KLESL ET LES CORRESPONDANTS
nous nous sommes tirés à notre lionnenrde la difficile question du recez* ». Le nonco, qui avait assistée la Diète^ loua la fermeté et le zèle du premier ministre, auquel le Pape, lui dit-il, comptait adresser un bref laudatif-.
« Klesl m'a avoué, » rapportait Feyerabend le 27 octobre, « que pendant longtemps il s'était appliqué à ménager les correspondants; et qu'il avait pressé Mathias de leur faire quelques concessions; mais qu'il était à présent convaincu que ces habiles personnages n'abandonneraient jamais aucune de leurs prétentions, et que leur seul but était de s'emparer du pouvoir. Avec les Luthériens, il espérait rester en bons termes ; mais quant aux Calvinistes, il voyait clairement qu'il n'y avait rien à faire avec eux^ parce qu'ils se sentaient appuyés par l'étranger. »Dans sa correspondance intime, Klesl, à partir de ce moment, s'exprime avec aigreur sur « la faction » des correspondants, et ne dissimule pas l'antipathie qu'ils lui inspirent. Il écrivait à l'un de leurs adversaires, le landgrave luthérien Louis de Hesse-Darmstadt : « On prend aux Catholiques ce qui leur ap-
1 Hammer, t. III, Urkundenband, p. 73.
^ Kerschbaumer, p. 195. Ce bref fut expédié en février {%ik (Kerschbaumer, p, 217, note 3). Le 10 aoiU et le 7 septembre 1613, le cardinal secrétaire d'Etat, Borghèse, avait chargé le cardinal ]\Iadruzzi de rappeler à i'évêque Klesl, au nom du l'ape, que dans les aft'aires de relij^ion on doit procéder avec clarté ot loyauté ; qu'on ne peut jamais permettre le mal sons prétexte de procurer le bien; que les intérêts de la foi n'ont rien à faire avec la raison d'état; que toutes les concessions faites jusqu'à ce jour aux Protestants avaient toujours fait le plus grand tort à l'Eglise, et qu'il fallait prendre garde d'aggraver encore le péril par de plus amples concessions. Relativement aux intérêts privés de Klesl, le cardinal devait lui faire comprendre que sa manière d'agir « potrebbe ostar multo alla sua pretensione nel cardinalato » ^Kerschbaumer, pp. 213-215). Le revirement subit de Klesl àRatisbonne pourrait bien se rapportera celte lettre. Le i" septembre 1614 il écrivait à Borghèse « qu'il était prêt à obéir au i^ape en toute chose, et qu'il voyait bien que celte obéissance était pour lui le chemin le plus sûr». (Kerschbaumer, p. '1\&, note 1.) Les lettres qu'il écrivit après son élévation au cardinalat méritent toute notre attention, a Ce matin, » mandait-il le ti) avril 1616 à l'Empereur, « le courrier de Rome m'a apporté des lettres de félicitation du cardinal Borghèse et de beaucoup d'autres cardinaux, car leur maure m'a proclamé cardinal je 11 avril. Dieu sait que la chose me réjouit médiocrement, mais pour m'accommoder à la volonté de Votre Majesté, et parce que les propos des méchantes gens m'y contraignent, il faut bien accepter le fait accompli, puisqu'un Empereur romain ne saurait accorder une faveur temporelle plus grande que celle-là à un prêtre romain; mais, en réalité, la faveur, l'affection, la confiance de Votre Majesté me tiennent plus au cœur que la Papauté elle-même. » (Hammer, t. III, Urkundenband, pp. 397-398.) — Klesl parle différemment lorsqu'il s'adresse à l'archiduc Maximilien deTyrol. « Sa Sainteté vient de m'élever, moi indigne, sans aucun mérite de mapart, et sans que je m'y attendisse le moins du monde, à la haute dignité du cardinalat. » Khevenhillkr, t. VIII, p. <S94). Dans sa lettre à I'évêque de Spire (11 mai) ce n'est pas à l'Empereur, c'est à la justice divine qu'il est redevable de sa nouvelle dignité : « Dieu montre sa justice, et daigne me justifier, moi, si calomnié; l'Eglise tout entière vient de me rendre témoignage. »(Kerschbaumer^ p. 220.)
