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CHAPITRE VIII

Vienne.

Le traité de Paris rédigé sous les auspices d'Alexandre.

— Ses ménagements pour la France. — Mécontentement en Allemagne au sujet du traité. — Mécontentement eu Russie. — Questions de Saxe et de Pologne.

— Discussions au sujet de ces deux questions. — Dissentiments entre les puissances. — Alexandre promet aux Polonais une Constitution. — Le gouvernement des Bourbons opposé aux projets relatifs à la Pologne et à la Saxe. — Alexandre et Talleyrand. — Le tsar veut toute la Pologne. - Il gagne le roi de Prusse à ses prétentions. -- Dissentiments au sujet de la Saxe. — Impopularité d'Alexandre à Vienne. — Louis XVIIl veut absolument conserver la dynastie de Saxe. — Le tsar voudrait être dégagé vis-à-vis de la Prusse. — La France défend le principe de légitimité. — L'Autriche veut également le maintien du roi de Saxe. — La Prusse réduit ses prétentions. — Triple alliance contre la Russie et la Prusse. — Arrangement pour la Saxe. — Le retour d'Elbe. — Rapprochement des cabinets de la coalition. — L'empereur Alexandre, le plus empressé à organiser la résistance à Napoléon. — Seconde entrée des alliés à Paris. — Divergences entre la Russie et la Prusse au sujet de la France. -- Alexandre veut une France forte. — Il recommande à ses alliés de traiter la France avec modération. — Il reste attaché à la coalition. — Traité de la Sainte- Alliance. — Mécontentement en Allemagne au sujet du traité de Vienne. — Irritalion de Blucher. — Les

patriotes allemands mécontents. — Désaffection entre la Russie et la Prusse.

Lo traité de Paris du 30 mai 181 i, signé entre la France, l'Autriche, la Prusse et la Russie, avait été établi, dans ses dispositions les plus importantes, sous les auspices prédominants de l'empereur Alexandre. Devant lui, alors maître de la situation, durent plier les diplomates de TAutriclie et de la Prusse et même les Stein et les Bliicher naguère tant écoutés par lui. C'est lui qui avait restauré les Bourbons; c'est lui qui tenait à leur procurer des conditions de nature à rendre leur pouvoir durable. Tout accès de sentimentalité à part, le tsar, en première ligne, voyait les choses à un point de vue plus général que ses alliés, que la Prusse surtout; mais il les jugeait aussi sous le rapport des intérêts particuliers de la Russie. Au point de vue européen, il désirait un établissement solide de la France, afin de faire contrepoids et à l'Angleterre et à l'Autriche. Comme Russe, il partageait au fond les antipathies de ses compatriotes ainsi que leur jalousie à l'égard de l'Allemagne et de la Prusse. C'est de ces divers sentiments que le traité de Paris est né. Le tsar oublia quelque peu les engagements pris envers la Prusse, à Kalisch, à Reichenbach, àTeplitz, et les diplomates prussiens, parait-il, n'eurent pas le courage ou ne

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jugèrent pas le moment opportun pour les lui rappeler et les faire prévaloir. Le traité de Paris laissait en dehors les territoires allemands et polonais, conquis ou occupés par Napoléon, pour en réserver la répartition au Congrès qui devait se réunir aussitôt à Vienne.

L'opinion en Prusse et dans toute l'Allemagne se montrait on ne peut plus mécontente du traité de Paris. Si Stein et les patriotes allemands avaient pu faire prévaloir leurs idées, les puissances alliéesauraient du reprendre à la France tout ce qu'elle avait enlevé à l'Allemagne depuis le traité de paix de Westphalie, et surtout l'Alsace et la Lorraine. Ils reprochaient aux diplomates, mais particulièrement à l'empereur de Russie, d'avoir assuré à la France les frontières de 1792, en y ajoutant môme un territoire avec 600,000 habitants. Leurs dernières espérances étaient placées dans les diplomates chargés, au Congrès de Vienne, de soutenir les revendications de la Prusse.

En Russie, l'opinion n'était guère plus satisfaite du traité de Paris. Les Russes ne faisaient aucun cas de l'acquisition de la Pologne et s'étonnaient qu'on n'ait pas imposé à la France de plus fortes indemnités pécuniaires. Talleyrand écrivit plus tard au roi Louis XVIII : <( L'empereur de Russie à] Saint-Pétersbourg, le roi de

>: :ji4^»

Prusse à Berlin, furent non seulement reçus avec froideur, mais reçus avec mécontentement et par des murmures, parce que le traité du 30 mai ne remplissait pas les espérances de leurs sujets. » Ce fut là une raison de plus pour les deux souverains de soutenir à Vienne toutes leurs prétentions, et ils le firent avec autant d'âpreié que d'obstination.

