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SITUATION MORALE KT RELIGIEUSE A FRANCFORT-SÛR-L'ODER

village sont des coquins et des misérables dont il se plaint de ne pouvoir venir à bout. » A Hohendodclcne, village de soixantecinq ménages, on n'en eût pas compté dix où la prière fût en usage ; en général là population ne savait rien ou fort peu de ebose sur les sacrements. « Dans tout le bailliage de Sandau. un grand nombre de paysans ne savent pas leurs prières; la plupart n'est pas en état de réciter les dix commandements ni de donner quelque explication sur le baptême ou l'Eucharistie. Dans les villages de Corbelitz et Wolterstorf, trois personnes tout au plus savent par cœur leur Pater. Quant au catéchisme, ils l'ignorent absolument; l'esprit de la population est détestable. » En plus de vingt autres localités, les enquêteurs constatent nue la population est « impie, rude, sauvage ». Ils disent des habitants d'Aldeuhausen «qu'ils sont tellement ignorants de toute prière qu'on pourrait croire le Christianisme entièrement éteint parmi eux 1 ».

Dans la marche de Brandebourg, on comptait, parmi les théologiens et prédieants, des strictes Luthériens, des Flaciniens, des Mélanchthonieus, des Majoristes, des Osiandristes, des partisans et des adversaires du recez de Francfort et des décrets de Naumbourg. Toutes les sectes recherchaient la faveur de l'Electeur Joachim, et s'efforçaient de perdre ses adversaires dans son esprit. Là aussi les chaires retentissaient d'injures et de menaces. Agricola qui, depuis l'Intérim, s'était nettement déclaré contre le strict Luthéranisme, appelait son ancien ami Mélanchthon« le Iiis de Satan », et disait delui, peu de temps après sa mort : « Si Philippe n'a pas changé de sentiments avant d'expirer, il est damné, il appartient au diable corps et àme, et pour l'éternité -. » « La façon dont nos pasteurs se traitent mutuellement est vraiment honteuse, » lisons-nous dans une lettre écrite de Berlin à cette date. « En chaire, ils s'injurient, ils s'acharnent les uns contre les autres. Ceux de Sainte-Marie se sont jeté des pierres à la tête sur la place du marché-neuf, et c'est à grand'peinc qu'on est parvenu à les séparer3. »

A l'Université do Francfort sur l'Oder, les plus furieuses querelles théologiques divisaient maîtres et étudiants.

André Musculus, qui y professait la théologie, défendait avec cha-

« Danseil, I, 26, 28, 29, 35-36; II, 17. 21, 30. 47, ol. 77-78, 83-84, 94, 96, 109, 112, 113. 139 ; III, pp. 9, 10, 16, 22, 25, 27. etc. * K a wk ra u , Afjr ico lu , pp. 318,321. Voy. plus haut, pp. 38-40. :| .Mokiisi-n, Bcitnhje, p. Iii.

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leur la doctrine luthérienne « de la fatalité stoïque », c'est-à-dire du serf arbitre; son zèle s'attachait surtout à flétrir la« nouvelle obéissance » imposée par le recez de Francfort en 1558. « Tous ceux qui la défendent appartiennent au diable, » disait-il, <c ainsi que ceux qui soutiennent que les bonnes œuvres sont nécessaires au salut. Quiconque conseilleles bonnes œuvres est à Satan, et suit son maître. » Musculus était brouillé à mort avec son collègue de l'Université, Abdias Prétorius, prédicant mélanchthonien. pasteur « de la nouvelle obéissance». Il le dénonçait en chaire comme un séducteur de la jeunesse, et déclarait aune députation du sénat académique, venue pour le supplier de modérer son langage, qu'il ne se laisserait gouverner par personne dans les questions de iafoi, et que ceux qui ne partageaient point ses opinions sur les bonnes œuvres méritaient d'être expulsés de la ville.

L'Electeur, au début, penchait vers Prétorius ; il le consultait volontiers dans toutes ses difficultés, soit religieuses soit politiques. En 1561, il défendit à Musculus de prêcher sur les bonnes œuvres, annonçant en même temps à ses sujets que tous ceux qui, dans les villes ou les campagnes, s'attaqueraient à Prétorius ou publieraient contre lui quelque libelle ou caricature seraient arrêtés et sévèrement punis. Mais après comme avant ces menaces, Musculus continua de s'emporter contre son adversaire, attaquant aussi le Conseil avec la plus extrême violence et traitant tous ses membres de « vils débauchés et de blasphémateurs sacra mentai res ».

