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LES THÉOLOGIENS DE W1TTEMBERG SUR LUTHER

étoile avec ses enfants. Des châtiments corporels furent infligés aux plus récalcitrants. L'un des comtes de Mansfeld donna un jour un si violent coup de poing à un bourgeois qui avait exprimé son attachement pour l'ancienne doctrine, que le sang jaillit. Les habitants furent menacés, s'ils ne se soumettaient, do perdre leur droit de pâture dans les biens communaux, et même de voir l'incendie consumer les bourgs et les villages de la vallée. On exhuma les cadavres des parents défunts des comtes de Mansfeld, pour les enterrer dans des lieux où le suLstantialisme n'eût jamais pénétré. Les discordes intérieures de la famille de Mansfeld ajoutaient encore à la détresse de leurs sujets }.

Pendant que ses disciples subissaient une persécution si cruelle, Flacius, enproie à la misère, désespéré, « pauvre cerf aux abois, » comme il s'appelait lui-même, expirait à Francfort victime de l'implacable haine d'Auguste, « cet adiaphoriste féroce, ce satrape sacrainentaire 2 ». Ce qui lui avait été le plus sensible, à, lui ainsi qu'à son ami Spangenberg, c'était la haine profonde des théologiens de Wittemberg pour la doctrine et pour la personne de Luther. « Non seulement ils se sont écartés de son enseignement en plus de dix articles, » écrivait Spangenberg, « mais ils parlent de lui d'une manière insultante. Ils l'appellent philauticum, ce qui veut dire : homme qui n'estime que lui-même, auquel rien ne plait que ce qu'il a dit ou fait; philonicum et eristitum, ce qui veut dire : tison de discorde, homme coiffé de sa propre opinion, qui jamais n'a trouvé rien à louer dans les autres et n'a voulu céder sur aucun point, ne cherchant que sa propre gloire et ne pouvant vivre en paix avec personne; hyperbolicum, c'est- à-dire homme aux préjugés étroits, qui appelle une puce un chameau, parle de mille choses, en pense à peine cinq, et bavarde au hasard sans se soucier de la vérité ; polypragmonicum, ce qui signifie homme qui se mêle témérairement de toutes sortes d'affaires, qui en fait plus qu'on ne lui en demande et s'occupe de raille choses qui ne le regardent pas ; oslentaiorern

1 Gewisse newe Zeitung von der newen vorhin unerhörten HaWschen Inquisition und trübsäligen Zustand der Kirchen zu Manssfeld ; imprimé par G. Sherer, Triumph der Wahrheit wider Lucam Oslander (Ingolstadt, 13*7). pp. 110-133. Voy. Planck, 8* pp. 401-43(5. Richard, Licht und Schatten, pp. 128-139. Bien qu'en dise Richard, « l'atroce procédure.» ne doit pas être attribuée « aux rancunes du parti papiste. »

* Le « prédicant de Ja Concorde », Jacques Andrea, écrivait après la mort de Peucer qu'il ne doutait pas quod nunc cum omnibus diabolis crenaturus sit Illyricus, si modo domi sunt, et non asseclai ejus, Spangenbergium et reliquos, passim comitanlur ». Planck, 5\ p. 34*5, note 148. Hessus dépeignait Flacius comme un homme « qui triste et horrendum excmplum profligalissimie petulaatiœ, projectisma; impudenliae et inaudilae pertinaciaeediderit », pp. 404-403.

ingenii, c'est-à-dire homme infatué de ses idées et pressé de se faire voir et admirer, esprit brouillon, qui passe sa vie à soutenir ses sentiments et tient tout le monde dans une servitude tyrannique *. »

