CHAPITRE VII
Moscou. — Kalisch. ~ Paris.
LUncendie de Moscou. — Rostopchine promoteur de Fincendie. — Sa haine des Français. — Ses explications sur rincendie. — Impression à Berlin. — Influence de Stein sur Alexandre P'. — Stein pousse à la guerre. — York et Macdonald. — Alexandre se décide pour la guerre à outrance. — York sollicité par les généraux russes de se joindre à eux. — Convention de York avec Diebitsch. — Le tsar félicite York et le soutient auprès du roi. — Le roi pressé par le tsar de rompre avec Napoléon. — Les généraux russes disposés à s'arrêter sur la Vistule. — Stein parvient à décider le tsar à poursuivre la guerre. — On flotte à Berlin entre Alexandre et Napoléon. — L'entrée des Russes en Prusse. — Stein sur l'entourage du roi ; il veut que le tsar force la main au roi. — Négociations de Kalisch; échec du négociateur prussien. — Négociations à Breslau, dirigées par Stein et qui aboutissent au traité d'alliance. — Avantages réciproques stipulés par le traité de Kalisch. — La Prusse néglige de stipuler pour la Pologne. — La Russie détient sa part, la Prusse devra combattre pour avoir la sienne. — Alexandre devient l'arbitre de l'Allemagne. — Alexandre n'a pas confiance dans la fermeté du roi de Prusse. — Campagne de 1813. — L'état-major russe songe de nouveau à se retirer derrière la Vistule. — Le tsar n'écoute pas ces conseils. — Succès des alliés. — La convention de Teplitz. — Stein contre les petits despotes allemands. — Prédominance du tsar. — La bataille de Leipzig. — Hésitations des alliés pour continuer la guerre jusqu'en
France. — Les souverains ne voudraient pas détrôner
Napoléon. — Stein arrive à Francfort, pousse à la poursuite de la guerre et décide en ce sens le tsar et le roi de Prusse. — Avis partagés sur l'entrée à Paris. — Le tsar se déclare en faveur des Bourbons. — Entrée des alliés à Paris.
Nous n'avons pas à faire, dans ce livre, le récit des grands événements ni des sanglantes tatailles qui marquèrent la campagne de 1812, pendant les six semaines : événements qui, de victoire en victoire, amenèrent Napoléon et ses légions depuis la frontière de Russie jusqu'à Moscou, où il fit son entrée le 14 septembre. Nulle réception ne Ty attendait ; par ordre de leur gouvernement, autorités et population avaient dû s'éloigner, la ville était un désert et dans la même soirée des incendies isolés s'y produisirent sans faire pressentir la catastrophe effroyable qui éclata le lendemain.
L'histoire de l'incendie de Moscou a été diversement racontée dans ses mobiles, dans ses origines, ainsi qu'en ce qui en concerne les promoteurs. Tout récemment encore (dans les Mémoires du général de Marbot), cet acte de barbarie a été ramené à un dessein du gouvernement de Saint- Pétersbourg voulant profiler de cette occasion pour obliger la frondeuse aristocratie moscovite de quitter pour toujours ce faubourg Saint-Germain de l'empire russe. Cette version ne saurait
iU L'ALLEMAGNE ET LA RUSSIE.
