SITUATION MORALE ET RELIGIEUSE A FRANCFORT SUR L*ODER
malade à la suite de cette scène, et mourut peu de temps après des suites de la frayeur qu'il avait eue *.
Le sénat académique de Francfort envoya des délégués à l'Electeur et aux membres des Etats réunis àBerlin, pour les informer que l'Université était proche de sa ruine, que les étudiants désertaient en masse, que Musculus calomniait et outrageait ses adversaires d'une façon odieuse, et que « le retour du vénéré Prétorius était extrêmement désirable ». Ceux-ci répondirent que, bien qu'ils ne fussent pas de grands savants, ils étaient convaincus que Prétorius avait raison, et qu'ils n'accorderaient rien à l'Electeur tant qu'il ne se serait pas engagé à rappeler à Francfort le docteur proscrit.
L'Electeur entra dans une telle fureur contre les délégués qu'ils en furent épouvantés. Plutôt que de faire un pareil affront à Musculus, leur déclara-t-il, il enverrait l'Université au diable, il y mettrait le feu do ses propres mains, il n'en resterait qu'un monceau de cendres. Du moment que lui, leur unique maître, avait déclaré orthodoxe la doctrine de Musculus, du moment qu'elle avait reçu sa sanction, ce qu'il avait décidé ne pouvait être aboli, dussent tous les délégués aller à Satan, de compagnie avec l'Université 2.
Musculus continuait « à jeter de l'huile sur le feu #. « Il nous traite de scélérats », écrivaient en décembre 1565 les conseillers à
1 Geppert, Chronik von Berlin, t. I, p. 57. Müller und Küster, Altes und neue» Berlin, t. I, p. 298. Spieker, Musculus, p.9Ö. Au-dessous d'une proposition Idéologique de Buchholzcr, Joachim écrivit : Qui enseigne cette proposition : bona opéra sunt necessariat blasphème et renie doctrinam de Filio Dei, Paulum. Lutherurn, et est incarnatus diabolus, Lucifer; « c'est un séducteur des pauvres gens, c'est le niancipium diaboli, il sera éternellement torturé dans l'enfer avec Judas. » Müller und Küster, Alles und neues Berlin, t. I, pp. 299 et suiv. Spieker, Beschreibung der Marienkirche zu Francfurt an der Oder. Une lettre de Buchholzer à Prétorius montre comment on entendait la polémique à cette époque. « Hier, je fus à la maison du Dr Schlegel ; le messager du diable, Vitus Bach (professeur à Francfort) y arriva. Je dis en l'apercevant : Voici le conseiller de Musculus, le noir souverain des rats, qui soutient quod Christus mortuus est secundum utramque naturarn et quod bona opéra non sunt necessaria. »11 répondit: Je suis le disciple desaintMusculus. Je lui demandai si oratio était aussi necessaria ? 11 demeura longtemps silencieux, puis il dit : non. Alors j'objectai : Cependant Jésus-Christ a dit : Orale, ne intrelis in tentationeni. Orale est imperatious et habet in se nécessitaient faciendi. Il répondit : Jésus-Christ a dit cela tanquam letjislator, cela ne nous regarde pas. Tout le monde éclata de rire. Je dis: Tu mens comme un maudit coquin 1 Ensuite, quand je lui objectai de Christi inandato, il soutiul que c était uerba legislatori, que cela n'impliquait point d'obligation pour nous. Je lui demandai si les paroles beati pauperes, beati /m7<?s,etc., étaient aussi verba necessitatis . U soutint qu'elles n'étaient pas prœcepta, mais exhortationes. Je lui citai le Contrarium ejcproposilionibus Lutheri, etc., il en fut accablé, se tut, et s'en alla. Je dis: L'enfant du diable s'en va, l'enfant goulu, l'enfant du singe fou. Ha discessil cum nia gna ignominia. Ideo esto bona animo,nos convincemus illos nebulones; ce sont de maudits coquins, inepti ad dispuiandurn indocti. » Voy, Spieker, Musculus, p. 67.
