FANATISME RELIGIEUX A STRASBOURG
leurs titres, dignités et revenus *; ils étaient résolus, toutefois, à les garder envers et contre tous, et, chassés de Cologne, espéraient pouvoir se maintenir à Strasbourg. Le chapitre ayant consulté l'Empereur sur la conduite à suivre dans le cas où les excommuniés viendraient à Strasbourg, Rodolphe recommanda de ne pas provoquer de scission dans l'évèché et de ne rien faire de contraire aux lois et aux prescriptions de l'Église. S'adressant ensuite au Conseil, il l'engagea à régir l'évèché conjointement avec les chanoines restés fidèles à l'ancienne foi. Mais le Conseil avait pris parti pour les excommuniés; il déclara nulle la sentence ecclésiastique et la loi de l'évèché s'y rapportant, et soutint que le Pape n'avait aucun droit à exercer sur la conscience des Coiifessionistes. Sans égard pour les ordres de l'Empereur, il arfirmait que les affaires intéressant la religion ne pouvaient être traitées ni résolues qu'aux Diètes d'Empire. Forts de l'appui du Conseil, les trois chanoines excrmmuniés s'empar.''rcnt par la violence de la maison du chapitre, communément appelée Bruderhof, et firent main basse sur tout ce qu'ils y trouvèrent -. Le l*"" janvier lo9o, ils écrivirent à la reine d'Angleterre pour réclamer son assistance '\ eurent de nouveaux membres prolestants, et, malgré les ordres et les menaces de Rodolphe, prirent possession d'une seconde propriété appartenant aux chanoines catholiques. L'année suivante, ils abolirent la loi en vertu de laquelle un chanoine, en cas de mariage, était obligé de se
' « Les chanoines catholiques n'inquiétaient en quoi que ce soit les chanoines protestants; même ils avaient élu de nouveaux membres luthériens. Toutes les protestations et plaintes des (Jallioliqups n'avaient trait qu'aux clianouits excommuniés, et à Ernest de .Mansf'id. {[iii l'.iisait cause commune avec eux. Ce ne fut qu'en 1586 qu'ils prirent la résolution de n'admettre personne au chapitre avant qu'il n'eût fait préalablement sa « professio fidei », encore la mise en vigueur «le cette loi fut-elle lons^temps ajournée. Ces faits jettent un jour particulier sur toute la querelle ». Stikve, Die l'olitick liatjerns, t. I, pp. 45, 40, note ä*. Lossen prétend qu'on ne saurait sans injustice reprocher aux chanoines excommuniés d'avoir voulu rester en possession de leurs revenus, puisque la coutume, la tradition leur en donnait le droit. Mais en supposant, ce qui n'est nullement prouvé, qu'aucune loi préexistante du chapitre n'en eût exclu les excommuniés, leur exclusion léfrale dn chapitre, comme Lossen l'avoue lui-même, aurait pu être décrétée pour plusieurs autres motifs. D'abord, et c'est là le point capital, les Protestants, en (jualité d'hérétiques, étaient incapables, ipso facto, de jure conununi, de jouir d'un bénéfice ecclésiasti([ue. C'était donc à juste titre (ju'une lettre impériale (voy. Lossen, p. 780) les déclarait ipao jure inhabiles. La Réserve ecclésiastique les atteignait aussi. Les chanoines catholiques, même en l'absence d'une loi spéciale, avaient le droit et le devoir d'exclure les chanoines protestants Le fait qu'on les eut laissés longtemps dans la tranquille possession de leurs revenus ne prouve rien du tout contre le droit existant. Il n'y avait la « qu'une tolérance illégale u.
- l'our plus de détails voy. Müller, Restauration, pp. 8 et suiv. Voy. le rapport du chapitre, 23 déc. Ic84, dans Thei>er, t. III, pp. 518, ol9. Relation du chapitre dans Theixer, t. III, pp. 518-519.
* Voy. V.t^Bezold, t. II, p. 241.
i2Ö FAXATI'SME RKUfilKUX A STRASBOURG. 1591.
démettre de sa charge. Ils décrétèrent ensuite la suppression de traitement des chanoines catholiques, et s'apprêtèrent à faire exécuter le nouveau décret par la force armée *.