tenir devant Taveu même de celui à qui Ton a
toujours attribué la pensée comme l'exécution de rincendie. Ce genre de vengeance ou de défense -contre Pennemi a été, au cours des siècles, pratiqué bien des fois par les barbares comme par les soi-disant civilisés, par les fanatiques du patriotisme comme par les forcenés de la révolte populaire. C'était la manière de guerroyer des Asiates auxquels les Russes l'ont empruntée. On a vu plus haut que les Prussiens se plaignaient de «es hordes qui faisaient le désert entre eux et leurs ennemis; c'est un peu le procédé, mitigé il «est vrai, qui fut recommandé bientôt après Moscou, aux corps francs allemands donnant la <5hasse aux troupes françaises. Chez le cosaque de cette époque, de la dévastation à l'incendie, il n'y avait qu'un pas qui fu t franchi par le com te Rostopchine, gouverneur de Moscou, homme d'une instruction très solide, doué d'un brillant esprit, redevable de ces dons à la civilisation occidentale, mais ayant gardé, sous cette enveloppe de culture raffinée, ce tempérament sauvage qui a fait dire à Napoléon : « Grattez le Russe et le Tartare apparaîtra ! »
Il enveloppait dans une haine sans bornes tous les étrangers, mais tout particulièrement les Français, ennemis de son pays. La rudesse de son caractère n'avait pu que s'accroître par ses
relations avec Tempereur Paul dont il avait été le ministre des affaires étrangères. L'invasion française avait porté sa fureur au comble. Ses proclamations au peuple respiraient la soif de vengeance : malheur à quiconque était, de près ou de loin, suspect de manque de loyalisme, à plus forte raison de la moindre sympathie pour Tétranger. Trois jours avant Tévacuation de Moscou par les troupes rxisses, il avait écrit : « Plutôt aller au diable, que de tomber entre les mains de Tennemi ! » Il haïssait dans les Français à la fois Tenvahisseur étranger et les soldats de la Révolution, les enfants d'une « nation, comme il écrivait, qui n'a ni foi ni loi, et qui n'a d'autres titres depuis vingt ans que des crimes et des forfaits ». Après le baron de Stein,à part les actes de barbarie dont le caractère du ministre prussien ne se serait jamais accommodé, les Français n'avaient pas d'ennemi plus acharné que Rostopchine, ce qui n'empêchait pas que l'incendiaire de Moscou, quelques années plus tard, s'est familiarisé avec les mœurs douces et éclairées de cette nation qui, aux jours de disgrâce, lui donna un asile très apprécié par lui.
Jusqu'au dernier moment il avait cru que le général Koutousow se maintiendrait à Moscou.
Ayant appris que la retraite était ordonnée, il se récria en disant : « Si j'étais consulté, je détrui-
rais la capitale plutôt que delà livrera rennemi ! » Lui seul, à Tinsu du tsar et du gouvernement russe, qui n'en avaient pas le moindre soupçon — d'après son propre aveu ultérieurement fait — ordonna et prépara l'incendie de Moscou. Il riait plus tard, en voyant dans un théâtre de Paris, rincendie de Persépolis allumé par une unique torche. « Moi, dit-il, j'ai embrasé les esprits des hommes et à ce feu terrible les torches s'allumèrent toutes seules. » Il a raconté luimême, cinq ans plus tard, au milieu d'un auditoire d'élite, à Bade, que c'était bien lui qui avait ordonné et organisé l'incendie jusque dans ses moindres détails : l'éloignement des pompes à feu et du corps des pompiers, l'ouverture des prisons, les actes de ravage, l'organisation des incendiaires par quartiers. Il avait donné l'exemple en faisant mettre le feu à son propre palais situé hors de la ville. Les pertes matérielles de cette catastrophe s'élevèrent à un demi-milliard de roubles, et plus de 3,000 individus y perdirent la vie. Quelques mois plus tard, le tsar, arrivé avec son armée dans une bourgade de la Pologne, vit s'approcher un vieillard demandant au souverain la réhabilitation de son nom, déhonoré par Rostopchine qui, à Moscou, avait livré le fils à la foule excitée et fait massacrer sous prétexte que le jeune homme avait lu à haute voix un bul-
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lelin de victoire français. Le tsar calma et apaisa Vinfortuné vieillard. Le lendemain Rostopchine, qui se trouvait dans la suite des souverains, vint lui porter sa démission que l'empereur accepta en lui disant qu'il ne voulait pas le retenir un seul instant et désirait ne le revoir jamais. Ce n'est qu'au bout de quelques années qu'il fut per- Dttis à Rostopchine de revenir de l'exil pour
I aller mourir à Moscou.
