiconque a vécu les années de haine que nous venons de traverser, » écrivait le « simple laïque » peu de temps
' « Les ambassadeurs du Palatinat disent tous les jours, » écrit Gaspard Schoppe de Ralisbonne, « qu'oleiim et opéra sont perdues durant les interminables négociations de la Diète. Ils disent que rien n'y fera, et qu'il faut couler l'Empire « dans un nouveau moule ». Ungersdorf. p. 129. Voy. plus haut, p. 2, ce que disait d'analogue, dès loSl, le comte palatin Jean-Casimir.