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CHAPITRE IV

GUILLAUME r. — GUILLAUME M. — ALEXANDRE III

FIN d'une alliance SÉCULAIRE

Alexandre III, au début, continue la politique de son père. — Assurances pacifiques du prince impérial d'Allemagne. — La circulaire de M. de Giers. — L'entrevue de Dantzig. — Échange de compliments entre les empereurs de Russie et d'Autriche. — Sentiments contraires dans l'armée et la presse de Russie. — Le général Skobeleff et le patriotisme russe. — Les voyages de M. de Giers. — Politesses internationales. — L'entrevue des trois empereurs à Skiernievize. — Les Polonais. — Les événements de Rulgarie rompent l'entente des trois empereurs . — Le prince Alexandre. — Les événements de Sofia et de Philippopoli.

— Le prince Ferdinand de Cobourg. — Les griefs de la Russie. — Intérêts opposés de la Russie et de TAutriche.

— Situation embarrassée du gouvernement allemand entre les deux parties. — Le prince de Bismarck se flatte de les concilier. — Sa politique paraît ambiguë. — Il repousse les princes de Battenberg et de Cobourg. — L'opposition, au Reichstag, combat cette politique. — Le prince de Bismarck plaide la cause russe. — L'Allemagne n'a pas d'intérêt dans la question d'Orient. — L'opinion en Russie n'est pas satisfaite de l'attitude de l'Allemagne. — Récriminations des journaux russes et allemands. — Les engagements secrets de l'Autriche et de la Russie au sujet de la Bosnie. — M. de Bismarck attaqué des deux côtés. — Campagne des jour-

naux allemands contre les valeurs russes. — Mesure d'exclusion adoptée par la banque de l'Empire allemand. — La visite d'Alexandre III à Berlin. — Son entretien avec le prince de Bismarck. — Les documents apocryphes. — Explications satisfaisantes et défiance persistante. — La responsabilité de la presse dans ces malentendus. — Le prétendu dualisme entre l'empereur Guillaume et son chancelier. — La nouvelle loi militaire présentée au Reichslag vise la Russie. — Les propos de l'empereur Guillaume. — Déclarations et armements en Russie. — Controverses des journaux militaires des deux pays. — Publication des documents apocryphes et du traité d'alliance austro-allemand. — Les débats au Reichstag. — Le chancelier allemand justifie sa politique; il ne craint pas la Russie. — L'empereur Guillaume signe la loi militaire : dernier acte de son règne.

En Allemagne, les regrets qu'inspirait la fin tragique de l'empereur Alexandre II furent profonds. En dehors de la compassion que l'opinion ressentait pour ce monarque si humain et si noble de caractère, les Allemands savaient qu'ils perdaient en lui l'ami sincère de leur empereur et de leur pays, et probablement le dernier souverain russe basant le système de sa politique extérieure sur l'union étroite avec l'Allemagne. Le système des Alexandre I" et des Nicolas disparaissait avec Alexandre II. Le dernier représentant de ce système, le prince GortchakofT, plus qu'octogénaire, vivait dans la retraite, en Allemagne. L'Europe se trouvait ainsi du coup en présence d'un nouveau souverain et d'un nouveau ministre dirigeant les affaires extérieures de l'empire russe.

Si l'empereur Alexandre III était monté sur le trône avec la résolution de changer l'orientation de sa politique extérieure, il n'en parut rien au début. Les deux

cours échangèrent des paroles de douleur et d*amitié. « Vous avez des voisins fidèles, vous le savez bien », écrivit Tempereur Guillaume. Le prince impérial (Frédéric III) se rendit à Saint-Pétersbourg pour représenter son père aux funérailles. Recevant une députation de la colonie allemande de Moscou, venue à Saint-Pétersbourg pour le complimenter, le prince la chargea de dire à ses compatriotes que « les vieilles relations amicales entre les deux États sont devenues traditionnelles, qu'elles subsisteront dans Tavenir, que l'amitié de la nouvelle généralion sera aussi durable que celle de Tancienne et qu'elle importait non seulement aux deux empires voisins, mais aussi à la paix de toute l'Europe ».

La première manifestation officielle du nouveau gouvernement ne contredisait pas ces assurances ni ces promesses. M. de Giers, qui succédait au prince Gortchakoff dans la direction des affaires extérieures, inaugurait le nouveau règne ainsi que sa propre prise de possession, par une circulaire où l'esprit pacifique prédominait. La Russie, y lisait-on, ayant atteint la plénitude de son développement, n'éprouve ni envie ni mécontentement, ne songe qu'à sa consolidation- et à sa défense extérieure. « La politique extérieure de l'empereur sera absolument pacifique. La Russie restera fidèle à ses amis; elle conservera invariablement ses sympathies consacrées par les traditions et répondra en même temps par la réciprocité à l'attitude amicale de tous les États; elle veillera au maintien de l'équilibre politique; elle protégera, d'accord avec les autres

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gouvernements, la paix générale, basée sur le respect du droit et des traités. »