Le conseiller intime de l'Electeur, Georges Craco, parlait d'un ton de tranquille triomphe 2 de la persécution des Flaciniens.il était sûr de la faveur de son maitre, ne se doutant guère que la victoire des cryptocalvinistes serait de courte durée. Le parti de ses adversaires s'était beaucoup fortifié à la cour de Dresde depuis la publication du Catéchisme de Wittenberg et du Donjon. Le surintendant Greser mandait à son gendre Selnekker que Wagner, prédicant deia cour, avait entendu dire à l'Electeur : « Je donnerais deux mille florins pour que ceslivres n'eussent pas été imprimés III ne faudrait pas me presser beaucoup pour que j'envoie au diable tous ces misérables3! » Wagner étant mort, les efforts des théologiens de Wittemberg pour faire nommer à sa place un prédicant de leur opinion, échouèrent. Schütz, luthérien rigide, zélé pour l'ubiquité, et Georges Listenius, furent élus à sa place ; l'Electeur confia à ce dernier l'instruction religieuse du jeune prince Christian. A peine en faveur, Listenius, en chaire, tonna contre les docteurs de Wittemberg et contre son collègue Schütz. Son langage courageux, écrivait-il plus tard, avait mis ses jours en danger, mais il avait eu la satisfaction d'humilier ses adversaires, ce qui était un si éclatant, un si divin miracle qu'on n'en pourrait trouver un semblable dans l'histoire, et que la mé.noire en serait étornelle 4.

Le jour de Noël, il devint évident pour tout le monde que l'Electeur «ne portait plus dans son cœur «les théologiens de Wittemberg. Il dit à Schütz':« Je crois qu'on trouverait tout autant de scélérats à Wittemberg quedans tout autre pays JA propos du Catéchisme, j'ai dû en entendre de belles de la part de mes meilleurs amis! Je ne veux pas, à cause de trois personnes, exposer mes terres et mes gens. Je ne puis souffrir qu'on abuse de ma faveur et qu'on soit Electeur à ma place; j'entends régner seul. Je puis dire en toute vérité qu'il

1 Wahrhafftiger Bericht von den Wohlthaten die Gott durch Mariinum Lutheruin seliger y fürnämlich Deutschland erzeggt und von der schändlichen Undankbarkeit für solche grosse Gaben. \oy. Lengekbrunnek, Erinnerung,

* Meiszki,, t. II, p. 471, note.

* Löscher, t. III, p. 158.

Kluckhohn, Sturz der Kryptocalvinisten, pp.fc95-96.

n'y a point au monde de race plus mobile et moins sûre que celle des prêtres 1 1 »

Auguste avait une très haute idée de ses fonctions de pontife suprême. En plusieurs circonstances il en donna la preuve. En 4566, il ût orner de peintures les panneaux d'un vieil autel dans l'église paroissiale do Wittemberg; ces panneaux existent encore. On y voit d'abord la descente du Saint-Esprit, où Luther figure sous les traits de saint Pierre. Dans le panneau représentant la Cène, les courtisans d'Auguste ligurent les Apôtres, et l'Electeur le Sauveur au moment de l'institution de l'Eucharistie i. Le chapelain de la cour, Christian Schütz, écrivait un jour à Auguste que, lors de son entrée solennelle à Weimar, il avait été si frappé de son air de majesté « qu'il lui avait semblé se trouver en la présence de Dieu même 3 » .

La catastrophe approchait. En janvier 157 parut un traité sur l'Eucharistie intitulé Exégèse 4. La doctrine calviniste y était présentée comme étant la seule véritable, la seule qui dût rallier tous les chrétiens ; sa contradiction avec la doctrine luthérienne éclatait aux yeux les moins clairvoyants \ Le livre n'était pas l'œuvre d'un théologien de Wittemberg; il avait été composé par un médecin du Schleswig, ancien disciple de Mélanchthon 6, Joachim

1 Heppe, Gesch. des Protestantismus, t. II, pp. 419-420.

* Beschreibende Darstellung der alten Da u- und Kunstdenkmäler der Königsreichs Sachsen (Dresde 1882i, cahier I, pp. 88-8i>. Dans les fresques de l'église de Sainte Marie, à Pirna, Luther est représente sous les traits de saint Luc et Mélanchthon sous ceux de saint Marc, cahier I, p. 63.