Pour le tsar il s'agissait de se faire adjuger toute la Pologne et — homme de parole après tout — de procurer à son alliée, la Prusse, les agrandissements et les restitutions que les traités de Kalisch et de Reichenbach avaient prévus en termes vagues et sans en déterminer les limites. On a vu plus haut que ces traités, le premier surtout, promettaient à la Prusse la possession des territoires conquis par les armes ou les négociations de la Russie dans l'Allemagne du Nord. Les traités de Reichenbach et de Tcplitz avaient confirmé les engagements de Kalisch en y ajoutant un agrandissement en Pologne, le duché de Varsovie devant être partagé, par un arrangement à l'amiable, entrcla Prusse, l'Autriche et laRussie. Se fondant sur ces divers engagements, la Prusse réclamait, dans l'Allemagne du Nord, la Saxe. De son côté, la Russie, occupant toute la Pologne, y compris les parties de ce royaume qui avaient appartenu jusqu'en 1806 à la Prusse,

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paraissait résolue à n'en abandonner que de minces portions à cette puissance et à l'Autriche. Voilà comment les questions de la Saxe et de la Pologne devinrent le pivot de toutes les délibérations du Congrès de Vienne, la pierre d'achoppement de toute entente entre les aUiés et la cause de querelles qui, sans le retour de Napoléon de l'île d'Elbe, auraient abouti à une guerre

générale.

Alexandre l" vint à Vienne pour traiter luimôme les affaires qui lui tenaient à cœur, puis aussi, pour continuer le rôle d'arbitre qu'il avait pris et joué avec succès aux négociations de Paris. Dès le début, il défendit les revendications de la Prusse en Allemagne avec la même ardeur que ses prétentions sur la Pologne, et il n'entendait rien rabattre de cette double exigence. Mais, Russie comme Prusse voyaient se dresser devant elles l'opposition de l'Autriche, de l'Angleterre et de la France. L'Autriche ne voulait pas d'un agrandissement trop considérable de la Prusse et, de plus, s'opposait à ce que la Russie étendit sa puissance jusqu'à la Vistule et, encore moins, au delà de ce lleuve. Ce dernier motif guida aussi l'attitude de TAnglelerre, plus désintéressée dans la

question de Saxe. Quant à la France — son roi s'estimant suffisamment désintéressé parle traité de Paris — elle s'associait aux objections de i

in

deux autres puissances relativement àla Pologne, etrepoussaitsurtoutla suppressiondu royaume de Saxe. Les Bourbons nourrissaient, de tradition, des sympathies pour la dynastie de Saxe et des sentiments opposés à l'égard de la Prusse; de plus, ils voyaient Téquilibre de l'Allemagne compromis par la disparition d'un État intermédiaire comme la Saxe. Le tsar qui avait compté sur la reconnaissance de Louis XVIII, se vit déçu. Pourquoi, insinuait Talleyrand, plénipotentiaire au Congrès de Vienne, les puissances, après avoir abattu une domination aux bords de la Seine, en toléreraient-elles une autre sur lesbords de laVislule? Le duché de Varsovie se composait de la majeure partie des provinces polonaises, perdues par la Prusse et l'Autriche dans leurs guerres avec Napoléon. Après 1812, à mesure que les armées prussiennes et autrichiennes avancèrent en Allemagne, l'empereur Alexandre conçut le projet de garder ces provinces polonaises occupées par ses troupes, « comme compensation des sacrifices qu'il avait faits pour la cause commune ». Lui indemnisé de la sorte, il lui était indifférent que ses alliés prissent leurs dédommagements où ils pourraient. De là le traité de Kalisch avec la Prusse qui abandonnait, les uns disent par faiblesse, les autres prétendent, sciemment, la Pologne à la Russie, à la condi-