Dès le début de la guerre, et comme naguère à Berlin, il existaità la cour de Russie un parti de la paix, parti dont l'influence avait naturellement grandi à mesure que l'armée essuya tant de forniidables défaites. Pendant cette période, où se renouvelèrent dans l'entourage du tsar les prèssions qui s^étaient manifestées cinq ans auparavant, au lendemain de la bataille de Friedland, Ce fut le baron de Stein qui, conseiller toujours ï*eçu, toujours écouté, usait de toute son influence, mettait toute son ardeur, où le ressentiment du proscrit se mêlait au feu du patriote, à soutenir le tsar, dont l'énergie faiblissait parfois, dans les idées de résistance à Tinvasion étrangère. Il utilisait, par la suite, son séjour à Saint- Pétersbourg pour préparer la nouvelle organisation de l'Allemagne qui devait s'effectuer, avec l'appui du tsar, le lendemain où l'édifice napoléonien aurait croulé. Sur la proposition de Stein,
Alexandre avait institué un comité allemand dont l'ex-ministre fit partie et où furent débattues les mesures militaires en vue d'une coopération des Allemands à la campagne des arméesrusses. Stein proposa la formation d'une légion allemande qui devait être commandée parles nombreux officiers al I emands accourus pour combattre Napoléon dans les rangs de Tarmée russe .C'est aussi dans ce comité que furent élaborés les manifestes et les écrits répandus à profusion en Allemagne pour appeler les populations à la résistance. C'est de Saint-Pétersbourg que Stein correspondait avec les patriotes allemands les plus influents et aussi avec les chefs des corps auxiliaires allemands de l'armée française, qu'il s'attachait à pousser à la défection. Stein fit appeler, pour Taider dans cette œuvre d'agitation, le célèbre publiciste Arndt, le poète populaire dont les chants patriotiques devaient bientôt enflammer les masses germaniques.
On pense bien à quel point Tinfluence de Stein auprès d'Alexandre devait grandir à la nouvelle de la catastrophe de Moscou et de la retraite française qui succéda à ce tragique événement.
Il avait fallu deux mois pour que dans l'Occident on fût renseigné complètement sur ces faits, sur toute l'étendue du désastre de la Grande Armée et sur l'état de dissolution de cette armée.
Le corps prussien, commandé par le général York, n'avait pris jusque-là qu'une part insignifiante aux opérations de Tarmée du maréchal Hacdonald.
Le roi, comme on a vu plus haut, avait eu soin de prévenir le tsar que les troupes prussiennes, auxiliaires forcées de la Grande Armée, feraient aux Russes le moins de mal possible. Ce concours, d'ailleurs, devint pour les Français absolument nul, grâce au mauvais vouloir du général York, appliqué à chercher et à multiplier les conflits avec le maréchal qui songeait bientôt à demander la révocation de cet étrange auxiliaire. Celui-ci était en correspondance suivie avec ses camarades prussiens attachés à l'armée française. C'est ainsi ique, dès le mois d'octobre, des officiers prussiens, envoyés au quartier général français à Vilna, avaient pu informer York de la déplorable situation de l'armée française en retraite de Russie. Les généraux russes avaient commencé leurs démarches pressantes auprès du général York pour le déterminer à se joindre à l'armée russe contre l'ennemi commun. L'impulsion leur était venue de Pétersbourg. Le tsar, gagné aux conseils persistants de Stein, était résolu à repousser toute négociation, tant que l'ennemi foulerait le sol russe: « plutôt nous ensevelir sous les ruines de l'empire que de pactiser avec le nouvel Attila » ,
écrivil-il à BernadoUe. 11 fut fortifié dans cette résolution par Topinion des masses dont Tincendie de Moscou-Ia-Sainte avait fait monter l'exaspération au fanatisme. De bas, ce mouvement de colère nationale s'éleva jusqu'aux sphères gouvernementales, découragées par les défaites de l'armée russe.
