CHAPITRE VIII
ANARCHIE RELir.IEÜSE ET MORALE EN AUTRICHE.
Comme dans tout le roste de l'Autriche» le nouvel évangile de la justification par la foi seule avait trouvé de nombreux adhérents dans les pays héréditaires de l'Empereur. « La liberté évangélique, telle que les nouveaux prédicants la proposent, » disait un jour le roi Ferdinand au franciscain Egenolf, « semble à quantité de gens un très doux oreiller pour la conscience. Chaque année le nombre des Evangéliques s'accroît dans toutes les classes de la société. On a mille sympathies pour une religion qui autorise à s'emparer des biens des églises et des couvents; on "aime à entendre dire que le chrétien n'est plus obligé ni de faire de pieuses fondations, ni de jeûner, ni de marmotter des prières(pour meservirde l'ordinaire expression). On se plaît à croire que l'aveu de nos péchés fait à un prêtre est une abomination maudite,et que la pratique des bonnes œuvres n'est pas nécessaire au salut *. »
Depuis qu'avec l'autorisation de l'évoque de Vienne, Georges Slatkonia, homme sans énergie et sans caractère, le prêtre marié Paul Speratus s'était élevé, dans la chaire de St-Etienne, contre le célibat des prêtres et les « exécrables vœux monastiques, » depuis qu'il avait exhorté les moines à sortir de leurs couvents et à prendre femme, et qu'il avait publiquement enseigné la doctrine de Luther sur la justification par la foi seule, l'apostasie était devenue chose « officiellement admise ». « D'autant plus, » disait Ferdinand, « que les désordres, le luxe, l'amour du bien-être, tous les abus, en un mot, qui scandalisent le peuple dans la plupart des membres du clergé, servent d'excuse à la défection. Outre cela, depuis que les sectes et les doctrines nouvelles se sont introduites et implantées dans le pays, le mal a encore empiré; les bons prêtres n'ont plus aucune influence, le service divin et les sacremeuts sont tombés dans le dernier mépris ; presque nulle part, il n'y a plus ni lois, ni discipline; le peu-
1 Cité dans l'Avertissement intitule' : Witter die sert irischen Humohrinacher, pp. 3-4.
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pie, d'une année à l'autre, devient plus indocile et plus grossier'. »
Les écrits de Luther et des autres novateurs religieux avaient été imprimés et propagés avec le plus grand zèle à Vienne et ailleurs, et les pamphlets, les caricatures contre les autorités ecclésiastiques et civiles étaient entre toutes les mains. Sous prétexte d'Evangile etde liberté chrétienne, des doctrines subversives, menaçant l'ordre social tout entier, passaient trop souvent de la théorie à la pratique .
On lit dans un éditde Ferdinand daté du 20 août 1527 : « Celui qui attaque ou méprise la divinité ou l'humanité de Jésus-Christ, sa sainte nativité, sa passion, sa résurrection, son ascension, par des discours injurieux, impies, par des prédications ou des écrits dangereux, encourra le supplice du l'eu. Celui qui méprise la pureté immaculée de la Vierge Marie, qui ose dire ou écrire qu'elle n'est point d'une autre condition que les autres femmes ou qu'elle a commis le péché mortel, sera puni dans son corps, sa vie ou ses biens. De même, quiconque aura brisé un crucifix ou quelque imago de saint, ou les aura brûlés ou profanés; quiconque sera convaincu de polygamie ou d'avoir soutenu que tous les biens sont communs et qu'où ne doit pas obéissanco à l'autorité, sera puni par les châtiments les plus rigoureux -. »
« Plus la sédition menaçait d'éclater. » écrit un contemporain, <r plus les incursions des Turcs devenaient fréquentes, plus les infidèles se montraient impitoyables, plus aussi les apostats étaient nombreux parmi les laïques et les ecclésiastiques, et plus les écoles dépérissaient. » ce Comme le prêche et d'innombrables pamphlets avaient rendu l'état ecclésiastique méprisable aux yeux de tous, plus que jamais il y avait grande disette de prêtres, même en Tyrol où autrefois, avant que l'Evangile prétendu n'ait été prêché et n'ait rempli le monde de discorde, le sacerdoce avait été en grand honneur :{. » L'évêque Georges de Brixen se plaignait, en 1529, qu'en l'espace de quatre ans deux jeunes gens seulement eussent reçu les ordres dans tout son évêché. <« Si Dieu n'y pourvoit, » disait-il, « les prêtres, non seulement les capables, mais aussi les incapables, feront bientôt eomplètement défaut 4. » Onze ans plus tard, son successeur, l'évêque Christophe, se montre encore plus alarmé. Pour la célébration du culte, il ne sait comment obvier à la pénurie de prêtres. La plupart d'entre eux sont d'anciens religieux, déserteurs
