CHAPITRE V
DISCUSSION SUR LA VALIDITÉ DU TRAIïÉ DE PAIX d'aUGSBOURG. — ÉTAIT-ON OBLIGÉ DE TENIR PAROLE AUX HÉRÉTIQUES? — RÉPRESSION DE l'hérésie.
Dès 1576, à la Dicte de Ratisbonne, les membres d'Empire protestants s'étaient plaints, à l'Empereur de « certains personnages qui affectaient de ne voir dans la paix de religion qu'un contrat temporaire, qu'un concours de circonstances avait rendu indispensable, mais qui n'avait jamais été regardé comme pouvant obliger longtemps les consciences ». Ces propos séditieux avaient été, disaient-ils, reproduits par la presse, et, sans nul doute, leurs auteurs, à la première occasion, ne manqueraient pas de passer promptcment de la théorie à la pratique^.
Un livre publié parle conseiller aulique Georges Eder en 1570 avait surtout donné lieu à ces plaintes; ce livre était intitulé : Examen évangéHfjue sur les caractères de la vraie religion; réponse à l'opinion fausse, impie et très répandue qui prétend que personne aujourd'hui n'est plus en état de discerner la vraie religion de la fausse. Eder s'était proposé de démontrer aux Catholiques que leur premier devoir était d'étudier la religion, d'approfondir la doctrine catholique afin d'en être si bien instruits que personne,a l'avenir, ne pût ai les égarer ni les séduire -.
« Je croirais volontiers, » disait- il dans la dédicace de son livre aux archiducs Ferdinand et Charles d'Autriche, « que maintenant ]üe nos maîtres ont, pour la plupart, vidé tout ce qu'ils avaient dans eur sac en fait d'argument, contre nous, ils seraient heureux que le droit d'écrire fût refusé aux Catholiques sous prétexte de paix le religion ; mais une telle interdiction ne serait pas seulement contraire au droit et à l'équité,, elle choquerait encore le bon sens, 3ar pourquoi serait-il permis aux hérétiques d'humilier, d'outra-
1 Dans LEHMAK^•, De pace religioais, Acla. I, p. 131.
*DiIling;en, 1573 **. Sur Eder, voy. Aschbacii, Gesch. der Wiener Universität, t. III (Vienne, i883), pp. 166-119,61 Mittheilungen des Inst. für öster. Gesch-, t. II, pp. 440 et suiv.
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ger, de caloniniei' tous les jours leurs adversaires, tandis que nous serions dans l'impossibilité denousdéfendre? Etde plus, ne serait-ce pas une chose insensée, inouïe, au moment où l'un des corabattants est écrasé par l'autre, d'ùterà l'opprimé tout espoir dejaniaissc relever? Si personne n'a plus le droit de défendre la vérité, nous verrons tousies jours surgir de nouvelles hérésies, il deviendra impossible de les abattre, et, à la fin, nous serons contraints d'honorer, de maintenir, dadorcr comme parole d'Évangile les rêveries extravagantes du premier sectaire venu, ce qui, devant Dieu, serait une abomination, et une honte éternelle aux yeux de toute la Chrétienté. )) (( Et comme les sectes ne chôment point, qu'elles inventent tous les jours de nouvelles machinations pour propager leur poison dans le peuple, l'Église n'a jamais eu plus besoin de bons écrivains pour les confondre, et il importe de prouver à ceux qui viendront après nous que nous ne nous sommes pas tu, mais qu'en tout temps nous avons opposé h l'erreur une vigoureuse résistance. Or il est à remarquer que nous autres Catholifjues nous possédons très peu de livres simples, écrits en langue vulgaire, où les simples puissent apprendre à connaître non seulement les bases de notre religion, mais encore les différences qui existent entre la vraie religion et la fausse. » Eder, pour combler cette lacune, avait extrait des meilleurs écrivains et controversistes catholiques les passages les plus capables d'instruire et de persuader les àraes.
