RESISTANCE DU HAUT-PA LATINAT CONTRE LE CALVINISME
appartenant à la nouvelle secte, a prétendu que c'était un plus grand péché de laisser les images dans les églises que de proférer les plus exécrables blasphèmes. Tu vois quelle est la beauté de leur sainte doctrine *. »
Mais rien ne put ébranlerla résolution del'Elccteur. Les prédicants calvinistes imposés aux communes subirent des outrages, des railleries, des vexations, des menaces, des mauvais traitements de toutes sortes. Il ne pouvait être question, dans une telle situation, « d'évangéliscr le peuple et de réformer les mœurs». Aussi la licence, l'immoralité firent-elles des progrès effrayants. Partout où les parents refusaient de faire baptiser leurs enfants selon le rite calviniste, ils encouraient les peines les plus sévères, et quelquefois même on les jetait en prison. Une telle rigueur ne faisait que fortifier la résistance populaire 2. La doctrine calviniste sur l'Eucharistie excitait surtout la plus vive horreur. En vain l'Electeur, comme il l'avait déjà fait à plusieurs reprises, expliqua longuement au député du Conseil de Nabburg que cette doctrine était fondée sur la parole divine, et que Luther, qu'ils avaient toujours à la bouche, avait été lui-même si incertain de ce qu'il fallait croire à ce sujet que quatre fois il avait changé d'opinion 3.
Dans maintes localités les populations se soulevaient. Les injures, les provocations personnelles étaient des faits de tous les jours, «c Les prédicants luthériens, » écrivait Frédéric, en 1575, à Guillaume de Hesse, « condamnent et calomnient publiquement notre doctrine, nos ministres, nous-mêmes; ils excitent nos sujets à la révolte; pour nos conseillers, c'est chose bien nouvelle que ce qui se passe ici. Plusieurs fois déjà, quelques centaines de mécontents ont passé d'un air de défi devant notre sénéchal, le raillant, le tournant on ridicule; ils lancent des pierres à nos prédicants dans les églises pendant le prêche *. » A bout de patience les théologiens d'Heidelberg conseillèrent l'emploi de la force. On menaça Arnberg d'une invasion armée. La princesse palatine Elisabeth, femme de Jein-Casimir, écrivait à Dresde : « Nos gentilshommes ont tous déclaré qu'à aucun prix ils ne marcheraient contre le Haut-Palatinat, parce qu'ils ne voulaient pas combattre contre Dieu 5. »
1 Kluckhoitc, Briefe, t. II, pp. 12-13. 1 WiTTMA.NN, pp. 56-57.
s Wittmann, p. 63.
* Kluckhohjî, Briefe, t. II, p. 927.
* Kluckhohx, Briefe, t. II, pp. 836-837, 843.
l'aRIANISMR DANS l'ÉLKCTORAT PALATIN. 359
<( Outre ces arriéres tribulations, outre la résistance séditieuse du Haul-Palatinat, » l'Electeur avait à soutenir d'autres luttes, qui aboutirent enfin à une sanglante tragédie
Adam Neuser, curé de Saint-Pierre à Heidelberg, Silvanus, prédrcant et inquisiteur à Ladenbourg, Jacques Sutcr, curé de Weidenheim, et Mathias Vene, diacre de Läutern, avaient conçu des doutes sur la Trinité en listfnt les écrits d'Erasme et de Sébastien Franck. Dans leurs prêches, ils s'arrangeaient de façon à ne jamais dire une seule parole ayant trait à la Trinité ou à l'Incarnation. Sylvan composa un traité intitulé : c Du seul Dieu et Messie unique Jésus, vrai Christ, contre l'idole en trois personnes et le Dieu aux deux natures de V Antéchrist. » Jésus, selon lui, n'a été appelé Dieu qu'à cause de ses héroïques vertus. C'est ainsi qu'Hercule avait eu des autels. Les quatre sectaires, craignantd'étre inquiétés, résolurent de s'enfuir en Transylvanie et de se faire mahométans. Neuser écrivit au sultan qu'il avait beaucoup réfléchi sur les variations et sur les discordes interminables de la religion chrétienne, dans laquelle, actuellement, il y avait autant de crédo que de têtes ; qu'à la suite de ces réflexions, il s'était entièrement séparé de ses collègues, docteurs et interprètes de la Sainte Écriture, et