1 Cai.tnich, Kampf, p. 177.

* Exetjesis perspicua controuersiae de cœna Dotnini. s Pi.axck, i»»- , p. tiOti.

8 Heppe, Gesch. des Protestantismus, t. II. pp. 423-421, et 467 et suiv. M^me à cette date, comme Curaus s'en plaignait, le dogme catholique de la transsubstantiation était encore accepté dans toute la Saxe. « Etiam ad doclis, » écrivait il en 1574, « non facile exuilur. Populus vero... uuribus et oculis haeret in panis intuitu; illum veneralur anitno, gestu et adoratione ». Heppe, t. II, p. 386, note. Les ministres de Rostock écrivaient en janvier 1869 au duc de Mecklembouriç, que leurs auditeurs prenaient ouvertement la défense de la transsubstantiation papiste que le docteur Luther avait eu tant de peine à détruire, et qu'ils remettaient en question les prétendus miracles de Slernberg. Wiggers, Der Saliger sehe Abendmahlsslreil, Niedrer, Zeitschrift, 1848, p. 620. L'argument principal des Calvinistes était, comme le constatent les théologiens luthériens, que si l'on maintenait le dogme luthérien de l'Eucharistie, il serait difficile de se débarrasser des exécrables doctrines papistes sur le sacrifice, les processions, l'adoration du sacrement, etc. Kurc Bekenntnis, übergeben tu Torgau (1574), H», etc. «Les Calvinistes, • écrivait Backmeister,« appellent la Cène luthérienne diabolica manducatio, ils nous

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Curaus. Les docteurs de Wittemberg en firent l'éloge, le recommandèrent en chaire, le propagèrent parmi la jeunesse des écoles et jusque dans des contrées éloigDées. L'écrit ne portait ni nom d'auteur ni nom d'imprimeur; les caractères étaient français ou genevois. On avait eu soin de répandre le bruit qu'il sortait des presses de l'étranger. Malgré loules ces précautions, on apprit bientôt que les libraires Vögelin de Leipsik, grands amis des docteurs compromis, l'avait imprimé et public. L'Electeur, auquel le vieux comte de Henneberg avait démontré, dans une visite qu'il lui fit un jour, que ses théologiens le trompaient indignement, que tous étaient en secret calvinistes et que leur nouveau livre trahissait leur vraie manière de voir, entra dans une violente colère, a Si je me savais dans le corps une seule veine calviniste, » s'écria-t-il, « je demanderais au diable de me l'arracher 1 ! »

Après en avoir délibéré en secret avec les États, l'Electeur ordonna une enquête (janvier 1574). Vögelin avoua qu'il avait imprimé l' Exégèse, et fut condamné à mille florins d'amende. Il dut s'estimer bien heureux d'en être quitte à si bon compte et quitta la Saxe, presque réduit à la mendicité i.

On usa d'une rigueur plus grando envers Peucer, Schütz, Craco et Stösscl, dont on avait saisi plusieurs lettres confidentielles établissant leurs relations avec les calvinistes de Heidelberg et de Suisse et s'exprimant sur le compte de l'Electeur d'une façon très irrespectueuse, Schütz et Stössel avaient révélé ce que I Électeur leur avait dit en confession ; ils s'étaient plaints de l'influence exercée par l'Electrice Anne ; ils avaient fait l'éloge de ['Exégèse M blâmé les mesures de rigueur dont Hermann, gendre de Peucer, avait été l'objet. Craco, lui aussi, avait trahi les secrets d'Auguste, et s'était exprimé en termes inconvenants sur le compte de rEleclrice. Lo prince fut surtout blessé d'une lettre adressée par Siösscl à Schütz ; cette lettre était tombée par hasard entre les mains de Listenius.qui s'était empressé de la lui remettre. Schütz était invité à se mettre