KLESL ET LES CORRESPONDAMS. 1613. 70t
partient, et on ne le leur rendra Jamais, malgré tout ce que la justice pourra dire. Aucunesentence ne sera exécutée. La violence décidera de tout. Ce que décide le droit et contredit leurs desseins, les correspondants le méprisent; du moment que le jugement n'est pas de leur goût, ils n'en font que rire. On répondra au droit par Fépée ou par la ruse, et tout cela s'appellera évangélique. On ne fera aucun sacrifice pourrefouler les Turcs. On jettera comme une proie aux infidèles quantité de beaux pays et de peuples chrétiens. Les princes unis se querelleront entre eux, et laisseront les Turcs faire tout ce qui leur plaira; tout cela est-il évangélique? Comment le croire *?»
(( Klesl est maintenant exécré des correspondants, » écrivait Feyerabend le 24 octobre; «ils l'accablent d'injures, et ne parlent de lui que comme d'un traître. » Dix jours auparavant, l'ambassadeur du Brandebourg, Abraham Dohna, avait écrit : « Il paraîtrait que Klesl s'est vanté d'avoir fait voter de grosses sommes pour l'Empereur aux membres d'Empire obéissants, et il a ajouté qu'il obtiendrait davantage, et qu'un jour viendrait où les correspondants s'estimeraient heureux d'être reçus en grâce.» «Dieu fera expier au prêtre menteur sa déloyauté et sa perfidie, car il a dit en propres termes à Francfort qu'on pouvait promettre beaucoup aux hérétiques, sauf à ne pas tenir. Et cette morale, il la met en pratique. Qu'il prenne garde à lui : de boulanger il est devenu prince : il pourrait bien du trône épiscopal aller à la potence 2. »
Peu de temps après, Klesl se rapprochait de nouveau des correspondants.
« La Diète, inaugurée avec tant de pompe et d'éclat par l'entrée triomphale de l'Empereur, » écrivait tristement Feyrabend le 24 octobre, « a la plus lamentable issue. Les esprits sont plus que jamais aigris, et la guerre frappe à notre Jporte. Nous la subirons, à moins que Dieu ne fasse un miracle^en notre faveur. « S'entretenant avec Philippe Hainhofer, d'Augsbourg, l'Électeur de Trêves regrettait amèrement la dissolution de la Diète et les haines réciproques des factions : « Unistes, ligueurs, neutralistes, componistes, césaristes, protestants, correspondants, tous se combattent et tous se détestent, » et l'évêque de Bamberg ajoutait : « Un corps ne peut vivre sans tête 3. »
* Le 14 juin 1614, voy. Hammer, t. III, Urkundenband, n''428, p. 100. s Ritter, Politik der Union, p. 146, note 2, p. 1G9. s Hautle, Phil. Hainhofer, Y)]). 193, 196, 197.
708 l'empereur EXPOSE LA SITUATION. 1G13.