Spieker, pp. 99-100.
iv 13
194 SITUATION MORALE ET RElir.IEUSR DANS LÏtLKCTORAT DE RRANDBROURG .
l'Electeur; « il parle du sacrement en termes inconvenants et séditieux. Il a dit on pleine chaire : Tu ne veux pas croire jusqu'à ce que tu aies le Christ dans ta gorge ou dans ta gueule ? Penses-tu donc que je vais te le montrer en robe bleue, tel qu'il était assis le jeudi saint au milieu de ses disciples1 ? »
Dans toute la contrée « le sacrement de l'amour » était le thème le plus ordinaire des disputes. Dans les repas, sur les bancs des brasseries, on discutait sur l'Eucharistie, et souvent on en venait aux mains. Impossible de se mettre d'accord sur l'espace de temps où Jésus-Christ reste présent dans la sainte hostie; sur ce que deviennent les saintes espèces une fois consommées; on se demandait si Ton était coupable de sacrilège en gardant, par inadvertance, une goutte de vin consacré dans sa barbe *. Un jour de Fête-Dieu, Jean Musculus, élu par son père André curé du faubourg do Lebus, ayant, par mégarde, renversé le calice, l'Electeur crut nécessaire de rassembler un synode, et déclara qu'il ne lui paraissait pas suffisant de condamner le coupable à la prison ou à l'exil ; que, puisqu'il avait répandu le sang du Christ, le sien ne devait pas être épargné, et qu'il fallait lui couper deux ou trois doigts de la main 3.
Musculus regardait l'épouvantable et générale dépravation de l'Elcctorat de Brandebourg comme la conséquence naturelle de son dogme favori : « Les hommes ont été créés à l'image du démon. » Selon lui, ceux-là surtout étaient possédés du diable qui osaient affirmer que l'homme déchu a couservé dans sa nature quelque chose de bon. Musculus proférait d'horribles injures contre le Pape, et félicitait les jeunes gens lorsqu'ils le maudissaient en pleine rue; cependant il ne pouvait s'empêcher d'avouer que, sous le papisme, les mo'urs étaient beaucoup plus douces, les chrétiens plus fervents et plus dociles. « Si nos ancêtres, » écrivait-il, « pouvaient revenir en ce monde, si surtout ils voyaient notre jeunesse, ils se voileraient la face, ou peut-être nous cracheraient-ils à la ligure; ils ne comprendraient pas que nous, qui vivons en un temps de grâce et sommes éclairés par la pure clarté du nouvel Evangile, nous soyons devenus pires que les démons. Sodome et Gomorrhe, et même la montagne de Vénus, n'ont vu que des jeux d'enfant à côté de ce qui se passe actuellement. » « Tous, tant que nous sommes, nous convenons que la jeunesse n'a jamais été si pervertie depuis que le monde existe, et qu'elle ne saurait être pire. Le vice le plus commun, le plus horrible parmi les Evangéliques grands et petits, c'est le
1 Spieker, p. 124.
"» Voy. O. Khamkr, Vom Nachtmahl (1rs Herrn, «Mr. (Francfort, 1569). pp. 5, 9. 3 Heim'e, Gesch. des Protestantismus, t. 11. pp. 380-387.
blasphème qui, non sans uu dessein particulier do Dieu, était bien moins fréquent il y a quarante ans. Tous les autres vices se rattachent à celui-là. » « Nous sommes obligés d'avouer et deconfesser que, bien que chez les autres peuples lo mal soit en grand progrès, cependant , nulle part les mœurs ne sont plus exécrables que chez ceux qui se font gloire d'avoir reçu la parole de Dieu et le saint Evangile; toute crainte de Dieu, toute discipline, tout sentiment d'honneur semblent éteints parmi nous. »
Musculus rappelait encore en quelle estime les ancêtres catholiques avaient tenu les choses éternelles : « Nos pères demandaient conseil de tous côtés quand il s agissait de leur salut; ils ne croyaient pas pouvoir prendre trop de peine pour éviter l'enfer. Ils faisaient pénitence, ils priaient, â ils jeûnaient, ils secouraient les pauvres, ils faisaient de pieuses fondations. Au lieu que maintenant, on ne s'iuquièto ni du ciel ni de l'enfer; on ne pense ni à Dieu ni au diable. » « Le Jugement dernier est certainement proche : reprenons donc la coutume de l'ancienne Eglise, et supplions Dieu avec instance de terminer ou d'adoucir ladétresse présente et le châtiment futur. Mais qui y songe 1 La prière, l'assistance aux oflices, tout cela n'est plus de mode ! »
« Monseigneur le gentilhomme est épicurien et grossier comme un porc; monsieur le bourgeois charge le pasteur de prier, de distribuer les sacrements, laisse qui veut faire pénitence et, quant à lui, ne pense qu'à la bonne chère, écorche et trompe son prochain, lui fait tort sans aucun scrupule. Le paysan a complètement oublié sa religion; il préfère le broc à l'eau bénite; si Dieu n'a encore un peu patience avec l'Allemagne, bientôt on comptera à l'église plus de piliers que de chrétiens. S'il y a encore des cœurs pieux qui fassent quelque chose pour l'Eglise, ils ne sont pas visibles. Les temples, les écoles, les hôpitaux sont dépouillés; la jeunesse est déplorablement négligée; le chemin des écoles est barré aux enfants des indigents, les chers pauvres du bon Dieu sont abandonnés *. »
Ainsi se lamentait Musculus, surintendant général de la Marche du Brandebourg.
