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CHAPITRE IV

Frédéric IL — Frédéric-Goillaume II. —Catherine IL —

Paul I".

Politique de Catherine en général et à Tégard de la Prusse. — Frédéric et Marie-Thérèse concluent la paix sans Catherine. — Frédéric recherche Talliance russe.

— La question de Pologne, trait d'union entre les deux.

— L'alliance prusso-russe prédomine depuis lors. — Frédéric offre à Catherine sa médiation à Conslantinople.

— Catherine convoite les principautés danubiennes. — Le premier partage de la Pologne. — Cet événement resserre davantage l'alliance de la Prusse et de la Russie. — Le traité de Teschen établit l'influence de la Russie sur les affaires d'Allemagne. — Chemin immense parcouru par la politique russe depuis Pierre le Grand. — Refroidissement entre Frédéric et Catherine. — Entente entre Catherine et Joseph II. — Visées des deux souverains en Orient. — Ils se comblent de flatteries. — Catherine repousse le projet de Frédéric d'ui\e triple alliance de la Russie, de la Prusse et delà Turquie. — Elle propose à Joseph un projet de partage de la Turquie. — Son projet de démembrement de l'empire ottoman. — Ils se cachent devant Frédéric. — Ils comptent sur la mort prochaine du roi. — Frédéric s'inquiète de l'alliance austro-russe. — Catherine considère le roi comme un adversaire naturel de l'agrandissement de la Russie. — Elle accuse l'ambition insatiable du roi. — Sa politique à l'égard de la Prusse après la mort de Frédéric. — Rapports russes sur Frédéric-Guillaume II et la cour de Berlin. — L'ambassadeur de Russie n'assiste pas aux funérailles de Frédéric. — Froideur du nouveau roi à l'égard de la

Russie. — Sa haine contre l'Autriche. — Catherine se rapproche de la Prusse : elle déclare que Talliance avec cette puissance est naturelle. — Elle n'en continue pas moins à cultiver l'alliance avec l'Autriche. — La Prusse conclut un traité d'alliance avec la Turquie. — Catherine ne veut pas renoncer à ses projets. — La Prusse se prépare pour la guerre avec la Russie. — Les progrès de la Révolution française rapprochent les deux puissances. — Leur traité d'alliance renouvelé. — Les partages de la Pologne. — Catherine principale instigatrice de la coalition contre la France. — Son irritation contre la Prusse qui a conclu la paix avec la République française. — Ses instances en vue d'amener la Prusse à rentrer dans la coalition . — Frédéric-Guillaume s'y refuse et empêche Catherine d'envoyer une armée contre la France. — Mort de Catherine. — La Prusse maintient sa politique de neutralité. — Paul !«' ennemi de la République française. — Sa versatilité. — Les Russes qualifient M. de Haugwitz de francomane. — Efforts inutiles de Paul en vue d'entraînerle roi Frédéric- Guillaume III à la guerre contre la France. — Colère et menaces de Paul contre la Prusse. — Rupture des relations diplomatiques. — Les exigences territoriales de l'Autriche rapprochent Paul avec la Prusse. — Paul propose de nouveau à la Prusse de prendre la place de l'Autriche dans la coalition. — Le roi refuse de s'allier contre l'Autriche sans que Paul ait au préalable fait la paix avec la France. — Paul y consent et s'y refuse tour à tour. — Traité d'alliance anodin entre la Prusse et la Russie. — Paul espérait toujours gagner la Prusse à la coalition contre la France. — Le roi persiste dans sa politique de neutralité. — Les deux puissances menacent l'Autriche. — Mort de Paul ^^

Les mécontentements des Russes à Tégard de la politique prussienne de Pierre III avaient puissamment secondé Télévationde Catherine II. Cependant cette souveraine ne modifia pas de beau-

coup la politique extérieure inaugurée par son époux. Elisabeth, avide d'agrandissements, s'était opposée à ce que la Prusse y eût sa part : Catherine, possédée à un plus haut degré de la passion des conquêtes, consentait volontiers à partager avec son voisin et parent, auquel elle ressemblait d'ailleurs beaucoup par son esprit et 8«s goûts littéraires. C'est sous son règne que fct fabriqué le document connu depuis lors sous I 'e nom de testament de Pierre le Grand. Ce grand ; souverain n'a pas laissé de testament politique : / ce que Ton désigne comme tel c'est le résumé de ses aspirations reprises et élargies par Élisa- J^eth et concentrées dans un vaste plan parCathe- ^ine IL L'étiquette importe peu : le fond de ce testament, c'est la politique traditionnelle de la Russie qui s'efface pendant un temps pour ressusciter au moment opportun. Cette politique visait h Pologne et la Turquie. Dans la première, la I^russe e^t une auxiliaire utile , pour la seconde, la ïlussie trouvait sur son chemin TAutriche qui était déjà à cette époque l'obstacle de la Prusse dans l'empire germanique. Frédéric 11 et Catherine, — qui ne sacrifiaient rien au sentiment et n'obéissaient, chacun de son côté, qu'à ce que leur dictaient leurs intérêts; dont|la politique d'expansion prenait des voies différentes et où aucun des deux n'était gêné rii contrarié par l'autre —

étaient donc bien faits pour marcher ensemble et tout portés à s'entendre. Elisabeth avait redouté « un voisin puissant» ; Catherine ne craignait point « un voisin satisfait ». Elle ne ratifia pas le traité d'alliance conclu sous le règne de Pierre III.* mais, d'autre part, elle ne continua pas les errements d'Elisabeth. Au début, son ambition fut d'être médiatrice entre Frédéric et Marie-Thérèse. En cela, elle ne réussit point. Délivré de l'inimitié d'Elisabeth, Frédéric repoussa une médiation qui pouvait le frustrer de quelques-unes de ses conquêtes. Etant épuisés, l'un comme l'autre, n'étant sûrs d'aucun secours efficace, Frédéric et Marie- Thérèse préférèrent s'entendre directement.