« Riche seulement de promessss et de belles paroles, » l'Empereur était retourné en Autriche. Le 1(3 novembre 1613, écrivant à son frère, il lui exposait comme il suit ses peines et ses anxiétés : «Je suis à bout de ressources; il m'est impossible de maintenir mon ancien état de maison. Tant que durera ma vie, l'édifice ne croulera peut-être pas, mais après ma mort tout tombera en ruines; et ce que nos ancêtres avaient conquis, nos descendants n'en hériteront pas. Les membres d'Empire des deux Autriches, que jusqu'ici j'ai contenus en leur montrant la plus extrême condescendance, n'attendent qu'une occasion pour se soustraire entièrement à mon autorité et pour acclamer un souverain étranger. Voilà pourquoi ils se sont rapprochés de l'Union et de la Hongrie. En Hongrie, je suis complètement impuissant. Thurzo agit en dictateur, et ne montre aucun égard pour mes ordres ou pour mes défenses. Lorsqu'on cherche à convaincre la Hongrie de la nécessité d'aider l'Empereur à refouler les Turcs, personne ne bouge; mais si le prince de Transylvanie demande des secours, les comitats font aussitôt sonner la grosse cloche. Le but bien évident de la noblesse, c'est de déposséder notre Maison de la couronne impériale. Le palatin lui-même Ta franchement avoué dans une réunion récente, et il a été applaudi de tous. Il ne tolère aucun allemand dans les forteresses; H usurpe le pouvoir royal. Il entraîne dans son parti les comitats et la noblesse; en un mot, il n'a qu'une unique pensée: nous ravir le pouvoir, obtenir la couronne, soit pour lui-même, soit pour ses descendants. Que pouvons-nous faire en un tel état de choses, sinon chercher jour et nuit les moyens de combattre le mal? Quant à la Bohême, je ne puis y convoquer les États qu'à la condition d'approuver la confédération; et si je ne convoque pas les États, je ne tirerai de ce pays aucun subside pour la guerre. En Silésie, le margrave de Jägerndorf conspire déloyalement contre notre Maison. 11 en va de même en Moravie et en Hongrie. Le gouverneur de ce dernier pays, Charles de Zierotin, yrègneen souverain, il noue des relations avec l'étranger où et comme il lui plaît *. » Klesl avait écrit trois jours auparavant au président Mallart : «Les Calvinistes veulent à tout prix l'emporter sur nous, et, pour y réussir, ils auront recours à la violence-. »
' Gi.NDELY, Gesell, des böhmischen Aufslancles, t. I, pp. 79-80. Hurter, t. Vil, pp. 14-16.
^ * Hammer, t. III, Urkunclenbaïul, p. 77.
TOTALE IMPUISSANCE DE l'eMPEREUR. 1614.
En Bohême, surtout, la situation s'aggravait; tandis que le roi d'Angleterre, Jacques!", espérait toujoursvoir son gendre l'Électeur palatin monter sur le trône *, le comte Henri-MathiasdeTliurn, principal agent de la révolution qui se préparait, s'était uni au comte André Schlick et à Yenceslas Kiusky, et mandait en 1614 à l'Électeur de Saxe que le parti hostile au gouvernement était décidé à déposséder la Maison de Habsbourg, et à offrir le trône à la Saxe. « Ces seigneurs, » mandait à Dresde un agent diplomatique, (( ne sont que les interprètes d'une pensée commune à tous ceux de leur parti. Récemment, dans une réunion à laquelle assistait la plus grande partie des nobles, tous ont exprimé sans déguisement leur aversion pour la Maison de Habsbourg et leur désir de voir la couronne impériale passer à la maison de Saxe '^. » « Aux États de 1614, » écrivait Khevenhiller, « les Bohèmes ont clairement parlé de la rébellion qu'ils préparent 3. »
« Comme en présence de tant de complots l'Empereur était complètement désarmé, comme il était sans aucune ressource, peu à peu tout son crédit allait se perdant, et, dans l'Empire, on ne considérait plus guère la Majesté Impériale que comme un antique portrait de famille suspendu au mur. » Ses commissaires, ses ambassadeurs, « étaient traités sans aucun respect, et parfois publiquement outragés^, » et cela jusque dans la fidèle ville de Francfort. Au commencement du mois de janvier 1614, son ambassadeur Laurent Rudinger, vint en cette ville pour obtenir du conseil « un prêt, une avance obligeante de 150.000 florins ». Francfort avait été désigné pour être dépositaire des trente mois romains consentis à Ratisbonne, et le conseil, par conséquent, pouvait avancer l'argent sans nul inconvénient sur les contributions déjà fournies ou à fournir. Rudinger prononça plusieurs émouvantes harangues : « Les conseillers de votre cité, »dit-il, a sont les enfants préférés de Sa Majesté; aussi ne doivent-ils pas l'abandonner dans l'extrême détresse où elle se voit réduite.» « Mais, » écrivait-il,« ces messieurs du conseil ont l'oreille extrêmement dure. » Rudinger avait d'abord demandé 80.000 florins; il n'en demanda bientôt plus que 60, puis moins encore ;ilfinit par supplier le conseil d'inviter les bourgeois à donner un peu d'argent à l'Empereur, assurant que déjà plusieurs d'entre eux avaient offert dix, vingt, trente ou quarante florins. Voyant tous ses efforts