Alexandre III n'accomplit pas l'évolution, dans la politique extérieure de son empire, aussi vite que TAllemagne le craignait et que le parti national russe ou panslaviste semblait l'attendre. Esprit calme et réfléchi, le tsar voulait évidemment étudier la situation et laisser au temps le soin de mûrir les résolutions à prendre. Et puis aussi, les attentats nihilistes qui avaient ensanglanté le règne précédent, les manœuvres non interrompues de ce parti absorbaient trop les soucis du souverain pour le faire toucher avec précipitation aux vieilles traditions de la politique extérieure. Le tsar, certes, ne pouvait pas avoir oublié ce fait si grave que ses deux voisins avaient conclu un pacte dicté par la défiance à l'égard de la Russie; mais, n'ayant lui-même projeté aucun plan de nature agressive, il paraissait, pour le moment, disposé à garder sa place dans le concert des trois empereurs : s'en éloigner, n'aurait-ce pas été fournir un prétexte plausible à cette défiance? Les premiers mois du grand deuil passés, il fît annoncer à Berlin son désir de se rencontrer avec l'empereur Guillaume qui allait se rendre aux manœuvres dans la Prusse orientale. La ville de Dantzig fut désignée comme lieu de l'entrevue. C'était le premier voyage d'Alexandre III, comme empereur, en dehors des limites de son empire. De part et d'autre, la rencontre s'accomplit avec la plus grande solennité et avec toutes les formes d'une manifestation politique. Le tsar était accompagné de ses deux frère s,

de M. de Giers et d'un grand nombre de hauts dignitaires. L'empereur Guillaume était entouré du prince impérial, du grand-duc de Mecklembourg, du prince de Bismarck et des membres de l'ambassade de Russie à Berlin. Pendant les quelques heures que durait la visite impériale, de longs entretiens eurent lieu entre les souverains et surtout entre le tsar et le chancelier allemand. Entretiens satisfaisants pour toutes les parlies, d'après ce que l'on en affirmait d'une manière officielle et assez démonstrative. « La rencontre, disait l'organe gouvernemental de Berlin, a eu pour résultat d'établir l'accord des deux empereurs et de leurs ministres sur la nécessité de rester fidèles aux traditions pacifiques qui avaient tant de fois fait leurs preuves salutaires. L'empereur d'Autriche, qui n'était pas présent à cette entrevue, y a cependant assisté par la pensée. L'entente des trois empires qui a conservé la paix européenne pendant dix ans se maintiendra dans l'avenir pour accomplir le même but pacifique. » M. de Giers, dans une circulaire-télégramme, adressée, de Dantzig encore, aux agents diplomatiques de la Russie, exprimait les mêmes idées. A son retour à Saint-Pétersbourg, l'empereur Alexandre envoya un télégramme à l'empereur d'Autriche, pour exprimer le plaisir de sa rencontre avec l'empereur Guillaume, « cet ami vénéré à qui des liens communs d'intime afl*eclion nous unissent ». D'autre part, l'ambassadeur d'Autriche à Berlin informait son souverain que l'empereur Alexandre et M. de Giers avaient été on ne peut plus satisfaits de leurs entretiens avec le

prince de Bismarck qui ne nourrissait que des intentions pacifiques sur tous les points; et qu'ils avaient pu constater qu'il ne subsistait aucune question inquiétante sur le terrain de la politique extérieure. Enfin, au mois de novembre, dans son discours au Reichstag, l'empereur Guillaume mentionnait l'entrevue de Dantzig, en proclamant ces intimes relations avec les deux empires voisins comme une garantie de la paix qui était le but de la politique des trois souverains.

Ce qui se passait ainsi dans le commerce intime des souverains et dans leurs relations officielles ne répondait guère aux sentiments de la société russe. Les journaux, excepté, il est vrai, la Gazette de Moscou^ ne tenaient aucun compte de ces manifestations amicales et pacifiques. Dans l'armée même se produisit un mouvement très prononcé en faveur des idées d'expansion slave. Un des généraux les plus vaillants et les plus populaires, le général Skobeleff, tantôt à Moscou, tantôt

Paris et à Varsovie, tenait un langage ouvertement hostile à l'égard de l'Allemagne et de l' Au triche-Hongrie ; les mesures prises pour enrayer cette fugue patriotique restèrent sans effet, et le gouvernement russe ne se montra pas trop rigoureux envers ce compromettant soldat. A ces patriotes russes il était difficile de s'accommoder des demi-succès de la guerre de 1877, et encore plus difficile de traiter en ami cet empire allemand, cet allié intime de l'Autriche qui barrait à la Russie la route de Gonstantinople . Ce mouvement d'opinion eut sur les relations de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie l'effet tout naturel

de les amener à resserrer davantage leur union. A la fin de Tannée 1882, les deux gouvernements renouvelèrent, pour six ans. le traité de 1879 qui serait venu à expiration en 1884. Cependant, à Saint-Pétersbourg Ton n'abandonnait pas encore la politique d'entente. A M. de Giers avait incombé la tâche de visiter tour à tour les cours de Rome et de "Vienne, et de conférer, à Varzin, avec le prince de Bismarck. Dans ces tentatives conciliantes;, le gouvernement russe fut vigoureusement soutenu par le grand journal de Moscou, où M. Katkofî rejetait la faute des malentendus qui avaient surgi au lendemain du congrès de Berlin, sur le prince Gortchakofî; il préconisait une entente de la Russie avec l'Allemagne, « les intérêts des deux pays se touchant sans jamais se heurter ». Le même écrivain accusait les autres journaux de pousser à la guerre avec l'Allemagne au profit d'intérêts polonais et français, et cela sous l'inspiration du prince Gortchakoff.

