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CHAPITRE III

Frédéric II. — Anna. — Elisabeth. - Pierre IIL

Frédéric U admire et redoute la Russie. — Son opinion sur les Russes. — En 1740, la Russie est l'arbitre du Nord. — Les avances de Frédéric sont mal accueillies par Anna. — La mort d'Anna le remplit de joie. — Ses « corruptions » distribuées à Saint-Pétersbourg. — Les rois de Prusse laissent corrompre leurs fonctionnaires.

— Le comte de Lynar et la princesse de Mecklembourg.

— Partis autrichien et prussien à Saint-Pétersbourg.

— Le cabinet russe hostile aux plans de Frédéric. — Récriminations de la Russie envers la Prusse. — La Russie se méfie du roi. — L'impératrice Elisabeth. — Frédéric proteste contre sa prétendue participation au renversement divan. — Elisabeth, blessée par les épigrammes de Frédéric, devient son ennemie. — Réaction en Russie contre les Allemands.— Elisabeth craint Taccroissement de la Prusse. — Haine de Frédéric contre Bestuschew. — Chronique scandaleuse de Moscou*

— Le moine galant. — Elisabeth conclut une alliance avec Marie-Thérèse contre Frédéric. — Bestuschew préfère For anglais aux écus prussiens. — Rupture diplomatique entre la Russie et la Prusse. — Elisabeth est cause que la troisième guerre de Silésie dure sept ans. — Elle accède aux deux traités de Versailles contre la Prusse. — La cour du grand-duc Pierre et de Catherine favorable à Frédéric qui avait fait leur mariage. — Les efforts de Frédéric en vue de cette union. — Pierre entrave la politique d'Elisabeth. — Elisabeth convoite la Prusse orientale. — La mort d'Elisabeth est le salut de Frédéric. — Pierre III admirateur de Frédéric. — Celui-ci ilatte la vanité de

Pierre IIL — Pierre annule tous les engagements d'Elisabeth hostiles à la Prusse. — La Russie gouvernée par Frédéric. — Pierre renversé par Catherine.

Frédéric II n'eut garde de faillir aux recommandations de son père. On a vu plus haut quelle admiration, mêlée de crainte, il professait pour l'empire de Pierre le Grand. « Cet État barbare, écrit-il dans son Histoire de mon Temps^ était presque inconnu au monde avant Pierre P', grand homme qui devint le fondateur et le législateur de cet empire. Ces peuples étaient des sauvages dont son génie infatigable fit des hommes, des soldats, des ministres ; il fonda la florissante ville de Pétersbourg et y établit une formidiàble marine ; enfin ce prince vint à bout de faire respecter sa nation et de faire admirer ses talents singuliers de l'Europe entière. » Il juge avec moins de bienveillance les sujets de Pierre le Grand. « Les Russiens, dit-il, sont nés avec un esprit de fourberie ; intéressés à l'excès, ils ont l'adresse de copier, mais ils manquent du génie de l'invention. Les grands sont factieux, le peuple stupide et malheureux.

L'ivrognerie et la débauche la plus crasse sont les vices où ils s'abandonnent généralement. »

En revanche il rend justice à la haute situation de la Russie, en 1740, à l'époque de son avènement au trône de Prusse. « La monarchie

russienne, dit-il, était à quelques égards l'arbitre du Nord : elle avait la main dans toutes les affaires de l'Europe et se voyait flattée de tous ses voisins. Personne ne pouvait gagner en faisant la guerre à cette formidable nation ; ses limites sont presque toutes désertes et il y avait beaucoup à perdre avec elle, en exceptant même les grands hasards des batailles par cet essaim innombrable de Tartares et d'autres vagabonds dont les pillages et les incendies dévastaient des contrées par des incursions, sans même que l'armée ne s'en mêlât. Les guerres des Moscovites, c'était l'abîme des provinces, et ils croyaient que leur alliance élait une protection qu'ils accordaient à leurs clients. »

