LE POLKMISTE GEORGES EDER
pauvre peuple; il ne sait plus rien apprécier sensément, et comme à la cour des princes temporels se trouvent, en général, des hommes diserts, habiles à traiter les questions politiques, gens expérimentés, courtois, et jouissant, à cause de cela, de la considération publique, ces pauvres gens s'imaginent que, dans les questions religieuses, personne ne sait et n'est capable de juger mieux que ces hauts personnages. Mais jamais erreur plus dangereuse n'a prévalu dans la Chrétienté. La religion humiliée est tirée de nos temples, et vient habiter dans les palais; elle passe de nos écoles dans les chancelleries, de la bouche des théologiens et des professeurs sous la plume des juristes, et enfin, de la chaire chrétienne dans les cabarets, en compagnie des rustres les plus grossiers ^ »
L'ouvrage excita un grand mécontentement à la cour de Prague, Défense fut faite à l'auteur, sous peine «de disgrâce et de châtiment», de publier à l'avenir aucun écrit concernant la religion, sous son nom ou sous celui d'un autre, ouvertement ou secrètement (2 octobre 1573). On exigea que tous les exemplaires du livre encore en sa possession et tous ceux qu'il avait pu distribuer fussent livrés aux agents de l'autorité. Non seulement dans les pays autrichiens, mais dans les villes d'Empire, l'ouvrage fut interdit et confisqué '^.
Trois ans après la morl de l'Empereur, Eder publia, à la demande du duc Albert de Bavière, la seconde partie de son ouvrage, intitulée : Le fleuve d'or de la société et communauté chrétienne ^. L'auteur s'était proposé d'éclairer l'homme du peuple « qui, dansla confusion générale, ne savait plus auquel entendre ; de lui apprendre à discerner le vrai du faux, de fortifier les petits et les humbles dans leur attachement à l'unité catholique, et d'indiquer à ceux qui s'en étaient écartés le moyen de rentrer dans cette vérité et unité * ». Avec plus de force encore que dans la première partie de son livre, il dépeignait « la confusion de la Babel protestante, » et répétait à tous les chrétiens la parole du prophète : Cherchez les anciens sentiers, rêveriez à l'ancienne voie.
A cette question : Que faut-il faire pour remettre les chrétiens égarés dans la bonne voie et les maintenir dans l'orthodoxie? Eder répondait: « Il faut reprendre les choses par le commencement, et
- Voy. WiEDEMAXN, Reformation und Gegenreformation, t. II, pp. 152-155, e* Stieve, Die Politik Bayerns, t. 1, pp. 146-247, où l'on trouvera aussi des indications sur les éditions postérieures.
3 Ingolstadt, 1579. Voy. Stieve, Die Politik Bayerns, t. I, p. 147.
* Dédicace au duc Albert, f. 26, pp. 11 et suiv., pp. 28, 332, 429.
LE POLEMISTK GEORGES KDER. iCA
agir presque de la raême manière qu'avec un infidèle, un juif, un turc ou un payen qu'on voudrait convertir à la foi chrétienne, car beaucoup de sectaires ont complètement oublié la religion et la foi *. »
(. Les Catholiques, » disait-il, « ne peuvent espérer aucune tolérance de la part des nouveaux croyants. Partout où les sectes se sont introduites, ils ont été traités d'hérétiques, de séducteurs, d'idolâtres, de blasphémateurs, et ils ont été persécutés et opprimés, caron veut leur extinction totale. Dans les territoires où les Protestants sont les seuls maîtres, jamais les catholiques ne sont tolérés ; on les humilie publiquement, ilssont chassés de leurs propriétés et de leurs demeures, ils sont contraints de prendre, avec femme et enfants, le chemin de l'exil ton s'en débarrasse le plus qu'on peut. Mais dès qu'un membre d'Empire catholique veut procéder de la même manière envers des sujets rebelles et séditieux, chacun court à la grosse cloche, on s'indigne, on l'accuse de violer la paix de religion 2. »
Les membres d'Empire catholi{iues avaient cependant les mômes droits que les Protestants, et l'auteur, s'adressant à eux, les pressait de faire valoir et respecter ces droits, «de prêter leur appui en toute occasion à la doctrine catholique, sans user de faux ménagements, et de ne plus permettre aux sectaires de s'établir chez eux. »
Mais jamais il ne prétendit, comme on le lui reprochait à tort du côté protestant, que la paix de religion, en tant que loi extérieure et civile, eût cessé d'obliger les consciences 3. « Quant à la paix extérieure, » écrivait-il, « il est évident qu'en 1530, comme il n'y avait rien d'autre à faire et qu'on ne serait pas sorti autrement d'embarras, les pieux empereurs et les honorables membres d'Empire ont pris des mesures pour assurer la paix générale^, afin de pouvoir, en attendant et jusqu'à la complète conciliation religieuse, maintenir la paix publique, et éviter beaucoup de désordres ; l'extrême péril les a contraints de se presser; mais il n'en est pas moins vrai que le traité d'Augsbourg doit être maintenu et exécuté loyalement des deux côtés. »
« Mais ce traité tel qu'il a été alors entendu, » ajoutait-il, parlant aussi bien du texte même de la paix que des fréquentes déclarations postérieures des membres d'Empire luthériens, « n'a été conclu qu'entre les membres de l'ancienne religion et les Confessionistes ; chacun peut s'en convaincre en lisant le texte du traité présenté en lo30 à l'Empereur Gharles-Quint à la Diète d'Augs-
2 Das güldene Flüss, f. 399, 400.
* Comme Stieve l'a déjà fait remarquer : Politik Bayeras, t. 1, p. 148.