appellent cannibales et vampires. » Christliche Anleitung, p. 89. Il est aussi question, dans las Articles de Targau, (v. p. 378), des blasphèmes, des scribes sacramentaires qui appelaient la tnanducalion par la bouche un cannibalisme capharnaïte et barbare, f. H.,f. H, 2b. et se demandaient comment les Luthériens pouvaient s'appeler autrement que mangeurs de chair humaine, capharnaïtes, vampires, mangeurs de Dieu, Thyestc, puisque, dans la sainte Cène, ils voyaient une nourriture corporelle et physique pour l'estomac, le gosier et le ventre. • Ils ont, >» disaient- ils, « un Dieu pétri, un Dieu cuit, rôti, fabrique dans le four, devenu pain; un Dieu de sept pouces, qu'ils mangent, qu'ils mâchent, dont les débris restent dans leurs dents, qu'ils portent partout avec eux jusqu'à ce qu'ils le rejettent. » \VjLKt.\s pp. 63-61.

» Planck, 56, p. 617.

1 Hospinjan, fol. 230. Caumch, Kampf, pp. 112-113.

dans les bonnes grâces de l'Electrice Anne. « Si nous pouvions obtenir la faveur de la mère Arme, nous aurions bientôt son seigneur. » Peucer, consolant Schütz des épreuves du présent, avait écrit : « La vérité, qu'on n'a pu étouffer ni eu France ni en Belgique malgré tant de sang versé, triomphera un jour ou l'autre dans ce pays *. »

En avril 1574, l'Electeur fit jeteren prison Graco, Peucer, Stôssel et Schütz. Puis il convoqua à Torgau les membres les plus influents de la noblesse et leur révéla les crimes, les intrigues, les ruses dont il avait été la dupe. 11 leur dit avec quelle hypocrisie ceux qu'il avait crus si fidèles avaient tenté d'introduire en Saxe la doctrine sacramen taire ; comment il avait été honteusement et perfidement joué par les quatre prisonniers, qu'il avait crus si pieux, si fidèles, et dont il connaissait à présent les vrais sentiments. Par la faute de ces misérables, de ces fourbes et de ces menteurs, lui et les seigneurs les plus pieux de Saxe avaient été soupçonnés d'hérésie; on les accusait d'avoir renié la pure doctrine de Luther pour embrasser le Calvinisme. Les dissensions qui désolaient le pays ne venaient que de ces hypocrites, qui n'avaient pas voulu avouer franchement leurs erreurs et qui seuls avaient empêché l'union de se faire ; sans eux la secte pernicieuse n'eût jamais eu l'audace de construire son nid en Saxe. Il s'agissait maintenant d'arracher la plante vénéneuse jusqu'en ses dernières racines. La doctrine calviniste avait fait couler des Ilots de sang en France et dans les Pays- Bas, et l'Electeur était fermement convaincu que les prisonniers voulaient renouveler les mômes lurreurs eu Saxe ; aussi leur prétendue sainteté le touchait-elle fort peu i.

Une confession de foi dressée par son ordre et connue plus tard sous le nom d'Articles de Torgau fut présentée aux théologiens. On menaça de la potence les entêtés qui refuseraient de la signer et de se laisser instruire. Les docteurs de Leipsick et de Wittemberg, mandés à Torgau, reçurent ordre de répondre par un oui ou non catégorique aux questions suivantes : Adhérez-vous de cœur à la doctrine de la Gène telle qu'elle est exposée dans les articles cidessus? Détestez- vous du fond de l'a me toutes les erreurs des anciens et nouveaux sacramentaires?Lcs tenez-vous pour exécrables

1 Voir des extraits de ces lettres dans Löscher, t. III, pp. 167-171. Peucer i Historia Carceruni, pp. 103 et suiv. Voy. Gilllt, t. 1, pp. 44U-452. Kluckuohn, Sturs der Cryptocalvinisten, pp. 104 107. Dans une lettre adressée à la duchesse de Mecklcmbourg, datée du 3 juin 1574, l'Electrice Anne, parlant de la mort prématurée de son fils Adolphe, croit y voir un châtiment du ciel, l'Electeur ayant choisi pour tenir cet enfant sur les fonts l'archicalviniste Peucer. v. Weder, Anna, p. 378.

