DEUX PEUPLES EN PRÉSENCE
Avec la mort de Guillaume I" dtsparaîasent les débr[3 de Sainte-Alliance. — Les situations ont clianRé. — Tenlativi pour ramener la Russie vers l'Allemagne. — Echange de visiti
impériales à Saint-Pétersbourg et à Berlin. — Manque de cordialité. — Alexandre III n'aime pas les souvenirs froissant la France. — Reproches réciproques d'ingratitude entre Allemands et Russes. — Le bilan des services rendus, des manquements commis. — Le prince de Bismarck en établit le compte. — L'opinion en Russie sur les services rendus en 1866 et 1870. — L'Allemagne au Congrès de Berlin a sacrifié la Russie. — L'antagonisme de race entre Russes et Allemands. — La haine de l'étranger chez les Russes. — Pierre le Grand a attiré les étrangers. — L'influence des Allemands en Russie. — Les Russes veulent s'en émanciper. — Un rapport russe, de 1817, sur l'utilité de l'immigration étrangère. — Depuis le règne de Nicolas la haine de l'Allemand augmente. — Alexandre III est d'accord avec le sentiment russe. — Les mesures contre les étrangers et surtout contre l'élément allemand. — La russification. — L'Allemagne a été surprise de ce mouvement. — Sympathies russes pour la France. — Danger pour l'Allemagne. — Les suites de cette évolution. — Causes de guerre entre l'Allemagne et la Russie. , — Perspectives d'une guerre générale. — L'Occident et l'Orient en lutte.
Lorsque, le 9 mars 1888, l'empereur Guillaume 1®' mourut, il ne restait rien de 11 politique de la Sainte- Alliance de 1815 et peu de chose de l'alliance des trois empereurs de 1872. Les conditions de ces alliances avaient cessé d'exister. Les souverains et les personnages qui les avaient conclues, avaient disparu, et avec eux les souvenirs et les liens de camaraderie dans lesquels ils étaient nés et élevés et qui les avaient habitués à des rapports formés de sympathies et de concessions réciproques.
Les liens de parenté s'étaient également dissous au cours des années. Au sang allemand de la famille de Russie s'étaient mêlés d'autres éléments nullement sympathiques à l'égard de l'Allemagne. A Berlin, dans la famille du nouvel empereur Frédéric 111, la proche
parenté avec la cour d'Angleterre commençait à mitiger Pinfluence exercée pendant si longtemps par les souverains russes. C'étaient là des circonstances rien moins que propres à atténuer la tension des rapports politiques de l'Allemagne avec la Russie.
Sans doute, au lendemain de ses explications au Reichstag, le prince de Bismarck redoubla d'attentions pour la Russie : il les poussa au point d'irriter l'opinion en Allemagne et surtout en Autriche. Il renvoya au prince de Bulgarie la. lettre de condoléance que ce prince avait adressée à l'empereur Frédéric III à l'occasion de la mort de Guillaume Ic^ Plus encore, il s'opposa avec toute son énergie au mariage projeté entre le prince Alexandre de Battenberg et la fille de l'empereur Frédéric, en traversant ainsi les projets de l'impératrice et de la reine d'Angleterre et en témoignant à ces deux augustes princesses des sentiments peu sympathiques. Il voulait marquer, par cette attitude, devant la cour de Russie, son désir de tout éviter qui pût la froisser, d'enrayer surtout des tentatives anglaises en vue d'influencer la politique extérieure de l'Allemagne.