Le résultat du voyage de M. de Giers avait produit de bons résultats en faveur de la paix; son entretien avec M. de Bismarck l'avait particulièrement satisfait. L'accord des trois empereurs était établi en ce sens, que tous manifestaient leur intention de maintenir le statu quo existant. Cet échange de visites et d'assurances pacifiques se continua dans les années suivantes. La Russie n'était pas prête, pour pouvoir réveiller, avec succès, la crise orientale. Elle négociait à Berlin, comme à Vienne, dans l'espoir de gagner soit Tune, soit l'autre de ces deux puissances, à ses vues particulières dans la péninsule des Balkans. Les

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voyages de H. de Gîers, en 1883 et 1884, ses entrevues - avec les ministres dirigeants, n'avaient d'autre but que, Taute d'une entente séparée, de maintenir, au moins ostensiblement, jusqu'à nouvel ordre, le concert des trois empires. Le Isar avait de nouveau écrit à l'empereur Guillaume, pour l'assurer de sa ferme résolution de maintenir la paix. Et cependant, comme on l'a vu, les deux autres puissances avaient renouvelé leur traité de 1879: plus encore, l'Italie s'y était associée, transformant ainsi la double entente en triple alliance. Gomment celte nouvelle combinaison pouvait-elle fonctionner sans mettre à néant la triple alliance du Nord? Quelle valeur réelle pouvaient avoir dès lors ces nombreuses démonstrations amicales dont les anciens alliés ne furent pas ménagers? Au cours de l'année 1884, le tsar nomma pour ambassadeur à Berlin le prince Orloff, ami intime du prince de Bismarck. Dans la même année, les journaux enregistraient les fréquentes fraternisations entre officiers russes et allemands sur la frontière des deux pays. L'empereur Guillaume, dans son discours au Reiclistag, célébra, une fois de plus, les bienfaits de « l'amitié héréditaire u des trois empires. Les trois souverains vinrent confirmer ces paroles par une entrevue au château de Skiernievize, près de Varsovie. Les organes gouvernementaux déclarèrent que la paix était plus fortement que jamais scellée. Au commencement de l'année suivante, le gouvernement prussien ût acte de prévenance envers le tsar, en signant un traité d'extradition qui visait particulièrement les crimes contre l'empereur de

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Russie et les membres de sa famille. Le chancelier allemand, dans son discours au Reichstag, dénonça les Polonais comme des ennemis nourrissant contre l'Allemagne des projets de conquête que repoussait Tempereur de Russie. « Nous ne voulons pas être protégés par les Polonais contre la Russie, s'écrie-t-il, nous saurons bien nous protéger tout seuls! »

Dans le conflit qui, à ce moment, divisait l'Angleterre et la Russie dans TAsie centrale, le cabinet de Berlin se déclarait ouvertement en faveur de cette dernière. Par son organe officiel, il félicitait le sultan d'avoir refusé aux Anglais l'entrée des Dardanelles et préservé ainsi la Russie contre une attaque dans la mer Noire.

Les visites des ministres des deux pays se succédèrent rapidement, à Friedrichsruhe, à Franzensbad, à Berlin. M. de Giers conférait bien avec M. de Bismarck; mais celui-ci conférait, d'autre part, avec les ministres d'Autriche et d'Italie, ces nouveaux alliés, et même avec l'empereur François-Joseph qui alla visiter l'empereur Guillaume à Gastein : dans ces conférences, ni le tsar ni son ministre n'eurent leur place.

Dans toutes ces entrevues, on discuta la question du jour, le vrai objet de discorde future entre les anciens membres de la Sainte-Alliance. La Bulgarie, c'est d'elle qu'il s'agit, fut la pierre d'achoppement de tout accord réel. Les événements dans ce pays marchaient à rencontre des intérêts russes. Le prince Alexandre de Battenberg, parent de l'empereur Alexandre, semblait d'abord animé d'excellentes intentions relativement à la politique russe. On lui avait cependant créé une

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situation difficile en octroyant à son pays une constitution sur le type occidental et dont le fonctionnement rencontrait bientôt de graves obstacles, grâce aux partis qui se livraient une lutte passionnée. Dans le courant de Tannée 1881, le prince, avec Tassentiment des commissaires russes, avait suspendu la constitution et établi une sorte de dictature; puis, au bout de deux ans, il avait été forcé de rétablir la constitution, cette fois contre le gré de la Russie. La situation, par la suite, s'embrouilla de plus en plus et fut encore aggravée, en septembre 1885, par le soulèvement des Bulgares de la Roumélie orientale, proclamant leur réunion avec la principauté. Au fond, c'était bien Taccomplissement du traité de San Stefano et, à ce titre, on aurait pu penser que la Russie n'y formerait point obstacle. Il n'en fut pas ainsi. Le gouvernement russe, qui envisageait déjà avec déplaisir les agissements du gouvernement du prince Alexandre, était encore moins disposé à le soutenir dans l'annexion de la Roumélie orientale; il soupçonnait d'ailleurs l'Angleterre d'avoir provoqué le coup de main des Rouméliotes, et prévoyait que son influence allait péricliter dans cette grande Bulgarie, oublieuse des devoirs de gratitude envers son libérateur. La Porte refusait d'intervenir par les armes : pourquoi aurait-elle versé le sang de ses soldats, dépensé son argent, uniquement pour réduire à la raison une ancienne province que les puissances ne ramèneraient pas sous son sceptre? L'intervention de la Russie étant repoussée par l'Angleterre et l'Autriche, aucune autre puissance ne voulant intervenir.

