LE LIVRE DE TORGAU
En un mot, il voulait la paix, et il la voulait basée sur un décret des princes souverains. Gomme il l'écrivait à Guillaume de Hesse, il était pénétré de douleur en voyant que Dieu « laissait au démon la bride sur le cou, tandis qu'une extravagance succédait continuellement à une autre extravagance 1 ».
Par les soins de l'Electeur, un colloque se réunit à Torgau en mai et juin 1576; outre douze théologiens de l'Electorat de Saxe, cinq docteurs du dehors y furent invités : Jacques Andreä, Martin Chemnitz, David Chyträus, André Musculus et Wolfgang Körner. Les docteurs saxons, les mêmes, en grande partie, qui avaient été les plus ardents défenseurs de Mélanchthon, avaient rejeté le Corpus de leur ancien maître regardé jusque-là en Saxe comme le formulaire définitif de l'orthodoxie protestante; ils s'étaient aussi élevés contre l'Accord de Dresde, et semblaient maintenant résolus à ne plus reconnaître que l'autorité seule infaillible de Luther. Le colloque de Torgau dressa un nouveau formulaire de concorde, et Chemnitz se félicita d'y voir effacée « toute trace de l'esprit de Mélanchthon * ».
« Le livre de Torgau, » écrivait Andreä à Hessus et à Wigand le 24 juillet, « procède en droite ligne de l'esprit de Luther, qui est l'esprit même du Christ 3. »
Andreä, nommé inquisiteur de FElectorat do Saxe, prononça devant le sénat universitaire de Witlemberg un discours où il déclara que Jésus-Christ, partout présent selon son humanité sainte comme selon sa divinité, l'avait choisi pour son instrument, et lui avait confié la mission de rétablir la pure doctrine dans le Saint-Empire. Dans ses entretiens privés, il accablait Mélanchthon d'injures.
Quiconque repoussait l'ubiquité était à ses yeux « un hérétique endurci, contre lequel l'autorité avait le devoir de sévir ». Une violente querelle s'éleva entre lui et Luc Major, surintendan d e Halle* Andreä soutenait que tout docteur se refusant à confesser que la nature de Jésus-Christ est toute puissante et partout présente était
1 Heppe, t. II, doc. p. 110.
* Heppe, Gesch. des P rot es la ni is mus, t. III, pp. 111-146.
3 ■ Nihil hic fucatum, nihil palliatum, nihil tectum est, sed justa spiritura Lutheri, qui Christi est, candide, aperte, pie, sancte ad veritatis illustrationcm et propagatîonem omnia geruntur. » Heppe, t III, note. D'après une relation due au théologien Nicolas Sclnekker, Andreä disait de Chemnitz qu'il serait bon qu'il quittât la Saxe, • qu'il était faux et déloyal, et qu'il ferait revenir le règne d'Hessus et les extravagances des Flaciniens ». « Andrea avait coutume de décrier Chemnitz, » écrit Selnckkcr, « tout en lui prodiguant des paroles flatteuses, ce qui nous a toujours paru singulier. » Chemnitz, de son côté, disait en parlant d'Andréa « qu'il ne voyait pas quel bien cet homme pourrait faire » . a Pour parler en conscience, » disait-il, « il me semblerait à propos de le renvoyer chez lui, si nous voulons avoir la paix et l'union, p Pressell, Andreä, pp. 239, 240, 241, 248.