Sur le conseil du prince de Bismarck, après la mort de Frédéric III, l'empereur Guillaume II rendit aussitôt visite à la cour de Russie, préalablement à ses visites aux cours alliées de Vienne et de Rome. Le jeune souverain renouvela cette visite deux ans après, cette fois, paraît-il, contre le gré du chancelier. A son tour, le tsar rendit visite à Berlin, dans l'automne de 1889, mais attendit deux ans avant de rendre la seconde visite, cette fois à Kiel et pour quelques heures seu-
lement. Guillaume II trouva, en Russie, un cordial accueil dans la famille impériale et aussi dans la haute société. Ce furent là des succès personnels qui n'eurent guère d'influence sur les rapports politiques des deux empires. Et même, on n'y remarquait plus cette intimité familiale telle qu'elle avait subsisté du temps d'Alexandre 1", de Nicolas, d'Alexandre II. Tandis que Guillaume II faisait valoir ses qualités les plus aimables, Alexandre III, sans cesser d'être cordial, montra cependant une certaine réserve. A l'exemple de ses prédécesseurs, l'empereur Guillaume, dans ses toasts à la table du Isar ou chez lui à Berlin, se complaisait à rappeler les souvenirs de camaraderie des deux armées : Alexandre eut soin d'éviter toute allusion de ce genre, apparemment pour ménager les susceptibilités de la France vers laquelle tendait tous les jours davantage l'opinion en Russie. Et, pendant que les deux souverains se serraient la main, la presse des deux pays se livrait aux récriminations les plus^violentes. Le grand journal de Moscou salua la visite impériale par un article portant le titre : « En attendant mieux » ; ce « mieux » était, dans son esprit, l'alliance française. Même le journal français de Saint- Pétersbourg atténuait l'expression officieuse de ses sentiments de satisfaction, par le « vœu » que l'union des deux souverains puisse refléter les sentiments des populations. Ce reflet faisait défaut.
Rien ne dénote mieux le refroidissement de vieux amis que les reproches d'ingratitude qu'ils se ren- Toient, l'un à l'autre. Depuis le Congrès de Berlin, ce
fut là un thème permanent dans la presse allemande et russe, et le prince de Bismarck lui-même n'avait pu s'empêcher d*y loucher dans son discours du 6 février 1888. Du côté russe, on rappelait les campagnes de 1813 et 1814 où Alexandre P' avec l'armée russe était venu aider à la délivrance de la Prusse et de r Allemagne, alors qu'il aurait pu rester derrière la Vistule sans courir à la poursuite de Tarmée française ; et le Congrès de Vienne où Alexandre avait appuyé les prétentions de la Prusse; et la guerre de la Prusse contre TAutriche, en 1866, où Alexandre II avait laissé s'accomplir les annexions et la suppression de tant d'États allemands; enfin la guerre de 1870, où le gouvernement russe avait contenu l'Autriche prête à se joindre à la France, et couvert les derrières des armées allemandes. Du côté allemand, sans nier ces services, l'on s'attachait à les amoindrir ou à leur opposer des services non moins importants, sinon plus efficaces, rendus à la Russie; on y mêlait même les défaillances, les défections de la Russie dans des moments critiques. Alexandre I", disait-on, avait abandonné la Prusse après léna et livrée aux rancunes de Napoléon, à qui il s'était allié à Tilsit, acceptant même de lui les dépouilles de la Prusse, retenant celle-ci pendant cinq ans dans le vasselage français, l'abandonnant une seconde fois dans l'entrevue d'Erfurt, l'empêchant en 1814 de tirer de ses victoires le profit désiré, manquant à ses engagements envers la Prusse relativement à la Saxe. Puis l'empereur Nicolas I N'est-ce pas lui, disaient les journaux allemands, qui a enrayé le mouvement
libéral et national de rAlleraagne, soutenu TAutriche contre la Prusse, fortifié la réaction à Berlin?
Le prince de Bismarck abondait dans le même sens. Dans son discours au Reichstag,*il reconnaissait bien que c'est h la bienveillance d'Alexandre I" que la Prusse devait sa restauration en 1814. « Le sentiment de reconnaissance, disait-il, a dominé tout le règne de Frédéric-Guillaume III » ; mais, faisait-il observer, « ce compte a été réglé, exploité avec l'amitié, je puis même dire avec la servitude de la Prusse pendant tout le règne de l'empereur Nicolas, et finalement soldé à Olmutz ». « A Olmûlz, poursuivit le chancelier — oubliant qu'il avait défendu en 1850 cette politique russe, — l'empereur Nicolas n'a pas pris parti pour la Prusse, ne nous protégeait même pas contre de fâcheuses conséquences, contre de certaines humilialions; ses préférences, en général, étaient pour l'Autriche. L'idée que, du fait de son règne, nous devrions avoir de la reconnaissance pour la Russie, c'est une légende historique. » Loin de garder rancune à l'empereur Nicolas au sujet d'Olmûtz, poursuivit encore le chancelier, la Prusse, au risque de grands dangers, est restée fidèle, pendant la guerre de Crimée, à l'alliance russe. L'attitude bienveillante de la Russie en 1866 s'explique parce que les Russes étaient contents de voir l'Autriche par terre. Quant au service qu'elle a rendu à l'Allemagne en 1870, elle s'en est fait payer par la revision du traité de Paris relativement à la mer Noire. C'était un peu lestement traiter des services rendus. Sans doute, dans Tinsurrection polonaise de
1863 et dans la guerre de Crimée, la Prusse avait amicalement soutenu la Russie, elle lui avait épargné de grands désastres. Mais les Russes ne pouvaient-ils pas, à leur tour, employant le raisonnement de M. de Bismarck, dire qu'en 1863, en aidant à comprimer l'insurrection des Polonais russes, la Prusse avait enrayé, du même coup, le mouvement insurrectionnel des Polonais prussiens? Et antérieurement, dans la guerre de Crimée, en se mettant du côté de la Russie, n'avaitelle pas eu en vue de damer le pion k l'Autriche désireuse de tirer parti des défaites de la Russie?