les Bulgares restèrent maîtres du terrain. Le prince Alexandre eut encore la bonne fortune d'établir son prestige militaire en remportant une victoire complète sur la Serbie dont le roi avait voulu profiler de la situation pour s'emparer de certaines parties de la Bulgarie. La Porte finit par se prêter à un arrangement, aux termes duquel elle confia le gouvernement général de la Roumélie orientale au prince Alexandre. Ce traité fut agréé par les puissances, avec cette modification, demandée par la Russie, que la concession serait acquise, non à la personne du prince Alexandre, mais à tout prince régnant de la Bulgarie. Le cabinet de Saint-Pétersbourg, ainsi que semblait le prouver sa proposition, tenait à prévoir Téventualité d'un changement de règne à Sofia. Ces prévisions ne tardèrent pas à se réaliser. Par suite d'un complot ourdi par des officiers félons d'accord avec quelques politiciens mécontents, au mois d'août 1886, le prince fut nuitamment enlevé et transporté sur territoire russe d'où il gagna l'Autriche. Une contre-révolution, soutenue par la population de Sofia, ramena le prince, mais pour peu de semaines seulement. Se sentant abandonné par la Russie, il ne croyait plus pouvoir gouverner pour le bien du pays. Une dernière démarche auprès du tsar n'eut aucun succès : l'empereur déclara qu'un plus long séjour du prince en Bulgarie serait funeste au pays. Le 7 septembre, il résigna ses pouvoirs et quitta la principauté. Un gouvernement provisoire prit sa place. En même temps le gouvernement russe envoya comme commissaire le général Kaulbars, avec mission de replacer le

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pays sous le protectorat russe ; celte mission échoua. Le conflit entre le libérateur et les délivrés éclata ouvertement. Le gouvernement bulgare envoya des délégués dans les capitales européennes : partout, on lui conseilla de s'entendre avec la Russie. L'empereur Alexandre déclina tout rapprochement. Après avoir longtemps cherché un candidat pour le trône, le prince Valdemar de Danemark, beau-frère du tsar, ayant également refusé, rassemblée bulgare, au mois d'avril 1887, élut le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg. Ce choix, auquel ni le sultan ni la majorité des autres puissanl^es ne firent opposition, ne fut pas agréé par la Russie qui déclarait l'élection contraire au traité de Berlin. Le prince Ferdinand, qui avait accepté sa nomination, dans Tespoir d'y rallier la Russie, fut déçu dans cette attente. Indépendamment de la façon irrégulière de l'élection, le tsar avait des objections contre la personne du candidat, considéré comme un protégé de la cour d'Autriche. Dans ces conditions, le prince Ferdinand se trouvait enveloppé dans une politique antirusse qui s'accentua à mesure que la Russie, par sa diplomatie, témoigna son hostilité absolue au nouveau gouvernement bulgare.

Nous avons dû anticiper sur les événements, en racontant brièvement les diff'érentes phases de la question bulgare depuis 1881 jusqu'à l'installation du prince Ferdinand de Cobourg, afin de faire mieux comprendre les incidents et les troubles qu'elle provoquait dans les rapports de l'Allemagne avec la Russie.

La politique du cabinet de Berlin, celle du prince

de Bismarck en particulier, devint singulièrement difficultueuse et embarrassée au milieu des démêlés bulgares qui prirent une véritable gravité par suite du coup de main de Philoppopoli,*du 18 septembre 1885. Dans celte question de Bulgarie, les intérêts russes et austro-hongrois se trouvaient en complet antagonisme. La Russie, fidèle aux traditions de la politique de la grande Catherine, s'appliquait à étendre son protectorat sur les États chrétiens balkaniques et, par ceux-ci, à établir son influence politique jusqu'aux rives du Bosphore. C'est à ce but qu'elle avait sacrifié ses trésors et son sang dans une série de guerres, et c'est lorsqu'elle se croyait au terme de ses laborieux efforts, qu'on vint lui en disputer le prix. D'autre part, la monarchie austro-hongroise se sentait menacée dans sa sécurité, en admettant sur sa frontière sud l'établissement d'États qui n'auraient obtenu leur émancipation vis-à-vis de la Turquie, que pour passer sous le protectorat du puissant empire slave. L'intérêt autrichien, ainsi compris, consistait à rattacher à la sphère d'influence de la monarchie austro-hongroise les nouveaux États balkaniques ou, du moins, à en écarter la prédominance russe. Le dilemme fut celui-ci : la Russie a besoin de ces Etats comme étapes de la route au Bosphore; l'Autriche veut les établir, au contraire, comme barrières aux desseins de la Russie.

La politique du prince de Bismarck se trouvait enserrée entre ces intérêts opposés. Soucieux d'empêcher la réalisation du projet d'une alliance de la Russie avec la France, il était obligé de ménager les intérêts

de la première. D'un autre côté, le traité d'alliance

de 1879 imposait h l'Allemagne certaines obligations

enversTAulriclie-Hoiigrie. Les deux puissances s'étaient

engagées à se prêter mutuellement secour

cas oii l'une d'elles viendrait à être attaqi

Russie. Cet engagement, qui s'appliquait (

lieu à une attaque contre leur territoire, ne

par estension, être invoqué dans le cas où

serait amenée à s'opposer à une interven

Russie au sud du Danube ou des Balkans?

de Bismarck se flattait toujours de pouvoir

à ce dilemme, en amenant les deux puissan

à se partager l'inQuence ou même le protec

la presqu'île balkanique. Il n'estimait pas 1'

intéressée dans ces questions ni même dan;