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tion de pouvoir s'emparer de la Saxe. L'Autriche qui n'accédait que plus tard à cette coalition, n'approuvait pas cet arrangement : la Russie, d'après elle, n'avait pas fait plusde sacrifices que les deux autres puissances, et, bien plus, c'était grâce à ses rapports intimes avec Napoléon, depuis Tilsit, que la domination française avait pu prendre des proportions nécessitant la prise d'armes contre elle. Le cabinet autrichien repoussait les prétentions de la Russie, d'abord parce qu'elles allaient à rencontre des droits des deux autres copartageants de la Pologne, et puis aussi, parce que, au début, Alexandre, conseillé par son ministre Czartoryski et par son ancien précepteur Laharpe, annonçait son intention de former, sous sa souveraineté, un royaume de Pologne, avec une constitution des plus libérales. En effet, persistant dans ces idées, le tsar, après son entrée à Paris, ordonna la formation d'une légion polonaise avec les éléments laissés par Napoléon et auxquels devaient se joindre tous les jeunes patriotes de la Pologne. A cette fm, il adressa aux Polonais émigrés un manifeste qui les engageait à rentrer dans leur pays; en même temps il chargea son frère Constantin de diriger cette organisation.

Alexandre s'aperçut bientôt, sans que des pourparlers officiels eussent eu lieu avec les

cabinets, que son projet ne se réaliserait pas sans rencontrer (le résistance. L'agrandissement de la Russie, dans de telles proportions, parut un danger à l'Angleterre et à rAutriche ; le libéralisme dont le tsar projetait d'entourer sa conquête, ne fut pas non plus du goût des restaurateurs de la royauté en France. La Prusse, elle aussi, s'effrayait de ce projet qui la laissait sans frontière militaire du côté de la Russie; mais son opposition ne pouvait tenir devant les engagements qu'elle avait pris à Kaliscli et auxquels se rattachaient étroitement ses propres projets d'agrandissement. Et puis, le roi de Prusse avait voué à Alexandre une amitié qui lui fit fermer les yeux sur ses propres intérêts et qu'il fut malaisé aux autres cabinets d'ébranler.

Le gouvernement français, ainsi que nous venons de le dire, se montrait opposé à la double combinaison concernant la Pologne et la Saxe ; il se trouvait ainsi naturellement rapproché de l'Angleterre et de rAutriche. Le roi de France avait donné à Talleyrand les instructions les plus formelles en ce sens.

Dans un rapport au roi sur son premier entretien avec Alexandre, Talleyrand raconte que le tsar maintenait toutes ses prétentions. A l'ambassadeur mettant le principe de légitimité en avant, Alexandre opposait ses convenances. « Je

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garderai ce que j'occupe, disait-il ; le droit, ce sont les convenances de l'Europe. Plutôt la guerre que de renoncer à ce que j'occupe. » Louis XVIII aussi déclarait qu'il ferait la guerre plutôt que de consentir à laréalisation des projets russe et prussien. Encore se montrait-il disposé à abandonner la Pologne pourvu qu'il sauvât la Saxe. Mais sur ce dernier point Alexandre fut aussi intraitable que sur la question de la Pologne et, dans cette [)hase des négociations du moins, le plus ardent des Prussiens n'avait rien à reprocher au tsar. Dans un long entretien avec Talleyrand, Alexandre disait tout crûment : « J'ai 200,000 hommes dans le duché de Varsovie, qu'on m'en chasse. J'ai donné la Saxe à la Prusse. Si le roi de Saxe n'abdique pas, il sera conduit en Russie, il y mourra. Un autre roi (Poniatowski) y est déjà mort. » Talleyrand lui opposait les principes de droit public. Alexandre récriminait : « Je croyais que la France me devait quelque chose. Votre droit public n'est rien pour moi, je ne sais ce que c'est. Quel cas croyez-vous que je fasse de tous vos parchemins et de tous vos traités ? Il y a pour moi une chose qui est audessus de tout : c'est ma parole. Je l'ai donnée et je la tiendrai ; j'ai promis la Saxe au roi de Prusse au moment où nous nous sommes rejoints. Le roi de Saxe est un traître. Le roi de

Prusse sera roi de Prusse et de Saxe, comme je serai empereur de Russie et roi de Pologne. »