Leurs négociations, poursuivies à Tinsu de Catherine, aboutirent à la paix d'Hubertusburg qui maintenait Frédéric en possession de tout ce qu'il avait enlevé à sa voisine.

En même temps qu'il terminait la guerre avec l'Autriche, Frédéric songeait aux moyens de s'assurer de l'alliance de la Russie. Il n'ignorait pas les visées de Catherine à l'égard de laPologne: aussi fut-ce sur cette question qu'il entama les négociations, en flattant l'ambition et la vanité de la souveraine russe. Interrogé par celle-ci sur ses intentions par rapport à la prochaine élection du roi de Pologne, le roi répondit qu'il accepterait tout candidat agréé par Catherine, pourvu que

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ce De fût pas un prince autrichien. De son côlé^ l'impératrice déclarait n'exclure qu'un prince français. L'entente s'établit donc sur cette base. Les cabinets européens, renseignés sur ces négociations, croyaient à la conclusion d'un traité de partage. Une circulaire russe protesta contre celte supposition: «Nous n'avons jamais eu l'intention, déclare Catherine fièrement, et n'avons nul besoin de chercher à étendre les limites de notre empire qui, sans cela, par son étendue, forme une partie considérable du globe terrestre. »

Frédéric avait trouvé le joint pour rattacher à sa politique la grande puissance du Nord : il ne laissa pas échapper l'occasion. 11 lui importait, à lui, de s'assurer l'alliance de la Russie pour l'éventualité d'une agression en Allemagne ; de son côté, Catherine tenait à lier le roi aux intérêts russes en Pologne. Le roi lui ayant proposé un traité d'alliance, l'impératrice accepta, à la condition qu'il signerait avec elle une convention relativement à la Pologne. C'est à ce double but que répondirent le traité et la convention signés le 31 mars 1764 à Saint-Pétersbourg. Le traité ne dififérait pas beaucoup de celui dont la ratification avait été empêchée, deux ans auparavant, par le détrônement de Pierre III. Quant à la convention, elle obligeait le roi de Prusse à marcher

d'accord avec la Russie dans les affaires de Pologne et à soutenir Télection de Stanislas Poniatowski, candidat de rimpératrice.

La portée de ces traités dépasse les questions spéciales qui en furent Tobjet.Pourla Russie, ils établissent une influence réelle et profonde sur les affaires de l'Europe occidentale et particulièrement de TAllemagne ; pour la Prusse, ils inaugurent un système politique qui a prévalu, avec de très courtes interruptions, pendant cent vingt ans. Rarement, des traités d'alliance ont été ratifiés avec une satisfaction aussi vive comme le traité russo-prussien de 1764. « J'ai ratifié avec joie aujourd'hui l'alliance que le ministre de V. M. vient de conclure avec les miens, écrit l'impératrice au roi ; et je n'ai pas voulu en laisser partir la nouvelle, sans réitérer à V. M. les assurances de la sincérité de mon amitié et de mes intentions. » Dans le même sentiment, Frédéric répondit : «Je regarde cette époque heureuse comme la base et le fondement de l'étroite union qui existera, s'il plaît à Dieu, entre les deux nations. »

Des deux côtés l'on avait conscience de la haute valeur de cette alliance : Frédéric surtout y voyait une forte et précieuse garantie contre toute entreprise hostile de l'Autriche. Aussi tenait'il au renouvellement du traité de 1764 : il

en proposait la prolongation en 1769, quatre ans avant le délai d'expiration; car, disait-il, il voulait laisser cette alliance à ses successeurs comme un précieux héritage. Le nouveau traité, prolongé de huit ans à partir de 1772, ne faisait que reproduire l'ancien, avec quelques additions toutefois, dont l'une garantissait à la Prusse la possession des principautés d'Anspach et de %reuth.

Dans la môme année 1772, où le traité d'alliance renouvelé entra en vigueur, un autre traité, secret celui-là, renforça les liens entre les deux souverains. Le roi avait jusque-là rempli toutes ses obligations d'allié ; mais, d'autre part, ^1 songeait aussi à ses propres intérêts, en s'atta- ^hant à empêcher l'alliance de la Russie avec "Autriche. A cette fin, il était allé jusqu'à offrir à Catherine son appui contre la Turquie ; cependant, au moment où la Russie et l'Autriche Semblaient près de se faire la guerre au sujet de 'cl Turquie, il proposa sa médiation. Il craignait Cette guerre dans laquelle il lui aurait fallu prendre position pour l'une ou pour l'autre. Catherine con Voitait les deux principautés danubiennes :

l'Autriche^ d'accord avec la France, défendait l'intégrité de l'empire ottoman. La médiation était QBuvre difficile en face des partis pris des deux belligérants. Frédéric tourne la difficulté