Les suggestions des généraux russes qui agissaient par ordre du tsar, ne restèrent pas sans effet auprès de York et de ses officiers. En Prusse aussi, les désastres de la Grande Armée, — passé le premier moment de pitié pour ces troupiers français revenant dans l'état le plus misérable — avaient réveillé les esprits défaillants qui, maintenant, jugeaient le momentvenu de secouer le joug étranger et de prendre la revanche de toutes les souffrances, de toutes les humiliations subies depuis cinq ans. Cette révolte des esprits finit par s'emparer des chefs de l'armée et, en premier lieu, de York lui-même. Ce général, bien qu'ennemi implacable de Napoléon et mal disposé à obéir aux ordres de son chef hiérarchique, le maréchal Macdonald, hésitait longtemps entre ses sentiments de patriote et les devoirs de discipline traditionnelle de l'armée de Frédéric. Mais, laissé sans instructions de Berlin, ne pouvant tirer du roi que des indications vagues et à double sens, entouré d'officiers qui
liaient du désir de se joindre aux Russes, mi par rompre ouverlement, el avec Macdol et avec son propre souverain. Alexandre lui it fait proposer un traité de neutralité, avec nesse de continuer la guerre afin de réintégrer n de Prusse dans toutes ses possessions. York ngea ses mouvements de façon à donner à e de défection qu'il allait accomplir, une appae de force majeure : il se fit cerner par les pes russes pour trouver le prétexte de capi- '. C'est ainsi que fut conclue, le 30 débre 1812, la convention de Tauroggen, par elle le corps prussien, en attendant les ordres oi, restait enfermé dans une zone neutre et gageait, en tout cas, à ne pas combattre les ses avant le 1" mars 1813. Les six officiers, leux côtés, qui avaient rédigé la convention, iut tous des Allemands : Diebilch, commanen chef des troupes russes, était d'origine sienne et élevé à Berlin ; ses deux aides de p Dohna et Clausewits étaient officiers prus- 3 qui avaient pris service dans Tarmée russe, at comme le prélude à la fraternité d'armes allait bientôt se sceller entre Prussiens et 5es : ce fut aussi le commencement de la ominance de l'empereur Alexandre dans la re qui allait s'ouvrir et dans la coalition poiie formée contre la France. Le tsar consi-
déraît, non sans raison, le roi Frédéric-Guillaume et son gouvernement comme étant sous la dépendance de Napoléon, l'autorité royale comm& étant suspendue et il agissait en conséquence, influencé d'ailleurs par les propres sujets du roi, le baron de Stein en tête et les officiers prussiens accourus en Russie. C'est en cédant aux suggestions du tsar et de ses généraux, que York avait failli à ses devoirs militaires, en concluant une capitulation sans ordre du roi et en croisant la politique de son gouvernement. Sans attendre la décision, du roi à l'égard de son général insoumis, Alexandre écrivit à York pour le re^ mercier d'avoir fait que « deux nations liées par l'estime et l'amitié ont cessé de s'entre-<létruire, pour servir l'ambition insatiable de l'oppresseur de l'Europe». Le tsar avait joint à cette missive une lettre au roi, où il traite l'acte du général York comme une sorte d'acte de réparation delà conduite du roi à l'égard de son ami Alexandre. Prenant tout à fait l'attitude du protecteur, le tsar, malgré les « événements pénibles qui se sont passés », assure le roi de son attachement ; il lui pardonne, sa religion et ises principes lui commandant de « payer le mal par le bien » ; il est disposé à rétablir la Prusse dans toute sa splendeur, pourvu que le roi « se joigne franchement à lui ».
