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LES FLACIME-NS DANS LE DUCHÉ DE SAXE

eux comme l'œuvre du démon, était toujours l'objet de l'exécration de Jean-Frédéric. Il lui était impossible, écrivait-il le 8 juillet à Philippe de Hesse, de changer là-dessus de sentiment ; car il ne pouvait admettre que Dieu fût privé de sa gloire, tandis que le démon serait glorifié à sa place 4.

Pendant ce temps, à Iéna même et dans tout le duché, au « grand scandale du peuple », des querelles religieuses éclataient de toutes parts. Un théologien, Victorien Stiegel, ardent adversaire de Flacius, avait présenté au duc un écrit où étaient condamnées les hérésies contenues dans le Livre de réfutation. L'Evangile, selon ce docteur, était une loi de pénitence et de rémission des péchés, or, la Réfutation le niait, et déclarait que le repentir et l'aveu de nos péchés humains n'est qu'une œuvre morte. Rejeter toute coopération de la volonté dans la conversion du pécheur, soutenir l'action de la grâce, même dans les âmes qui lui résistent, c'était manifestement contredire le dix-huitième article de la Confession d'Augsbourg, lequel enseigne que nous sommes justifiés dès l'instant où nous donnons notre assentiment à la parole révélée. Striegel supplia le duc de ne pas faire violence à sa conscience en lui imposant le Livre de réfutation et de souffrir qu'il s'en tint à son « mauvais catéchisme 2 ». Jean-Frédéric vit dans ces paroles une preuve évidente d'hérésie , ainsi qu'une présomption criminelle. Le 24 mars 1559, un mandat d'arrêt était lancé contre Stiegel et son ami Flügel, surintendant de léna. « Le saint jour de Pâquos, » écrivait Juste Jonas le Jeune au duc Albert de Prusse, « cent arquebusiers et soixante cavaliers onviron sont entrés à Iéna entre doux et trois heures du matin. Avec un grand fracas ils ont brisé à coups de hache la porte de Yictorinus et lui ont dit, ainsi qu'à sa femme, qui était accourue en chemise : « Misérables, nous vous tenons enfin, et nous allons vous conduire au seul logis qui vous convienne I » La pauvre dame effrayée se lamentait et criait : « Au meurtre ! on m'assassine ! » Alors quelqu'un de cette troupe de Judas approcha de son cœur une arquebuse et lui dit : « Tais-toi, tais-toi, concubine de prêtre, où je te fais passer une balle au travers du corps 3 1 » Stiegel et Huber ont été traités comme de vils malfaiteurs, on les a fait monter à demi nus dans une charrette en les accablant de mauvais traitements ; ils ont été conduits d'abord au Lenchtenberg, puis au Grimmenstein. » Un bourgeois considéré de Weimar qui, prétendait-on, avait mal

1 Voy. Nkudeckf.r, Neue Beiträge, 1. 1, p. 199. ' Salig, t. III, p. 480.

» Communiqué par Voigt. Voy. Raumeh, Hist. Taschenbuch, 1831, pp. 289-290. iv 7

9S LES FLACIMKNS DANS I.K DL'CHK L» K SAXK. 1560.

parlé du Livre de réfutation, fut jeté en prison. Grâce à l'intervention de quelques princes protestants, Stiegel et Hugel recouvrèrent leur liberté au mois de septembre, mais ce ne fut qu'après s'être engagés à ne plus discuter à l'avenir les opinions du duc et à ne pas quitter Iéna avant que les points d'accusation portés contre eux n'eussent été examinés. Le diacre Winter fut élu surintendant. D'accord avec Simon Museus et Jean Wigand, tous deux professeurs de théologie, il excommunia deux professeurs laïques, Wesenbeck et Dürfeid, soupçonnés d'hérésie et d'attachement aux doctrines de Stiegel. D'autres membres de l'Université, conseillers et bourgeois, ainsi que leurs femmes, furent excommuniés pour les mêmes motifs1. « Du vivant de Luther, » écrivait Wesenbeck au duc de Saxe, « on permettait même à des bourreaux, à des papistes, de tenir un enfant sur les fonts du baptême, et cela à Wittemberg même; maintenant on ne veut plus de moi pour parrain, bien que je sois bon confessioniste *. » Des haines profondes divisaient étudiants et bourgeois. Wesenbeck était publiquement insulté par les étudiants et disait n'être pas plus en sécurité qu'un proscrit dont la vie est mise à prix 3. De leur côté, Winter et ses diacres se plaignaient au duc, qu'ils appelaient t le représentant de Dieu sur la terre », que leur attachement à la pure doctrine les exposassent à la violence d'adversaires animés de l'esprit de Caïn, altérés de sang comme lui, et osant appeler le Livre de réfutation « un amas de mensonges 4 ».

Dans l'espoir d'accommoder les querelles, le duc, au mois d'août 1560, autorisa une dispute publique à Weimar entre Flacius et Stiegel; la moitié des habitants d'Iéna s'y trouva. Durant seize séances consécutives, en présence de Jean-Frédéric, la doctrine du péché originel fut discutée. Flacius nia le libre arbitre, et soutint que non seulement le péché originel appartient en pro pre à la nature humaine, mais qu'il en est la substance même . Selon lui l'homme, dans les choses spirituelles, est bien inférieur à un bloc de marbre ou à une statue, car un bloc ou une statue sont incapables d'offenser ou do haïr Dieu : * L'homme est audessous de la lune, car la lune accepte la lumière du soleil, au lieu que l'homme est absolument mort et inerte pour le bien ; par le péché originel, sa ressemblance avec Dieu a été entièrement eflacée et il est devenu semblable au démou. »

1 Müller, Staatscabinel, 1. 1, p. 13i.

* Saliu, 1. 111, p. 586.