Sous l'empire de ces idées, on le conçoit, Frédéric rechercha tout particulièrement l'amitié de la Russie. Il fit des ouvertures à Pétersbourg et y rencontra bien des obstacles. L'impératrice Anna lui était contraire et sa mort fut, dans cet état de choses, un coup de fortune pour le roi. « L'impératrice de Russie va mourir, écrit-il à son ambassadeur à Pétersbourg. Dieu nous favorise et le destin nous seconde. » Au lendemain de cette mort, Frédéric poussa avec zèle les négociations. U mit en mouvement tous les ressorts, l'argent surtout, des « corruptions » comme il appelait ce moyen. C'était Tusage de l'époque. Sous le règne

de son père, l'argent français Iravaillait à Berlin, sans que le roi s'en ofTusquât. Bien au contraire, Frédéric-Guillaume disait : « Je sais que mes ministres et les personnes de ma cour reçoivent de l'argent du gouvernement français, mais je ne leur en veux pas, parce qu'ils font entrer de l'argent français dans mon royaume. » Son fils Frédéric II, à l'inverse de ces pratiques, donnait de l'argent, lorsqu'il le fallait pour atteindre le but désiré. Au moment d'entrer en guerre contre l'Autriche, il avait besoin du bon vouloir de la Bussie ; il lui fallut donc faire jouer tous les ressorts. Après la mort d'Anna, la princesse de Mecklembourg, mère du jeune tsar Ivan, chassa Biron qui avait gouverné sous l'étiquette d'Anna et s'empara de la régence. Son mari, le duc de Brunswick, était le beau-frère de Frédéric. Le maréchal Munnich était l'instrument de la régente; il était le beaupère du général Winterfeldt que le roi envoya en mission extraordinaire à Saint-Pétersbourg pour complimenter la régente, mais surtout pour le gagner à ses intérêts. « Flatteries, promesses, présents, écrit Frédéric, tout fut prodigué pour mettre dans mes intérêts un homme qui était si fort en état de les traverser: Winterfeldt réussit. » Et encore paraît-il, d'après les propres affirmations de Frédéric, qu au dernier moment cette entente était compromise par un jeune et brillant

gentilhomme, le comte de Lynar, que Télecteur de Saxe, roi de Pologne, envoya à la cour de la régente. « Ce ministre, raconte le roi avec beaucoup de malice, sut plaire à la princesse de Mecklembourg, et, comme les passions du cœur influent sur les délibérations dé Tesprit, les intérêts de la Russie furent bientôt liés avec ceux de la Saxe : cet amour aurait pu me devenir aussi funeste que celui de Paris et de la belle Hélène le devint à Troie. «La révolution de palais qui porta Elisabeth au trône sauva encore une fois Frédéric.

Le fait est que depuis quelque temps il s'était établi à la -cour de Russie deux partis, dont Tun tenait pour TAutriche et Tautre pour la Prusse. Le parti autrichien tenait la corde. Il faisait valoir, entre autres raisons, que le roi de Prusse, allié à la France, ne pouvait pas être Tami de la Russie. Aussi, Frédéric eut-il à entendre de dures paroles de ce côté. Le cabinet russe blâmait Tinvasion de la Silésie ; il soutenait que. la conservation de TAutriche importait aux grandes puissances ; le roi n'avait pas prévenu les autres cours de ses griefs contre TAutriche; enfin, observation finale, les agissements de Frédéric étaient menaçants pour la sécurité de tous les autres États. Avec cette communication officielle, le roi reçut de Pétersbourg la nouvelle

que TAutriche, TAngleterre, la Saxe et la Russie projetaient le partage de la Prusse. Frédéric menaça, à son tour, la Russie : celle-ci lui fit répondre dans les ternies les plus vifs que ces menaces ne la touchaient point et que le roi oubliait que c'est à elle que la Prusse devait ses agrandissements du côté de la Poméranie et de la Pologne. — Mais, répliquait Berlin, Tamitié de la Prusse n'avait pas été non plus infructueuse pour la Russie. — Sans doute, répondirent froidement les Russes, « si cette amitié avait été inutile, on ne se serait pas tant appliqué à la conserver ». Du ton de ces dialogues il est permis de conclure sur les rapports des deux cabinets.