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La nouvelle de la convention de Tauroggen avait produit à la cour de Berlin un effet foudroyant. C'est qu'il fallait s'expliquer sur ladéfection de York avec Napoléon, apaiser la première colère de l'empereur français, désavouer et ïïkème blâmer la conduite d'un général soutenu par l'opinion publique. A cette fin, l'on envoya un haut personnage à Paris. En même temps l'on expédia un officier d'abord à York, pour lui annoncer sa révocation, ensuite au tsar pour ïiégocier. Alexandre voulait que le roi se joignit franchement à lui, alors que lui-même n'était pas encore affermi dans ses résolutions. L'invasion française étant repoussée et rejetée au delà du Niémen, le tsar aurait pu se contenter de ce résultat et, en conséquence, s'arrêter sur les frontières prussiennes, en laissant au gouvernement de Berlin, qui s'était allié contre lui, le soin de se tirer d'affaire à son tour comme il pourrait. Dans son grand état -major on était absolument de cet avis. Il s'y produisit un phénomène qui, en sens inverse, présentait une certaine analogie avec ce qui s'était passé après Eylau. De même que, alors, le général Bennigsen et les officiers russes se montrèrent mal disposés à se battre avec les Français pour la Prusse sur le sol russe, de même, les Français étant refoulés sur le sol prussien, le général Koutousow et son état-major
se prononçaient avec énergie contre la continua — tion de la guerre sur le sol prussien et allemand . Tout dépendait ainsi de la décision du tsar. Celui-ci , en effet, ne pouvait pas dédaigner l'opinion de ses généraux qui, dans cette question, se trouvaieat en parfaite communion d'idées avec le sentimeat du peuple russe. De là, de sérieuses hésitatioas que le baron Stein lui-même ne parvint pas, du premier coup, à dissiper. L'ex-ministre prussien mit toute sonéloquence, toute saforce persuasive en œuvre pour amener le tsar à voir les choses de plus haut : il fit appel à Famour-propre du souverain, toujours flatté de jouer un rôle prépondérant dans les affaires de TEurope, d'apparaître comme un sauveur et un libérateur des opprimés et des faibles; il n'oublia pas de toucher la corde sensible de la gloire à récolter par les armes russes et de la grandeur croissante de l'empire moscovite. Stein par ces objurgations finit par l'emporter sur Koutousow, et rendit ainsi un service éminent à sa patrie qui, sans la détermination d'Alexandre, se serait trouvée isolée dans sa lutte contre Napoléon et livrée à sa vengeance.
Or, pendant qu'Alexandre et les Russes, en continuant les hostilités contre Napoléon sur le sol prussien, croyaient, à juste titre, venir au secours de la Prusse, la pensée contraire dominait
encore les esprits à la cour de Berlin. Déjà, la méfiance commençait à naître entre les deux alliés . du lendemain. Les Prussiens, pour désirer la délivrance de la domination de Napoléon, craignaient de tomber dans les bras du despotisme russe. L'armée russe, en entrant en Prusse, pouvait à juste raison se considérer comme se Pouvant en pays conquis. Sans doute, les Russes s'y conduisaient avec modération, mais en maîtres. Le baron Stein vint à Kœnigsberg, en Qualité de commissaire de l'empereur de Russie et avec des pouvoirs dictatoriaux; il était chargé de mobiliser toutes les ressources militaires et financières de la Prusse orientale en vue de la guerre contre Napoléon. Les proclamations des généraux russes annonçaient aux populations prussiennes que le tsar venait les délivrer de la domination étrangère. C'est de Stein, que les autorités de la province recevaient leurs instructions et leurs ordres ; il fit convoquer les états Drovinciaux, décréter la levée générale, toujours 3n vertu des pouvoirs de l'empereur de Russie. A Berlin aussi, Ton ordonne des levées, 'armement de la nation, mais sans dire encore contre qui. A ce moment, si Napoléon avait i^oulu faire des propositions séduisantes, la cour le Berlin ne leur eût pas fermé l'oreille. Le roi désitait toujours ; il n'avait pas confiance dans le
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mouvement national qui se manifestait tous les jours avec plus de violence. Il ne voulait pas prendre l'initiative de la rupture avec Napoléaa dont il se considérait touj ours comme Tallié; il voulait attendre que celui-ci se mît dans son tort. IlloU' voyait, justifiait ses armements en exposant que y faute d'armer lui-même son peuple, celui-o^ pourrait être amené à s'armer contre le roi ; i^ affirmait qu'il n'était pas lié aux Russes, que t ceux-ci arrivant à Berlin, lui, le roi, serait oblige d'aller chercher un refuge ailleurs. Napoléor^ n'était pas d'humeur de traiter d'égal à égal aveC> son quasi-vassal de Berlin ; il fit des promesse^ vagues sans vouloir s'engager. Le parti français 9^ la cour perdit ainsi tout moyen d'influence et^ d'action.