» Voy. Hütter, cap. VIII, fol. ÔS et suiv. Caunich, Kampf, pp. 128-131.

et impies? Regardez- vous comme l'unique et éternelle vérité la doctrine contenue dans les livres de Luther, spécialement dans ceux qu'il a écrits contre les prophètes célestes ? Tenez-vous pour très véritable la dernière définition de l'Eucharistie ? enfin condamnezvous comme exécrable et sacramentaire l'odieuse Exégèse de Wîttemberg ? Détestez-vous les extravagances que renferme cet écrit ?

Les théologiens de Leipsick signèrent. Mais les professeurs de Wittemberg, Widebram, Cruciger, Pczel et Möller les repoussèrent avec indignation, refusant surtout de reconnaître la « vérité divine » dans les écrits de controverse de Luther. La doctrine de ces livres n'avait, selon eux. rien de précis ; Luther avait dit un jour ceci, l'autre jour cela ; ses ouvrages de controverse étaient remplis d'imperfections, d'assertions contradictoires. Cruciger ne craignit pas de dire que les articles de Torgau n'étaient « qu'un informe chaos » que Luther eût été le premier à désavouer s'il eût vécu davantage *.

Les quatre théologiens et les deux professeurs des facultés de philosophie refusèrent également de signer. Ils furent jetés en prison et traités en criminels d État; plus lard ils reçurent l'ordre de s'expatrier 2.

Le 20 juin le « tribunal de la foi » établi à Torgau pria l'Électeur de prescrire une enquête générale, déclarant qu'il était urgent de déraciner les derniers vestiges du Calvinisme. L'Électeur fut invité à nommer dans chaque Université quatre « réformateurs et inspecteurs », chargés, non seulement de veiller aux intérêts politiques, mais avant tout d'examiner l'orthodoxie de tous les citoyens, et d'empêcher qu'aucun écrit ne fût livré à l'impression, exposé à la vitrine d'un libraire, avant d'avoir reçu l'approbation du prince 3. Jusque sur les grandes routes, au dire de Guillaume de Hesse, le passant fut interrogé sur ses opinions religieuses 4.

« La pure doctrine, la justice, la liberté viennent enfin de triompher, » écrivait Lindemann, conseiller intime d'Auguste. Pour perpétuer le souvenir de cette victoire, l'Électeur fit frapper une médaille où il est représenté tenant une balance en main. Dans le plateau penchant, l'Enfant Jésus est couché; on lit au-dessous : Toutepuissance divine. Dans le plateau qui monte, on voit les quatre théolo-

1 Sur le peu de clarté des articles de Torgau. voy Heppe. Gesch. des Protestantismus, t. II, pp. 430 et suiv. Gaunich, Kampf, pp. 140-145. 'Voy. Hospixiax, Hist. Sacram, t. II, p. 380.

* Calinich, Kampf, pp. 167-172.