Dans le duché de Prusse, la situation était identique. Le duc Albert qui, sans pouvoir remédier au mal, assistait impuissant aux
» Fluchteufel, B* \S> Dl F*. Treue Warnung und ErmahnunQ B». Voy. Döllisüer, t.ll, pp. 399-412. Swekeh, pp. 180-181, 215-219, 247-SS3.
malheureuses discordes qui détruisaient autour de lui toute civilisation, devait être peu consolé lorsque ses amis, dans leurs lettres, lui démontraient que les choses allaient aussi mal ailleurs que chez lui. Le gendre de Mélanchthon, Gaspard Peucer, lui écrivait le 6 mai 1Ö61 : <t L'Allemagne est tellement déchirée par les querelles qui surgissent et s'aggravent tous les jours que je crains que la discipline ecclésiastique et Tordre civil ne périssent ensemble. Je ne vois pas, en vérité, comment pourront être apaisées par des moyens humains ces discordes affreuses qui renaissent sans cesse les unes des autres4.»
Funk, le chapelain d'Albert, qui, après la mort d'Osiander, jouit longtemps de la faveur du prince, ne contribuait pas peu à entretenir les disputes. « C'était unjhomme faux et rusé, employant toutes sortes d'artifices pour duper son seigneur ; il était connu partout pour un ivrogne, en quoi il imitait Osiander, son mauvais génie et son maître, qui.toutesa vie,avaitaimé la bouteille et avait coutume, après boire, de tenir les plus ignobles propos sur les choses saintes 2. »
En 1Ö61., un aventurier, « le faux margrave de Vérone, » Paul Scalichius, vint à la cour sur l'invitation du duc. Bientôt le prince l'admit à son conseil, où il se lia intimement avec Funk. Malgré la résistance de l'Université, Seal ich fut autorisé à professer la théologie à Königsberg. Il soutenait les opinions « les plus étranges ». Dans l'un de ses ouvrages, pour concilier toutes les doctrines sur la Cène, il avança» que le Christ avait trois natures », cherchant à établir ce dogme nouveau à l'aide d'une profusion de figures géométriques. Il persuadait au duc qu'une doctrine toute céleste lui avait été révélée; qu'il avait des visions sur la Trinité, l'origine des anges et des démons et la puissance exercée sur les hommes par les esprits des ténèbres.
Peu à peu, le duc tomba complètement dans les pièges de ce charlatan. D'après les minutieuses prescriptions de Scalich, il se servait de certaines formules magiques, et portait toujours sur lui une médaille et une bague qu'il croyait pouvoir le p rotéger contre tout maléfice. Funck et Scalich s'entendirent bientôt comme larrons en foire et s'enrichirent tous deux aux dépens du pays. Scalich reçut d'Albert deux cents acres de terrain, des fermes, des moulins,
1 Voigt, Briefwechsel, p. 807.
* Voy. les aveux de Funk à ce sujet. 11 déclare qu'il ne peut renoncer à boire sans mettre sa vie en danger. Hase, p. 175. Osiander rivalisait avec les courtisans d'Albert quand il s'agissait de boire. Ha htknocii, p. 354. Hase, p. i29. Juste Menius n'appelait Funk que « la chope pleine », et lui reprochait de s'enivrer quotidiennement, Schmidt, Justus Menius, t. II, p. 168.