A la querelle sur les bonnes œuvres vint s'ajouter la dispute sur la Cène. Prétorius, soutenu par le Conseil, voulait que le corps de Jésus-Christ ne fût adoré qu'au moment de la Communion ; Musculus, au contraire, soutenait qu'il devait être adoré pendant tout le temps queles saintesespècesdemeurent exposées sur l'autel. II s'écria un jour en chaire : « Dites à ceux qui prétendent qu'on ne doit pas adorer le sacrement : Retirez-vous de moi, démons maudits et infâmes! Car ce sont des scélérats, des voleurs de grand chemin, des blasphémateurs maudits, dos fornicateurs, des ivrognes, ceux qui refusent auChristriionneur qui lui est dû! Vous tous quim'écoutez, venez à notre aide, protégez-nous et tombez sur le Conseil ! Faites l'office de bons et lourds fléaux, séparez le grain de la paille t » Le Conseil informa l'Electeur, en 1561, que l'agitation était grande dans la ville et qu'on s'attendait à tout.

L'Université constatait à son tour que la querelle théologique gagnait le peuple, que les têtes s'échauffaient ; que des émeutes étaient à prévoir, et que la ruine de la Haute Ecole était probable1.

* Spieker, Musculus, pp. 81 et suiv.

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La 1res grande majorité des étudiants tenait pour Prétorius et traitait Musculus de « pécheur impénitent ». Dans la nuit du 5 février 1562, ils se rassemblèrent devant sa porte et le sommèrent de comparaître. Le chef de la bande, avec force imprécations, condamna à mort en son lieu et place, un mannequin do paille. Au milieu des huées et des rires, on mit le mannequin sur la roue, puis on le jeta aux chiens. Un autre jour, les étudiants lancèrent des pierres à la tête du maître détesté tandis qu'il se rendait à son cours; deux fois sa maison fut assaillie. Poursuivi par d'implacables haines, Musculus, allant un jour à l'église pour la réception d'un diacre, fut obligé de se faire escorter par des soldats1.

Mais depuis quelque temps il avait réussi à gagner les bonnes grâces de l'Électeur.

Joachim enjoignit au Conseil de ne plus s'opposer à l'élévation de l'hostie pendant le service divin 2 ; un mandat d'arrêt fut lancé contre Prétorius3, qui, persécuté par les « Musculistes », fut obligé de chercher un abri à Wittemberg au commencement de 1563 4. Depuis lors, l'Electeur ne vit plus en lui qu'un « corrupteur de la vraie religion ». Ayant entendu dire que Georges Bu chholzer, prévôt de Berlin, propageait sa doctrine, il voulut « faire un exemple et frapper un grand coup»,, bien que, peu de temps auparavant, il eût pris Buchholzer sous sa protection, un jour, qu'à propos de la justification, Agricola l'avait excommunié en présence de tout le peuple. Le 19 avril 1563, il convoqua les fonctionnaires publics et les prédicants de la résidence pour leur donner lecture de son testament. « Je vous ai souvent entendu prêcher, » leur dit-il, ce à mon tour je vais aujourd'hui vous fairo un sermon. » Après leur avoir expliqué ses dernières volontés, il leur déclara qu'il regardait la doctrine de Musculus comme seule orthodoxe et véritable et lui donnait sa pleine et publique approbation. Alors, levant sa canne sur Buchholzer, il fit mine de vouloir le frapper et lui reprocha rudement de s'être laissé séduire par Prétorius: «r Traître!» s'écriat— il , « si Luther sortait de sa tombe, il t'assommerait à coups de massue, toi et les tiens! Seigneur Georges, sachez que je m'en tiens à la doctrine de Musculus ; je remets mon àmo après ma mort à Notre Seigneur Dieu, mais quant à la vôtre et à la doctrine de Prétorius, je les donne au diable! » Buchholzer tomba

i Spieker, pp. 70. 86, 89, 98.

* Spieker, pp. 75 et suiv.

3 Voy. Döi.linüf.h, Reformation, t. II, p. 397, note 8.

« Pràtorias, Endlicher Bericht von seiner Lehre (1563), pp. 190, 383.

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