* Rommel, Neuere Gesch. vjn Hessen, t. I, p. 591.

giens de Wittemberg; le diable, au-dessus de leur tête, s'efforce en vain de faire redescendre le plateau. L'inscription porte : Raison humaine1. Auguste se plut à symboliser d'une autre manière encore «le triomphe delà vérité ». Lorsque l'Empereur Maximilien, accompagné de l'Impératrice et de ses fils, vint le visiter à Dresde (avril 1575), dans le splendide feu d'artifice tiré en leur honneur on vit paraître quatre figures symboliques. L'une représentait Hercule domptant l'hydre avec cette inscription en lettres de feu : « Do même qu'Hercule a dompté le monstre aux quatre têtes, de même Auguste, Électeur et duc do Saxe, héros glorieux de l'Évangile, a dompté, avec le secours de Dieu, la cabale calviniste qui s'était perfidement introduite dans ses états et s'y tenait cachée 2. »

La conduite d'Auguste envers ses anciens favoris fut peu digne d'un héros. Craco fut enfermé dans un cachot infect au château de Pleissenbourg, près de Leipsick. Le gouverneur delà prison, par compassion pour sa lamentable situation, ayant essayé de lui procurer quelque soulagement, fut, par ordre de l'Électeur, déclaré traître et scélérat devant la porte du château, en présence de tout le peuple, puis chassé de la ville à coups de verges. A Gotha, Craco, qui s'était montré si impitoyable pendant le supplice de Brück 3, dut luimême rester quatre heures durant sur le chevalet; brisé par la torture, il expira sur un misérable grabat quelques jours plus tard * (1*5 mars 1575). L'Électeur écrivit au roi de Danemark, son beaufrère, qu'il s'était laissé mourir de faim dans sa prison, bien qu'il sût parfaitement le contraire, et se permit même une grossière plaisanterie sur sa malheureuse victime 5. Lesurinlendant Stösscl fit amende honorable, et prit l'engagement do ne prêcher à l'avenir que « la pure doctrine do Luther ». Le secrétaire de la chancellerie électorale écrivait à Auguste : « Lorsqu'il comparut devant nous, il était si tremblant, si abattu que si on lui eût fait une entaille dans la joue, le sang n'aurait certainement pas jailli. » En considération de son humble repentir, on lui fit espérer sa grâce; cependant, malgré la promesse de l'Électeur, il resta jusqu'à sa mort enfermé au château de Seuftenberg;ses adversaires répandirent mille calomnies sur sa tin terrible et désespérée 6. Schütz, l'ancien chapelain de 1 Électeur, promit de ne plus rien publier à l'avenir, de ne se mêler

1 Tectzel, Saxonia numistnalica, p. 137.

» Gillkt, t. I, pp. 4Ö5-4W.

3 Voy. plus haut. pp. 252-253.

* Hospiman, p. 39b.WEissE,t. IV, pp. 123-124. Pour plus de détails, voy. Kluckhohx, Siurz der Gryptocalvinisten. pp. 1 10-127.

* Kluckhohn, Sturz, p. 127.

* Calwich, KampJ, pp. 178-182, v. Helbach, pp. 237 259.

d'aucune cabale, de s'abstenir du prêche, de renoncer à tout ministère enseignant, et de garder dans sa maison une réclusion perpétuelle. Mais l'Électeur fut inflexible. «Schütz, » dit-il, « est un prêtre rusé et vaniteux, indécis, venimeux, fripon, qui mérite d'être rudement châtié. »Ille laissa languir en prison pendant douze ans