3 Müller, Staatscabinel, t. I, p. 51.

* Muller, Staatscabinel, t. 1, pp. 133-140.

L KS FLACIMKNS DANS LK IHCIIK DK S A X K. L*)»U). »9

Flacius repoussa toutes les objections basées sur la physiologie ou l'anthropologie que lui opposait Stiegel; il prétendit que toules étaient empruntées à la philosophie, à la raison, aveugle pour toutes les choses divines. La raison, à ses yeux, n'était qu'une brute infâme qu'il fallait assommer, « comme Luther l'avait dit excellemment ». Lorsque Stiegel soutenait que le Saint-Esprit opère dans les hommes autrement que dans un bloc de marbre, lorsqu'il attribuait à la volonté une certaine synergie et citait de nombreux textes de la Bible en faveur du libre arbitre, Flacius répondait, avec Luther, que des préceptes ou des conseils de la Bible il est impossible de rien conclure en faveur 'de la liberté humaine. Après la treizième séance, le duc, pour de nombreux motifs, ordonna aux docteurs de clore le débat pour le présent, annonçant qu'un peu plus tard la dispute serait reprise. Stiegel déclara que rien ne le ierait jamais changer d'avis, même « la corde que le bourreau lui passerait autour du cou ». Quant à Flacius, il continua à soutenir que le péché originel est la substance même de I homme déchu. « Car, * disait-il, « s'il n'est pas une substance, c'est donc un accident; or uue substance ne peut être corrompue par un accident, et cependant tous les Lulhérieus conviennent que la substance de l'homme n'est plus intacte. » A dater de cette dispute, les Luthériens se séparèrent en Substantiaiistes et Accidentistes. Les mineurs du Harz s'abordaient en se demandant : « Es-tu accid en liste ou substantialiste ? » et souvent de sanglantes luttes suivaient la question *.

De la dispute de Weimar date le déclin du crédit des Flaciniens à la cour ducale. Schröter, médecin très écouté de Jean-Frédéric, ne se gênait point pour appeler Flacius « un fripon, un coquin, dont les écrits, pleius de mensonges et de calomnies, ne pouvaient avoir qu'une influence néfaste 2 ». Le chancelier Bruck se rapprocha du parti de Stiegel. Des pamphlets, des vers burlesques, des pasquinades contre les Flaciniens étaient journellement placardés sur les murs, aux chaires des églises, aux abattoirs, aux portes, des maisons. « S'ils étaient tous pendus à la même corde, » disait une satire du temps, « ce serait une fameuse aubaine pour les seigneurs de Saxe3 »! Les Flaciniens, de leur côté, regardaient leurs adversaires comme une engeance diabolique; ils n'appelaient Bruck

* Sur ce sujet voy. Saug, t. 'III, pp. 588-615. Dölli.mjkk, t. III, pp. 444 449. Möhler , Veue Untersuchungen, pp. 45 et suiv.

1 Saug, t. III, p. 6i9.

* WlLKEKtf, pp. 111-112.

iNÉûOClATIONS CATHOLIQUES.

que « l'émissaire de Satan », et disaient que Stiegel s'en servait pour couvrir son ignominie *.

A la requête de son médecin et de son chancelier, le duc réunit en consistoire quatre ecclésiastiques et quatre laïques, qu'il chargea, sous sa direction, de décider sur toutes les affaires ecclésiastiques, et de prononcer le ban ecclésiastique contre quiconque s'écarterait de la pare doctrine. Nul écrit signé d'un ecclésiastique ou d'un laïque ne devait plus être imprimé sans avoir passé à la censure de ce consistoire. Les Flaciniens, qui en avaient été exclus, présentèrent au duc une adresse où ils lo menaçaient des plus rigoureux châtiments du ciel s'il continuait à s'immiscer dans les choses spirituelles; il était invité à réfléchir au sortdeSaül et d'Azarias. Déjà, à Weinsor, on avait vu des aspics, des serpents ramper dans les vergers; les fossés de la ville étaient remplis de sang, les cigognes s'étaient envolées de la cité pour aller s'abattre sur les potences ; on avait vu distinctement le turban turc sur la tète de quelques abeilles ; tout cela présageait évidemment de grandes et prochaines calamités, car Dieu avait coutume de punir les injures et les mauvais traitements infligés à ses serviteurs ; les quarante enfants de Béthel déchirés par les ours en étaient la preuve2.

« Cette inquisition de la prêtraille » faisait désirer à Jeau- Frédédic que tous les princes protestants se réunissent dans un synode général pour faire enfin aboutir la conciliation religieuse.

L'Electeur palatin et le duc Christophe de Wurtemberg regardaient le synode comme d'autant plus nécessaire pour les intérêts politiques et religieux que, depuis l'avènement de Pie V au trône pontifical (décembro 1559), le Pape et l'Empereur s'étaient réconciliés, et que tous deux, avec l'assentiment des membres d'Empire catholiques, étaient entrés en pourparlers , quant à l'organisation d'un prochain concile général.

Ces négociations nous permettront d'examiner en détail la situation politique et religieuse à cette date; mais pour les mieux comprendre nous commencerons par étudier les mœurs et la religion dans les pays héréditaires de l'Empereur et dans les territoires restés jusque-là fidèles à l'Eglise romaine.

' Voy. cette satire dans Wkller, t. II, pp. 38-42. * Saliu, t. III, pp. 63Û-639.

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