même la ville et le bailliage de Kreuzbourg. Les Etats s'en plaignirent. « Ces saints personnages,» déclarèrent-ils à la Diète de Prusse, « ont extorqué au duc toute espèce de présents : de riches habillements, des propriétés, des carrosses, de l'ambre précieux, des forêts, des céréales. Une bonne partie des domaines de l'Etat sont chargés d'hypothèques et livrés à des mains étrangères ; le trésor et les revenus du prince sont épuisés, et c'est à peine s'il lui reste de quoi suffire aux besoins journaliers. Des sommes fabuleuses, grossies d'intérêts énormes, sont réclamées tous les jours. » Scalich, au nom du duc, ayant emprunté dix mille florins à la ville de Königsberg, en retint sept mille pour son compte, en donna deux mille à un muletier, de sorte que mille seulement entrèrent dans la caisse ducale *. En Prusse, tout le monde criait misère, et se plaignait des nouveaux impôts et de la détresse générale.
Scalich prit La fuite à temps. Funck, mis au cachot et chargé de chaînes, fut condamné à mort par une cour de justice. Leduc avait depuis longtemps abandonné « l'hérésie d'Osiander, qu'il avait favorisée durant tant d'années », et Funk, son chapelain, avait rétracté du haut de la chaire son ancien enseignement. Cependant, dans l'acte d'accusation porté contre lui, les Etats lui font un crime d'avoir adhéré de cœur pendant de longues années à la doctrine « du grand hérétique Osiander »; d'avoir protégé et établi l'hérésie par la violence, de sorte que beaucoup de pieux ecclésiastiques et docteurs « avaient été exilés à cause de lui; » d'avoir conseillé, rédigé et propagé un formulaire religieux sans leur permission; d'avoir retranché l'exorcisme des cérémonies du baptême, imposant aux pasteurs « un mode très défectueux d'administrer ce sacrement » ; enfin d'avoir fait jeter en prison ou exiler tous ceux qui avaient refusé d'accepter les nouvelles lois religieuses. Tous les efforts d'Albert pour sauver son chapelain furent inutiles : Funk et deux conseillers, ses complices, furent décapités comme malfaiteurs et perturbateurs de la paix publique. Pendant l'exécution, la foule rassemblée autour de l'échafaud entonna le cantique : « Viens, Esprit de lumière! Eclaire-nous, céleste vérité 2! »
A la requête des Etats, Morlin, « cette colonne de la pure doctrine, » chassé douze ans auparavant par le duc, fut rappelé, et nommé évêquo de Samland.
Assisté de Martin Chemnitz, théologien du Brunswick, Morlin
* Hahtknock, pp. 453-456. Erläutertes Preussen, t. III, pp. 284-297. Baczko, t. IV, pp. 272 et suiv. Hase, pp. 294-329, 329, 350. Vulwus, t. X, pp. 39-53. Vulpius ne cache point son intime conviction : Selon lui, Scalich était « la créature des Jésuites! »
» Hase, pp. 334 cl suiv.
dressa un nouveau formulaire « conforme de tous points à la Confession d'Augsbourg et aux articles dcSmalkalde 1 ». Ce formulaire condamnait explicitement, avec beaucoup d'autres erreurs, l'hérésie d'Osiander. Le duc lui donna solennellement sa sanction, et le déclara obligatoire pour la Prusse à perpétuité. Les prédicants et docteurs de théologie s'engagèrent par serment à n'enseigner que d'après lui2.
Nous lisons dans un édit de religion publié pou de temps après : « Comme, en général, on entretient très chétivement les pauvres curés et qu'on a d'eux si peu de soin qu'ils n'ont guère que des croûtes de pain à manger, personne ne se présente pour étudier la théologie d'une manière sérieuse et intelligente ; les rares jeunes gens qui nous viennent n'ont pas même de quoi se nourrir; aussi étudient-ils superficiellement, enseignant ensuite ce qu'eux-mêmes n'onlpas bien compris, de sorte qu'un aveugle en conduit unautre : c'est pourquoi la bonne doctrine est partout en oubli, Dieu retire sa bénédiction, et le pays s'appauvrit. Comme dit le prophète Aggéo, nous mettons notre argent dans une bourse percée3. »
Albert ne survécut que deux ans à son chapelain. Ses dernières années furent assombries par la pensée du lamentable état où il laissait l'Eglise et son pays.
