‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 466 sur 573 · THÉÂTRE POLÉMISTE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE POLÉMISTE

adversaire, Rivander, ainsi que de sa femme, en faisant servir sur sa table une carpe empoisonnée'.

On pourrait encore citer un grand nombre de pièces polémistes *. L'une d'elles porte ce long titre : Le chevalier chrétien d'Eisleben, nouvelle et belle comédie spirituelle, oii sont exposés non seulement la doctrine^ la vie et les actes du dernier héros de l'Allemagne, Luther^ mais encore la doctrine, la vie et les actes de ses principaux ennemis, qui sont en même temps ceux du Christ : le Pape et Caloin. Et de plus tous les complots et perfides conseils ourdis contre Luther, avec leur certaine et définitive issue, révélée par la parole de Dieu, lorsque viendra le Jugement dernier, maintenant proche de nous; le tout composé avec art, dans un style poétique et orné, et d'après la vérité historique: on y verra comment trois frères, Pseudo- Petrus, Martin et Jean, se disputent au sujet d'un testament et d'un héritage. Ce tableau a été tracé et achevé par Martin Rinckhart, diacre d'Eisleben, dans le Neustadt, et joué par les élèves du gymnase de la ville post ferias caniculares 1613^.

Dès la préface, Luther est représenté comme un second saint Georges, comme « le chevalier de Dieu », chargé par le Seigneur de soumettre les ennemis de son royaume. Luther, le vaillant guerrier, le héros de Mansfeld, revêtu de la force du Très-Haut, a terrassé ses faux frères, le Pape et les Sacramentaires. A ceux-là, Jésus-Christ, le prince victorieux du ciel, avait confié, comme sa propriété, et sur le salut de leurs âmes, la terre des vivants, le saint peuple de Dieu; mais ils ont trahi leur mandat. Le Pape favorise, honore et courtise l'Antéchrist, l'infernal dragon de Babylone, dont les sept têtes figurent les sept sacrements; il a établi son siège à Rome. Il s'est montré l'implacable ennemi de saint Georges, comme autrefois Dioclétien avait été l'ennemi acharné des chrétiens. Quant à la race de vipères des Sacramentaires, des Zwingliens, des Calvinistes, elle a vomi contre la majesté du Fils de Dieu et de Marie un torrent de soufre infernal; enfin la victoire est restée à Luther.

Rinckhart base sa pièce sur un conte populaire qui se prête aussi peu que possible à un développement dramatique, celui des trois fils

' GœoEKE, Grundriss, t. II, p. 370.

^11 serait peut-être impossible et, en tout cas. bien inutile d'analyser toutes les œuvres dramatiques inspirées par la haine religieuse. L'art n'a rien à faire avec cette littérature desséchante.

3 Nouvelle édition de C. Müller, Halle, 1884. Müller dit, au sujet de cette comédie : « Elle se distingue par l'heureux agencement des scènes, la correction de la langue, un chaud et entliousiaste amour pour la pensée et la doctrine de Luther, comme par la naïveté et la pureté du sentiment. Çà et là nous y rencontrons l'humour. » W. Wackernagel trouve au contraire « dans ce poème enfiélé » les trop fréquentes preuves de cette haine acharnée qu'une secte nourrit contre une autre secte, fruits de cette étroite préoccupation de la lettre, de cet endurcissement de l'esprit, de cette ruine de toute charité qui prédominent aux seizième et dix-septième siècles.

de roi qui, pour mettre fin à une querelle d'héritage, imaginent de tirer sur le cadavre de leur père. Celui dont la flèche approchera le plus près du cœur sera roi. Le roi, chez le poète, devient le Christ- Emmanuel; ses trois fils sont Pseudo-Petrus (le Pape), Martin Luther et Jean Calvin. « Au moment de la mort du Christ, les trois frères sont absents : Pseudo-Petrus est en Italie, Martin à Eisleben et Jean Calvin en Suisse. En dépit des recommandations expresses du testament paternel, Pseudo-Petrus s'empare de la couronne et tyrannise ses sujets de la manière la plus odieuse. Il entretient un commerce criminel avec le démon, la courtisane Sacrophila; il opprime les pauvres, et personne n'ose murmurer. »

Martin lui fait « d'humbles remontrances j>. mais il n'est point écouté. Tandis que les deux frères se querellent, Jean arrive de la Suisse :

« Il refuse de lire le testament, et même d'en entendre parler, ou bien il veut le changer de fond en comlde; il entre dans la corporation des femmes, il courtise la déesse Raison, il méprise père et frères, tempête et querelle, et se plaint du tort qui lui a été fait". »

Il propose de prendre pour cible le cœur du roi défunt: celui qui l'approchera de plus près sera roi. Pseudo-Petrus accepte. Martin, au contraire, soulève des objections et s'attire d'ùpres reproches. Ses partisans, parmi lesquels l'oncle Fruhufl" et Sixte (tous deux désignés dans le livret comme bons chrétiens et solides luthériens), sont jetés en prison, et Jean réclame le massacre des rebelles.

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