Dardanelles. Peur lui, la meilleure solution

à adjuger h la Russie la partie orientale, à I

Hongrie la partie occidentale de la péninsul

tage ne convenait pas aux hommes d'État i

il comportait précisément la prise de possessii

par la Russie, de la Roumanie et de la Bulg

nelles avancées sur la route de Constantinoph

raient ne vouloir exercer une prédominance

et, en revanche, ne pas admettre celle de la

fallait laisser les États balkaniques se constiti

en indépendance absolue, ce qui n'empëchei

Russie de s'y créer des sympathies, de l'influei

mais sans titre de droit. C'est dans ce cercle

de raisonnements que tournaient tous les po

toutes les négociations, sans jamais amener i

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au gré des convenances du chancelier allemand. Pour vouloir concilier des intérêts opposés et à peu près inconciliables, cette politique revêtait un caractère d'ambiguïté et d'incertitude qui aigrissait les Russes sans trop contenter les Autrichiens. Le chancelier se voyait attaqué des deux côtés et, de plus, en butte aux attaques de ses propres compatriotes. L'opinion en Allemagne envisageait la question au même point de vue que TAutriche; elle était choquée d'entendre le chancelier manifester tant d'indifférence à l'égard des progrès de la Russie dans la presqu'île balkanique; elle estimait que l'Allemagne était menacée au même degré que l'Autriche et qu'elle devait à celle-ci son assistance contre la Russie. Ces sentiments, qui s'étaient manifestés dans la presse comme au Reichslag, avant et pendant la guerre de 1877, firent de nouveau explosion pendant les troubles de Bulgarie. Tour à tour, l'opinion publique en Allemagne prit fait et cause pour le prince Alexandre et pour le prince Ferdinand, que l'Autriche avait acceptés et que la Russie avait repoussés; elle fut outrée de voir le prince de Bismarck rejeter ces princes à mesure qu'ils avaient encouru la disgrâce de la Russie. Les journaux d'opposition publiaient les articles les plus violents contre la Russie et contre le chancelier qui la soutenait; ils reprochaient à ce dernier de laisser la Russie poursuivre ses projets contre Constanlinople et insinuaient même que l'Allemagne devrait l'en empêcher par les armes. Au Reichstag, dans la session du mois de janvier 1887, le chancelier s'éleva avec véhémence contre

ces excitations à la guerre avec la Russie. Dpjà, quelques jours auparavant, il avait pris une attitude très résolue vis-à-vis des catholiques et des libéraux, unis dans leur animosilé contre la Russie. Ce fut dans.^ la discussion du projet de loi augmentant Teffectif de paix de l'armée allemande. Alors qu'il indiquait le danger dont l'empire allemand serait menacé du côté de la France, il célébrait les avantages d'une bonne entente avec la Russie qui ne menaçait l'Allemagne sous aucun rapport. A son tour, l'Allemagne ne songeait pas h attaquer la Russie. « Quelles raisons aurions-nous donc de chercher querelle aux Russes? » demanda le chancelier. Il ne croyait pas à une coalition de la Russie avec la France contre TAllemagne; l'empereur Alexandre III, s'il nourrissait des intentions hostiles, serait le premier à en avertir le gouvernement allemand. Il proteste contre la prétention des journaux qui veulent qu'on cherche querelle à la Russie pour les Bulgares. « Toute cette question orientale n'est pas pour nous une question de guerre. Nous préférons l'amitié de la Russie à celle des Bulgares et de leurs amis qu'ils possèdent chez nous. Toute la difflculté pour le cabinet allemand — le chancelier en fait l'aveu — consiste à maintenir la paix entre la Russie et l'Autriche. « Nous courrons là le danger qu'en Autriche et en Hongrie on nous dénonce comme Russes, tandis que ceux-ci nous qualifient d'Autrichiens. » « Le gouvernement allemand, poursuit -il, ne saurait asservir sa politique en tous points à celle de l'Autriche et de la Russie. Chaque pays a des intérêts spéciaux à sau-

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vegarder et c'est à lui de les défendre. C'est à l'Autriche de juger quels intérêts elle a à Gonstanlinople ; l'Allemagne n'en a point et n'engagera pas de guerre, à ce sujet, avec la Russie. »

Ce langage si chaleureux n'eut pas le don de satisfaire le publie russe. Tandis que l'opposition allemande demandait que M. de Bismarck agit de concert avec l'Autriche contre la Russie, les Russes déclaraient que toutes les bonnes paroles du chancelier allemand les laissaient froids, et que pour être reconnu comme ami il fallait faire acte d'ami, c'est-à-dire soutenir les prétentions de la Russie contre l'Autriche. Pendant tout Tété de 1887, les journaux de Saint-Pétersbourg et de Moscou tenaient contre l'Allemagne et son chancelier un langage qui, par sa violence, faisait pendant à celui de la presse allemande. Ils accusaient l'Allemagne d'ingratitude, disaient la Russie trahie par le prince de Bismarck qui avait contribué, au Congrès de Berlin, à enlever à la Russie les bénéfices de sa guerre victorieuse. Le point principal, sur lequel ils s'appuyaient pour justifier leurs récriminations, concernait la Bosnie et l'Herzégovine, ces provinces turques, que le chancelier aurait fait remettre dans les mains de l'Autriche, pendant qu'il obligeait la Russie de retirer ses troupes de la Bulgarie. Cette polémique, commencée par la presse russe, trouvait aussitôt son écho dans la presse officieuse de Berlin, de Budapest et de "Vienne, et donna lieu à des révélations curieuses Le prince de Bismarck fit exposer par ses organes qu'avant la guerre de 1877, le prince Gortchakoff avait

entamé avec le cabinet de particulières, à l'insu du goi sujetdelaBosnieetdel'Herzi commencées dans l'été de 18 empereurs de Russie et d'Aï minées à Vienne par la convt abandonnaient à l'Autricheces provinces, à charge pou poser aux opérations militai Turquie.