A Pétersbourg, l'irritation augmente, lorsqu'on été 1741, la Suède déclare, sans motif, la guerre. Frédéric fut accusé d'avoir poussé les Suédois. Il eut beau donner sa parole d'honneur : Brakel, l'ambassadeur de Russie à Berlin, écrivit à son gouvernement « de ne pas trop croire le roi de Prusse, qui nourrissait toute sorte de projets d'ambition et ne resterait pas tranquille tant qu'il vivrait ».

Au début et avant d'être complètement consolidée sur son trône, l'impératrice Elisabeth, élevée au pouvoir par suite d'une révolution de palais soutenue par les régiments des gardes, ne se souciait pas de se créer des embarras au

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dehors. Elle protesta de son amitié pour le roi de Prusse et de son désir de continuer et de développer son alliance avec lui. Mais une fois assurée sur son trône, elle changea de langage et d'attitude. Frédéric II, que le monde soupçonnait d'avoir trempé dans le coup de main auquel Elisabeth dut son avènement, s'est toujours énergiquement défendu contre celte imputation. Il af&rmait n'avoir été informé de cet événement qu'en même temps que le public, et que son ministre à Saint-Pétersbourg n'y avait été pour rien. Toutefois il convint d'avoir eu une conversation avec le maréchal de Belle-Isle au cours de laquelle, en se plaignant de la conduite de la cour de Russie à son égard, il aurait fait des vœux pour la princesse Elisabeth. Le maréchal français lui ayant demandé si une pareille révolution ne lui ferait pas de la peine, le jeune empereur russe étant son neveu, le roi lui répondit : « Je ne connais parmi les princes d'autres parents que ceux qui sont mes amis. »

S'il avait cru Elisabeth de ses amis, l'événement ne devait pas tarder de lui ôter toute illusion à ce sujet. Soit par réaction contre les princes et ministres allemands, devenus impopulaires chez les Russes, soit par antipathie personnelle contre Frédéric qui, disait-on, l'avait blessée par des épigrammcs mordantes, bref elle remplaça

peu à peu les Allemands par des Russes et, son règne durant, se tenait avec rAutriche et la France contre la Prusse. Dans son conseil siégeaient entre autres les deux frères Bestuschew, Worontzow, Troubetzkoi ainsi que le chirurgien Lestocq, fils de réfugié français et favori de rimpératrice. Bestuchew tenait pour l'Angleterre, Lestocq pour la France, tous étaient hostiles à la Prusse. Elisabeth redoutait Taccroissement de la Prusse et, sous le coup de ce sentiment, se portait du côté de TAutriche. Elle était maintenue dans cette attitude par Bestuschew, ennemi juré de Frédéric et de la Prusse, gagné d'ailleurs par For de TAngleterre. « Ce roi (Frédéric), disait-il, étant le voisin le plus rapproché et le plus puissant de notre empire, en est naturellement le voisin le plus dangereux, même s'il n'avait pas un caractère aussi inconstant, accapareur, inquiet et indigne. Nos dangers augmentent avec les forces du roi de Prusse et nous ne saurions prévoir tout ce qui pourrait nous venir de la part d'un voisin aussi puissant, léger et versatile. » Frédéric payait cette haine de retour. Dans son Histoire de mon temps^ il ne dédaigne pas la chronique scandaleuse pour se venger d'Elisabeth et de son ministre. « Les confidents de l'impératrice, écrit-il, plus ou moins favorables à la Prusse, intriguaient contre Bestuschew, qui