En Russie, on le comprend, l'opinion n'admettait pas que ces services de la Prusse eussent réglé la dette de 1866 et de 1870; que, pour cette dernière campagne surtout, la Prusse se fût acquittée en aidant à relever la Russie de l'humiliante clause de la mer Noire. C'est en 1877 qu'elle eût dû payer sa dette de reconnaissance : en 1866, la Russie aurait pu lui disputer les fruits de ses victoires sur l'Autriche ; en 1870, ceux de ses succès sur la France. Moins passionnée, l'opinion russe aurait plutôt pu reprocher au prince de Bismarck d'avoir laissé la Russie se lancer si inconsidérément dans la guerre contre les Turcs : mais peut-être avait-elle précisément cru à celte époque, que le gouvernement allemand se détacherait de l'Autriche pour soutenir effectivement la Russie. Ce n'était pas là, en tout cas, l'objet de ses récriminations. Tout le monde, en Russie, était d'accord avec le défunt prince Gortchakoff, pour accuserle prince de Bismarck d'avoir, au Congrès de Berlin, sacrifié la Russie à l'Autriche. Aucune explication du chance-
lier allemand n'avait eu le pouvoir de déraciner celte conviction des esprits moscovites. Bien plus, la presse l'accusait, contre le fait réel, d'avoir provoqué la réunion du Congrès, d'avoir obligé la Russie d'y venir pour s'y laisser dépouiller, au lieu d'empêcher la réunion du Congrès et de permettre à la Russie de régler seule ses affaires avec les Turcs et l'Europe. Ce raisonnement se résumait en ceci : l'amitié de la Russie pour TAllemagne est au prix de la reprise, par la Prusse, de sa politique d'hostilité d'autrefois envers l'Autriche. Elle ne tenait, de plus, aucun compte de cette circonstance qu'au Congrès de Berlin, les exigences anglaises, plus encore que les prétentions de l'Autriche, s'étaient opposées à la Russie et qu'une guerre générale était probable dans le cas où ces diverses compétitions n'eussent pas été réglées par quelque compromis.