Ces révélations ne faisaiei aliment au!c passions Dations temps contre la race allemi allemande. Et pourtant, à ce de Bismarck s'efforçait de c.

une rupture avec eux. Pendî saient de les trahir, les joi quaient pour « ramper, de pour obtenir les faveurs de la dénoncer et blâmer par se:

gouvernants bulgares envers prenant dans ce bl àme aussi ] que le prince de Cobourg; termes les plus énergiques, cobourgeoise »; ce prince, pi cesseur, déclarait l'organe c les traités que le gouvernem à faire respecter.

La polémique des journal une autre direction non moiï

entre les deux pays. Sous l'empire du couraat slave et nationaliste, le gouvernement russe avait rendu, au mois de mai, une loi par laquelle il était interdit aux étrangers d'acquérir des immeubles en Pologne et dans les provinces occidentales de la Russie; les héritiers d'immeubles seraient tenus de les vendre dans le délai de trois ans. Cet ukase visait principalement les sujets prussiens, propriétaires, en grand nombre, de terres situées dans ces provinces. Les journaux allemands s'emparaient de ce fait pour demander au gouvernement d'user de représailles. Il fallait, disaient-ils, engager le public à ne pas placer des capitaux dans des valeurs russes, à se défaire de ces valeurs, à fermer le marché allemand aux emprunts russes. Ces exhortations ne restèrent pas sans effet. Des ventes en masse de valeurs russes eurent lieu et les cours de ces fonds rétrogradaient dans de fortes proportions. Ce qui donnait à cette manifestation hostile sa vraie signification, c'est qu'elle paraissait provoquée par le chancelier, dont les organes se signalaient par une ardeur toute particulière en ce sens. La tension entre les deux cabinets s'accentuait à ce moment. Une controverse, peu flatteuse pour le tsar, s'engageait au sujet de la visite projetée de ce souverain à la cour de Berlin. La presse officieuse exposait qu'elle n'aurait aucune influence sur les rapports politiques des deux pays. D'ailleurs, disaient ces journaux, il n'était pas certain que la visite aurait lieu, attendu que les panslavistes marqueraient à l'empereur Alexandre leur déplaisir, en le voyant rendre visite à l'empereur allemand. Il se

produisit un symptôme plus caractéristique de Tirritation du chancelier. Le 10 novembre, la feuille officielle publiait un avis de la Banque de l'empire, portant qu'elle n'accepterait plus des valeurs russes comme nantissement de ses prêts : mesure qui n'avait pu être prise sans le consentement du prince de Bismarck, gouverneur de cet établissement. Cela se passait huit jours avant la visite du tsar qui arriva à Berlin le 18 novembre. Bien que visite de courtoisie à l'égard du vieil empereur, elle s'annonçait d'avance, et contrairement à de récentes assertions, comme un événement politique. Le prince de Bismarck , absent de Berlin, reçut ordre de l'empereur de rentrer dans la capitale. A la cour de Berlin, les esprits n'étaient pas aux fêtes. Le prince impérial (Frédéric III) était mourant à San Remo en Italie; l'empereur Guillaume, sous le coup de cette catastrophe et lui-même succombant sous le poids des années, était gravement indisposé. La réception du tsar et de sa famille fut cordiale, mais entourée de tristesse. Après le dîner, Alexandre 111 eut avec le chancelier, qui l'en avait sollicité, un long entretien qui amena des explications d'une haute gravité. Le prince de Bismarck avait été averti, quelques mois auparavant, que le tsar avait reçu des documents prouvant la duplicité du cabinet allemand dans la question bulgare : il y était représenté comme affirmant officiellement son accord avec la politique russe, alors que sous main il prêtait son appui au prince de Gobourg. Ces documents que le tsar lui communiqua, le chancelier les déclara apocryphes en fournissant la

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preuve de leur fausseté. Il s'attacha à démontrer que

le tsar était trompé par des intrigants panslavistes et

^t aussi par une certaine coterie prussienne qui insîauait

que le chancelier, en désaccord avec l'empereur Guillaume, n'en faisait qu'à sa tète. Au cours de l'entretien, en parlant de la triple alliance, M. de Bismarck 1^ exposa à l'empereur, que cette alliance avait un but

* absolument défensif, qu'elle excluait toute agression

f de la part des alliés. Le tsar protestant, de son côté,

contre toute pensée hostile à l'égard de l'Allemagne, le chancelier lui avoua que, d'après le traité austroallemand, l'Allemagne serait obligée de prêter secours à l'Autriche-Hongrie, si elle venait à être attaquée. Alexandre assura que la Russie ne songeait pas davantage à attaquer cette dernière puissance, pourvu qu'elle n'y donnât pas lieu elle-même par quelque acte de provocation. De cet entretien l'empereur Alexandre emporta peut-être la conviction que le chancelier était sincère, dans ses explications relativement aux documents apocryphes. Mais, en même temps aussi, il avait obtenu l'aveu des engagements qui liaient l'Allemagne à l'Autriche et impliquaient, dans certaines éventualités, une guerre avec la Russie. De plus, le chancelier, cette fois, ne lui promettait que la neutralité dans la question bulgare 1 promesse qui n'avait qu'une valeur bien relative pour la campagne que la Russie menait contre le prince de Gobourg.