Peucer fut traité avec une rigueur atroce et exceptionnelle « pour n'avoir pas voulu abjurer la doctriue calviniste, qu'il avait depuis trente-trois ans dans le coeur » et pour avoir déclaré qu'il ne pouvait admettre le sentiment de Luther sur l'Eucharistie. Pendant de longues années, il r?sta dans son cachot. Le bourgmestre de Leipsick, Rauscher, venait continuellement, par ordre de l'Electeur, l'exhorter à renoncer à son « hérésie satanique ». Un jour, il vint lui lire son arrêt, qui était ainsi conçu : « Peucer s'est rendu coupable de certains actes que le prince ne peut ni ne veut laisser impunis ; il est autorisé à désigner lui-même le genre de mort qu'il pense avoir mérité; sa mort est résolue. » « En entendant ces paroles, » écrivait Rauscher à l'Electeur, « Peucer se récria vivement et se débattit tant qu'il put, répétant qu'il n'avait pas mérité d'être traité de la sorte par Votre Grâce. Il pleurait, il semblait en proie à une violente lutte intérieure ; son àme était dans une amère angoisse, car il avait devant les yeux le supplice qu'il allait subir; cependant il répéta qu'il lui était impossible d'agir contre sa conscience. Je lui dis que même si Votre Grâce lui laissait la vie, il devait s'attendre à être gardé dans la plus étroite captivité, parce que Votre Grâce ne consentirait jamais à passer dans son esprit pour moins instruit et moins habile que lui dans l'interprétation de la Sainte-Ecriture, et qu'il ne devait pas s'imaginer que Notre Seigneur Dieu bâtirait tout exprès pour lui un paradis particulier. » Un autre jour, Rauscher avertit le prisonnier qu'il devait s'attendre à de terribles supplices, qu'on lui apprendrait son devoir avec des pinces rougies, qu'on l'enfermerait dans un cachot souterrain, qu'il y serait rongé par les vers, asphyxié par une odeur fétide, qu'on jetterait son cadavre à la voirie, et que ses enfants seraient chassés comme des mendiants. Enfin, au nom de son maître, et d'une voix solennelle, il attira sur lui la malédiction de mille démons s'il ne changeait d'opinion, et ne se convertissait à ce que l'Electeur et ses théologiens tenaient pour vérité infaillible. Peucer ne céda point; il continuait à répéter en pleurant qu'il ne pouvait agir contre sa conscience, mais qu'il s'engageait à ne jamais dire un mot à personne de ses opinions religieuses,

1 Calj.njch, pp. 137, 173-177.

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encore bien moins à les enseigner. Si l'on voulait le mettre à mort, il suppliait qu'on le fit du moins promptement, il était déjà à moitié dans le tombeau, il aimait mieux en finir avec la vie que vivre plus longtemps dans l'angoisse. On lui ôta tout moyen d'écrire; toute lecture, même celle de la Bible, lui fut interdite. On l'obligea à payer son entretien dans la prison, et ces frais dévoraient son revenu. L'anxiété et la douleur abrégèrent les jours de sa femme Madeleine, fille de Mélanchthon(septcmbrel576). Gomme il disait un jour à Rauscher que le désespoir de sa femme et do ses enfants lui était plus sensible que ses propres maux, celui-ci lui répondit qu'au sujet de sa femme il pouvait se calmer, parce qu'elle n'était plus de co monde. « Alors le prisonnier éclata en plaintes et en reproches amers, disant que la pauvre dame était sans doute morte de douleur *. » L'Empereur, ému de pitié, écrivit à Auguste pour lui proposer de prendre Peucer à son service; mais Auguste répondit qu'il ne pouvait se passer de lui, et qu'il voulait à toute force le convertir. L'infortuné Peucer resta dans son cachot, sans qu'une seule parole de consolation lui fût adressée, constamment malade, torturé par l'angoisse que lui causaient ses enfants orphelins. Le bourgmestre Rauscher, les théologiens Selnekker et Andrea s efforçaient en vain de l'amener à une rétractation 2. Selnekker ne comprenait pas qu'il fût si difficile d'obéir à son souverain dans les choses de la foi. « Pour moi, » écrivait-il à l'Electeur, « j'irais très volontiers à quatre pattes à Dresde, rien que pour ôter de l'esprit de Votre Grâce le moindre soupçon sur mon orthodoxie 3. »

Pour découvrir les calvinistes déguisés et « leurs ruses perfides », l'Electeur eut recours aux sciences occultes. Le 26 mai 1576, il

