GUERRES TURQUES
La puissance des Turcs était en continuel progrès. A la mort de Soliman II, en 1566, plus des deux tiers de la Hongrie étaient entre leurs mains, et l'Autriche centrale étnit à tout moment menacée. Maximilien, à la tète de 80.000 fantassins et de 25.000 reitres, s'était dirigé vers la Hongrie, mais il manquait d'expérience; il n'était point secondé par des chefs capables et intelligents, l'armée était mal disciplinée, rien n'avait été prévu, et l'Empereur avait du se résigner à l'insuccès de cette brillante expédition, « à la grande joie de ses ennemis et à l'humiliation du nom chrétien ». En vain le vaillant Nicolas Zriny avait-t-il soutenu le plus longtemps possible le siï-ge de Segedin : après sa mort héroïque (8 septembre 15U6), la ville était tombée au pouvoir des Turcs. L'Empereur avait été obligé d'abandonner aussi Gyula et son territoire. Des séditions parmi les troupes, la trahison ou l'insubordination des chefs avaient amené des revers répétés. « Comment réussir à quelque chose avec ce peuple au cœur faux et déloyal? » écrivait Maximilien du camp de Raab à Albert de Bavière; « Dieu le sait, j'ai travaillé jusqu'à en perdre la raison dans celte désorganisation de toutes choses, et j'en aurais long à vous écrire! En résumé, voici notre histoire : quand nos gens étaient nombreux, nous ne pouvions les décider à marcher; maintenant qu'il nous reste peu de monde, il nous faut une grande prudence; ceux qui ne savent rien de nos difficultés pérorent à leur aise sur ce qu'il y aurait à faire. » Le 18 octobre, il se plaignait que les régiments de Bohême et de Silésie fussent partis malgré ses ordres. Il lui restait à peine 800 cavaliers; à la fui du mois, les secours fournis par l'Empire seraient épuisés, et il allait être dans l'impossibilité d'entretenir plus longtemps ses soldats. « Je ne puis non plus vous cacher, » disait-il en terminant, « qu'à mon profond chagrin mon frère Ferdinand nous a quittés mardi dernier, malgré iv 21 %
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tout ce que j'ai pu lui dire au point de vue de son honneur et de son devoir. Je n'ai pu rien obtenir de lui l. »
Cette campagne, longue et dispendieuse, avait complètement épuisé les ressources de l'Empereur. En 1568, il s 'était s'eugagé à payer à Soliman un tribut annuel de 30.000 ducats. Tous les ans, il s'attendait à voir ses terres héréditaires envahies.
Pour échapper à ce perpétuel danger qui menaçait l'Empire autant que lui-même, pour utiliser la petite portion de Hongrie qu'il possédait encore, Maximilien n'avait plus qu'une ressource, comme il le déclara à la Diète de Spire : opposer une forte digue à l'invasion. Si l'on ne voulait attirer comme à dessein l'ennemi héréditaire en Allemagne, les ouvrages de fortification commencés, dont la dépense s'élevait tous les ans à plus d'un million de thalers, devaient être poursuivis. Ses possessions héréditaires ne lui fournissaient pas de quoi couvrir ces dépenses; aucun souverain de la Chrétienté n'avait à protéger uno frontière d'une aussi vaste étendue. « L'Allemagne, » dit l'Empereur en séance publique, « est obligée de prendre sous sa protection les membres d'Empire et leurs sujets menacés à chaque instant sur nos frontières. Elle ne doit pas oublier les persécutions, les épreuves, les tourments indicibles auxquels tant de pauvres chrétiens ont été en butte depuis tant d'années. >> La frontière impériale et celle de l'archiduc Charles de Styrie avaient 200 milles allemands de diamètre et 300 milles de circonférence. Dans un aussi vaste espace, même eu temps de paix, 90 localités étaient occupées par des troupes allemandes et hongroises, cavaliers et fantassins; la garde de ces frontières occupait plus de 21.000 hommes qu'il fallait entretenir toute l'année : leur solde coûtait par an un million quatre cent mille llorins, et cette somme énorme se doublait lorsqu'un péril imminent exigeait des renforts. « Si l'on me refuse des subsides, » dit l'Empereur, « il ne me reste plus qu'à abandonner tout ù la garde de Dieu; mais dans lo cas où l'Allemagne serait envahie, je ne serais point responsable de ses malheurs, car je vous en ai avertis à temps »
A la suite de cette déclaration, les membres d'Empire se décidèrent enfin à mettre à la disposition de Maximilien les sommes déposées dans les caisses militaires en cas d'événements imprévus. De plus, ils votèrent une somme assez considérable, payable en six échéances jusqu'en 1575. Mais promettre et tenir étaient pour eux
1 Briefwechsel, pp. 1C1-163, löü, 1Ü6-1G7. Sur le rôle joué par l'archiduc Ferdinand II dans la campagne turque et sur les griefs de l'Empereur contre lui, voy. Hijcî, t. 11, pp. IUI 29o.
- Koui, Oucllcn, t. Il, pp. titi-t.7.
choses très différentes. Maximilieu ne toucha presque rien, en dépit des décrets sévères portés contre les retardataires.