Les prédicants luthériens de Strasbourg étaient en mauvaise intelligence avec les chanoines calvinistes; mais néanmoins, « mus par un zèle tout divin, » ils s'unirent tous « pour anéantir dans l'évèché jusqu'aux derniers vestiges de la foi et du culte catholiques. » A Sainte-Marguerite, à Sainte-Madeleine, à Saint-Nicolas, trois couvents de femmes, l'ancien culte était encore célébré à portes closes, car le Conseil avait avoué lui-même que la paix de religion ne donnait pas aux autorités civiles le droit d'abolir les couvents ^ Cela n'empêcha point les prédicants, à la tête desquels s'était mis Jean Pappus, de déclarer à la municipalité qu'ils considéraient « l'abolition de l'idolâtrie » comme le plus sacré de leurs devoirs '\ et que, dans celte question, il n'y avait pas à se préoccuper de la paix d'Augsbourg. Saint Augustin n'avait-il pas dit que les rois ne pouvaient servir Dieu qu'à la condition de punir avec un saint zèle tout ce qui s'opposait à la loi du Seigneur? N'était-ce pas ainsi qu'avaient agi « les pieux monarques ;) de l'ancien testament : Ezéchias en détruisant les idoles du temple, Darius, en donnant à Daniel tout pouvoir de renverser l'idole de Baal, Nabuchodonosor en défendant à ses sujets, sous les peines les plus sévères, de blasphémer le Dieu d'Israël? Le Conseil ne faisait qu'imiter l'exemple « de ces saints rois ». Si l'on n'agissait avec vigueur, il serait bientôt trop tard, car les papistes faisaient tous les jours de nouveaux progrès à Strasbourg, et travaillaient sans relâche à la ruine do la cité et de l'Église Évangélique ^.
Toutes les tentatives pour convertir au pur Évangile les couvents que nous avons nommés furent inutiles. A Sainte-Madeleine, on alla jusqu'à affamer les pauvres religieuses. Enfin le Conseil, sur la proposition des prédicants, se décida à « attaquer énergiquement i'antéchrist », c'est-à-dire à triompher par la violence de « l'obstination criminelle des religieuses ». Son vrai but était de confisquer au profit de la ville les biens du monastère. On exhorta une dernière fois les soeurs « à chercher le bonheur dans le paradis du mariage ». Mais flatteries, menaces, persécutions, tout fut inutile, et les conseillers furent honteusement vaincus par l'invincible fermeté de ces
1 Müller, Restauration, pp. 32 et suiv.
ä De Bussière, Hist. des Religieuses dominicaines, pp. 33, 108.
3 De Bussière, Développement, II, pp. 356, 3(33. Cette pièce mérite d'attirer l'attentiOQ à cause de l'altération voulue des faits historiques, de l'intolérance et du fanatisme qui l'a dictée.
l'ÉVÊCHÉ de STRASBOURG DEPUIS 1392. ^21
humbles femmes. « Nous avons compassion de vous, » répétaient les conseillers aux. dominicaines de Saint -Nicolas; « vous menez une vie triste et pénible; vous n'avez de repos ni jour ni nuit; on vous force à descendre la nuit au chœur; on vous traite, en vérité, comme de pauvres chiens; on vous impose tant déjeunes et de veilles que vos jambes ne pourront bientôt plus vous soutenir! Et cependant tant de tribulations ne vous ouvriront pas le ciel, parce que vous n'êtes pas en possession de la vraie foi.Luther a fait briller en ce pays la splendeur de la vérité; il nous a démontré que le Christ a salisfait pour nos péchés, en sorte que nos œuvres sont inutiles et vaines. » La vertueuse so.'ur Suzanne Brunn, sur laquelle on avait répandu des bruits infâmes, fut soumise à des tortures que la plume se refuse a retracer K Bien <|ue son innocence eût été reconnue, elle fut conduite en prison, et, pendant quatre ans, on la força d'y remplir l'office de servante. Enfin, elle tomba gravement malade; le Conseil voulut la contraindre à faire remise de son couvent à la ville par un acte notarié; mais elle déclara qu'elle aimait mieux « pourrir dans la prison que de se rendre coupable d'un vol»; le couvent, répétait elle, ne lui appartenait pas, mais à son ordre-.