en patronnant les convoitises de la Russie et de TAutriche, sans oublier les siennes : c'est la Pologne qui fut destinée à payer les frais de Taccord. Le prince Henri, frère du roi, avait été envoyé en 1770 à Pétersbourg pour proposer le partage d'une partie de la Pologne entre la Russie et la Prusse. Ces négociations amenèrent la conclusion de la convention du 4 janvier 1772. Ayant créé ainsi un fait accompli, les deux cabinets se tournèrent du côté de Vienne pour associer TAutriche à leur partage et apaiser ainsi les alarmes conçues par cette puissance au suJBt des progrès des armes russes dans l'empire ottoman. Russie et Prusse ne craignaient d'ailleurs rien autant qu'une guerre générale qui aurait uni dans le même camp l'Autriche et la France. De plus, Catherine, à cette époque, tenait à se rapprocher de l'Autriche en vue de s'en assurer Talliance pour ses vastes projets de conquête en Turquie. Dans ces conditions, toutes les parties tenaient à en finir avec les négociations concernant la Pologne, et Frédéric parvint ainsi à établir l'arrangement à trois que l'histoire signale comme le premier partage de la Pologne et qui fut signé à Pétersbourg le 25 juillet 1772.

La satisfaction au sujet de ce traité, de la part de Frédéric et de Catherine, était encore plus forte que celle qu'ils avaient éprouvée lors de

leur pacte d'alliance de 1764, et cela se comprend : ce dernier promettait seulement, tandis que le premier apportait des profits matériels. Avec son style emphatique pour les grandes occasions, le roi fit dire à Catherine : « Je l'assure qu'elle n'a pas obligé un ingrat, puisque j'épierai toutes 'es occasions pour témoigner à elle et à la Russie ma reconnaissance non pas en paroles, mais en effet. » De son côté, l'impératrice écrivit au roi : « Nos sujets respectifs nous auront éternellement des obligations essentielles » : prédiction qui ne s'est pas vérifiée, du moins en ce qui concerne les sujets polonais des puissances copartageantes.

Le traité de partage resserrait les liens d'amitié entre les deux cours et cela devait être, puisque cet acte dressait contre elles les mêmes ennemis et les contraignait de s'unir pour la défense de leurs intérêts communs. Frédéric surtout éprouvait cette sécurité d'union en présence de sa rivale de Vienne qui, suivant lui, avait eu une trop grosse part dans le partage et spéculait maintenant sur d'autres agrandissements du côté de la Turquie, de l'Italie et de l'Allemagne. Sous l'empire de ces idées, il demanda à Catherine et obtint la prolongation du traité d'alliance de 1764, renouvelé déjà en 1769, jusqu'en 1790: selon toute prévision humaine, l'amitié de la Russie lui

était ainsi acquise pendant toute la durée de son règne. Catherine lui rendit encore un autre service d'une grande importance, en acceptant la médiation entre la Prusse et TAutriche qui avait jeté son dévolu sur la Bavière. Frédéric avait déclaré qu'il s'opposerait à ce projet au besoin par ! les armes. Le traité de paix de Teschen de 1779 qui réglait ce conflit à la satisfaction de Frédéric, fut Foeuvre de l'impératrice Catherine. Le roi récompensa ce service par un redoublement de compliments : « Toute l'Allemagne, lui écrivaitil, lui doit la paix dont nous allons commencer à jouir; quelquesparoles, Madame, de votre bouche, ont suffi à réprimer toute l'ambition autrichienne. » Quant à l'impératrice Catherine, en dehors de ces hommages dont se repaissait son amour-propre, elle pouvait mesurer le chemin parcouru par la Russie depuis Pierre le Grand. Par le partage de la Pologne elle avait enchaîné l'Autriche et la Prusse à sa politique et, par le traité de Teschen, elle avait pris le rôle d'arbitre dans les affaires d'Allemagne et plus particulièrement entre les deux grandes puissances de cet empire : rôle qui fut continué après Catherine II par deux de ses plus illustres successeurs.

Néanmoins, ces vives sympathies manifestées par Frédéric à l'égard de Catherine furent fortement troublées dans les dernières années de son règne.

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Frédéric se faisait vieux, il fut souffreteux et ses voisins, amis comme ennemis, les derniers surtout, se préoccupèrent de la situation qui pouvait se présenter lors de la disparition d'un tomme qui avait, pendant quarante ans, rempli l'Europe de ses actes et fait prévaloir son influence. L'empereur Joseph II fut du nombre de ceux qui attendaient de la mort de Frédéric des conséquences heureuses pour l'Autriche. Ayant pu apprécier les avantages que Frédéric avait recueillis de son alliance avec la Russie, Joseph fut tout naturellement amené à désirer pour luimême une alliance l'unissant au grand empire du Nord, en vue d'enrayer les progrès de la Prusse qui tendait à balancer la prépondérance de l'Autriche en Allemagne. D'ailleurs, Joseph, ambitieux et désirant étendre les limites de son empire, était tout prêt à aider les projets de conquête de l'impératrice Catherine en Orient. Pour cette princesse, en dehors de ses intérêts en Orient pour lesquels le concours de l'Autriche ne pouvait que lui paraître nécessaire, le rapprochement avec la cour de Vienne avait un attrait particulier comme hommage rendu à sa personne par le représentant de la vieille et illustre maison de Habsbourg. Dans ces conditions, l'initiative que prit l'empereur Joseph en vue d'une entente ne put être accueillie qu'avec joie par Catherine.

