‹ L'Allemagne et la Russie [microform]. Origines de leurs rapportsChapitre 7 sur 25 · FRÉDÉRIC 1". — FRÉDÉRIC-GUILLAUME · texte numérisé non relu

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Autant que ses prédécesseurs avaient été Orientaux et Asiatiques, autant il était Occidental et Européen et d'autant il s'éloignait de l'âme de son peuple. Et ce peuple ne l'appréciait pas à sa vraie grandeur, pas plus que les générations suivantes n'ont apprécié les souverains continuant la tache européanisante de Pierre. «La période d'éducation du peuple russe, a dit un écrivain émincnt de cette nation, a commencé avec Pierre le Grand et elle fmit avec Alexandre III ; » elle a donc duré deux siècles. Ce qui rendait cette éducation doublement pénible aux Russes, c'est qu'elle lui fut imposée de force et avec Laide d'étrangers, Allemands pour la plupart. Le fait qu'on avait besoin de ces étrangers n'élait pas de nature de familiariser le Moscovite avec ces intrus: il se prit à détester l'étranger comme Lenfant déteste le maître d'école, et à haïr celui-ci parce qu'il était étranger.

Nul ne fut plus enthousiaste de l'œuvre de Pierre le Grand que Frédéric le Grand. C'est à lui qu'on doit un parallèle des plus caractéristiques de la Russie et de la Prusse. « Il y a, dit-il, des météores en politique comme en astronomie ; nous voyons à l'improviste paraître et figurer des puissances dans le monde et nous les voyons décliner et s'évanouir, comme ces comètes qui viennent sur l'horizon, parcourent toute l'atmosphère de

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la nature, et vont se perdre dans l'étendue immense de l'espace où enfin nous les perdons de vue. La Suède disparut ainsi du système politique de TEurope. Le couchant de la Suède fut l'aurore de la Russie; elle semble sortir du néant, elle passe rapidement de la stupidité et de la faiblesse au dernier période de sa grandeur: c'est à Pierre I", héros véritable et réel, qu'on doit appliquer ce qu'Homère disait de ses héros fabuleux: «Il fit trois pas et il fut au bout du «monde. » Les Moscovites paraissent enfin grands à la face de toute la terre. Ils abattent la puissance suédoise, leurs armes disposent deux fois du sort de la Pologne, ils dépeuplent leurs forets pour porter la gloire de leur nom aux frontières de la France, ce qui est par rapport à eux au bout du monde. » Voilà pour la Russie. Voici maintenant le tour de la Prusse : « La maison de Brandebourg, écrit Frédéric, quitte le banc des Electeurs pour se placer sur le trône à côté des Rois. Les Suédois et les Autrichiens subjuguèrent ses États pendant la guerre de Trente ans, et depuis 1730 ses voisins appréhendaient d'être subjugués par elle. Ses arrangements s'étaient perfectionnés, ses acquisitions s'accumulaient, ses progrès sont prompts et sa fortune égale et invariable. » Et le roi résume son parallèle ainsi : « Voilà donc une puissance (la Suède) que le

destin a rayée des annales de la politique, et en voilà deux nouvelles qui s'élèvent : la Russie par ses conquêtes, la Prusse par son industrie. » Remarquons que Frédéric II écrivit cette dernière sentence avant la guerre de Sept ans et avant le partage de la Pologne: événements qui agrandissaient la Prusse sans le concours de « l'industrie ».

Mais il nous faut revenir à l'avènement de Pierre le Grand. Avec le désir qu'il avait d'inoculer à ses sujets la civilisation européenne, il ne pouvait pas être exclusif à l'égard des étrangers. Bien au contraire. Il voulait marcher vite, recueillir en quelques années le fruit du travail plusieurs fois séculaire de l'Europe occidentale. Il s'adressa à son voisin l'électeur de Brandebourg, pour lui demander des artisans, des ouvriers. On le lui a reproché plus tard. Un publiciste russe de notre siècle l'a accusé « d'avoir livré le moujik aux Allemands». « Depuis la fondation de Saint-Pétersbourg, disait le même écrivain, la Russie a perdu un certain nerf. » Pierre ne prévoyait pas ces critiques ; il fonda Saint-Pétersbourg, précisément pour rapprocher la Russie de l'Europe ; sa nouvelle capitale fut la fenêtre par laquelle il voulait regarder ce qui se passait en Occident, en vue d'y dire son mot et d'y intervenir au besoin.