« Malheureusement, » répétait-il, « il y a peu de bons pasteurs parmi nous ; nous ne ' connaissons que des mercenaires, que des corbeaux avides. » Le mécontentement de ses sujets était si général qu'il se plaignait de n'avoir pas un seul ami sur lequel il pût compter, et répétait souvent que le métier de berger lui eût semblé beaucoup plus doux que celui de roi *.
Dans sa famille, l'ancien grand maître de l'Ordre Teulonique n'avait rencontré « qu'épreuves et que contradictions ». Des sept enfants qu'il avait eus de Dorothée, princesse do Danemark, six étaient morts en bas âge, une seule fille lui était restée. Son fils unique, issu de son second mariage avec Anne-Marie de Brunswick, passait sa vie dans des terreurs continuelles, tremblant toujours d'être empoisonné par les gens de son entourage. « Ils ont tourmenté et torturé mon père jusqu'à le faire mourir, » disait-il avec amertume, « ils en useront do même avec moi. Puisse Dieu les en punir jusqu'à la troisième et quatrième génération ! » Souvent le prince s'abandonnait à de tels accès de colère qu'il jetait des brocs d'argent
» Connu plus tard sous le nom de Corpus doctrinu; Prulenicurn. 1 Hase, pp. 384 et suiv.
* Richter, Kirclw-Wirdiiuntjen, t. II, pp. 301-302.
* Hase, pp. 235, 343.
à la têto de ses convives, ou bien il était eo proie à une si profonde mélancolie qu'on craignait de le voir mottre fin à ses jours
Durant le règno d'Albert, lo pays avait été le théâtre des continuelles disputes des prédicants. Un professeur de Königsberg, David Voit, craignait pour la Prusse, dès 1567, lo retour de la barbarie 2.
L'éveque Mörlin ne tarda pas à être persécuté do la manière la plus odieuse par lcsMélanchthonicns do l'Université et par los Osiandristes, encore nombreux dans la contrée. Com mo Osiander,il fut en butte aux plus grossiers outrages jusqu'à ses derniers instants. « Il est mort en désespéré, » écrivait l'un de ses adversaires; « peu de temps avant d'expirer, il rampait par terre comme un ours; ou l'a vu gratter le sol avec ses ongles; On a été obligé d'ôter de sa chambre tous les instruments tranchants et de murer chez lui une porte qui communiquait à la rivière. » Après sa mort, une afliche placardée dans la cathédrale avertit les passants que « Mürlin venait de descendre dans les abîmes avec Lucifer 3 ».
Tilraann Hcssus, élu évoque après lui, jouit d'un crédit illimité pendant la maladie du jeune duc. Il en profita pour excommunier ou destituer tous ses adversaires et pour faire nommer son ami Jean Wigand évèquo de Poméranie. Mais peu après, il se prit de querolle avec Wigand ctd'autres prédicants à propos d'une question de théologie. Il soutenait que l'humanité de Jésus-Christ était « toute-puissante, toute sago et digne d'adoration in abstracto aussi bien qu'i» concreto », ce qui, selon Wigand, ne pouvait être admis que pour la nature de Jésus-Christ m concreto, c'est-à-dire dans son union avec la nature divine.
Bientôt, dans toutes les chaires, cette question devint le thème d'interminables querelles. « Plusieurs professeurs et recteurs, » écrivait Wigand, « enseignent maintenant aux enfants que Vaùstracto est un composé deabs et de traçtumy comme les fourrures de • loup et de martre que portent les grands seigneurs ne sont que les pelures séparées des loups et des martres. »
«Une véritable avalanche de disputes » se précipita sur les étudiants et sur le peuple 4 et pénétra jusque dans les hôtelleries et les tavernes. « Dans les réunions populaires, dans les auberges, môme dans
' Hase, pp. 79, 288, 395-396.
*« Dcuin ovo, ut in Iiis reçiouibus ecclcsias, polilicas et œconomias dementer servet, nec sinat ficri barbaricum vastitatem, quam cum mulla alia, tum vero pra'cipue intestini motus portendunt.» Lettre à Caincrarius. Voy. Döi.lunüer, t. H, p. 666, note.