A ces griefs réels ou imaginaires que l'opinion en Russie articulait avec passion contre rAllemagne, se joignait l'antagonisme de race entre Slaves et Germains. Depuis Pierre le Grand, la haine de l'étranger en général, et de l'Allemand en particulier, a caractérisé les rapports des deux peuples, en dépit, quelquefois même en raison, des rapports de parenté et d'amitié de leurs souverains respectifs. Il en est des peuples jeunes, comme des enfants qui, tout débiteurs qu'ils sont de l'éducation dont ils ont bénéficié, n'en désirent pas moins ne pas voir se prolonger trop longtemps une tutelle incommode, quelquefois tracassière et souvent même onéreuse. Pierre le Grand, voulant européaniser son peuple, avait besoin des étrangers pour l'in-
GUILLAUME ['^^ — GUILLAUME II. — ALEXANDRE 111 34t
slruire dans les arls utiles, dans les ehoses de la culture intellectuelle, dans les métiers et les industries, pour mellre l 'administration de l'empire, d'asiatique qu'elle était, au niveau des institutions occidentales et européennes. Cette politique était raisonnée, humanitaire, bienfaisante, mais elle ne répondait pas au sentiment populaire et rencontrait, même sous la main de fer de ce grand souverain, les plus vives et les plus dangereuses résistances. Par milliers, Pierre I" attirait en Russie les commerçants, les fabricants, les ouvriers de tous métiers, les professeurs, artistes et instituteurs de tous pays; il donnait des places importantes aux étrangers dans le gouvernement. Sous le règne de ses successeurs, descendants de princesses allemandes, mi- Altemands eux-mêmes, la préférence, entre les étrangers, était accordée aux Allemands. L'union des provinces balliques à la Russie renforçait l'influence de cette nationalité : les nobles et les bourgeois de ces provinces, Allemands d'origine, n'étaient jamais considérés par les Russes comme des concitoyens; à leurs yeux, c'étaient des étrangers qui venaient prendre la place des vrais Russes. 11 y en|avait de ces Slaves ardents qui reprochaient à leurs souverains d'être d'origine allemande. Sous le règne de l'impératrice Anna, sous Elisabeth, sous Catherine, l'influence des Allemands fut considérable. Toujours les Russes confondaient, dans la même antipathie, les Allemands du dehors et ceux des provinces balliques. L'armée russe était peuplée d'officiers allemands; les termes de commandements, l'instruction du soldat étaient allemands; grand
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nombre de généraux et non les moins illustres appartenaient à cette nationalité. L'élément germain dominait dans les bureaux des ministères,|dans la diplomatie. Dans les villes, le grand commerce se centralisait dans les mains des Allemands; dans les campagnes, le colon allemand, bon cultivateur, dur au travail et économe, fut un objet d'envie du paysan russe, attaché à la glèbe, manquant de l'instruction agricole qui permet d'exploiter le sol d'une manière rationnelle. On supportait cet état des choses, tant qu'on avait besoin de ces étrangers, de ces intrus. Mais le jour vint où le Russe se sentait capable de se tenir tout seul sur ses pieds, où il eut conscience de sa valeur et de celle de sa race. Ce jour-là, il commença à réagir contre rinfiltration de l'élément étranger. Sous le règne d'Alexandre I®', ce n'était pas là encore l'opinion du gouvernement. Dans un rapport du 7 décembre 1817, sur une question de taxes, le ministre de l'intérieur posait cette question : « Est-il utile que les étrangers immigrent chez nous? » « Il semble, répond à cette question le Rapport ministériel, qu'on ne peut pas en douter. Nous pouvons, à notre honneur, reconnaître avec une noble franchise, que beaucoup de ce qui a élevé la Russie au rang des nations civilisées et de ce qui a amené les autres nations à ne plus nous considérer comme des barbares, est dû aux étrangers. L'histoire de Pierre le Grand en est un exemple évident. Les étrangers ont importé chez nous beaucoup de sciences et d'arts. Sans eux, c'est à peine si nous aurions des écoles et des fabriques. Us nous ont découvert nos
propres richesses que nous connaissions et peine jusqu'alors. Nous leur devons en grande partie la civilisation morale, les avantages de la vie civile, même la religion, et la gloire des armes dont eux-mêmes ont été surpris, » Ce qui est bien curieux, c'est qu'à cette époque il ne s'agissait non d'enrayer l'immigration des étrangers, mais d'empêcher leur départ et, à cette fin, de rechercher les moyens d'atteindre ce bul. A cette question, le ministre de l'Intérieur russe répond, dans son Rapport : r 11 n'est pas douteux que, du moment où l'étranger trouvera dans un pays étranger plus d'avantages et plus de facilités, pour s'assurer une existence tranquille à t'abri du besoin, que dans le sien, il ne retournera pas dans sa patrie. Voilà le seul moyen qui arrêtera efficacement l'émigration des personnes et l'exportation de leurs propriétés et de leurs capitaux. A notre époque où le commerce réunit entre eux les États et oti la politique les éclaire sur leurs intérêts, où les lois libérales et humaines se répandent chez tous les peuples, un retour au moyen âge est impossible. »