Dès son avènement comme autocrate de la Russie, il organisa la grande ambassade, à laquelle il se joignit incongnito sous le nom et l'habit d'un sous-officier, incognito d'ailleurs fort peu respecté. A Kœnigsberg, il fut reçu en grande pompeparTrlectcurde Brandebourg, FrédériclII,

qui fut bientôt le roi Frédéric P^ de Prusse. Il séjourna longtemps en Prusse, partageant son temps entre Tinspection de tout ce qui attirait sa curiosité de s'instruire, et la grande politique. La Pologne fut un puissant lien d'intérêts entre lui et l'Électeur. Le trône de Pologne était vacant par la mort do Jean Sobieski : il y avait à choisir entre le prince de Conti et l'électeur de Saxe. Pierre ne voulait pas d'un prince français, la France étant l'alliée de vieille date de la Turquie, laquelle était le but des ambitions russes; par d'autres motifs, l'électeur de Brandebourg repoussait également le candidat français. Sous la pression de cette double connivence, la diète de Pologne élut Frédéric-Auguste de Saxe.

Mais ce n'était là qu'une question secondaire dans l'entrevue et dans les pourparlers de Kœnigsberg. L'électeur de Brandebourg désirait mettre à profit la présence du tsar pour la conclusion d'un traité d'alliance olTensive et défensive. On tombait bien d'accord sur tous les points : garantie territoriale, assistance en cas d'agression.

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On préludait même aux futurs traités d'extradition « des émeutiers, agitateurs ou ennemis de l'autre » ; on convint aussi d'admettre les sujets des deux pays à trafiquer librement et à faire le commerce de transit. Mais, pendant longtemps, les Russes se refusaient à la signature d'un traité formel ; leur refus s'adressait surtout à la demande de l'Électeur désirant engager le tsar dans une guerre contre la Suède. Finalement, Pierre céda et le traité d'alliance fut signé le 22 juin 1697, sous la condition expresse qu'il resterait secret; de plus, il fut convenu qu'il ne serait pas fait mention dans le traité des engagements visant la Suède et que les deux souverains échangeraient, sur ce point, de vive voix, leurs promesses réciproques. Une dernière entrevue, en effet, eut lieu sur le yacht de l'Électeur, sur lequel le tsar effectua un voyage de Kœnigsberg à Pillau, port d'embarquement. Là, ainsi que le constate un protocole officiel, les deux souverains juraient devant Dieu d'observer fidèlement toutes les clauses stipulées par leurs ministres, « de s'être utiles contre tous leurs ennemis, particulièrement contre les Suédois, etde garder à leur alliance une amitié stable et éternelle. Alors, se donnant la main, ils s'embrassèrent et confirmèrent leur promesse par un serment. »

Ce traité n'empêcha pas l'électeur de Brande-

bourg, devenu en 1701 roi de Prusse, sous le nom de Frédéric 1% de rester neutre dans la grande guerre du Nord qui s'ouvrit entre la Russie etla Pologne et la Suède. Son concours fut sollicité des deux côtés. Charles XII lui promit de le délivrer entièrement de son état de vasselage vis-à-vis de la Pologne et de lui procurer^ après la victoire, certaine portion du territoire polonais qui séparait le Brandebourg de la Prusse proprement dite. De son coté, Pierre lui fit également des offres tentantes, sauf la cession de territoire polonais, le roi de Pologne étant l'allié de la Russie et, d'ailleurs, comme électeur de Saxe nullement disposé à fournir à l'agrandissement de son voisin de Brandebourg.

Le roi Frédéric 1". entre ces deux combinaisons également chanceuses, resta neutre, malgré son traité de 1697 et en dépit de la promesse solennelle visant la Suède. Depuis la conclusion de ce traité, les questions de cérémonial n'avaient pas cessé de diviser les deux cours. Le traité d'alliance de 1697 avait laissé ouverte la question de la réception des ambassades de Brandebourg. L'envoyé de l'Électeur à Moscou la reprit en 1699. Les documents officiels de l'époque nous révèlent sur ces pourparlers des détails absolument grotesques. Les plaintes de l'Électeur comprenaient même la nourriture des ambassadeurs. Et les

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Russes d'y répondre avec beaucoup de bonhomie qu'ils ont toujours donné une nourriture « pas insuffisante » ; mais qu'à l'avenir, on allouera aux ambassadeurs SO roubles en espèces, par semaine, pour provisions de bouche, boissons et fourrages, plus le bois de chauffage, plus « des gratifications et surtout des récompenses », à charge de réciprocité; ils accordent aussi six chevaux pour la voiture et le traîneau menant l'ambassade à l'audience du tsar. Par contre, le tsar refuse à l'Électeur le titre de « frère » : il devait le lui accorder cependant deux ans après, l'Électeur étant devenu roi de Prusse. A ce moment, d'ailleurs, l'alliance prussienne s'imposait au tsar dont les armes n'avaient pas été heureuses contre la Suède. Pierre sollicitait avec instance la médiation du roi; son ambassadeur Ismaïlow, envoyé à Berlin, en 1706, reçut pour instruction de tout tenter pour déterminer le roi à se charger de la médiation ou, du moins, à se proclamer neutre ; il devait promettre aux ministres prussiens, en cas de succès, un don de cent mille écus. Peine perdue. Le roi persistait dans son refus jusqu'au lendemain de la bataille de Poltava. Alors seulement, après avoir signé un traité de paix avec la Suède, le Danemark et la Pologne, Frédéric 1" conclut à Marienwerder, avec la Russie, un traité à peu près semblable au