Peut-être était-elle assez rassasiée des letti pleines de flatteries de Frédéric pour goûter maii tenant celles de Joseph qui, à Texemple du roi d^ Prusse, lui jetait Tencens à pleines mains. Ici se place cet épisode qui causait un chagrin infini au roi sans procurer de grands avantages à Tempereur et à F Au triche.

Dès Tannée 1779, Frédéric avait proposé à Catherine une triple alliance entre la Prusse, la Russie et la Turquie. Ce projet avait été repoussé par elle. Elle trouvait étrange, et non sans raison, que le roi proposât à la Russie de s'allier avec la puissance que sa politique traditionnelle la portail à combattre. La religion fournissait, comme elle Ta fourni jusqu'à nos jours, un des grands arguments de la politique orientale de la Russie ; ses intérêts politiques en Orient étaient toujours bien servis par ses sentiments religieux. Comment supposer à une impératrice orthodoxe la pensée de s'allier avec une puissance ennemie de toute la république chrétienne? Quel fâcheux effet pareille alliance ne produirait-elle pas sur les nations encore soumises au joug turc et qui comptaient sur la protection de la Russie ? C'est TAutriche qui profiterait de cette occasion pour se rattacher ces mêmes nations. Et pourquoi cette alliance? La Turquie ne pourrait être utile que dans le cas où la Russie et la Prusse seraient

attaquées par TAutriche : mais, en ce cas, les ^^ux puissances alliées ne se suffiraient-elles Pas à elles seules pour se défendre ? Et comment ^^ Prusse conciliait-elle une pareille alliance ^vec Tobligation qu'elle avait assumée d'assister la Russie repoussant les agressions des Tarlares? Par toutes ces raisons, Catherine déclina péremptoirement la proposition du roi de Prusse. La principale raison, toutefois, qu'elle avait de la rejeter, c'était que l'empereur Joseph aspirait à s'allier avec elle contre les Turcs.

La correspondance intime, échangée entre les deux souverains à partir de 1780,. et qui a été publiée depuis, contient une quantité de lettres où Joseph se montre le plus ardent admirateur de Catherine. Il est vrai, d'un autre côté, ainsi qu'on l'a appris par des lettres de l'empereur à son ministre Kaunitz, qu'il ne se faisait pas illusion sur la sincérité des compliments que l'impératrice lui adressait, et on sait ce qu'il pensait de la vanité excessive de cette souveraine. Il n'en jugea pas moins utile d'entrer dans ses projets contre la Turquie qui tendaient purement et simplement à un partage de l'empire ottoman. A la date du 18 mai 1781, les deux souverains avaient conclu un traité d'alliance visant surtout une assistance mutuelle contre la Turquie. Dans une lettre à Joseph, du 12 septembre 1782, se basant

sur ce traité, Catherine développe son plan : éviter un voisinage immédiat entre la Russie, TAutriche et la Turquie ; à cette fin, créer un État indépendant, sous le titre de royaume de Dacie, formé de la Moldavie, de la Valachie et de la Bessarabie, avec un souverain agréé par les deux puissances; parfaite égalité dans les acquisitions que Ton fera par suite de la guerre. Par un article secret, on stipulait la part que l'empereur Joseph voudrait se faire dans le territoire avoisinant l'Autriche ; la Russie aurait pour bornes la mer Noire, la ville d'Ozakof et une ou deux îles dans l'Archipel. Enfin, continue l'impératrice, si l'on arrivait à chasser les Turcs de Copstantinople, « Votre M. I. ne me refuserait pas son assistance pour le rétablissement de l'ancienne monarchie grecque, sous condition expresse de ma part de conserver cette monarchie renouvelée dans une entière indépendance de la mienne, en y plaçant le cadet de mes petits-fils, le grand-duc Constantin ». Toutes les garanties seraient données pour que ce nouvel Etat ne puisse jamais être réuni à la Russie. En un mot, c'est une branche cadette de la dynastie russe que Catherine proposait d'introniser sur les rives du Bosphore. En retour et indépendamment des acquisitions déjà adjugées à l'Autriche, l'impératrice promit à Joseph son appui pour lui procurer

« quelques établissements sur la Méditerranée ».

Au milieu de ces pourparlers, Joseph n'était pas sans inquiétude au sujet du roi de Prusse à qui Ton avait cherché à cacher ce qui se préparait entre Vienne et Pétersbourg. Mais certains indices faisaient penser que le roi était au courant de tout. Joseph s'en alarma. Catherine ne cessa de le rassurer. « Il n'est pas douteux^ écrit-elle, que l'union si naturelle qui s'est si heureusement rétablie entre Votre Majesté Impériale et moi, ne lui donne (à Frédéric) de la jalousie ; mais il est encore très problématique qu'à son âge il se porte à des démarches bien décidées contre nos deux monarchies réunies. » « L'âge du roi seul, répond Joseph, ne petit pas me donner la sûreté nécessaire. Ce qu'il me faudrait, c'est que Catherine laissât un corps d'armée sur les frontières prussiennes, soit en Livonie, soit en Pologne. II faudrait aussi détacher la Saxe du parti du roi de Prusse pour, en cas d'attaque, menacer la Prusse dans le flanc ».

Quant au vaste plan que lui a développé Catherine, l'empereur y adhère: naturellement, donnet-il à entendre, il faut que l'on ait terrassé la Turquie avant de décider de ses dépouilles.