Pour montrer combien les Protestants étaient divisés d'opinions, il citait les propres aveux de leurs théologiens et prédicants, Jacques Andrea, Georges Major, Nicolas Arasdorf, iNicolas Selnecker, etc., et mettait à profit les écrits de plusieurs controversistes catholiques qui, pour combattre les doctrines des principales sectes, s'étaient servis des propres livres des nouveaux croyants. Il montrait aussi comment les sectes s'injuriaient et s'excommuniaient les unes les autres et, d'autre part, comment, par des outrages et des calomnies incessantes, elles n'oubliaient rien pour rendre l'Église Catholique haïssable et vile *. « En quarantesept tableaux, la danse des hérétiques défile devant le lecteur. » L'un de ces tableaux expose les points de doctrine que quelques sectaires ont en commun avec les Juifs; un autre traite des articles sur lesquels ilss'entendentavec « le faux dieudes Turcs, Mahomet ». Dans un troisième, il explique en quoi les Évangéliques sont encore plus pervertis et plus impies que les Turcs, les payens et les mamelouks. Puis enfin, comment les nouvelles sectes font société
' Evanijelische Inquisition, f. 50 el siiiv., loTL» et suiv., 159 et suiv.
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avec le diable, et comment on peut prouvei* que les sectes, sous prétexte d'Évangile, oppriment la parole de Dieu pour lui substituer la parole du démon. Comme le franciscain Nas, Eder se plaît à rendre aux prédicants !a monnaie dont ils se sont servis pour les Catholiques. Après avoir passé en revue « les armées de l'enfer » , il ajoute : « Ces compagnons du Satan, ces homicides d'àmes, ces Lucifers renégats, ces esprits de mensonge devraient être autrement traités; j'aurais voulu les peindre aussi hideux qu'ils le sont en réalité; mais comme toutes les doch'ines sectaires et séductrices ne sont, au fond, que des imaginations diaboliques, il est inutile de les examiner en détail l'une après l'autre ^ ». « La vérital)le fin, Tunique but de tous les nouveaux chrétiens, c'est la liberté de la chair. Ils la cherchent en toute chose. Aussi ne peuvent-ils souffrir l'autorité ecclésiastique; ils veulent que chacun soit son propre maître, et ne fasse que ce qui lui plait. C'est pour cette raison qu'ils nomment idolâtrie papiste et oppression des consciences la confession des péchés faite à un prêtre, l'accomplissement de quelqu'œuvre satisfactoire, la persuasion qu'on échappe à des punitions temporaires dans l'autre vie par les bonnes œuvres chrétiennes qui nous aident à parvenir à la vie éternelle parce qu'elles ont été accomplies avec la grâce de Dieu. Ils soutiennent que ce n'est que par la foi qu'on peut être sauvé -. »
Eder peignait au vif les chrétiens de cour, <s les Neutralistes et les Girouettes ». L'Empereur Maximilien devait éprouver quelque malaise à la lecturede passages comme ceux-ci : « Quelques-uns sont luthériens dansle cœur et catholiquesàla surface; »« ils veulent être à demi luthériens, à demi papistes, et cependant ne se donnent à aucun parti, tournant le manteau selon le vent. Avec les papistes, ils sont papistes; avec les luthériens, ils sont luthériens. Au fond du cœur, ils ne sont ni papistes ni luthériens; ils font semblant d'intervenir bénévolement et de désirer la paix, et ils provoquent la sédition, excitent les partis les uns contre les autres, et font si bien qu'ils les mettent aux mains, et leur préparent un bain de sang. Ces séditieux aimables, je les appelle les chrétiens de cour ^, » D'autres conseillers, non moins funestes, persuadent aux autorités civiles qu'elles ont, tout aussi bien que les évêques et le Pape luimême, le droit de décider sur les questions religieuses et de les trancher comme il leur convient. » « Ces faux principes égarent le
' Evanrfelische Inquisition, f . 89-97».
' F. 166-16Sa J'ai déjà cité un passage de Eder sur les « chrétiens de cour». Voyez notre 4« vol., p. 452.