Alexandre, de son côté, finit par perdre patience devant ces tergiversations : il pressait le roi àe se décider. Stein l'engageait à ne pas laisseï; le roi plus longtemps livré à des conseillers plus ou moins gagnés aux intérêts français ; il connaissait le caractère faible et timoré de son ancien maître. York aussi le connaissait et, comme Stein, redoutait l'influence de l'entourage du roi. Mais déjà son parti était pris : il était résolu à ne « plus jamais servir avec les Français », le roi dût-il lui en donner l'ordre. Il cita l'exemple de Pierre le Grand écrivant au Sénat de ne point
obéir à ses ordres s'il venait à tomber entre les mains de ses ennemis.
Stein représenta au tsar la nécessité d'écrire au roi pour l'engager à éloigner la majeure partie ^e ses conseillers, sans quoi il ne deviendrait jamais un allié sûr et utile d'Alexandre. Les Portraits qu'il trace au tsar de ces personnages Sont inspirés par une haine féroce : les termes ^ontil se sert rappellent les lettres de la princesse t^alatine, mère du Régent de France. Il reconnaît à Hardenberg de la capacité, mais lui reproche sa légèreté, « un penchant pernicieux pour les femmes, qui l'avilit et l'affaiblit ». Le comte de Goltz, homme nul, sans ombre de caractère :
« habitué aux soufQets de sa femme, comment aurait-il pu avoir une velléité de résistance » ? Il faut renvoyer « ce bonhomme, dont la femme se chargera du soin de le punir de toutes les turpitudes qu'il a commises et laisse commettre ». Il y a encore le prince de Wittgenstein, « homme fin, rusé, versé dans l'art du tripotage, avec une figure de laquais ; depuis l'âge de vingt ans, il n'a négligé ni les agents du jacobinisme, ni les bonnes grâces de Mme de Lichtenau, ni celles des garde-robes mâles et femelles des antichambres des princes ». Stein affirmait que Wittgenstein avait dirigé la police secrète française, que c'était un homme dangereux qu'il fallait enfer-
no L'ALLEMAGNE ET LA RUSSIE.
mer dans une forteresse pendant la durée de la guerre et « abandonner à l'oubli et au mépris en t^mps de paix ». Il y avait enfin le général Kœckeritz, « homme borné, plat et ne pensant qu'à ses aises », n'ayant besoin « que d'une pipe, d'une bouteille de vin, et d'une partie de cartes. Il a toujours servi de jouet dans les mains d'intrigants ».
Il fallait éloigner tout ce monde, écrivit Stein au tsar, « pour mettre le roi à l'abri des influences pernicieuses». Une autrefois,ilécrit à Alexandre, après avoir loué l'esprit de l'armée et des populations prussiennes : « Il ne faudrait qu'un souverain, capable lui-même d'exaltation, d'une volonté grande et forte... Malheureusement ce n'est point le cas ; le roi est froid, il n'a que des demivolontés, il n'a confiance ni en lui-même, ni dans son peuple ; il croit que la Russie Tentraîne dans un abîme et que sous peu les armées françaises se trouveront sur la Vistule. »
En découvrant ainsi son souverain, Stein était surtout dominé par le but à atteindre : connaissant l'influence du tsar sur l'esprit du roi, il voulait qu'Alexandre s'en servît en vue d'entraîner ce monarque dans le mouvement national. Stein réussit dans ses efforts : Alexandre, mis au courant des faiblesses du roi, se servit de son ascendant pour l'assouplir à ses volontés
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et, comme les compatriotes du baron Stein ront reproché depuis au tsar, pour se tailler la part du lion.