Joseph, dans le partage prévu, se taille une part fort respectable. Il demande une partie de la Valachie et de la Serbie, y compris Belgrade ; de

plus une partie de la Turquie proprement dite, limitée par une ligne partant de Belgrade pour aboutir à TÂdriatique et comprenant le golfe de laDrina; enfin il réclame les possessions vénitiennes de la terre ferme, ainsi que Tlstrie et la Dalmatie appartenant à cette République. Mais, et sur ce point Joseph revient toujours, il faut s'assurer de la France et surtout de la Prusse, sans quoi il ne pourrait pas entrer dans l'action contre les Turcs. Catherine continue de dissiper les inquiétudes de son allié. Elle fera approcher des troupes des frontières de la Prusse ; elle s'exphquera avec le roi pour l'amener à rester neutre et elle espère y arriver ; le roi regarderait à deux fois avant de laisser se réunir de nouveau contre lui les forces russes et autrichiennes. Car, il saura qu'en attaquant l'Autriche, il aurait la Russie contre lui. Enfin, en retour de sa neutralité, on lui donnera toutes les garanties pour Tinté-

grité de ses Etats. Mais Joseph ne se rassure pas. Il avertit l'impératrice que Frédéric dénonce leur plan à toute l'Europe et surtout à la Porte. « La haine et la méfiance intarissable du roi de Prusse, écrit-il, fournissent toujours quelque scène nouvelle ; car, s'il pouvait invoquer l'enfer contre moi et contre ceux qui ont quelques liaisons d^intérêt et d'amitié avec moi, il le ferait certainement sans regarder ni derrière lui, ni aux conséquences qui

en doivent naître pour lui, pourvu qu'il puisse assouvir sa rage. »

On était arrivéainsi au commencement de 1786* A ce moment il parait que les trois souverains^ s'occupaient beaucoup de la santé, chacun de celle des deux autres. Le roi Frédéric était souffreteux, la santé de Catherine était chancelante, celle de Joseph gravement compromise. Catherine trouvait que Frédéric s'occupait trop de sa santé à elle, sans songer un peu plus à la sienne. Elle et Joseph semblent tabler leurs projets sur l'éventualité de la mort du roi. Des rumeurs inquiétantes vinrent de Berlin, pour se dissiper u» moment. « La santé chancelante du roi de Prusse, écrit Joseph le 15 juin à Catherine^ paraît se remettre et l'on croirait que la mord qui, pour l'ordinaire, fait si peu de façons avec tous les êtres vivants, respecte et craint de toucher à ce héros du siècle. Je lui souhaite de bon*' cœur longue vie, mais surtout à son successeur moins d'acharnement et petite méfiance à mo»

égard. » Cette lettre se croisa avec celle qjue Catherine avait adressée le 20 juin à Joseph et où elle dit : « Selon mes dernières nouvelles de Berlin, quoique le roi de Prusse se promenait à cheval dans son jardin, l'on ne croit pas sur les lieux qu'il passe l'automne. Son successeur ne paraît pas jouir non plus d'une santé bien stable.»*

L'impératrice était bien renseignée : le roi mourut le 17 août suivant.

Frédéric, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, était vivement irrité du rapprochement des cours de Pétersbourg et de Vienne : sa politique constante qui tendait à empêcher cette alliance, échoua vers la fin de son règne. II ne Ta jamais pardonné à Catherine. Informé de la conclusion de Talliance de 1782, le roi demanda des explications : l'Autriche, suivant lui, profiterait du traité pour pousser la Russie à la guerre contre lui. L'impératrice cherchait à rassurer le roi : le traité avec l'Autriche respectait tous les engagements contractés par la Russie envers la Prusse. Efforts inutiles : le roi ne se laissait pas convaincre, la correspondance inlime avec Catherine cessa, des différends surgirent sur beaucoup de questions. Et ce refroidissement d'une amitié que Ton avait pu croire inaltérable dure au moment de la mort de Frédéric II.

De fait, Catherine, depuis son alliance avec l'Autriche, avait abandonné celle de la Prusse. Déjà elle parlait de celle-ci sur le ton de supériorité qui a caractérisé plus tard l'attitude de ses deux successeurs. A la fin de 1785 elle avait rappelé de Berlin son ambassadeur Dolgoroucki, très bien vu par Frédéric, pour le remplacer par le comte Roumiantzow. Dans les instructions qu'elle

rédigea pour celui-ci, elle établit que la Prusse doit craindre l'agrandissement de la Russie et redouter une guerre avec cet empire. « L'amitié entre la Prusse et la Russie n'étant pas fondée sur la nature des choses, ne peut exister que temporairement. » Aussi, dans le cas d'une guerre de la Russie avec la Turquie, ce ne serait pas le roi de Prusse qui empêcherait la cour de Vienne de faire une diversion contre la Russie. Le traité conclu par Pierre III avec la Prusse a été l'asservissemennt de la Russie. L'impératrice, en arrivant au trône, a choisi cette alliance parce que le roi de Prusse n'avait pas exigé sa participation à la guerre. Avec la conclusion du traité de Teschen « qui a posé le premier fondement de l'inQuence de la Russie en Allemagne et nous a donné le droit de prendre part directement à ses affaires..., nos liens politiques avec la Prusse ont atteint leur apogée ». L'impératrice, oublieuse de ses propres visées si vastes, accuse « l'insatiable ambition » de Frédéric, son mécontentement au sujet de l'alliance austro-russe, sa constante jalousie contre la maison d'Autriche. L'impératrice ne veut en rien faillir aux engagements qu'elle a avec la Prusse, ni offenser le roi, « quoiqu'il doive comprendre que les forces de la monarchie prussienne ont été portées par lui au delà des limites convenables pour ses voisins et

que les intérêts des deux cours sont basés sur la, position de leurs territoires réciproques ».

