‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 474 sur 573 · LE DÉMON DU MEURTRE · texte numérisé non relu

LE DÉMON DU MEURTRE

Descends vite de là, je tiens le coquin! Aide-moi à le traîner dans l'enfer !

Un autre juge (celui qui a le principal rôle dans le procès) et un moine (personnage indispensable de tout drame protestant) sont entraînés tout vivants dans l'enfer par les démons.

SATAN

Démon du meurtre et vous tous, mes bons compagnons, habitants de l'enfer, accourez tous et aidez-moi à porter mon fardeau jusqu'à la voiture! Nous voici pourvus de deux bons rôtis; nous n'en

' 1580, nouvelle édition, publiée par I. Boite, Leipsick, 1884. 'BoLTE, p. 94, 95, 98.

avons jamais eu de si beaux! Prenez-les, mes bons frères, et portezles au fin fond de lenfer !

Satan veut ensuite qu'on chante la parodie du vieux cantique de Noël : In dulci jubilo.

i Au commencement, ils ne chantent qu'à trois voix, » dit Krüger dans le livret; ils recommenceront plusieurs fois, en s'arrètant et se reprenant, parce que les voix ne sont pas encore bien daccord. Le juge sera masqué. Après avoir chanté, ils iront chercher le moine pour faire la quatrième voix. Le démon du meurtre dira à ce dernier :

« Chante la basse, hurle de toute ta force, pour que nous puissions bien danser! Allons, juge, mets-toi de la partie! Nous n'avons pas d'autre passe-temps, ici! Vois-tu? voilà notre maison! Ça flambe bien chez nous! De cette maison, tu ne sortiras jamais! »

« Alors ils chantent, et quand vient la mesure à trois temps, ils chantent et dansent tous ensemble. On commence un autre chant, les démons courent de tous côtés et s'en vont peu à peu les uns après les autres, entraînant avec eux le juge et le moine, »

A la fin de la pièce, « les diables reparaissent avec le juge et le moine; ils chantent, sautent, dansent et se réjouissent de leur bon butin'. »

Après ce beau spectacle, les spectateurs s'en retournaient chez eux. Dans le courant de la pièce, Krüger, pour leur plus grand divertissement, avait intercalé beaucoup d'autres danses et chansons de démons.

Ce n'était pas seulement dans les drames de polémique confessionnelle que le diable avait un grand rôle, c'était dans toutes les représentations théâtrales. € Quand un auteur dramatique veut plaire au public, » écrivait un contemporain, « il faut de toute nécessité qu il lui montre beaucoup de diables; il faut que ces diables soient hideux, crient, hurlent, poussent des clameurs joyeuses, sachent insulter et jurer, et finissent par emporter leur proie en enfer,

' BoLTE, p. 98 et suiv. Boite voit une preuve des sentiments protestants de l'auteur dans la manière dont il fait ressortir le peu de conscience du moine, et dans les allusions directes et personnelles du démon du meurtre; ces allusions devinrent dans la suite de plus en plus fréquentes dans les drames protestants. Holstein (p. 261) donne à cette pièce un rang honorable dans la littérature dramatique du seizième siècle; il y admire « l'observation fidèle de la vie, la beauté du langage populaire et l'iieureuse exposition du sujet ».

au milieu de rugissements sauvages; il faut que le vacarme soit horrible. Voilà ce qui attire le plus le public, voilà ce qui lui plaît davantage ■ . »

Le recteur de Nuremberg, Georges Mauritius, dans sa Comédie chrétienne sur la déplorable chute et l'heureuse régénération du genre humain, met en scène cinq démons *. L'archange saint Michel ordonne au serpent de comparaître devant le tribunal de Dieu avec Adam et Eve. Belzébuth met les menottes à « Adam le goulu ». Asmodée se charge dÈve : « Allons, suis-moi, dévergondée de malheur I » lui dit-il. Belzébuth enchaîne nos premiers parents,, « comme on a coutume d'accoupler les chiens de chasse. » Il leur annonce le sort qui les attend :