cherchait le moyen de leur aliéner les faveurs de leur frivole et sensuelle maîtresse. » Frédéric raconte qu'ayant engagé Elisabeth à se rendre à Moscou pour son couronnement, Bestuschew finit par trouver « une créature lui appartenant et accaparant les faveurs de l'impératrice ». Le rorapporte cet incident avec toute la crudité de termes qui lui était propre. « Il y avait, lit-on dans son Histoire^ dans le monastère de Troitskoi un archimandrite dont la réputation était étonnante sur le chapitre de la galanterie. Cet ecclésiastique convainquit de son mérite une femme de chambre de Timpératrice qui avait les mêmes goûts que sa maîtresse et qui possédait sa confiance. La femme de chambre fit part à la souveraine de l'admirable découverte qu'elle venait de faire, en y ajoutant un ample panégyrique des talents de Fabbé et des preuves singulières qu'il apportait de son amour. La curiosité, si naturelle au sexe, inspira le désir à l'impératrice de voir ce miracle de ses yeux et de prendre connaissance de ce prodige par elle-même. L'archimandrite lui fut présenté. Ni sa longue barbe de bouc, ni ses cheveux crépus, ni son extrême malpropreté et sa puanteur ne lui firent du tort ; il eut le bonheur d'être aimé et d'être trouvé supérieur à sa réputation. Depuis cette nouvelle flamme l'impératrice devint invisible au monde ; elle ne vécut,

elle ne respira que pour son tendre abbé, et occupée de lui seul et par lui, elle négligea entièrement ses affaires. C'était le triomphe du ministre (Bestuschew). Bientôt des ordres furent donnés que les ministres étrangers auraient à négocier avec le comte Bestuschew, et il leur fut défendu de parler affaires à Timpératrice. Le premier fruit de cet arrangement valut de grosses sommes au ministre, les Anglais en firent les frais et Mardefeld (envoyé de Prusse) s'aperçut bientôt par la mauvaise volonté de Bestuschew, que les guinées commençaient à opérer. »

Ce récit est le meilleur commentaire des échecs successifs de la diplomatie de Frédéric auprès d'Elisabeth : le roi se heurtait à des partis pris inébranlables. En 1743 il conclut avec la Russie un traité d'alliance dont il faisait lui-même un médiocre cas. C'est que Elisabeth refusait absolument de lui garantir la Silésie enlevée à TAutriche. C'est avec Marie-Thérèse qu'elle conclut un traité d'alliance offensive et défensive ; l'électeur de Saxe, roi de Pologne, entra dans cette alliance. En même temps, la France qui s'était alliée avec l'Autriche, se rapprocha du même coup de la Russie. Frédéric ne fut informé de ces faits qu'au moment où, prêt à rouvrir la guerre avec l'Autriche, il fit faire de nouvelles tentatives à Saint-Pélersbourg en vue d'une

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alliance entre la Prusse, la Russie et la Suède : le chancelier russe répondit qu'il était lié par un traité avec TAutriche.

Puis lorsque, sur le point d'entrer en campagne, il se réclama de son ancien traité d'alliance avec la Russie, le comte Bestuschew lui lit connaître la désapprobation de l'impératrice qui accusait le roi d'avoir violé le traité de Breslau par lequel il s'était engagé à s'abstenir de toute agression contre l'Autriche. L'impératrice repoussa ainsi l'alliance avec Frédéric et même la médiation que celui-ci lui avait demandée. Enfin, Frédéric ayant envahi la Saxe, alliée de la Russie, la cour de Saint-Pétersbourg se dédit de toute alliance avec lui et notifia son intention de prêter son concours à l'électeur-roi.