que, par sa propre investigation, il s'était convaincu que le Christ n'était pas le Fils de Dieu, qu'il n'était pas de la même substance que le Père et qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, comme l'Alcoran l'avait enseigné. Il avait aussi découvert que la foi des Turcs s'accordait admirablement avec l'Evangile de Jésus-Christ, et que le royaume de Mahomet était celui dont Daniel avait prophétisé, et auquel l'empire de la terre était promis. Neuser conseillait au sultan d'envahir l'Allemagne. Il lui promettait de l'aider à propager sa foi. Si le sultan songeait à agrandir ses Etats, le moment était propice, car les prédicants chrétiens étaient en si mauvaise intelligence que le peuple commençait à douter de tout. « Nos docteurs eux-mêmes racontent que beaucoup de gens leur disent : Tout ce que vous nous enseignez est incertain et mensonger. De plus, le pauvre homme est tellement opprimé par ses gouvernants qu'il ne se gêne pas pour désirer tout haut l'arrivée des Turcs t. »
Cette lettre et d'autres écrits compromettants furent découverts en 1570 et remis à l'Electeur. Aussitôt, il fit arrêter et emprisonner
1 Voy. ces pièces dans Arnold, r. II, pp. 1125-1 136. Voy. Unschuldige Nachrichten zum Jahr i-joi, pp. 7ÔÔ-804.
3C0 l'amanisme dans l'électorat palatin.
les coupables et ordonna une enquête. Les théologiens de Heidelberg, Olevian, Ursin us, Bosquin et d'autres tirent connaître leur verdict dans un long mémoire dont voici le résumé : « Bien que Neuser et Sylvan aient mérité la mort par leurs blasphèmes, un pouvoir chrétien n'est pas obligé de les faire lapider comme le veut la loi de Moïse; la corde ou le glaive suffisent. Avant l'exécution, les prisonniers seront soumis à la torture. Le prince espère que la souffrance leur arrachera des aveux sur leurs complices, parmi lesquels, vraisemblablement, se trouvent des hommes considérables i. »
Mais avant l'exécution de sa sentence, Neuser parvint à se sauver. Il se fit mahométan, et mourut misérablement en Turquie. Il dit un jour à un ambassadeur de l'Empereur à Constantinople « que pour se préserver de l'arianisme il fallait commencer par détester le Calvinisme 1 ». Sylvan, aussi bien par écrit que dans les entretiens privés qu'il eut avec les théologiens de l'Electeur, donna des preuves évidentes du plus sincère repentir; cependant on ne lui fit pas grâce. Frédéric, qui penchait vers la clémence, ayant réclamé l'avis d'Auguste de Saxe et de ses conseillers politiques, tous opinèrent pour la mort; mais, par égard pour la rétractation du coupable ils conseillaient de le faire décapiter et de lui épargner le bûcher; il était indispensable, à leur sens, « de punir l'horrible blasphème et le crime exécrable, pour l'exemple et l'effroi de tous 3 ». Frédéric écrivit de sa propre main la sentence de Sylvan. « Moi aussi, » disait-il, « je crois avoir les lumières du Saint-Esprit; je suis guidé en toutes choses par ce maître et ce docteur de la vérité. » On considéra Suter et Vehe comme ayant été séduits, et on se contenta de les exiler. Sylvan fut décapité le 23 mars 1572 sur la place du marché de Heidelberg4. Martin Seidel, docteur et pédagogue antitrinitaire, prit la fuite à temps, comme Sylvan. Seidel avait enseigné que le nom de Messie ne convient pas à Jésus- Christ; que le Christ n'a fait autre chose que proclamer la loi naturelle, et que quiconque accomplit cette loi remplit tous les devoirs de la religion. Le conseiller de l'Electeur, Thomas Eraste, autrefois recteur de l'Université de Heidelberg, le même qui, autrefois, par ordre de l'Electeur, avait propagé le Calvinisme dans le Palatinat, fut soupçonné d'Arianisme à cause des rapports fréquents qu'il entretenait avec Sylvan et Neuser. On l'obligea à donner des explications
' Kluckhoiin, Friedrich dur Fromme, pp. 380-381, et p. 474, notes 5 et 6.