C'est sur ce ton véhément que se poursuivirent les entretiens du tsar avec tous les diplomates, envers lesquels, sous l'empire de sa colère, il observait à peine les règles de la courtoisie. Il affichait tout haut une sorte de dédain pour tous ceux qui ne portaient pas Tuniforme : il visait les diplomates anglais. Il se plaignait violemment de l'opposition qu'il rencontrait. La Russie, à ce qu'il prétendait, n'avait pas fait d'acquisitions territoriales, elle était faible. Quant aux traités relatifs aux partages de la Pologne, il les déclarait déchus, la Prusse et l'Autriche ayant fait la guerre à la Russie. On tournait dans un cercle vicieux. Les opposants voulaient bien faire des concessions, à la condition que la Russie restât limitée au delà de la Vistule : comme ce point importait aussi à la sécurité de la Prusse, les trois puissances avaient espéré un moment y rallier le roi Frédéric-Guillaume. Eiïectivement, le chancelier prussien Ilardenberg entra dans cet ordre d'idées. On lui fit entrevoir des concessions au sujet de la Saxe si le roi parvenait à décider le tsar à réduire ses prétentions, c'est-à-dire à faire à la Prusse et à l'Autriche leur part dans la distribution des territoires polonais. Alexandre, devant cette coalition de l'Angleterre, de l'Aut

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triche et de la France, renforcée encore par les ministres prussiens, eut recours au moyen qui lui avait souvent réussi dans des situations critiques : il se mit à agir sur le roi de Prusse personnellement. Dans un diner intime, à ce que rapporte Talleyrand, ou, suivant d'autres, dansune simple conférence à deux, le tsar rappela au roi l'amitié qui les unissait, le prix qu'il y attachait, tout ce qu'il avait fait pour la rendre éternelle ; leur âge étant à peu près le même, il lui était doux de penser qu'il serait longtemps témoin du bonheur que leurs peuples devraient à leur liaison intime ; il avait toujours attaché sa gloire au rétablissement d'un royaume de Pologne. Et, au moment dé toucher à l'accomplissement de ses désirs, aurait-il la douleur de voir parmi ceux qui s'y opposaient son ami le plus cher et le seul prince sur les sentiments duquel il eût compté? u Le roi, continue Talleyrand dans son rapport^ fit mille protestations, il jura de le soutenir dans la question polonaise. — « Ce n'est pas assez, lui dit l'empereur, que vous soyez dans cette disposition^ il faut encore que vos ministres s'y conforment. » Alors, sur le désir du tsar, le roi fit appeler Ilardenberg, à qui Alexandre répéta son entretien avec le roi ainsi que la parole que celui-ci lui avait donnée. Le chancelier prussien fit des objections : le tsar le mit en demeure de déclarer s'il allait se

conformer aux ordres du roi. Celui-ci, paraît-il, le traitait rudement en lui défendant de continuer les négociations entamées pour l'afTaire de Pologne avec l'Angleterre et rAutriche.

Alexandre avait gagné ainsi sa cause auprès du roi. Celui-ci, cédant au charme que cet allié exerçait sur son esprit, déféra au désir du fsar relativement à la Pologne, sans avoir encore obtenu satisfaction pour lui-môme dans l'alTaire de Saxe. Ses ministres et ses sujets lui ont reproché, depuis, cette condescendance prématurée qu'il dut lui-môme bientôt regreltur. Les négociations continuèrent entre le tsar et les cabinets opposants. Aux acteurs mômes, le spectacle devait paraître bien laid. Ce fut un marchandage des plus qualifiés. On se dénonçait mutuellement auprès du tsar : les Autrichiens lui rapportaient les agissements de duplicité des Prussiens, ceuxci lui racontaient les trahisons et les finasseries des Autrichiens. A moins de tirer l'épée entre alliés, au risque de rappeler en Allemagne les Français que l'on en avait chassés, il fallait s'arranger. L'opiniâtreté du tsar finit par l'emporter moyennant de faibles concessions. La Russie garda tout le duché de Varsovie, y compris les anciennes provinces prussiennes de Pologne, sauf une faible portion restituée à la Prusse sous le nom de duché de Posen et un petit district rendu à rAutriche.

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C'est le roi de Saxe qui fit les frais de cet accord final. La Prusse, pour prix de ses complaisances, insista plus fort que jamais auprès d'Alexandre pour qu'à son tour elle obtînt ce que le traité de Kalisch, indirectement du moins, lui avait adjugé. Au sujet de la Saxe, l'opposition de la diplomatie fut encore plus vive qu elle ne l'avait été pour la Pologne. Après l'avoir emporté dans ses propres affaires, Alexandre allait-il affronter cette même opposition pour soutenir la

cause de la Prusse?