Frédéric mit tout en jeu pour renverser Bestuschew. Il s'attachait à le perdre dans l'esprit d'Elisabeth : ce fut peine perdue. Alors, il employa le moyen auquel l'Angleterre avait eu recours avec succès. Il lui fit offrir, sous forme de cadeau, 100000 et même 150 000 écus. Le chancelier russe, qui, toujours en butte à des embarras pécuniaires, acceptait volontiers les cadeaux de l'Angleterre, refusait ceux que lui offrit le roi de Prusse ; il en fit part à l'impératrice en jouant l'indignation. En même temps il ne se gênait pas pour faire saisir la corres-

pondance de l'envoyé de Prusse avec son souverain, pour y découvrir les vrais sentiments de Frédéric. Il ne s'en cachait nullement et ne tint aucun compte des plaintes du diplomate prussien. Les choses en vinrent au point que dans le cours de Tannée 1746, une rupture diplomatique eut lieu. L'envoyé Mardefeld fut remplacé par un autre diplomate qui, au bout de quelques mois, demanda son rappel pour être, à son tour, remplacé par un chargé d'affaires auquel succéda, en 1750, un simple secrétaire sans caractère officiel. De son côté, le gouvernement russe rappela son représentant de Berlin, en alléguant, comme prétextes, la façon « méprisante » dont le roi le traitait, « le retard du renvoi des vieux soldats géants » et en général « la persécution des sujets russes ».

De la rupture diplomatique à l'état de guerre le chemin ne fut pas long. Elisabeth devint l'ennemie redoutable de Frédéric et persévérait jusqu'à la fin de son règne dans cette attitude. C'est grâce à elle que la troisième guerre de Frédéric contre l'Autriche dura sept ans ; et encore fallut-il qu'elle mourût pour que la guerre prît fin. Elisabeth se trouvait du côté de tous les ennemis du roi et ces ennemis étaient tout le reste de l'Europe. Car, à cette époque, l'esprit de conquête, l'ardeur de domination et de prédomi-

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nance possédaient tous les vieux gouvernements : Angleterre^ Autriche, France, Russie, Saxe, Bavière. C'étaient de vieux Etats qui se jalousaient et se combattaient entre eux, mais qui se mettaient facilement d'accord pour ne pas avoir à copartager avec le conquérant de Berlin. Singulier spectacle que cette Russie, la plus conquérante de tous, qui s'agrandissait aux dépens de tous ses voisins. Turcs, Polonais, Finlandais, Suédois, faisant la guerre à la Prusse sous prétexte que son ambition conquérante compromettait la sécurité de Tempire russe !

Les traités de la Russie à cette époque sont tous dirigés contre Frédéric : elle traita successivement avec l'Angleterre, avec TAutriche, avec la France. Frédéric ne savait plus de quel côté porter ses alliances ; il trahit les unes pour les autres, sans autre but que celui d'empêcher une invasion russe sur territoire allemand. Il n'y échappa point. Aux deux traités de Versailles entre l'Autriche et la France, Elisabeth s'empressa d'accéder. On a dit qu'elle n'y fut entraînée par aucun motif d'ambition, que la haine de Frédéric était le seul mobile qui la guidait. La suite des événements a prouvé que la politique de l'impératrice n'était pas faite de désintéressement et tendait, au contraire, à tirer des avantages réels de son alliance avec l'Autriche et la France.

Frédéric n'avait pas que des ennemis à Saint- Pétersbourg. A côté de la cour d'Elisabeth, il y avait la petite cour de son neveu et héritier présomptif, Pierre de Holstein, marié à Catherine, princesse d'Anhalt-Zerbst. Catherine, de son nom de princesse allemande Sophie-Augusta, était la fille du prince d'Anhalt, général prussien et gouverneur de Stettin, ville où elle vit le jour. Frédéric professait pour elle une affection particulière et, comme les chroniques du temps observent, quasi paternelle. C'est lui qui fit ce mariage avec le grand-duc Pierre. Avant sa guerre de Silésie, Frédéric cherchait, par tous les moyens, de resserrer ses liens d'amitié avec la Russie. L'impératrice, voulant marier son neveu, songeait à la princesse Ulrique, sœur de Frédéric, et à la princesse Marianne, fille du roi de Pologne. Cette dernière fut d'abord acceptée, à ce que prétend Frédéric II, grâce « aux ministres russes dont la vénalité aurait mis, je crois, l'impératrice même à l'enchère et qui vendirent un contrat de mariage précoce : ils reçurent de grandes largesses, et le roi des paroles ». Frédéric ne voulait pas de la princesse Marianne, dont le mariage avecleîntar tsar pouvait fortifier l'influence russe en Pologne. Il ne voulait pas non plus envoyer en Russie sa propre sœur; il flétrissait « ces politiques qui sacrifient jusqu'à leur propre sang à leur intérêt