€ Là-bas, dans le bois, il y a un étang; il est glacé, l'été comme rhiver; c'est là que vous vous baignerez, jusqu'à ce que le cœur vous manque. Outre cela, j'ai une bonne petite chambre, où la flamme court, sort et rentre; quand vous serez tout à fait gelés, je vous y conduirai en vous tirant par les cheveux; puis je vous rôtirai, et je vous abreuverai de soufre et d'arsenic ^ »

Dans une autre comédie du même auteur, les Mages de l'Orient, Tison-d'enfer, « le troisième diable, » fait valoir ses talents :

< Je m'entends à merveille à attraper les gens; je me transforme souvent en chat noir, en chien, en loup, en ours, etc. ; je puis aussi me rendre invisible, m'asseoir sur la langue ou dans les oreilles des gens, et jamais ils ne s'en doutent*! »

Dans « la belle tragédie » intitulée : la Dispute de Jésus-Christ avec Bélial, et comment Bélial reprocha au Rédempteur d'avoir troublé son empire ', quatre diables paraissent sur la scène.

Jean Kriiginger, diacre de Marienberg, près Zwickau, dans la pièce intitulée : l'Homme riche et le pauvre Lazare^, mêle aux acteurs six

* Ein Weihnachtspredig gehallen zu Meissen von M. C. Friedmann. Sans indication de lieu, 1561. Feuille B.

* Leipsick, 1606. Ce qu'il y a de singulier dans cette pièce, c'est qu'après la faute de nos premiers parents Dieu ne semble pas avoir une idée nette de ce qui s'est passé. Il dit :

11 faut que je descende au jardin

Et que je voie un peu où en sont les choses !

Le ciel semble s'assombrir.

Le soleil perd de son éclat ;

Toutes les créatures sont dans une sorte d'angoisse.

11 y a là un mystère I

Où es-tu, Adam? Viens ici!

Où es-tu donc? As-tu peur de moi?

Pourquoi te caches-tu?

Les choses ne sont-elles plus entre nous comme autrefois ?

» Feuille B, 6^, G 2-3. 7.

* Comœdia von den Weisen aus dem Morgenlande (Leipsick, 1606). Feuille E, 7. » Gottsched, t. II, p. 227.

0 GcEDEKE, Grundrits, t. II, p. 361, n» 147.

diables hideux, sans compter Satan. Le livret porte qiion pourra en ajouter autant que Ion voudra'. Thomas Schmid, de Meissen^ tailleur de pierre et bourgeois dHeidelberg. fit jouer à diverses reprises, devant l'électeur palatin Louis, les dames de la cour et « toute la chevalerie », sa grande pièce de Tobie, où jouaient quatre fous et cinq diables, sans compter « un jeune diable et sa diablesse » (4578j ^ Dans la tragédie du Juge inique^, dix diables faisaient admirer leur malice et leur adresse*. En Prusse, en 1585, défense fut faite aux gens de théâtre, sous peine de punitions sévères, de tolérer dans les comédies « un trop grand nombre de diables et de clowns » ; les « masques hideux, les bouffonneries déshonnêtes » furent également interdits sous des peines sévères ^

Et ce n'était pas seulement le peuple qui prenait plaisir à toutes ces grossières farces sataniques. Pour attirer les grands seigneurs et les nobles dames, il fallait absolument qu'il y eût beaucoup de diables sur le théâtre. On voulait les entendre « crier, hurler, les voir emporter les âmes entre leurs griffes » , assister à « leur affreux vacarme " » . Tel était, à cette époque, le plaisir favori du public.