Le chancelier eut une satisfaction morale et d'amourpropre. Le tsar voulait bien ne plus douter de sa correction de conduite; il le flattait aussi en émettant la

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crainte qu'un successeur de M. de Bismarck ne nourrit point des sentiments aussi amicaux h l'égard de la Russie : observation à laquelle le chancelier s'empressa de répondre par l'assurance quelque peu téméraire, qu'il restera sa vie durant chancelier de l'empire allemand. Mais, en dépit de toutes ces protestations, la conliance du tsar dans l'amitié de l'Allemagne était éhranlêe sans retour probable; dans son sens logique et droit, il ne pouvait pas admettre que la puissance directrice de la triple alliance pût jamais soutenir les intérêts vitaux de la Russie. Son interlocuteur luimême ne devait pas se faire illusion sur les sentiments avec lesquels le tsar quittait Berlin.

De part et d'au tre, on était tombé d'accord pour reconnaitre que les journaux des deux pays, par leurs attaques inconsidérées, par la violence de leur langage, avaient beaucoup contribué à aigrir les esprits et à jeter le trouble dans le public. On se promettait de rappeler ces journaux à la modération. Ce fut peine perdue. Les journaux russes, au lendemain de l'entrevue de Berlin, reprirent leurs attaques contre le chancelier allemand. Si, comme M. de Bismarck laflirmait plus tard, le tsar avait déclaré avoir confiance en lui, les sujets d'Alexandre III ne partageaient pas ce sentiment. La nation russe, exposaient les journaux, sait que le vieil empereur allemand voudrait remplir tous ses devoirs de parent et d'ami du tsar. En revanche, elle ne croit pas à l'amitié du chancelier et elle ne croit pas à son retour vers une politique meilleure; il n'a jamais été sincère dans la question bulgare, et toute sa

politique est marquée au coin de Thostilité à l'égard de la Russie : à preuve le renouvellement du traité de la triple alliance, et ses mesures contre les fonds russes. Bref, disaient-ils, il pratique une politique qui n'est pas celle de son maître.

L'ouverture de la session du Heichstag, qui eut lieu quelques jours après la visite du tsar, devait prouver que M. de Bismarck jugeait nécessaire de compter plus avec les sentiments hostiles de l'opinion russe qu'avec les bonnes paroles du pacifique tsar. Dans la session précédente, le Reichstag avait voté une augmentation de reffectif de l'armée ; cette fois, il fut saisi d'un autre projet augmentant les réserves de toutes catégories. La ûa du discours d'ouverture fournissait le commentaire de cette mesure. L'Allemagne, disait le message impérial, ne veut ni peut faire une guerre agressive contre ses voisins; « mais, pour repousser l'agression et pour la défense de notre indépendance, nous sommes forts et, avec l'aide de Dieu, nous voulons être tellement forts que nous pourrons envisager avec calme tout danger ». Cette fois du moins, il n'y avait pas, comme le prétendaient les feuilles russes, de dualisme dans le gouvernement allemand. Ce que le message énonçait officiellement, l'empereur l'accentuait en recevant le bureau du Reichstag : « Je regrette, disait-il, de n'avoir pu ouvrir la session en personne, j'aurais bien voulu prononcer moi-même le dernier passage du discours. J'aurais voulu vous dire moi-même — l'empereur élevait le ton — que je veux la paix, mais que je suis armé pour me défendre. »

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A quelle adresse allaient ce discours et ces paroles?

On l'apprit aussitôt par Técho qu'ils trouvaient en Russie. Les journaux allemands constataient que des dislocations importantes des forces russes s'effectuaient sur la frontière autrichienne de Galicie; les chiffres qu'ils indiquaient, portaient ces forces à plus du double des forces autrichiennes près de la même frontière. Ces nouvelles, qui eurent naturellement leur retentissement en Autriche, provoquèrent une vive controverse entre les journaux militaires russes et allemands. A Saint-Pétersbourg, on expliquait ces dislocations, effectuées en temps de paix, par l'état incomplet du système des chemins de fer, lequel obligeait la Russie de se prémunir contre le danger d'une invasion allemande et autrichienne. La triple alliance ayant développé à un degré extrême ses mesures de défense, la Russie avait le droit d'en agir de même « en vue de sa défense et de la sauvegarde de son territoire et de son honneur » : cette phrase finale de l'article de flnvalide russe avait été ajoutée sur l'ordre du tsar. La feuille militaire prussienne répliqua à cet exposé, en s'atlachant à (démontrer que les forces prussiennes dans les places-frontières étaient de beaucoup inférieures à celles de la Russie sur une surface égale de territoire.