Les prétentions de celle-ci au sujet de la Saxe rencontrèrent, en premier lieu, l'opposition de l'Autriche et cela, — à part toute considération tirée de ses intérêts en Allemagne — à cause de la connexité de cette question avec celle de Pologne. Plus on contentait la Prusse en Saxe et plus il fallait en abandonner au tsar en Pologne. Les ministres prussiens eux-mêmes n'osaient défendre avecbeaucoup dechaleur leurs convoitises au sujet de la Saxe : ils en rejetaient la responsabilité sur le tsar qui, ayant enlevé à la Prusse ses provinces polonaises, l'obligeait à s'indemniser en Saxe. Cela devint un dogme chez eux. Ce fui en vain qu'on leur offrit de les dédommager sur la rive gauche du Rhin. Ce projet ne leur souriait pas ; ils ne voulaient pas se charger du périlleux devoir, disaient-ils, de défendre la

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frontière occidentale de l'AUemagne. Les souverains allemands, surtout les anciens alliés de Napoléon, tous jaloux de la Prusse relevée de sa chute, se mirent également de la partie pour contrarier les visées prussiennes. L'opinion publique dans le sud de l'Allemagne comme en Autriche se manifestait violemment contre la suppression de la Saxe, et l'empereur Alexandre, en soutenant les prétentions de la Prusse, vit même augmenter l'impopularité que lui avaient valu ses projets polonais. « L'empereur Alexandre, écrit Talleyrand à Louis XVIII, a fait si peu de fortune ici, que Ton est obligé de tripler les moyens de police pour empêcher qu'il ne soit insulté par le peuple aux promenades qu'il fait tous les jours. »

L'adversaire le plus énergique des prétentions prussiennes sur la Saxe, fut le roi Louis XVIII : on a pu le voir plus haut par les premiers entretiens de Talleyrand avec le tsar. L'ambassadeur de France avait ordre d'insister surtout sur le principe de la légitimité. Le roi de France était indigné au dernier point : il mettait déjà Alexandre V sur la môme ligne avec Bonaparte. Il défendait, faisait-il dire par Talleyrand, la cause de tous les rois; il adjurait le tsar de ne pas ternir sa gloire en prêtant la main au détrônement d'un roi. Le tsar répliquant que, tenir sa

parole était aussi un principe digne de respect, on lui répondit qu'en passant le Niémen, il s'était engagé à délivrer et non à subjuguer l'Europe. D'ailleurs, insinua l'ambassadeur français avec beaucoup de hardiesse, l'Europe ne voit pas d'un bon œil l'intervention de la Russie dans ses affaires : si elle la soulTre, c'est uniquement à cause du caractère personnel d'Alexandre ; « il est donc nécessaire de conserver ce caractère tout entier ». Le roi de Saxe, persista à dire l'empereur, est l'homme le moins digne d'intérêt ; il a violé ses engagements. « Gela ne regarde que l'Autriche, fut la réponse, et celle-ci est pour la Saxe, comme l'est le peuple de Vienne, comme le sont surtout les Saxons qui ne veulent pas être Prussiens. » « Mais, réplique le tsar, la France veut bien céder une portion de la Saxe et ce que les Saxons craignent le plus, c'est d'être partagés entre deux souverains. » Talleyrand insistant, le tsar lui proposa de sacrifier la Saxe, moyennant quoi il cédera pour la restauration des Bourbons de Naples. L'ambassadeur resta sur son refus et annonça, relativement à la Saxe, les protestations de la France, de l'Espagne, de la Bavière et d'autres États encore. Déjà, à ce moment, Alexandre avait commencé à réfléchir et il fut près de céder. Ce mouvement de l'égoïsme lui a été amèrement reproché, depuis, par les

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Prussiens : après avoir eu gain de cause pour la Pologne, disaient-ils, et cela, avec Tappui personnel du roi, il devint moins chaud pour soutenir, contre tout le monde à peu près, la Prusse dans la question de Saxe. Son entourage qui trouvait tout naturel l'absorption de la Pologne par la Russie, jugeait excessives les prétentions prussiennes sur la Saxe. Le tsar, au fond, partageait bien cette opinion ; ce qui le gênait, c'était, comme il le disait à mille reprises, sa parole donnée au roi de Prusse. Et puis, il avait déjà remis radminislration de la Saxe, occupée par les troupes russes, au gouvernement prussien.