Déjà, en 1566) de semblables décrets avaient été rendus, et pourtant Georges Ilsung, sénéchal de Souabe, chargé par l'Empereur de lui faire un rapport sur les secours fournis, écrivait avec découragement le 3 mai 1570, qu'il restait plus de 538.000 florins à recouvrer; que tous les jours les membres d'Empire lui faisaient dire que les séditions précédentes, les rançons qu'il avait fallu payer, les dévastations des troupes de passage, les mauvaises récoltes, le renchérissement extraordinaire des denrées avaient totalement épuisé leurs ressources et que, pour les mêmes motifs, ils ne pouvaient plus obtenir de leurs sujets les prestations annuelles, encore moins les impôts accoutumés. Lorsque le sénéchal leur reprochait leurs interminables délais, il recevait souvent d'insolentes réponses. C'est ainsi que l'Électeur palatin lui avoua franchement qu'à la Diète il avait protesté contro l'impôt turc; qu'il devait encore 44.000 florins, mais qu'il n'avait pas l'intention d'en fournir mémo la moitié. Dans la Haute et Basse Saxe, plusieurs princes laïques refusèrent de payer, disant que, ne mettant rien de côté pour leurs enfants, ils pouvaient encore moins économiser pour autrui. » Les Électeurs de Saxe, de Brandebourg et de Cologne et la ville de Lübeck n'avaient encore rien donné à la fin d'avril 1570 ; Hambourg, qui devait 8.640 florins, n'en avait payé que 220. « Les Électeurs ecclésiastiques et les princes bien intentionnés, » écrivait Ilsung à l'Empereur, « disent que si l'on ne contraint les membres d'Empire récalcitrants à payer ce qu'ils doivent, ils ne fourniront plus eux-mêmes aucun secours, de quelque nom que ce secours s'appelle; car ils ont trop souvent fait .l'expérience que ceux qui ne payent rien ont plus de crédit à la cour que les sujets fidèles ; qu'ils obtiennent tout ce qu'ils veulent, tandis qu'oux, les obéissants, ne sont pas écoutés et restent éternellement derrière la porte. »
« Tous ces retards et ces refus viennent de ce que les membres d'Empire ecclésiastiques et laïques, à peu d'exceptions près, sont de fort mauvais administrateurs ; ils gaspillent leurs revenus, engagent leurs terres pour satisfaire leurs coupables besoins de luxe, et n'ont pour vivre et maintenir leur maison que ce qu'ils tirent du pauvre peuple par les impôts annuels dont ils l'accablent. L'avenir nous dira combien de temps Dieu supportera leur conduite et l'oppression du pauvre, dont les prières montent tous les jours devaut sa face. »
Ilsung rappelait à Maximilieu que, sur les sommes déposées, il
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avait déjà avancé plus de 270.000 florins pour couvrir les dépenses particulières de l'Empereur, qu'on ne les lui remboursait point, tandis que les soldats licenciés, pour lesquels ces secours avaient été votés, n'avaient pas encore touché ce qu'on leur devait depuis trois ans, ce qui jetait un extrême discrédit sur le gouvernement de l'Empereur *.
« N'est-ce pas une chose désespérante, » écrivait Lazare de Schwendi en 1570, « que le péril le plus effroyable qui se puisse imaginer laisse le monde entier froid et indifférent, et que les princes et seigneurs, sans paraître se douter que l'ennemi héréditaire est à leur porte, passent leur temps dans la débauche et les plaisirs, tandis que l'on trompe les pauvres sujets sur les sommes votées pour la guerre? Ceux qui crient le plus : a Courons aux armes! » passent leur temps à jouer, à boire. En vérité, il semble que tout soit prêt à s'effondrer autour de nous. » L'Electrice palatine écrivait quelque temps auparavant à l'un de ses gendres, « qu'on ne ferraillait contre les Turcs que dans les banquets, au bruit des verres, tandis que, pour le prélèvement de l'impôt turc, le pauvre peuple était sucé jusqu'à la moelle des os. » « Bientôt, » ajoutai t-el le, « tous seront égaux; seigneurs et sujets seront mendiants; les pauvres crient vengeance au ciel, et Notre Seigneur Dieu entendra leurs gémissements. » « Nos malheureux sujets disent qu'ils donneraient volontiers, s'ils savaient que quelque chose dût s'organiser ; mais le diable seul profite de tout l'argent qu'on recueille, et plus on attend, plus le Turc s'approche et nous menace 2. »
« Ce que nous avons tous à attendre si l'ennemi héréditaire envahit 1 l'Empire, » lit-on dans un Appel aux a?%mes pour l'expédition chrétienne contre les Turcs daté de 1570, « ceux-là seuls pourraient le dire qui savent le fond des choses, et comment en Hongrie et en d'autres pays occupés et visités par les barbares, les pauvres habitants ont été traités, en temps de paix comme pendant la guerre. On a calculé, et ce calcul parait exact, que le Turc, même en temps de paix, emmène, en captivité tous les ans, loin des pays héréditaires de l'Empereur, environ 20.000 chrétiens, sans parler des pillages et des abominations qui se commettent. Le meurtre, de lentes tortures par le feu, des crimes exécrables contre la pudeur sont des faits de tous les jours. Voilà ce qui se passe en temps de paix ; que sera-ce donc en temps de guerre? » « Pendant la campagne,» rapportait
1 *Message de l'Empereur à llsung, 5 avrillo70.Voy. la réponse d'Ilsuogdu 3 mai 1570, et sa reddition de comptes, ainsi que la reddition de comptes de Thomas de Sebottendorf; archives de Francfort, Reichslagsfiandliinjen de anno i5?o, t. II, pp. 223-225; t. I. pp. 195-214, 286, 303-30Q.
* Kluckhoun, Briefe, t. I, pp. 722, 737.