Quelques mois plus tard, en prévision de la mort de Frédéric, elle engage Roumiantzow à s'efforcer sans relâche de se concilier la confiance de l'héritier du trône, de l'assurer des bonnes intentions de la Russie, enfin de lui conseiller de ne pas se laisser diriger « par la haine contre l'Autriche, mais par la raison et la modération ».

Roumiantzow négligea la partie de ces instructions indiquant que l'impératrice ne voulait pas se brouiller avec la Prusse ; il ne se pénétrait que des passages où Catherine prit la défense de l'Autriche contre la Prusse, il semblait croire que la Russie était à la veille de tirer l'épée contre celte dernière. Dans ses premiers rapports il parle avec dédain des ministres prussiens ; il savait ne pas leur plaire et demandait son rappel ; un simple chargé d'affaires suffirait pour la cour de Berlin. Quant au nouveau roi, Frédéric-Guillaume II, il le dépeint avec un parti pris de sévérité sans que l'on puisse contredire à beaucoup de ses traits malicieux. Le nouveau roi tenait au maintien de l'armée, mais en politique subissait la tutelle de ses ministres ; il favorisait les exagérations des sectes religieuses. Au demeurant, la Prusse, disait-il, est impuissante, elle craint la Russie; depuis la mort de Frédéric « non seule-

ment le brochet est mort, mais encore ses dent&

ne sont pas restées » .

L^impératrice blâme le langage de son ambas-

sadeur ; elle lui reproche de manquer de tact, et

surtout de ne pas avoir assisté aux funérailles du roi défunt. Rien n'y fit : Roumiantzow continua de plus belle, en pleine indépendance d'esprit, h tracer des peintures réalistes sur la cour d& Frédéric-Guillaume II, sans songer à ce qu'elle» pouvaient avoir de ressemblance avec les mœursde la cour impériale et sans tenir compte del'avis que ses dépêches étaient souvent lues à Berlin avant de parvenir à leur destination. « Le nouveau souverain, écrit-il encore, n'a aucuneaptitude pour le gouvernement, il est ignorant et rebelle au travail, il est superstitieux et croit aux, miracles; il s'est retiré d'une séance spiritiste, par crainte de voir s'abattre sur lui le bâton de soi> grand prédécesseur. Le ministre Hertzberg est un» Don Quichotte ; le minisire Bischoffswcrder est un homme à inclinations dangereuses. »

Les deux cours s'éloignaient de plus en plui» l'une de l'autre ; Frédéric-Guillaume II nourrissait envers l'Autriche une haine plus ardente que Frédéric IL L'entrevue de Catherine et de Joseph ne pouvait que le confirmer dans ces sentiments. L'impératrice d'ailleurs avait refusé de renouveler son traité d'alliance avec la Prusse;,

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de plus, elle s'opposait avec énergie au projet prussien de Tannexion de la ville de Danlzig. De son côté, le roi de Prusse contrariait la politique russe partout où son influence pouvait l'atteindre* Catherine rappela Roumiantzow qui s'était rendu impossible à Berlin, pour le remplacer par le comte de Nesselrode, père de celui qui, plus tard, devait diriger de haute main la politique extérieure de la Russie. Nesselrode, par ordre de l'impératrice, donnait de bonnes paroles, sans réussir à désarmer la méfiance du cabinet de Berlin.

On ne cessait de part et d'autre de s'accabler de reproches et de récriminations. Toutefois, Catherine, peut-être mal satisfaite de son alliance avec Joseph, s'attacha, toujours en vue de ses projets contre la Turquie, à radoucir le cabinet prussien. Elle envoya à Berlin un homme de sa confiance, Maxime Alopéus. Son langage avait changé. Elle ne disait plus que l'amitié avec la Prusse n'était pas fondée sur la nature des choses. « L'accord entre la Prusse et la Russie, portaient les instructions de Catherine, est si naturel, si analogue au véritable bien-être des deux monarchies respectives, que, s'il a pu être troublé pendant quelque temps, il ne fautl'atlribuer qu'à des mésentendus et à des ombrages produits par un concours de circonstances qu'il ne s'agit que de bien peser et de bien appro-

FRÉDÉRIC IL — CATHERINE II. 7i

fondir pour les faire cesser. » « L'alliance avec l'Autriche, disait-elle encore, ne porte aucune atteinte aux rapports avec la Prusse ; le refus de renouveler Talliance avec la Prusse ne comporte qu'un retard. » Mais, pendant qu'elle s'appliquait ainsi à radoucir Frédéric-Guillaume, Catherine n'en continua pas moins sa correspondance intime ,avec Joseph qui, menacé dans ses provinces des Pays-Bas, menacé en même temps par la Prusse, commença à s'attiédir. Il avoua que les projets turcs de l'impératrice lui causaient de graves embarras, qu'au printemps prochain (1790) il craignadt être attaqué par la Prusse. L'impératrice, en lui répondant, lui promit de le défendre « contre les vues ambitieuses, destructives et altiëres que la cour de Berlin manifeste avec autant d'éclat que d'indécence )^. Elle convint qu'il serait utile, au préalable, de faire la paix avec la Porte. Pour cela, elle avait de bonnes raisons. Les succès militaires en Turquie alternaient avec des revers. Puis, pendant qu'elle rassurait Joseph, la Prusse conclut avec la Porte le traité du 30 juin 1790, par lequel elle se constitue garante de l'intégrité de l'empire ottoman et s'engageait à faire restituer à la Turquie les provinces que la Russie lui avait enlevées. Et six mois après, l'Autriche elle-même, au congrès de Reichenbach, signe avec la Prusse, la Pologne, l'Angle-