* « Qui non vult fieri Arianus, caveat, ne fiât Calvinianus. » Voy. Mymcs, Predigten vom Türken, p. 38, Leuchter, p. 224.
* Kluckhou.n, Briefe, t. II, pp. 424-425.
* Pour plus de détails, voy. Wusdt, t. I, pp. 88 154.
LES LUTHÉRIENS CONTRE L'aRIANISME d'h EIDELBERO. 361
sur sa croyance en présence d'une commission d'enquête présidée par l'Electeur ^.
Les théologiens luthériens conclurent, de « l'horrible arianismo d'Heidelberg », que le Calvinisme conduisait droit au mahométisme *. Jacques Andrea, chancelier de l'Université de Tubingue, démontra, dans une suite de sermons préchés à Memmingen et que la presse répandit aussitôt, que la doctrine des théologiens palatins n'était « qu'un pont conduisant du Christianisme à l'Alcoran » et que ceux d'Heidelberg n'étaient pas seulement Calvinistes, Nestoriens et Ariens, mais « tout près de tomber dans l'abomination de Mahomet » Les Calvinistes, à son avis, étaient les plus abominables menteurs que la terre eût jamais portés 3. Avec une violence toute semblable, Philippe Nicolai, prédicant d'Unna, en Westphalie, écrivait : a Le dragon calviniste accouplé au mahométisme engendre des abominations inouïes 4. Le Palatinat électoral est le réceptacle dos ordures du monde entier. Les Calvinistes sont les enfants du diable 5. » Georges Mylius, professeur de théologie à l'Université d'Iéna, chercha comme lui à prouver dans ses prédications « que la canaille calviniste d'Heidelberg avait fait alliance avec les Turcs, et que leur religion maudite n'était autre chose qu'un chemin spacieux et commode ouvrant la porte aux Turcs et à l'Alcoran 6 ».
Aussi les théologiens et les prédicants luthériens regardaient-ils comme la première de leurs obligations de combattre les sectaires d'Heidelberg et tous ceux qui de près ou de loin leur étaient attachés, dans tous les territoires allemands où " leur subtil poison s'était insinué », mais surtout en Saxe où « le pur évangile avait été annoncé en premier lieu par Lulher, l'élu du Seigneur ». Tous se considéraient comme spécialement chargés de maintenir la vraie doctrine, d'extirper la semence diabolique de Calvin, et de décider l'Electeur Auguste à les seconder de tout son pouvoir « dans cette œuvre si sainte 7 ».
» Haxtz. Die erste Gelchrtenschule, pp. 22-25. 1 Pamphlet anonyme. 1573.
' Voy. Klückhohn, Friedrich der Fromme, pp. 396-397. Arnold, t. II, p. 8. Le 3 janvier 1575, Ursinus écrivait à Bullinçcr: Nota sunt vobis novaconvitia Sehmidlini (J. Andrea) quibus nos Arianismi et Mohametismi accusât, classicum canens, ad nos tanquam prodilores et hosles ecclesiae et patriae, et novos quosdam Turcos in media Germania exhortas, armis opprimendos. Voy. Heppk, Gesch. des deutschen Protestantismus, p. 140.
* Arnold, t. II, p. 8.
» Cité dans l'écrit intitulé : Wider die Teufelskinder, eine frumme Ermahnung, p. 23.
• Zehn Predigten vom Türken, pp. 30 38. » Wider die Teufelskinder, pp. 27-28.