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précédent. Pierre n'eut pas lieu d'en être content. Le roi continua ses tergiversations. Le tsar n avait pas vaincu la Suède et il ne pensait pas pouvoir en venir à bout sans l'alliance prussienne. L'attitude du roi amena un refroidissement entre les deux souverains. A deux reprises, Frédéric P' avait refusé de ratifier des traités signés par les ambassadeurs. Il demandait des agrandissements sans vouloir, en échange, accorder son concours contre la Suède. Ce n'est que sous le règne de Frédéric-Guillaume P^ fils du roi Frédéric P% que Pierre arriva à ses fins. Les circonstances, à ce moment, rendant impossible de continuer le système de neutralité absolue, le nouveau roi consentit, par un traité, signé à Schwedt le 7 octobre 1713, et moyennant de larges concessions territoriales, à prendre le parti de la Russie contre la Suède.

A partir de ce moment aussi et pendant tout le règne de Frédéric-Guillaume P% les rapports des deux cours furent des plus intimes et des plus cordiaux. Autant Frédéric P*" avait été un allié incertain, autant son fils fut l'allié fidèle à toute épreuve de la Russie. Pierre flattait la passion du roi pour les soldats géants; il lui en expédia quatre-vingts avec un convoi de fusils et d'effets d'habillement. On échangea des lettres de protestations amicales et arriva ainsi à conclure

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le traité d'alliance de Saint-Pétersbourg, du 12 juin 1714, l'un des plus importants conclus entre la Prusse et la Russie et qui constituait pour de longues années la base des relations entre les deux puissances. Ce traité assura à la Prusse la possession de Stettin avec le territoire avoisinant et à la Russie des provinces suédoises sur la Baltique. La conclusion de cet arrangement ne se fit pas sans difficultés ni surtout sans opposition des ministres prussiens qui trouvèrent que le tsar s'était fait dans ce traité la part du lion, qu'il en résulterait des calamités pour la Prusse alors que la Russie en retirerait la consolidation de son inlîuence en Allemagne. Rien n'y fit. Le roi tenait bon. Il assura le tsar de son amitié invariable et celui-ci lui écrivit pour l'en remercier chaudement. Et pour sceller leur pacte, les deux monarques eurent en novembre 1716 une entrevue à Uavelberg où ils signèrent une déclaration de garantie réciproque de toutes les conquêtes présentes et futures.

A la même époque aussi se produisit une évolution importante sur l'échiquier politique de l'Europe. La France changeait le système de ses alliances. Prévoyant la défaite finale de la Suède dans sa guerre avec la Russie, le Régent de France abandonne la politique de Louis XIV et tâche de se rapprocher de la Russie par l'intermédiaire de la

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Prusse. Un peu forcément, le roi Frédéric-Guillaume I" se prête à cet office ; le rapprochement de la France avec la Russie ne lui disait rien qui vaille pour la Prusse. Et c'est ainsi qui fut conclu entre ces deux puissances, le 4-16 août 1717, à Amsterdam, un traité d'alliance défensive et ofTensive par lequel la France se constituait garante du futur traité de paix entre les puissances belligérantes du Nord.

Avec toutes ces combinaisons, Frédéric-Guillaume P"" ne se sentait pas à son aise. En fait, il ne voyait pas sans appréhension la puissance grandissante de la Russie. « Il est de mon intérêt, disait-il, d'avoir de puissants amis, mais non de puissants voisins. » Ce puissant voisin l'inquiétait ; on se jurait fidélité éternelle, on s'embrassait, on se comblait de prévenances, on se faisait de splendides réceptions: cela se passait à cette époque comme de nos jours. Au fond des cœurs, on se jalousait, on se méfiait, on s'épiait et on se trahissait en dépit de tous les traités d'alliance. Frédéric-Guillaume P' redoutant quelque paix séparée entre la Suède et la Russie, paix dans laquelle le tsar négligerait les acquisitions promises à la Prusse, se tourne du côté de l'Angleterre. De son côté, Pierre, qui tenait à l'alliance prussienne, s'attache à dissiper les craintes du roi. Ce furent alors de la part de

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