terre et la Hollande, la convention assurant le maintien de cet empire ottoman dont Catherine ^vait projeté, de concert avec Joseph, la destruction en Europe. Au moment où ce grand événement se produisit, Joseph avait terminé, depuis •cinq mois, sa carrière mouvementée. Sa politique orientale avait fait naufrage en même temps que les vastes et ambitieux projets de Catherine, projets que ses successeurs reprirent depuis, avec de glorieux succès militaires, mais sans retirer de ces entreprises des avantages en rapport avec <5S sacrifices et en éloignant de plus en plus la réalisation de leur but final.

En attendant, Catherine, en dépit de ce traité de Reichenbach, ne voulait rien abandonner de «es conquêtes sur la Turquie. « Je n'entends pas, écrit-elle, signer! un pacte de servage. La Prusse a garanti aux Turcs la possession d'Otchakow ? La Crimée est entre mes mains sous la sanction de S. M. Prussienne. Des chats enragés sont toujours turbulents. » Frédéric-Guillaume, lui aussi, tint bon. Il fit de sérieux préparatifs pour 4ine guerre contre la Russie. Mais, en dernier lieu, les pourparlers entre Alopéus et BischofiFswerder ayant aidé à dissuader le roi, la politique de la paix l'emporta. Les progrès de la Révolution française contribuèrent d'ailleurs à resserrer les liens d'amitié entre les vieilles cours monar-

chiques. Et c'est la malheureuse Pologne qui, comme naguère sur l'instigation de Frédéric II, faisait de nouveau les frais de Tentente des trois cours du nord, coalisées au surplus contre la Révolution française qui taisait trembler toutes les couronnes de l'Europe . Le renouvellement de l'alliance de la Prusse et de la Russie vainement demandé par Frédéric-Guillaume II lors de son avènement, fut enfin consenti par Catherine. Au traité de Saint-Pétersbourg de 1792, succédèrent en 1793 et en 1795 le deuxième et le troisième et dernier partage de la Pologne.

Catherine fut l'instigatrice la plus ardente de la coalition contre la France révolutionnaire : l'exécution de Louis XVI avait mis le comble à son exaspération. Mais, après les campagnes malheureuses de la Prusse en France, Frédéric-Guillaume voyant l'impossibilité de se dédommager au détriment de la France, Catherine consentit à s'arranger avec lui et l'Autriche pour le partage de la Pologne. Et cependant, l'impératrice persistait à vouloir guerroyer contre la République française. Elle gourmande Frédéric-Guillaume qui veut se retirer de la coalition, parce que son peuple, éprouvé par de longues souffrances, murmure contre cette guerre. Elle s'irrite de cette défaillance et sa colère éclate au moment où elle apprit que la Prusse songeait à faire sa paix

avec la République française. Elle se montrait étrangement surprise de ce que le roi de Prusse croyait à la solidité du gouvernement républicain; cette supposition est fausse, dit-elle, et il est du devoir de tous les gouvernements réguliers de ne pas laisser s'achever « Tédifice érigé par la folie et la férocité du peuple français et menaçant ruine jusque dans ses fondements ».

On peut mesurer, après la manifestation de telles pensées, Thumeur de l'impératrice apprenant la conclusion du traité de paix de fiâle entre la Prusse et la République. La cour de Berlin s'efforça vainement de l'apaiser et d'aftirmer qu'après comme avant elle partageait les principes de la coalition. La Prusse, disait le ministre Haugwitz, est prête à tout faire pour contenter l'impératrice, excepté de recommencer la guerre avec la France. Le roi avait des raisons de rester ferme : ni l'Angleterre, ni l'Autriche ne le secondaient franchement. Catherine, alors, décida l'envoi d'un corps d'armée russe de 60,000 hommes contre la France. Dans ces conditions, demanda l'impératrice, la Prusse se joindra-t-elle à la Russie ? Le roi fit une réponse évasive et cela contre l'avis de plusieurs de ses conseillers, entre autres le baron de jStein, mal disposé envers la République française. Il parait, du reste, que l'argent manquait à la Prusse pour déférer aussi-

tôt au désir de rimpératrice. La mort de Catherine, survenue le 17 novembre 1796, modifia toute la situation. Non pas que Tempereur Paul abandonnât sur l'heure la politique de sa mère ; il avait les jacobins trop en haine pour entrer en relation avec les gouvernants de France. Ce quiTempêchait de donner suite au projet d'expédition de l'impératrice Catherine, c'était le refus opiniâtre de Frédéric-Guillaume II de sortir de son attitude de neutralité. Le successeur de celui-ci, Frédéric-Guillaume III, monté sur le trône en 1797, était un partisan encore plus résolu que son père, de cette politique ; il avait la guerre en horreur et entretenaitles meilleurs rapports avec le Directoire français.