et à leur vanilé ». C'est la princesse d'Anhalt qull jugeait convenable d'établir sur le trône de Russie. Il fit jouer tous les ressorts pour fixer le choix d'Elisabeth sur la jeune princesse; la négociation se fit à l'insu du chancelier Bestuschew et le secret en fut rigoureusement gardé, « quoique beaucoup de femmes indiscrètes en fussent les dépositaires » ; à tel point que la princesse de Zerbst arriva avec safiUe à Pétersbourg « au grand étonnement de toute l'Europe » et qu'elle y fut reçue avec joie par l'impératrice. Il restait à vaincre la difficulté religieuse, résultant du cousinage des deux fiancés. « On se servit dans cette occasion, dit Frédéric, du chemin qui est en Russie et dans la plupart des cours de l'Europe l'abrégé des controverses: on répandit de l'argent à propos et les popes trouvèrent qu'il n'y avait rien de contraire dans leurs lois à ce mariage. » Ce n'est pas seulement aux popes qu'il fallait faire des largesses: Frédéric était obligé de gagner son adversaire acharné, Bestuschew, qui, mis au courant de l'affaire, cherchait à traverser les projets du roi. « Il ne masquait pas sa mauvaise volonté, dit Frédéric, son âme ne s'amollissait que par des largesses, et comme il avait la mémoire courte, il fallait la lui rafraîchir souvent. N'ayant pu détruire le crédit de cet indigne ministre, on se servit de clefs d'or pour ouvrir un cœur à portes de fer, et

ce fut la rhétorique dont Mardefeld a fait usage avec succès jusqu'à la fin de 1745. » Le mariage fut célébré le 1" septembre de cette année. Or, autant Elisabeth, dans les années suivantes, s'engageait dans une hostilité absolue envers Frédéric, autant à la cour du grand-duc on poussait les sympathies pour ce roi jusqu'à contrarier ouvertement les plans de l'impératrice. Le grandduc Pierre était un admirateur aveugle et extravagant du roi de Prusse. Alors que Elisabeth pressait l'Autriche d'envahir la Prusse et finît par faire marcher ses propres troupes contre ce pays, le grand-duc Pierre paralysa les mouvements de celles-ci. Après une série de revers essuyés parles Autrichiens, les Français et les Russes, Frédéric subit finalement une défaite qu'il considérait, au premier moment, comme scellant, à jamais sa perte. L'armée russe avait grandement contribué h cette issue. Aussi, Elisabeth comptait-elle se faire payer son concours en demandant pour la Russie la cession de la province de Prusse proprement dite. Les cabinets de Versailles et de Vienne lui rappelèrent ses engagements de désintéressement et refusèrent net. Sur ces entrefaites, Frédéric avait repris courage : il avait reçu de Russie des nouvelles laissant prévoir la fin prochaine d'Elisabeth. Cette souveraine, en se voyant mourir, ne laissait pas de se tourmenter

par la pensée que son successeur abandonnerait sa politique pour se jeter dans les bras de la Prusse. Antérieurement déjà elle avait songé à déposséder Pierre pour faire proclamer Paul, le jeune fils de celui-ci, héritier de la couronne. La mort qui la surprit au milieu de ces projets, sauva Frédéric.