Les pièces que le duc Henri-Jules de Brunswick composait et faisait représenter en présence de toute sa cour sont une nouvelle preuve de ce goût étrange. Dans la comédie du Boucher, un placier de marché malhonnête entre en scène et dit : « Oh! que je souffre ! (Il mugit comme un bœuf.) Oh! quelle angoisse (il beugle); tous mes membres me font mal (il hurlej ; où fuir pour éviter cette torture '? (Il déchire ses habits et rugit.) Oh! vents du ciel, emportez-moi. afin que j'échappe à la colère de Dieu ! (Il pousse à plusieurs reprises d'horribles gémissements; il trépigne et s'arrache les cheveux.) Eh bien, puisque les éléments refusent de venir à mon aide, que tous les démons m'assistent : qu'ils me délivrent de cette mortelle angoisse! » (A ce moment, deux diables accourent en poussant d'horribles clameurs. Ils le prennent à mi-corps et l'entraînent.) Dans la tragédie de la Femme adultère, le mari trompé devient fou et se livre à toutes sortes d'insanités; il est emmené dans une voiture de fous et pousse d'affreux rugissements. La femme adultère se pend à l'aide d'une corde que les démons lui jettent autour du cou: ils dansent en

' GOEDEKE, t. II. p. 214.

2 Ibid., t. II, p. 233-234.

3 Ibid.,t- II, p. 462, n»8^

* GcEDEKE, t. II, p. 521 ; t. III, a. Voy. Gottsched, t. I, p. 164. Au sujet du prédicant du Brunswick, Jean Neukirch (t. II, p. 138) (1592), Gottsched dit que l'auteur, dans sa tragédie, a représenté sur la scène le « grand conseil de l'enfer ». Dans sa comédie de Noël, la prédicant Christophe Lasius met en scène dix démons. BoLTE, Ein Spandauer Weihnachtspiel, p. 111.

* Pröllss, p. 198.

* Voy. plus haut, p. 310.

tirant la corde; la femme tombe, d'autres diables se mêlent aux premiers, poussent des cris de joie, rugissent et finissent par emporter le cadavre. La tragédie des Deux amants n'a que trois diables. Pamphilus (l'amant; déchire ses habits, pousse des cris alîreux, se donne au diable, tue un archer et finalement est emporté en enfer ainsi que sa maîtresse, qui s'est poignardée. « Oh! oh! voilà qui va bien, » s'écrie le démon Satyre, « voilà qui me ravit! Que les corbeaux dévorent ces cadavres si bon leur semble! Pour moi, j'ai les âmes! Malheureusement je n"ai pas de sac pour les mettre! Me voilà obligé d'emporter moi-même mon butin ! » 11 appelle d'autres démons : « Holà! démons; holà! Lucifer, venez ici, aidez-moi! » Les diables emportent les cadavres et font, chacun à sa manière, éclater leur joie. Ils s'emparent aussi du cadavre de l'archer, que Satyre apostrophe : « Et toi ? Toi aussi, tu es un vieil adultère ! Tu as été aussi un débauché dans ta vie! Je t'emmène avec les autres, car toutes les bonnes choses sont trois ' ! » Souvent les diables feignaient d'avoir grand'peine à emporter leur proie. Dans la comédie des Joueurs impies, que Thomas Birck, curé luthérien d'Unterthurkheim, dédia, en 1590, à la duchesse Ursule de Wurtemberg et fit représenter par quatrevingt-deux de ses paroissiens (avec l'approbation d'un docteur de la sainte Écriture, de beaucoup d'ecclésiastiques et de hauts personnages) -, une actrice, qu'un diable veut emporter, fait une si vigoureuse résistance que le prince des enfers crie à ses compagnons :

t A mon aide, au secours ! Ce sac de luxure se défend intrépidement ! * »

Dans les comédies de Jacques Ayrer *, les diables apparaissent tantôt sous la forme d'un dragon, tantôt « vêtus d'un maillot noir, portant une couronne sur la tête et tenant à la main, comme Neptune, une fourche » , ou bien i enveloppés de grandes flammes semblables à des langues de feu ^ » .

ï Tant de démons, tant de tours diaboliques, un langage si féroce, pouvaient-ils contribuer au progrès des moeurs chrétiennes? Les gens sensés et d'expérience pourraient répondre à cette question"! »

Toutes ces repoussantes imaginations, rappelant les bouffonneries sinistres des tableaux hollandais, se rencontrent surtout dans la Tragi-comédie d'un très utile pèlerinage au ciel et en enfer, pièce du docteur Klein, d'Esslingen (1570). Eve, la mère du genre humain, récite le prologue. Sa tête est ornée d'une couronne d'or ; elle

' Schauspiele des Herzogs Heinrich Julius, n» 3, 7, 11. - Voyez-en le titre complet dans Goedeke, t. II, p. 387. ^ Actus tertius. Scena secunda.