L'empereur Paul était dans des idées différentes. Il voulait être le pacificateur de l'Europe, concilier l'Autriche avec la Prusse, donner à la France le Rhin pour frontière. Mais, avec la versatilité d'esprit qui le caractérisait, au bout do quelques jours, il modifia ce plan, pour refuser à la France la frontière du Rhin, laquelle, « en étendant les possessions de la France dans l'intérieur de l'Europe, donnerait à cette nation les moyens de répandre plus facilement le mal dont ses voisins auraient à souffrir les premiers ». Le « mal », dans l'esprit de Paul, c'étaient les idées de la Révolution française. Mais toutes ces sugges-

lions dont le but final était en somme la guerre, échouèrent devant le tempérament pacifique de Frédéric-Guillaume III et devant la résistance de son ministre Haugwilz, que les Russes qualifiaient de « francomane ». Puis, par une nouvelle évolution, après avoir jusque-là blâmé la Prusse pour avoir conclu le traité de Bâle, il se tourna lui-même du côté de la France républicaine. Les pourparlers à ce sujet n'ayant pas abouti, Tempereur, le prenant de haut avec la République triomphante, changea une fois de plus d'attitude, pour proposer une quadruple alliance de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche et de l'Angleterre, alliance offensive contre la France. Le négociateur russe, comte Panine, n'eut aucun succès auprès de Frédéric-Guillaume III qui refusa net d'entrer dans une pareille combinaison, non par amitié pour la France, à ce que disait Panine, mais parce que le roi ne voulait se lier avec personne et rester neutre. Paul accusa de cet échec le « perfide » Haugwitz et s'adressa à FAutricht^ et à l'Angleterre. 11 fit même des injonctions aa cabinet de Berlin de s'unir à la coalition, en le menaçant d'une rupture. Le comte Panine revenant à la charge auprès du roi, pour le déterminer, celui-ci refusa de le recevoir. Panine, dans son rapport au tsar, s'en prend à l'incapacité du roi qui, écrit-il, « n'a aucune connaissance desinté-

rêls de la monarchie, ni des premiers éléments de la politique ». Outré de ce nouveau refus^ Tempereur déclare à Tenvoyé prussien, qu'il accepte Tattitude de neutralité du roi, mais qu'il considérerait comme une violation de neutralité « toute démarche qui démontrerait de la prédilection pour les Français » et qu'en ce cas il agirait inconséquence. En même temps, il supprima la %ation de Russie à Berlin, et rompit les relations diplomatiques avec la cour de Prusse. Pas pour longtemps cependant. Si la Prusse refusait d'agir, l'Autriche ne voulait pas avoir agi sans recevoir des compensations considérables. Ces exigences irritaient le tsar qui ne guerroyait Contre la France que pour le principe, par haine de la Révolution et sans réclamer un dédommagement quelconque. Par suite, il rompit avec l'Autriche et conséquemment, par nécessité, revint à la Prusse. En octobre 1799, à peine trois mois après la rupture, l'empereur envoya le baron de Kriidener à Berlin pour rétablir les rapports avec la Prusse. Cette fois, Paul appelle l'attention de la Prusse sur « l'ambition insatiable de la maison d'Autriche » et il charge son ambassadeur, dans le cas où le roi consentirait à prendre la place de TAutriche dans la coalition, « de flatter la passion dominante de la cour de Berlin, en offrant un appât à sa cupidité ». L'irritation et

rimpatience de Paul ne connaissaient plus de bornes ; une fois de plus, il songeait à une guerre avec la Prusse, et son confident, le général Rostopchine, le poussait dans cette direction. Ses efforts en vue d'une alliance offensive contre la France ne trouvant aucun appui à Berlin, il déclara y renoncer pour se contenter d'une alliance défensive qui viserait aussi TAutriche. La prudente cour de Berlin, tout en goûtant cette combinaison, y mit la condition qu'au préalable la Russie fît la paix avec la France. Le tsar s'y déclarait prêt, si la France voulait venir à lui. Mais alors le vieux chancelier comte Panine déclare, à son tour, qu'il ne signerait jamais la paix avec la France « tant que tous les trônes ne seront rétablis ». Et il réussit à retourner son souverain de telle sorte qu'au bout de quelques jours, Paul déclare (c qu'il ne veut entendre aucune négociation avec « l'usurpateur corse » et que par conséquent îl déclinait l'offre de la Prusse qui voulait se charger de la médiation entre lui et la France. Tons ces pourparlers n'aboutirent pour le moment qu'à la conclusion d'une alliance assez inoffensive entre la Prusse et la Russie. Ce traité qui fut signé le d6-28 juillet 1800 à Pétersbourg, avait été demandé par l'empereur qui tenait à ce que l'Europe, ignorant le contenu de traité, crût à l'existence d'une union étroite entre les deux

cabinets. De plus, il espérait que la Prusse, après

avoir franchi ce premier pas, ferait le second en

s'associant à la ligue contre la France. En cela il

devait se tromper. Il avait bien envoyé à Berlin

projet sur projet de convention secrète ; le roi

resta inébranlable et son ministre Haugwitz

déclara au baron de Krùdener que son souverain

persisterait dans sa politique de neutralité.

L'empereur de Russie toujours hanté par le désir de faire marcher toute l'Europe contre la France : le roi Frédéric-Guillaume III, non moins t'ésolu à ne pas entrer dans une coalition contre cette puissance ; l'Autriche visée et menacée par ses deux voisins : telle fut la situation dans le nord de l'Europe, au mois de mars 1801, au moment de la mort violente de Paul I".

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