1 Voy. plus haut, p. 687.
- GiNDELY, Gesch. des bömixchen Aufstandes, t. I. pp. 93-94. Voy. Mülleb, Forschungen, t. III, pp. 205-206. Chlomeckt, t. I, p. 830. 3WoLF, Bilder, i. 1. p. 156.
* Ein kurtses anmnthliches Gespräch, p. 7.
710 TOTALE IMPUISSANCE DE l'eMPEREUR. 10)14.
inutiles, l'ambassadeur (init par implorer du moins une avance de 500 florins, contre un reçu, avouant qu'il lui serait impossible de poursuivre son voyage sans cette modique somme. Le conseil lui fit dire qu'on ne voyait pas pourquoi il avait tant prolongé son séjour à Francfort, bien qu'à plusieurs reprises sa demande eût été repoussée; que ce qu'il avait dépensé dans son hôtellerie du 3 au Il janvier, lui serait remboursé, mais qu'on ne pouvait faire davantage. « En ce cas, » répondit Rudingcr, « je vais être forcé d'envoyer un courrier à Sa Majesté pour lui exposer ma position, car je ne vendrai pas mes pelisses pour payer l'hôtelier; à cela personne ne me forcera jamais, et si j'ai un liard 'dans ma bourse, je ,veux que le diable m'emporte! Il est d'usage d'acquitter la note d'hôtellerie d'un ambassadeur, c'est le moins qu'on puisse faire, et je m'étonne qu'on ne puisse rendre un si léger service à Sa Majesté! » Le conseil le contraignit à partir *. A Lübeck, un autre ambassadeur, venu pour négocier un emprunt, fut éconduit|sans cérémonie par le bourgmestre Brockes, qui lui dit rudement : « A la cour, on ne se préoccupe pas de nos intérêts, mais quand on veut avoir de l'argent, on sait bien venir nous trouver ! » « Il n'a pas répondu grand'chose, » écrivait Brokes en racontant le fait, « il s'est contenté de dire qu'il rapporterait ces paroles à Sa Majesté -. »
« Ce n'estqu'cn donnant trente ou quarante pour cent d'intérêts, » écrivait Klesl en I6I0, « que le trésor impérial est parvenu à faire quelques emprunts. » La pauvreté du chef de l'Empire, pauvreté qui rendait impossible tout gouvernement, était chose lamentable, et le désordre des finances était à l'avenant. Klesl remit à l'Empereur, à cette date, un mémoire vraiment terrifiant : « J'ai fait ce travail, » lui écrivait-il, « afin que Votre Majesté puisse regarder comme dans un miroir sa propre détresse et ruine, et comprendre qu'elle est condamnée à perdre forcément autorité, prestige et puissance. Les ambassadeurs étrangers, voyant que Votre Majesté et ses officiers n'ont pas même de quoi manger, que les chevaux s'abattent dans les écuries faute d'avoine, que les palefreniers mendient, que les cochers sont vêtus comme des valets d'écurie, que les selles, les harnais sont attachés avec des ficelles, comme chez les paysans, se
1 Pour plus de détail, voy. aux archives de Francfort, Kaisersc/ireiben, t. XVIII, fol. 5-46. Le conseil fit dresser le compte exact des dépenses de l'ambassadeur par l'aubergiste chez lequel il était descendu « avec six personnes ». Comme dépense quotidienne on y voit notés : pour a le coup du soir : 26 pots de vin, coup de l'après-midi 16 pots de via». « Amusant exemple », dit à ce sujet le docteur Charles Adclmann, « de la persistance d'une soif ardente dans une si cruelle pénurie d'argent ! »
2 Brockes, t. 11, pp. 286-287.