* Ayrer, t. I, p. 474, 517, et t. II, p. 1233, 1234 et suiv. ' Voy. le passage cité plus haut, p. 310, note 1.

• Voy. plus haut, p. 122 et suiv.

LE DIABLE SUR LA SCÈNï; 313

explique aux spectateurs que, sachant le Jugement dernier tout proche, elle a tenu à descendre du ciel pour assister à cette grandiose tragédie; elle revient « d'un voyage dans Tabîme brûlant de l'enfer; elle en a vu toutes les horreurs, elle a assisté aux tortures et aux supplices des damnés, et elle veut que les habitants de la terre soient instruits des châtiments réservés aux pécheurs de toute condition ». « A ceux qui ont violé le second commandement, » ditelle, « on arrache la langue; cela me faisait horreur et pitié, car les malheureux poussaient d'horribles hurlements, comme des bœufs ou des animaux furieux, échappés au couteau du boucher. »

« Les orgueilleux sont couverts de soufre brûlant et d'ordures de démons. Les bavards sont traînés çà et là sur la claie; on les arrose de poix brûlante. Des milliers de damnés sont frottés avec des cailloux pointus ou bien avec des immondices; ils grincent des dents; j'en avais grande compassion. »

«t Ceux que tu vois ici, » lui avait expliqué le diable, « ce sont les paysans de la récente guerre. Leur révolte, suscitée par lenvie, la jalousie, la haine des autorités, leur a valu ce traitement. »

Eve fait un horrible portrait de Lucifer : « C'est un gigantesque dragon; il a plus de cent mille mains, » dit-elle. « Chacune de ses mains a cent aunes de long; il est attaché à de lourdes chaînes. Il est étendu sur un gril de fer, au centre de l'enfer ; tout autour, un grand feu lance d'énormes flammes qui s'élancent de tous côtés, car ce feu est attisé par une quantité de démons. Le diable, dans sa rage, s'efforce de saisir, de happer les damnés au passage; dès qu'il les tient, il les déchire en mille pièces! Que Dieu nous soit en aide! Ohf comme leurs cris sont horribles à entendre ! Ensuite il en rapproche de nouveau les morceaux avec ses griffes, pour les redéchirer dans sa fureur. Écoutez-moi, chers chrétiens, oh! mettez-vous en garde ' ! »

Le prédicant Thomas Birck voulait« quavec l'enfer et les démons fussent aussi représentées « les fiancées du diable», cest-à-dire les sorcières » . Préoccupé de cette idée, il composa le Miroir des sorcières, « tragédie très belle et bien agencée, » quil édita en 1600 ^ pour

' Voy. dans Scheible (Schaljahr) le premier acte de la pièce, dans les 2«, 4« et 5« volumes. Voy. en particulier t. II, p. 67, 78, 80, 568; t. IV, p. 173, 420-433, et t. V.p. 107-108,289-290.

ä Hexenspiegel, ein überans schone und loolgegründete Tragédie, darimen augenscheinlich zu sehen, ivas von Unholden, Zauberern zu halten sei, ob sie können voiUern, im Lufl fahren, nächtliche Zusammenkunft, Gastungen und Tantz hallen mit dem Teufel der Balschaffl pflegen und Kinder zeugen, etc. Tubingen, 1600. Le titre porte que le livre a paru « avecla gracieuse autorisation du duc », Frédéric de Wurtemberg. Mais lorsque neuf feuilles d'impression en eurent été répandues à mille exemplaires, l'impression fut arrêtée par ordre du duc (Frédéric) et l'auteur condamné à payer 30 florins d'amende à l'imprimeur Georges Gruppenbach (Voy. Holstein, p. 271). tin exemplaire, conservé à la bibliothèque royale de Stutt-

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