1 Historia Carceruni, pp. 350 et suiv. Peuccr ayant fait une confession privée au pasteur Paul Pfcifïngcr, on engagea ce dernier à la révdcr. L'honorable résistance de Pfeffingcr rendit cette démarche inutile, p. 3C8. Pour plus dedetails, voy. Cu.inich, Kampf, pp. 202-247. Arsolp, t. II, p. 19. Henke, Peucer und Krell, pp. 31- 33. Voy. pp. 38-40 la liste des sources et documents relatifs à Peucer. L'apologie qu'il composa pendant sa captivité a été publiée par Hermann Müller, dans la Zeilschrift für preussische Gesch. und Landeskunde, t. XIX (Berlin. 1877), pp. 90-135, 145-191. « A l'époque de la complète désorganisation des principes évangéliques, alors que prévalait une sorte d'inquisition en opposition choquante avec le principe protestant sur la liberté d'écrire, » dit l'auteur (pp. 91-92),« la persécution dont Peuccr fut la victime atteignit les proportions d'un véritable drame, comme lui-même nomme à plusieurs reprises sa lamentable destinée. »

1 Planck, 5b, pp. 600, 601, note.

3 Lorsque Peucer était encore en faveur, Andréa avait adressé à la mère de l'Electeur et à plusieurs cours un avertissement où se trouve le passage suivant : « On exécute les brigands qui ont fait périr plusieurs personnes ; mais Peucer a corrompu des milliers d'âmes. Il empoisonne comme avec un philtre l'àme de l'Elec- , teur; comme un chien, il rampe devant son cabinet et ne laisse pénétrer personne qui soit d'une autre opinion que la sienne. » Hknke, Peucer and Krell, p. 24.

PERSÉCUTION DES f. R Y PT OC A L V IN I ST ES EN SAXE. 1575. 383

interrogea ses livres de géomancie au sujet d'un certain André Freyhub, professeur de théologie à Leipsick, qu'il soupçonnait de garder au fond de son cœur des opinions calvinistes, bien qu'il eût abjuré ses anciennes convictions. Les livres interrogés donnèrent un chiffre signifiant clairement colère et jalousie. L'Electeur voulut y voir la preuve que Freyhuh, « dont la cervelle était obstinée et séditieuse, » avait fondé de grandes espérances sur « l'idole calviniste d'-Heidelberg o, et qu'il avait dessein d'assouvir sa soif de vengeance sur le docteurSelnekker, qu'il haïssait mortellement. Il vit encore très clairement par ces chiffres que Freyhub « avait le pied levé pour partir, et pensait à prendre son bâton de voyage peur passer dansunautrepays, laissant derrière lui l'odeur félide d'un renégat»; il lui fut aussi prouvé que le traître no viendrait pas à bout de se sauver, car une ligne transversale prouvait qu'il butterait contre un obstacle. A la question : Freyhub a-t-il oui ou non entretenu une correspondance criminelle avec le docteur Peucer? les figures donnèrent une réponse affirmative. « Il m'est facile d'en conclure, » dit l'Electeur, <t que ces deux coquins ont échangé des lettres, car ce chiffre a répondu nettement oui, et c'est un des chiffres les plus sûrs. Il n'y a donc point de doute qu'ils n'aient ourdi ensemble nombre de trames perfides, et cela depuis longtemps. » Il fallait donc sévir. Ce même 26 mai, à 10 heures du matin, Frcyhub fut arrêté, puis conduit en prison et bientôt après exilé l.

Auguste haïssait l'Electeur Frédéric, « l'idole calviniste de Heidelberg, » et l'antagonisme des deux princes joua un grand rôle dans l'histoire politiqueet religieuse de cette époque.

1 Richter, Die Punciirbücher, pp. 22-23 (détails sur la science de la géomancie, pp. 16-17.) Sur le traitement infligé au chancelier électoral Kyscwclter et le président de cour Jean de Czeschaw, tous deux poursuivis comme cryptoealvinistcs, voy. Kixckhoux, Archiv für sächsische Gesch., t. VII. pp. 144-117.

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