1 Voy. la noie précédente.
1 Wiedkmann, t. I. pp. 25-47. Wider ie seci irischen Rumohrmacher, pp. 9 12.
* Wider die sectirischen Rumohrmacher, p. 15.
* Sin.nachkh, t. VII, pp. 275-S76.
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de leurs couvents, qui viennent un jour et repartent le lendemain *. « Une grande partie du clergé se montre favorable aux doctrines nouvelles5. » «. Seigneur mon Dieu! » écrit Georges Kirchmair à propos des scandales du clergé de Brixen « les sept péchés capitaux sont devenus le pain quotidien de nos prêtres 3 »! « Faute de bons pasteurs la religion dépérit, » écrit à Ferdinand, avec l'accent de la plus vive douleur, le théologien Jean Faber, chargé, en 1553, d'administrer le diocèse de Vienne. « Les Turcs ont incendié les églises, les curés ont été massacrés, je suis un évêque sans clergé. » A Vienne, les supérieurs des ordres mendiants ne font plus la moindre attention aux remontrances de leur évêque. Le chapitre de la cathédrale me doit obéissance dans les choses teraporelles et spirituelles, mais il prétend s'affranchir de tout joug et, selon lui, î'évêquedoit n'être qu'un zéro. S'il n'accepte point ce rôle, il lui faut batailler et se quereller avec les frères mendiants, avec le chapitre, avec l'Université, ou bien se résigner à laisser faire et rester spectateur impuissant du scandale. Je n'ai pour ainsi dire plus d'autorité *. » € L'évêque de Vienne, » écrivait un peu plus tard le successeur de Faber, Frédéric Nausea, « n'a aucune autorité sur les chanoines; ils se soucient fort peu du culte; les laïques, animés de l'esprit du monde, causent partout du scandale, par leurs désordres et leur tenue indécente. L'évêque n'a plus la moindre influence sur les établissements d'instruction ni sur les écoles populaires; les maîtres enseignent tout ce qui leur plaît, pourvu que rien dans leurs leçons ne se rapproche de la doctrine catholique. Bien que l'Université compte environ six cents étudiants, à peine si, dans un si grand nombre, un ou deux se préparent à recevoir les saints ordres; aussi, partout grande pénurie de prêtres. 5 » « Les jeunes gens ne se soucient plus du sacerdoce, » écrivait de Vienne le jésuite Pierre Canisius en 156'*; « en vingtans, d'après ce que j'entends dire de tous côtés, à peine si deux élèves de l'Université ont été ordonnés. Les paroisses restent abandonnées ou bien sont à la discrétion d'apostats dépravés. Si Dieu n'envoie bientôt des ouvriers à sa vigne, les gens deviendront, je ne dis pas seulement hérétiques, mais semblables à des
1 SlNNACHER, t. VII, pp. 363-364.
* .SlNNACHER, t. VII. pp. 443-341.
3 Kirchmair, p. 497. Hirn a décrit la situation religieuse du Tyrol à celte date selon les sources et avec toute l'étendue désirable (t. I, pp. 71-278).
* WlEDEMANN, t. II, pp. 2-3.
1 Cahier de doléances de Nausea, communiqué par Sébastien Brunner dans : Stadien und Minheilungen aus dem Benedictiner-und Cistercienser -Orden, année III, cahier 3, pp. 102-164.