Les Catholiques, les religieuses, révê(]ue. les chanoines ne furent point secourus dans leur affliction. Ce fut en vain que Guillaume de Bavière supplia l'Empereur, en juin 1591, de prendre des mesures énergiques contre les chanoines excommuniés, comme l'exigeait son devoir, « puisque sans cela la dignité impériale, la constitution de l'Empire et la religion catholique en recevraient un grave préjudice, et qu'ensuite les adversaires auraient toute facilité pour protesta ntiser les autres évêchés ». Le duc ajoutait qu'avec l'évêché de Strasbourg les Catholiques perdraient un passage important, une clef précieuse du côté de la France, et qu'un grave péril menacerait dès lors les voisins catholiques, et particulièrement les pays limitrophes de l'Autriche ^.
Ce ne fut qu'en lo92, lorsque mourut l'évêque Jean de Mander-
* A quatre reprises différentes, les députés du conseil firent subir aux religieuses des interroj^atoires odieux; la quatrième fois, ils se présentèrent, accompagnés de deux sages-femmes assermentées. » Celles-ci entraînèrent Suzanne dans une cellule, se ruèrent sur elle comme sur une prostituée, la dépouillèrent de ses vêtements et lui firent subir une visite sur laquelle il faut tirer le rideau. »A la fin de la séance, les deux sages-femmes, quoique « très dévouées aux nouvelles doctrines, aux prédicants et aux pères conscrits », durent rendre hommage à la vérité ; elles jurèrent sur l'Evangile que Suzanne Brunn était vierge ». De Bussière, Bist, des Religieuses dominicaines, pp. 138-140.
- De Blssière, Hist. des Religieuses Dominicaines, pp. 141-157. On y trouvera d'intéressants détails sur ce qu'il advint plus tard à ces religieuses.
* Stieve, Die Politik Bayerns, t. I, p. 52.
122 l'A Qur.nr.fj.F, df. r/i':vi':cni'; oe sTn.v^nourir. df.puis loOiî.
scheid et qu'on put craindre qu'un prc'-lendant proteslant ne fût élu à sa place, que l'Empereur parut disposé à intervenir, à nnettre 1 evêché sous séquestre et à trancher le différend entre les deux partis. 11 chargea l'archiduc Ferdinand de Tyrol de prendre possession des biens de l'évéché et fit informer les chanoines et le Conseil de la prochaine arrivée de ses commissaires '.
Cependant, dès le 30 mai, les chanoines protestants avaient nommé administrateur le margrave Jean-Georges de Brandebourg, petit-fils de l'Électeur Jean-Georges, prince âgé de quinze ans à peine. Mais ce choix contredisait une résolution adoptée par le chapitre avant la scission, du temps de l'ancien évé(|ue, résolution que les membres protestants avaient eux-mêmes ratifiée. D'après elle, tout évêque nouvellement élu devait s'engager par serment à ne faire aucun changement dans le culte établi. Celte loi rendait donc impossible l'élection d'un protestant. Cependant le Conseil et les nouveaux chanoines, la plupart calvinistes, sans se soucier d'aucun engagement précédent, résolurent de défendre leurs prétendus droits par les armes. La ville fournit à l'administrateur 2.000 fantassins et 60 cavaliers : Zurich et Berne envoyèrent des renforts, et Jean-Georges se flattait de conquérir en peu de temps l'évéché et de s'emparer de tous les biens du chapitre.
Les chanoines catholiques crurentalors que le moment d'agirétait venu, et qu'ils auraient tort d'attendre plus longtemps l'intervention de l'Empereur. Pour défendre la foi héréditaire, ils firent choix de l'archevêque de Met^, le cardinal Charles de Lorraine, fils du duc de Lorraine. Celui-ci, à la tête d'une armée considérable, pénétra dans l'évéché, et fut partout accueilli avec de grandes démonstrations de joie; les villes s'empressèrent de lui ouvrir leurs portes et de lui prêter le serment de foi et hommage. Il se préparait à livrer bataille à l'administrateur protestant^ lorsqu'une ambassade impériale se présenta aux portes de Strasbourg demandant, au nom de Rodolphe, que des deux côtés on mît bas les armes (juin '15Ü2). Le cardinal déclara alors qu'il était prêt à licencier ses soldats pourvu que ses adversaires en fissent autant: mais ni l'administrateur ni le Conseil n'étaient disposés à un accommodement; ils demandèrent du secours au roi de Danemark et à Henri IV, s'efforçant à diverses reprises de faire comprendre à ce dernier toute l'importance que la conquête de Strasbourg pourrait avoir pour la France,
Des deux côtés, la guerre fut cruellement conduite. Charles de Lorraine, partout vainqueur grâce à la discipline supérieure de ses
i ** Voy. HiRiN, t. Il, p. 2U6.