Ces discussions entre militaires faisaient pressentir la tournure que prendraient les débats du Reichstag. On demandait à ce Parlement, avec l'augmentation des réserves, un crédit extraordinaire de 280 millions de marks. D'importantes publications de documents pré-

ludaient h ces débats. Le dernier jour de Tannée 1887, le journal ofQciel du gouvernement allemand, revenant sur l'affaire des documents apocryphes relativement à la question bulgare, déclarait qu'après Tenquête faite, il résultait que ces documents avaient été inventés dans l'intention de faire suspecter la sincérité de la politique allemande et de lui imprimer le caractère de la duplicité. Le gouvernement allemand, disait la feuille officielle, a considéré, dès l'origine, l'entreprise du prince de Cobourg comme contraire aux traités et s'en est toujours prononcé dans ce sens envers tous les cabinets et principalement envers le gouvernement russe. Cette note ne produisit pas en Russie l'effet auquel on s'était attendu à Berlin. Ni les dislocations et les armements russes sur la frontière, ni les attaques de la presse russe ne cessèrent. Alors, dans les premiers jours de février 1888, une publication significative parut, le même jour, dans les organes officiels de Berlin, de Vienne et de Budapest : ce fut le traité d'alliance conclu en 1879, dont il a été parlé plus haut, entre l'Allemagne et l'Autriche -Hongrie. Les deux gouvernements déclaraient, qu'en publiant ce document, leur intention était de mettre un terme aux faux bruits propagés par les journaux et de démontrer que leur pacte avait un but purement défensif. Les deux cabinets avaient d'ailleurs prévenu, la veille, l'empereur de Russie de cette publication qui, à vrai dire, ne lui révélait rien qu'il ne sût déjà, son père ayant été parfaitement renseigné à ce sujet par l'empereur Guillaume, de même que lui-même Pavait été.

lors de sa visite à Berlin, par le prince de Bismarck. L'impression qu'en reçut le public en Russie comme en Allemagne, ne fut rien moins que calmante. Dans l'un comme dans l'autre pays, l'on considérait la publication comme un avertissement à l'adresse de la Russie. Les Russes étaient vivement froissés de voir qu'on leur attribuait positivement des projets agressifs; les Allemands comprenaient que leur gouvernement avait voulu orienter l'opinion sur les mobiles des nouvelles organisations militaires.

Voilà sous l'empire do quels sentiments le Recibstag entra le 6 février dans la discussion du projet de loi qui, après quatre jours de débat, fut, à la presque unanimité, adopté en bloc. Dans un discours, le plus long qu'il ait prononcé au cours de sa longue carrière, le chancelier allemand déclarait en propres termes que les appréhensions que l'on avait nourries l'année dernière au sujet de la France avaient disparu pour céder la place à celles que Ton concevait aujourd'hui du côté de la Russie. Partant de là, le chancelier énumérait les griefs que l'Allemagne croyait avoir à faire valoir : les violences de la presse russe, les dislocations et les armements sur la frontière, les manifestations hostiles de tout genre. Personnellement, le tsar ne nourrit pas des projets belliqueux ; il en a donné l'assurance et on doit le croire plus que les journaux qui prêchent la haine de l'Allemagne. Mais la situation géographique de l'Allemagne entre deux grands États militaires exige de la vigilance. Une guerre d'agression de la France contre l'Allemagne n'entraînerait pas nécessairement

une guerre de la Russie conlre l'Allemagae ; par contre, la Russie attaquant TAllemagne, la France aussitôt se mettrait de la partie. Mais, poursuit le chancelier, celte dernière éventualité n'est pas à craindre. Si la Russie concentre ses forces sur la frontière, c'est pour être prête, en cas de besoin, à sauvegarder ses intérêts en Occident. Quant à l'Allemagne, elle n'attaquera jamais ses voisins, elle désire vivre en paix avec eux, surtout avec la Russie. « Mais, ajoute aussitôt M. de Bismarck, sur un ton amer, nous ne courons après personne, nous ne sollicitons Tamour ni en France, ni en Russie ; ces temps sont passés. La presse russe, l'opinion russe ont montré la porte à un vieil ami puissant et fidèle. Nous avons essayé de rétablir les anciens bons rapports; voilà tout. Mais ce refus ne fait que nous encourager davantage à respecter les droits que la Russie tient des traités. » L'Allemagne ne soutiendra pas cependant la Russie dans le cas où celle-ci emploierait la force pour sauvegarder ses droits. La Bulgarie est un trop mince objet, pour que l'on jette l'Europe dans une guerre depuis Moscou jusqu'aux Pyrénées, guerre dont rien ne permet de prévoir l'issue. Mais l'Allemagne sera toujours prête à soutenir diplomatiquement les demandes de la Russie, à la condition que celle-ci en exprime le désir. Il est certain que si l'empereur de Russie juge nécessaire de faire la guerre à cause de la question bulgare, cette guerre se fera : mais par quelle raison la ferait-il à l'Allemagne? En terminant ce discours, le chancelier prend, de nouveau, la presse russe à partie, en l'accusant de rendre difû-

cUes les efTorts du gouvernement allemand en vue du maintien de la paix, c Je l'engage, disait le chancelier, à s'abstenir de ces menaces, qui ne nous font pos peur. Chaque pays est, en fin de compte, responsable des carreaux cassés par sa presse. Le compte en est présenté un jour sous forme de mécontentement du pays lésé. Noua pouvons être gagnés facilement par la bienveillance, jamais par des menaces. Nous autres Allemands nous craignons Dieu et rien autre chose dans ce monde. »

Le dernier acte du règne de Guillaume I" fut la sanction de cette loi militaire, présentée avec les commentaires qu'on avus. L'unanimité du vote avait réjoui le vieux monarque à son lit de mort, et il en fit particulièrement remercier le Reichslag. Malade, agonisant, il ne cessait de se préoccuper de l'éventualité — dont la seule idée était cruelle pour lui — d'une guerre avec la Russie. Dans ses derniers entretiens avec soa petit-fils (le futur empereur Guillaume II), il lui fit la recommandation, devenue traditionnelle dans les deux familles impériales, de cultiver des ropports amicaux et pacifiques entre la Russie et l'Allemagne. Les deux peuples s'en souciaient si peu !

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