Pierre III ne s'était pas plutôt proclamé empereur, le serment dé ses troupes reçu, qu'il envoya à Frédéric un ambassadeur pour lui offrir son amitié et son alliance. En même temps il donna à ses troupes Tordre de suspendre immédiatement toutes les hostilités. Un armistice fut conclu le 5-17 mars 1762. Frédéric s'attendait bien à obtenir une paix honorable et il était tout disposé à faire quelques sacrifices territoriaux. Son ambassadeur Goltz qui fut envoyé féliciter le tsar était muni de pleins pouvoirs à ce sujet. Quel dut être l'étonnement du roi en apprenant que Pierre III l'engageait à rédiger lui-même un projet de traité de paix ! Frédéric, en envoyant ce projet, écrivit au tsar : « Arrangez ce projet comme il vous plaira, je signerai tout; ce qui vous est avantageux, l'est aussi à moi. La nature m'a gratifié d'un cœur sensible et reconnaissant. Je ne pourrai jamais vous rendre tout ce que je vous dois. J'étais sur le point de désespérer de

ma situation quand j'ai découvert un ami fidèle

dans le plus grand monarque de TEurope. » Les flatteries dont le comblait son idole exercèrent leur effet sur Pierre qui, dès lors, n'avait plus rien à refuser à Frédéric. Aussi, le chancelier prin^ Worontzow ayant introduit quelqueschangements dans le projet de traité prussien, il suffit à l'ambassadeur baron de Goltz d'aller trouver le tsar et de lui faire part de l'incident, pour que Bîerre souscrivît à toutes les stipulations. Triomphant, le diplomate prussien s'empressa de retourner au chancelier russe le traité qu'il avait eu « le bonheur de lire à S. M. I. et qui fut approuvé par Elle dans toutes ses parties ».

Ce traité du 24 avril 1762 portait, dans un de ses articles, annulation de tous les engagements pris par Elisabeth au sujet de la participation de la Russie à la guerre contre la Prusse. De plus, dans un article séparé, il fut stipulé que « les deux puissances se concerteraient immédiatement pour conclure une alliance en vue de la sûreté de leurs possessions et de l'avancement de leurs intérêts réciproques ». Et en effet, à la date du 8 juin, il fut conclu à Saint-Pétersbourg un traité d'alliance par lequel les deux puissances se garantissaient leurs possessions actuelles et se promettaient secours mutuel contre toute agression. La révolte qui précipita Pierre du trône empêcha la ratification du traité. Mais, pendant le court

règne de ce souverain, la Russie était réellement gouvernée par Frédéric et par son ambassadeur Goltz à Pétersbourg. te roi, entrevoyant une catastrophe, pressa le tsar de se faire couronner; il profita de son intimité avec Pierre pour lui exprimer son avis dans des termes que tout autre souverain, conscient de sa position, n'aurait pas acceptés. « J'avoue, écrit-ille 4 mai, que j'aimerais bien vous voir déjà couronné; Qar, cette cérémonie ne peut manquer de faire grande impression sur le peuple, habitué à voir le couronnement de ses souverains. Je dirai franchement que j'ai peu de confiance dans les Russes. Tout autre peuple aurait béni le ciel d'avoir un souverain muni de qualités aussi éminentes et admirables; mais ces Russes savent-ils comprendre leur bonheur, et la maudite vénalité d'un seul individu quelconque ne pourra-t-elle pas tramer un complot ou même soulever les masses en faveur des princes brunswickois? »

Les masses ne se soulevèrent pas en faveur de la famille exilée qui ne leur était rien moins que sympathique ; elles ne se soulevèrent même pas du tout. Le coup vint de la propre femme de Pierre III, de cette princesse Catherine dont le mariage s'était effectué sous les auspices de Frédéric. Intelligente et ambitieuse, en butte aux mauvais traitements d'un époux vicieux et brutal,

menacée d'être enfermée dans quelque monastère, elle prit les devants. Elle eut pour alliée l'armée, irritée par les innovations empruntées à l'armée prussienne et par l'abandon de tous les avantages qu'Elisabeth avait remportés contre la Prusse. Elle eut encore avec elle le clergé orthodoxe dont Pierre avait rogné les privilèges^ Ce fut donc, comme l'avait fait vingt ans aupara — vant Elisabeth, avec l'aide des troupes, que^ Catherine, le 9 juillet 1762, se fit proclamer Impé— ratrice régnante.

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