LA Ot^ERRLLE DE l'kVÈCITK DE STRASBOURC. DEPUIS 1592. ]23
troupes, désirait sincèrement mettre un terme à tous les maux qu'engendre la guerre; aussi s'unit-il avec joie aux princes et aux villes voisines, qui, intervenant entre les combattants, proposaient à Jean-Georges et au Conseil des conditions de paix si modérées et si honorables qu'on tenait pour à peine possible qu'elles fussent rcjetées. Les deux partis devaient cesser les hostilités et remettre leurs intérêts entre les mains de la justice, licencier leurs troupes le même jour, et s'accorder mutuellement un sauf-conduit jusqu'à leurs pays respectifs; les conquêtes du cardinal devaient être restituées à Strasbourg. La ville conserverait tous ses revenus et disposerait des biens de l'évêché jus([u"à ce que la justice eût décidé sur les points en litige. L'armistice devait durer jusqu'à ce que sentence eût été rendue; et, pendant cet intervalle, les parties s'engageraient à n'inquiéter en rien leur adversaire.
Mais ce qu'on avait cru impossible arriva : le Conseil, comptant sur les renforts promis par Christian d' Anhalt, rejeta, le 27 août, les propositions de paix, prétendant« que la conscienceetl'honneur ne lui permettaient pas de les accepter ». La guerre continua donc, et ce ne fut qu'à la fin de février 1393 (\ue la paix put être conclue. L'évêché fut partagé entre le cardinal et l'administrateur protestant; Strasbourg recouvra tout ce qui lui avait été enlevé, et l'on attribua aux chanoines des deux confessions une part déterminée dans les revenus de l'évêché. Cette funeste lutte avait duré huit mois et avait attiré sur l'Alsace d'incalculables maux. Le commerce était complètement ruiné, et les finances de la ville tellement épuisées que Strasbourg perdit, à dater de ce moment, son antique importance. Rien que la solde des troupes avait englouti 80.000 florins. Les chanoines calvinistes, qui n'avaient cessé d'attiser la haine confessionnelle par leurs prêches et leurs écrits, étaient exécrés des f^uthériens aussi bien que des Catholiques *.
' Müller, Restauration, pp. ä'i-93. Stieve, Die Politik Bayerns, t. I. pp. 54 et suiv.** Voy. aussi Zeitschrift fur Geschic/ite des Oberr/ieins,iS8~,t-ll, pp. 481 clsiiiv. Ce ne fut qu'en 1604 que Jean-Georges, en écliaD!j::e d'une forte indemnité, renonça à « ses droits » sur l'évêché. Les chanoines protestants traitèrent à l'amiable avec le cardinal, et la ville fut obligée de reconnaître celui-ci comme le seul chef legitime de l'évêché. Gérard Truchsess, qui était venu à Strasbourg' en 1589 avec la comtesse Agnès, mourut méprisé de tous en 1601. Quant à « l'ami de son cœur », l'archevêque protestant Henri de BrCme, il était mort dès 1585. Avant sa mort il avaitblessé grièvement dans une querelle la concubine qu'd avait épousée (voy. plus haut, p. 33). II fit une chute de cheval et, depuis, dit une relation contemporaine, demeura plongé dans une si noire mélancolie, « ut etiam id, quod in terris habuit charissi mum, propriis manibus fere sutfocasset. Item : uterque frater Franciscus, Magnus, filtrum (sic) et u.xor vel quasi acceperunt lelhalia vulnera a principe, qui sœpiusillam increpando di.xit : « Eloigne-toi de moi, démon incarné! » Et il lui arracha les vêtements du corps. En somme, c'est une conduite lamentable et une chose terrible » . Voy. Bezold, p. 268, note 2. I