1 Ertnafertes Preussen, t. IV, pp. 747-748. Voy. Leuciu-eld, Hist. //<«/»., pp. 89-92.
« Wiucens, pp. 206 -214.
les échoppes, le premier, le plus ordinaire sujet de conversation, c'était Vabstracto et le concreto ; on se querellait merveilleusement à ce sujet, et les prédicants soufflaient le feu de toute leur force, excitant leurs auditeurs contre quiconque ne pensait point comme eux *. » « Satan-Wigand, » écrivait son ancien ami André de Mayendorf, « est poussé par le démon à perdre Hessus ; il rage et tonne contre lui comme un homme en délire, et crie à tue-tête : t Arrière cet homme 2 ! »
Dans un synode présidé par Wigand et composé de vingt ministres, la solution suivante fut adoptée : « La [proposition que l'humanité du Christ in abstracto, c'est-à-dire en elle-même, est toute puissante, est un blasphème que les Eglises rejettent avec horreur et qu'elles abolissent à jamais. Les intérêts de la foi exigent qullessus, qui tient de pernicieux et scandaleux discours, les corrige, et fasse amendo honorable ; et comme la dispute remplit la Prusse entière, on publiera dans toutes les chaires, en usant toutefois de modération, que la proposition m abstracto a été condamnée, et que l'évêque de Samland a consenti à corriger ses discours pour la plus grande gloire de Dieu, afin que les âmes ne soient plus scandalisées à l'avenir. »
Mais Hessus refusa absolument de se soumettre au synode : « Si jamais vous me faites souscrire à ceci, je veux bien être pendu ! » s'écria-t-il ; « ou bien j'attellerai mes chevaux, et je dirai bonne nuit à la Prusse : Hue! hue I que les hiboux et les farfadets y demeurent si bon leur semble! » Il nia l'autorité du synode, prétendant que, d'après les lois de la Prusse, il n'appartenait qu'à un Concile général déjuger un évûque, et que Wigand, en la personne duquel le diable avait présidé l'assemblée, avait voulu tendre un piège à tous les évêques futurs. « Notre synode, » répondit Wigand, « a tout autant d'autorité que celui de la maison do Zacharie, où trois personnes seulement ont sanctionné le dogme de la naissance du Christ.Et pourquoi l'enfant ne pourrait-il pas enseigner son père? Une ànesso a bien enseigné Balaam ! » Hessus se défendit avec tant d'énergie et de violence, dans la chaire de Königsberg, que le peuple menaça de tirer sur les partisans de Wigand et de mettre la ville à feu et à sang.
La cour ducale fut longtemps indécise sur le parti qu'elle devait prendre, car un effroyable orage pouvait sortir de toute cette querelle. EnÛn le duc, toujours en proie à la maladie qui le consumait, déclara, en vertu de l'autorité dont il était revêtu, que, puisque l'évêque
• Hahtknoch, p. 46ft.
* LEUCKfELD, pp. 145, 146.
de Saroland refusait do se rétracter, il fallait se débarrasser de lui; il lui enjoignit de quitter le palais épiscopal le plus tôt possible *.