Comme pour la Pologne, le marchandage reprit pour la Saxe. « Il (le tsar) est sûrement moins touché, écrit Talleyrand à Louis XYIII, des intérêts de la Prusse et moins retenu par l'amitié qu'il porte au roi, qu'il n'est embarrassé des promesses qu'il lui a faites, et je croirais volontiers que, malgré le caractère chevaleresque qu'il affecte, et tout esclave qu'il veut paraître de sa parole, il serait dans le fond de l'âme enchanté d'avoir un prétexte honnête pour se dégager. » Talleyrand parlait ainsi à bon escient. « Eh bien, venait de lui dire le tsar dans un entretien, persuadez donc aux Prussiens de me rendre ma parole. » Au prince Schwarzenberg, le tsar avait tenu le même langage : « Si je m'étais moins avancé! Mais

comment puis-je me dégager? Vous sentez bien, au point où j'en suis, il est impossible que je

recule. »

Le gouvernement de la Restauration défendait avant tout, dans la question de Saxe, le principe de la légitimité. Au point de vue des intérêts particuliers de la France, il aurait eu des raisons pour soutenir la combinaison imaginée par la diplomatie prussienne et qui consistait à doter le roi de Saxe, dépossédé de son royaume, de territoires réunis dans un Étal, sur la rive gauche du Rhin. La France avait plus d'avantage à avoir pour voisin un petit État dont le souverain était un ami de vieille date, qu'une grande puissance comme la Prusse. Quoi qu'il en soit, la France de la Restauration tenait à conserver la dynastie de Saxe et combattait avec la dernière vigueur la combinaison prussienne.

Pour l'Autriche, le principe de la légitimité n'entrait guère dans son opposition. Elle avait consenti, avant l'ouverture du Congrès, à l'annexion de la Saxe à la condition que la Prusse la soutînt contre la Russie dans l'affaire de Pologne. Cet appui lui faisant défaut, la Prusse étant précisément engagée envers la Russie en sens opposé, dans la même question, le cabinet de Vienne se déclarait contre la suppression du royaume de Saxe et appela à son aide le gouvernement français.

LALLEMAGiNE ET LA RUSSIE.

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Vers la fin de l'année 1814, la question de Saxe semblait devoir, après colle de Pologne, amener une condagration entre les puissances. On armait de tous cotes. Les princes allemands de second et troisième ordre plaidaient la cause du roi de Saxe. L'empereur d'Autriche, à l'exemple du roi de France, défendait plus chaudement que son ministre Mettornich la cause du droit contre Alexandre, qui trouvait que celte manière de voir « n'était pas conforme aux lumières du siècle ». Refuser la Saxe à la Prusse importait plus à l'Autriche que la cause des Bourbons de Naples qu'elle abandonnait.

En présence de cette hostilité, le tsar agit à nouveau sur l'esprit du roi de Prusse pour le déterminer à abandonner une partie de ses prétentions et il y réussit. Comment la Prusse, du moment que le tsar lâchait pied, aurait-elle affronté une guerre avec toute l'Europe continentale? Elle ne persistait donc plus à réclamer toute la Saxe : elle n'envisageait plus, d'accord avec la Russie, que le chiffre de population à obtenir pour recouvrer la totalité de ce qu'elle avait perdu depuis 1806. Ces négociations marchèrent de conserve avec celles qui concernaient la Pologne. Que la Russie lui donnât un peu plus en Pologne et elle exigerait un peu moins en Saxe.

C'est au milieu de cette fièvre de pourparlers et d'activité diplomatiques que le 29 décembre 1814 s'ouvrirent les conférences du Congrès. L'Angleterre qui, la guerre d'Amérique étant terminée, avait les mains absolument libres en Europe, fît cause commune avec la France et l'Autriche contre la Russie et la Prusse. Le 3 janvier 1815, les trois puissances signèrent un traité en vue de soutenir l'exécution stricte et entière du traité de Paris, traité qui obligeait la Russie à partager en Pologne avec l'Autriche et la Prusse et ne renfermait aucun engagement qui livrait la Saxe à la Prusse.