Ce ministre parlait bien pour l'époque qui l'avait précédé, moins bien déjà pour ses compatriotes contemporains ; pour les temps k venir, il raisonnait faux. Pierre le Grand avait besoin des étrangers : ils allaient accomplir leur t&che éducalricei mais leur présence fut mal vue par les indigènes. Ce qui fait que, petit à petit, les gouvernants russes, tout en partageant l'avis de ce ministre de 1817, durent s'éloigner du système de Pierre le Grand pour se mettre
d*accord avec le sentiment national qui repoussait les étrangers et surtout, ce qui est bien conforme à la nature humaine, les Allemands, parce qu'ils étaient voisins immédiats de la Russie. Les personnages les mieux à même de connaître la Russie constataient qu'après toute secousse intérieure ou extérieure, il se produisait un mouvement plus accentué contre les étrangers. Le général prussien de Gerlach qui, en 1826, accompagna le prince Guillaume (l'empereur Guillaume I*') à Saint-Pétersbourg, dit : « C'est curieux comme la haine de l'étranger est actuellement vive ici; l'empereur ne l'ignore pas et y prend garde; les Allemands ne se dissimulent pas qu'ils sont visés et jalousés. Les Russes prétendent que « les provinces étrangères » (les provinces balliques) leur sont préférées. Pour eux, le comte Liéven est un étranger. De cette manière, la famille impériale serait également étrangère; de même Diébitch, Nesselrode, Wittgenstein, Benkendorf, Osten-Sacken. » Et certes, aux yeux des Russes, c'étaient des étrangers et, ce qui était plus, des Allemands. Dans les guerres d'Alexandre I", les conflits entre généraux des provinces baltiques et généraux moscovites étaient permanents; il en fut de même sous le règne de Nicolas, dans les guerres turques; et, dans la guerre de 1877, le général Totleben, naguère défenseur de Sébastopol, n'échappait pas à celte haine anti-allemande, qui dominait dans toutes les classes de la population, depuis Taristocratie jusqu'au simple paysan. Les écrivains russes les plus distingués, les réfugiés russes eux-mêmes flat-
taient ce sentiment dont la manifestation les rendait populaires; en attaquant TAllemand, ils frappaient le gouvernement qui le protégeait et le préférait. Au théâtre populaire, c'est l'Allemand qui représentait le personnage bouffon ou ridicule.
Alexandre III est le premier souverain russe qui, sous le rapport nationaliste, se soit mis d'accord avec le sentiment slave. Les opinions qu'il a nourries comme prince, il les a apportées dans la direction de son gouvernement. L'unification de toutes les parties de son empire, sous le rapport religieux et national, ou, pour mieux l'exprimer, leur russification : tel est le principe fondamental de son système de politique intérieure. C'est de ce principe que sont sorties les différentes mesures concernant les étrangers et les Allemands des provinces baltiques. Ce n'est peut-être pas un fait fortuit que la coïncidence de cette série de mesures restrictives avec la rupture politique entre la Russie et l'Allemagne, en 1887. L'année suivante, c'est l'abrogation de la langue allemande, comme langue administrative en Livonie; en 1889, c'est la restriction des franchises de l'université allemande de Dorpat; en 1890, c'est la suppression du théâtre allemand de la cour à Saint-Pétersbourg; en 1891, c'est l'abolition de la langue allemande dans l'administration des communes baltiques. Il a été fait plus haut mention de l'ukase impérial, défendant aux étrangers de posséder ou de gérer des propriétés immeubles dans les provinces occidentales et en Pologne. Dans ces questions, le gouvernement d'Alexandre III obéissait
à ce sentiment nationaliste qui se manifeste depuis cinquante ans dans tous les Ëtats européens, où plusieurs races vivent ensemble. C'est la race dominante qui tend à s'assimiler les autres races. La Prusse en agit ainsi avec les Polonais qu'elle s'attache à germaniser, à moins qu'elle ne suive les errements du prince de Bismarck qui fait voter par la Chambre des crédits destinés à exproprier les propriétaires polonais pour leur substituer des colons allemands.