« Wigand m'a perdu par la ruse et la perfidie, » écrivait Hessus à la duchesse de Saxe, « et cela uniquement pour prendre ma place. Je n'aurais jamais cru qu'une pareille fausseté pût se loger dans l'âme d'un théologien ! Je suis comme cette étoile dont il est parlé dans l'Apocalypse, que la queue du dragon fait tomber du ciel et précipite sur la terre 2. »
« Pour prévenir une révolution, remettre les prédicants dans le devoir, redressor les pasteurs des campagnes, faire disparaître de l'Université le levain de la haine et donner un chef à l'Eglise3. » Wigand, en présence de toute la cour, fut chargé d'administrer Févêché de Samland, et tous les partisans d'Hessus reçurent ordre de quitter le duché. « Des prédicants dignes et pieux, » écrivait André de Mcycndorf, « ont été, par cette mesure, jetés dans une grande et cruelle détresse ot forcés de s'expatrier avec leurs femmes et leurs enfants. Une abominable persécution déchire en ce moment l'Eglise de Prusse, et Wigand en est l'auteur 4. » Les pauvres femmes des pasteurs, en proie à la misère, les prédicants exilés firent parvenir au duc une foule de suppliques. Tous accusaient Wigand, « le persécuteur des innocents, » d'être la cause de leurs maux, d'avoir agi par cupidité, d'être avare, et même usurier5. « Dans une àme comme la sienne, il n'y a déplace que pour le diable, a écrivait au duc le chancelier de Tubingue Jacques Andréa; o il ne mérite que l'exil 6. » A son tour, Wigand appelait ses adversaires « possédés, fanatiques, fripons », et peignait la situation sous les couleurs les plus sombres : « Une troupe de hâbleurs et de brouillons troublent et égarent non seulement le peuple crédule, mais jusqu'aux personnes cultivées. Ils se précipitent comme des fous chez les habitants, dans les petites boutiques, dans les brasseries; ils vantent, ils propagent en tous lieux leurs opinions scandaleuses et fausses. Les enfants eux-mêmes, que le Christ a défendu de scandaliser, sont égarés par ces pervers, car on leur inculque dès le bas àgo une fausso doctrine, on leur souffle la haine contre les maîtres de la parole. Les pamphlets troublent les têtes et excitent beaucoup de gens à se soulever contre l'autorité.
* WiLKEtcs, pp. 212-219.
* Trier, Anmerkungen s um Conœrdienbuche, p. 390. » Wimckns, p. 219.
* Döllinüer, t. Il, pp. 477-479.
1 Stark. Lübeckische h'irchenhistorie, Doc, p. 478.
* DüLLINGER, t. II, p. 478.
aussi bien à propos de religion qu'à propos de politique; libelles, injures, calomnies détestables sont placardés sur les portes; on les répand à profusion; on injurie, on attaque les passants en pleine rue : ces faits sont connus de tous *. »
« De plus, » répète-t-il en plusieurs deses écrits, « le peuploévangéliquc devient épicurien ; il ne se souvient plus de ce qu'il doit à Dieu, qui l'a délivré des ténèbres du papisme pour l'éclairer de la lumière de l'Evangile; il devient rude, cupide; il a toujours plus de passion pour le luxe; il s'adonne à la boisson. L'Eglise n'est plus assistée, etlesprédicants n'ont plus même le moyen d'entretenir le toit de la maison de Dieu. » « Parce qu'on prêche aux gens qu'ils ne peuvent se sauver par les bonnes œuvres, ils ne veulent plus entendre parler d'aucune et négligent les pauvres. Beaucoup d'autorités civiles se jettent avec une avidité odieuse sur le bien d'Eglise, qui devrait servir à l'entretien des temples, des écoles, des hôpitaux, dos établissements de bienfaisance; ils les réunissent sans scrupule à leurs propriétés, sans se soucier du droit. Les écoles sont ruinées; on entend de tous côtés de tristes nouvelles de notre jeunesse; elle est, dit-on, absolument incorrigible 2».
Les Calvinistes applaudirent bruyamment à la disgrâce d'Hessus, exilé surtout à cause de Yabstractum A ; ils l'avaient toujours regardé « comme la créature du démon, comme l'ennemi acharné du Christ ». De son côté, le proscrit avait écrit dans sou Loyal avertissement à mes chers Prussiens * : « Le meurtre et l'adultère ne sont qu'un jeu comparés au crime dont on se rend coupable en ayant commerce avec les Calvinistes. »
Les Calvinistes du Palatinat surtout passaient pour d'odieux blasphémateurs. Les bruits qui circulaient sur leurs horribles sacrilèges épouvantaient le peuple luthérien. On racontaitque, dans une orgie, ils avaient mangé des hosties avec des cuillers, bien plus, qu'ils les avaient foulées aux pieds ou jetées aux chiens, et s'étaient servis à table du vin consacré. On ajoutait que dans le Palatinat les enfants ne recevaient plus le baptême qu'à l'âge de sept ans 5.
1 Hartknocu, pp. 480- 481.
* Voy. Dùllinger, t. II, pp. 480-i8i.
3 WlLKKNS, p. 21V.
* WlLKENS, p. 2(J0.
1 WlLKENS, p. 127.