La nouvelle attitude de l'Angleterre ne pouvait que confirmer le tsar dans la voie des concessions. La Prusse, de son coté, tout en faisant ouvertement des préparatifs de guerre, appuyés par le langage belliqueux de ses militaires, se montrait plus disposée à écouter des propositions d'arrangement. Munie des territoires allemands et polonais qui lui étaient concédés, il lui manquait encore, pour parfaire son chiffre de population de 1806, — qui était de 10 millions ~ 2 millions d'habitants. On lui offrit 800,000 de la Saxe et 4,400,000 sur le Rhin et dans l'ouest de l'Allemagne du Nord. Elle accepta, mais demandait encore Leipzig qui lui fut refusé. Pour terminer ce triste marchandage, le tsar intervint en lui

rendant la ville et place de Thorn sur la Yistule. Ce compromis s'effectua ainsi sous les auspices de la Russie et de l'Angleterre. L'Autriche et la France y consentirent; la Prusse, ne pouvant plus compter d'être soutenue par le Isar, s'y

soumit.

Le retour de Napoléon de l'ile d'Elbe — cet incident, comme l'avait appelé Talleyrand — hâtait ces arrangements. Toujours délicat dans les formes, et satisfait d'avoir pu se tirer d'une situation gênante, Alexandre n'avait voulu signer son propre arrangement, antérieurement conclu, sur la Pologne, qu'après avoir réglé l'affaire de son allié de Kalisch concernant la Saxe.

Les événements de France avaient puissamment contribué à resserrer les liens entre des alliés peu satisfaits les uns des autres et tout prêts à en venir aux mains. Il y avait encore une autre raison, peut-être la principale, pour maintenir la coalition: le mouvement des peuples. Gentz, le diplomate autrichien qui a tenu la plume au Congrès de Vienne, a écrit à ce sujet, à la lin d'août 4815 : « La coalition ne se maintient que parce que les grands cabinets y voient une mesure de haute police générale et de secours mutuel contre le trouble dos populations et contre les agitations de l'époque. Sans ce ciment, la coalition serait près de sa dissolution. »

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Sur la nouvelle du retour de xNapoléon, l'empereur Alexandre se montra le plus empressé à concerter les mesures communes en vue de la lutte suprême. Promoteur de l'arrangement qui avait concédé à Napoléon un exil en Europe, contre le gré de ceux qui avaient voulu l'envoyer au loin, le tsar se croyait moralement tenu de faire acte de réparation en se mettant à la tète de la nouvelle campagne contre le César français. Il se proclamait le défenseur et le sauveur de l'Europe, s'attachait à réconcilier tout le monde, se réconciliait lui-même avec des adversaires, tels que Metternich (qu'il avait provoqué en duel), bref fut l'àme de la coalition reconstituée. Trois mois plus tard, les alliés se retrouvaient à Paris. Mais, avec la victoire commune, l'union et la communauté de vues s'étaient en allées. Une évolution nouvelle s'était opérée dans l'esprit d'Alexandre. Si les Prussiens furent mécontents de lui et le lui firent sentir, de son côté il s'en était éloigné pour se rapprocher davantage des Bourbons et de la France. \]nc divergence complète de vues se manifestait entre les deux alliés. La diplomatie prussienne s'était efforcée de faire remanier le traité de Paris de 1814 en sa faveur, en obtenant des frontières meilleures, en affaiblissant la France. L'empereur Alexandre, chez qui l'amitié personnelle pour le roi Frédéric-Guillaume,

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n'avait jamais effacé le sentiment de ses intérêts comme Russe, tenait à fortifier la France par méfiance à l'égard de ses voisins d'Allemagne. Quand on ajoute à ce motif les penchants mystiques qui se développaient àce momentchezce souverainet le faisaient goûter le rôle de philanthrope et de défenseur des faibles contre les forts, lequel procure des satisfactions d'amour-propre en donnant la popularité, on comprend l'attitude d'Alexandre pendant son second séjour à Paris. 11 fut confirmé d'ailleurs dans ces idées par la politique de l'Angleterre qui, elle aussi, rivale de la Russie, recherchait un rapprochement aveclaFrance. Alexandre fut ainsi porté à jouer le rôle de modérateur en faveur de la France et des Bourbons, contre la Prusse et l'Autriche; contre la Prusse surtout. Les ministres français tiraient habilement parti de ces bonnes dispositions du tsar. Faiblement soutenue par l'xVutriche, combattuepar la Russie et l'Angleterre, à Paris comme naguère à Vienne^ la Prusse restait isolée avec ses prétentions. Alexandre fit rédiger un mémoire, dans lequel il s'élevait avec énergie contre tout système de conquête et de violence à l'égard de la France. 11 y recommandait à ses alliés de rester fidèles aux principes de générosité et de modération auxquels ils avaient obéi jusque-là et dont il ne se départirait pas, quant à lui, dans les négocia-