Ce mouvement de réaction contre l'élément allemand et contre l'Allemagne elle-même bat son plein au moment où nous terminons ce travail. A son début, il a surpris l'Allemagne qui, pendant plusieurs générations et jusque dans les dernières années du règne d'Alexandre II, ne s'est jamais bien rendu compte de cet état d'opposition, que nous avons signalé, entre la politique des souverains russes et les sentiments de leurs sujets. Les sympathies et les antipathies individuelles ou nationales ne se raisonnent pas; elles naissent et disparaissent sans motifs réels; à plus forte raison, vivent ou s'effacent-elles sous l'empire d'aspirations, d'intérêts ou de griefs positifs ou imaginaires. A mesure que les Russes s'éloignaient des Allemands, ils se rapprochaient des Français : les préférences pour la France qui naguère se renfermaient dans les sphères supérieures de la société russe, sont à l'heure qu'il est dans le sentiment de presque toutes les classes de la population. La visite de l'escadre française à Cronstadt, en 1892, a fait ressortir ce fait. Alexandre III n'a fait que consacrer cet état de l'opinion et, par cette mani-
festalion politique, il a rompu avec les traditions léguées par ses trois prédécesseurs , sans toutefois encore indiquer la voie nouvelle dans laquelle il entend conduire les destinées de son empire.
Quelles conséquences pratiques aura cette évolution pour les rapports entre l'Allemagne et la Russie? C'est là une question qui est du domaine de la politique et ne saurait faire l'objet d'une étude historique. Les Allemands ne sont pas aveugles devant le danger que peut leur ménager Tinimitié d'un grand peuple comme le peuple russe, alors surtout que les sentiments de celuici se tournent vers le voisin occidental de l'Allemagne, prise ainsi entre le marteau et l'enclume. Le prince de Bismarck, pénétré de ce danger, s'était efforcé de contenter la Russie sur tous les points où les intérêts allemands le lui permettaient. Sur un point cependant, le point capital, il ne l'a pas contentée : dans la presqu'île balkanique. Ce n'est pas ici le lieu de discuter les intérêts véritables ou fictifs de la Russie dans les questions relatives à la Turquie. Le fait est, que la prédominance sur les rives du Bosphore est considérée par les Russes comme la clé de voûte de leur politique extérieure. Un autre fait c'est la résistance de l'Autriche-Hongrie à cette politique qui menace son existence. « Le chemin de Constantinople, disent les publicistes russes, va par Vienne. » On peut compléter cet aphorisme — et les Russes n'y ont pas manqué — en ajoutant que, en raison du traité d'alliance de 1879, deux fois renouvelé depuis, le chemin de Vienne va par Berlin. Là se trouve le nœud de la question. Le
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prince de Bismarck, toujours en vue d'ajourner sinon de prévenir le conflit, a constamment déclaré que l'Allemagne n'était pas intéressée dans les affaires d'Orient ; il n'est jamais allé jusqu'à afflrmerque l'Autriche attaquée dans sa position orientale ne devra pas compter sur l'appui de l'Allemagne. La Russie n'a rien à. demander à l'Allemagne ni celle-ci à la Russie. L'antagonisme de race ne suffit pas à lui seul pour motiver et allumer une guerre ; en revanche, l'Allemagne défendant l'Autriche dans les questions balkaniques devra s'attendre à croiser le fer avec la Russie. Alexandre III est un homme pacifique, il l'a prouvé dans les dix années de son règne. Ses prédécesseurs l'étaient çomaie lui : ce qui n'a pas empêché que, contre leur gré, ils ont été engagés dans trois guerres d'Orient.
La guerte entre l'Allemagne et la Russie, si elle venait à éclater, serait la première guerre, depuis un siècle, entre ces deux pays, et elle prendrait, selon toute prévision, les proportions d'une immense guerre générale, où toutes les questions de frontières se trouveraient impliquées : Constantinople que Napoléon P^ et Talleyrand ont refusée à la Russie; Varsovie, la Yislule et les provinces balliques que certains politiciens allemands préfèrent, comme frontières, à Strasbourg et à Metz; enfin l'Alsace-Lorrainc, pomme de discorde séculaire entre l'Allemagne et la France.
Et encore cette guerre ne serait-elle probablement que le précurseur d'une autre lutte, bien plus formidable, qui éclatera un jour et où s'entrechoqueraient l'Occident et l'Orient, c'est-à-dire deux cultures : l'une
qui a éclairé Tunivers et entend maintenir et perpétuer son empire, celle du monde latin et germanique; l'autre, celle du monde slave, qui s'attribue la mission de régénérer et de dominer le premier.
Ce sont là des tâches gigantesques, à la taille desquelles semblent être inconsciemment mesurées d'avance les armées formidables que les États européens organisent depuis vingt ans et dont la future entrée en scène épouvante dès à présent les esprits les mieux trempés.