tions. La chaleur avec laquelle il s'interposait ainsi entre le gouvernement de Louis XVIII et ses adversaires, donna lieu alors à des bruits, bientôt fort accrédités dans les chancelleries, qu'avant son arrivée à Paris, le tsar aurait conclu avec la France un traité secret donnant à la Russie carte blanche en Orient. Ces bruits étaient faux; Alexandre, à cette époque, ne songeait pas à rOrient, encore moins à dissoudre la coalition. Il ne voulait pas que la France expiât les errements de Napoléon : contre celui-ci, non contre la France, les puissances avaient pris les armes. Mais de là à rompre avec ses alliés il y avait loin. Bien au contraire, de plus en plus engagé dans les idées mystiques et dans les pratiques des sectes religieuses, il voulait imprimer à la coalition politique une sorte de cachet divin : de cet ordre d'idées est né le fameux traité de la Sainte-Alliance auquel le tsar, vers la fin de son séjour à Paris, parvint à rallier, un peu contre leur gré, l'Autriche et la Prusse (1).

Nulle part, le mécontentement au sujet des résultats du Congrès de Vienne ne fut plus profond qu'en Prusse et dans l'Allemagne entière; les Prussiens, même les plus hauts placés, considéraient ces résultats presque comme une défaite

(1) V. l'appendice : Les Origines de la Sainte- Alliance.

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pour leur pays et on rejetaioiit la responsabilité sur l'empereur Alexandre. Un des plus fougueux adversaires de la diplomatie du (longrès de Vienne, fut le vieux maréchal Uliiclier qui, dès le mois de février, dénonçait la mauvaise tournure des affaires et tenait les propos les plus violents dans les salons de Berlin. Il déclarait ne plus vouloir porter l'uniforme^ que le sang prussien avait coulé en vain, la monarchie prussienne n'ayant pas recouvré son ancienne consistance. On comparait les grandes acquisitions territoriales de la Russie au mince lot fait à la Prusse qui avait à peine recouvré son chilTre de population de 1805 et sans qu'il fiit tenu compte de l'accroissement naturel de population dans l'espace de dix ans. On trouvait que les compensations obtenues restaient de beaucoup au-dessous des sacrifices énormes faits par la nation. L'irritation publique fut si grande à ce sujet, que le gouvernement prussien fut mémo obligé de s'en ex[)liquer publiquement, en exposant qu'il n'avait pu obtenir davantage.

Les patriotes prussiens et allemands, Stein surtout, ne furent pas plus satisfaits d'Alexandre en ce qui concernait la réorganisation de l'Allemagne, ils lui reprochèrent d'avoir oublié les belles proclamations de Kalisch, promettant aux Allemands la délivrance, la liberté, l'unité natio-

nale. Stein, pendant son séjour en Russie, avait élaboré des planspour la reconstitution de l'Allemagne et se croyait assuré de l'appui de l'empereur pour les réaliser dès que l'Allemagne serait alTranchiede la domination française. Stein avait à maintes reprises imploré l'intervention du tsar contre les petits princes allemands, rebelles à l'hégémonie projetée de l'Autriche et de la Prusse. Il aurait voulu le rétablissement de l'empire germanique, avec l'Autriche pour titulaire et où la Prusse aurait occupé une place prépondérante. Or, ni l'empereur François, ni le roi Frédéric- Guillaume ne voulaient de l'empire ; quant aux petits princes ils tenaient à rester souverains indépendants.

La défaite de Napoléon, la restauration de la royauté légitime en France, les rancunes des monarques à l'égard delà France révolutionnaire, tous ces faits et ces sentiments réunis s'opposaient à une réorganisation libérale ou démocratique rêvée par les patriotes allemands. L'empereur Alexandre partageait sur ces projets les idées de ses deux alliés ; les souverains allemands, une fois réintégrés sur leurs trônes, s'y refusaient. Aurait-on soulevé les populations pour réduire leurs souverains à merci? Alexandre P' n'y songeait pas. Il sortit du Congrès de Vienne comme vainqueur ; il revint en Russie comme le

monarque le plus puissant de l'Europe qui s'inclinait devant lui. Il restait l'ami intime du roi de Prusse ; mais les po])ulations prussiennes, comme d'ailleurs aussi celles de la Russie, restaient étrangères à cette liaison sentimentale.

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