Le colonel de Knesebeck, envoyé par le roi, vers la fin de février, au quartier général de ''empereur Alexandre à Kaliscb, appartenait également à ce que Stein appelait le parti français de la cour de Berlin. 11 fut froidement reçu el l'on se méfiait de lui. Son langage et ses propositions déplurent aux Russes. Une fois de plus, on put observer ce fait que, dans leurs alliances ei leurs coalitions, les parties s'entendent plus facilement pour abattre un ennemi commun, que pour s'en partager les dépouilles. Car, ni Alexandre dans sa forte position derrière la Vistule, ni Frédéric-Guillaume, tiraillé entre Napoléon et Alexandre, ne comptaient engager la formidable partie sans profit pour leurs États. Dans cet ordre d'idées, la situation du tsar était, à 3ette époque déjà, plus avantageuse que celle de son futur allié de Berlin : les Français étaient chassés du sol russe et polonais, tandis qu'ils tenaient le sol prussien. Déjà Alexandre, au commencement de janvier, avait préludé à Tacjuisition delà Pologne, en traitant en secret avec les mécontents de ce royaume.
Ceci étant, on peut juger quel accueil les Russes durent faire aux ouvertures de Ten-
voyé prussien qui demandait à la Russie un complet désintéressement, la renonciation à toute conquête des provinces occupées par les troupes russes et, par contre, pour la Prusse, la restitution de toutes les provinces perdues depuis 1805, ainsi que toutes ses anciennes possessions en Pologne et dans le duché de Varsovie, c'est-à-dire précisément la majeure partie des territoires occupés par les Russes après la retraite des Français. Il est juste de dire que la Prusse réclamait ce à quoi Alexandre s'était engagé dans la convention de Bartenstein. Les Russes étaient indignés : on aurait dit, d'après le langage de Knesebeck, que « c'était la Prusse qui avait délivré la Russie du joug de Napoléon ». L'envoyé prussien ne voulant pas démordre de ses exigences — peut-être avait-il ordre de traîner les négociations, la Prusse n'ayant pas encore rompu avec Napoléon — le tsar brisa court, congédia Knesebeck et envoya son ministre Anstett, accompagné de Steîn, à Breslau où le roi de Prusse s'était transporté, son séjour à Berlin, au milieu des Franr çais, étant devenu dangereux. i
Stein, chargé d'assister le plénipotentiaire russe, remplit son mandat avec une ardeur qui lui fit presque oublier qu'il était sujet du roi de Prusse. Il insistait avec énergie pour que le roi acceptât les propositions russes ; il fut presque
menaçant. La Prusse, disait-il, n'avait pas de choix : en restant avec Napoléon, elle payerait cette amitié avec des cessions territoriales à la Russie. Stein se portait d'ailleurs garant d«s intentions loyales et amicales du tsar à Tégard de la Prusse. Grâce à ce langage, à la fois insinuant et comminatoire, au bout de vingt-quatre heures fut signé à Breslau, le 27 février 1813, entre la Prusse et la Russie le traité d'alliance qui fut ratifié le lendemain à Kalisch par Tempereur Alexandre. Celui-ci eut lieu de se dire satisfait; il Tavait emporté sur toutes les objections et hésitations prussiennes. Dans une lettre au chancelier Rimantzvoff, en parlant de Knesebeck, il écrit : « Je Tai planté là et j'ai envoyé Anstett avec le baron Stein à Breslau ; et dans les vingtquatre heures, le traité tel que je Tavais fait rédiger, a été signé sans y changer une virgule. » Dans le préambule du traité de Kalisch, où la Russie occupe la première place, il est dit qu'après avoir détruit les forces ennemies qui avaient envahi ses États, l'empereur, mù par la pensée de délivrer les peuples du joug de la France, a conduit son armée hors des frontières de son empire en vue de rallier à « la belle cause » ses plus anciens alliés. « Un mouvement spontané ayant rapproché le roi de Prusse et
l'empereur de Russie, les deux souverains, éga-
lement guidés par les généreux motifs de la délivrance de TEurope, ont resserré les liens de leur ancienne alliance par un traité de paix, d'alliance offensive et défensive. » Le but immédiat du traité, — porte l'article premier, — étant la reconstitution de la Prusse, il importe de faire cesser Toccupàtion de TAUemagne du Nord par les troupes françaises. A cette fin, la Prusse joindra ses forces à celles de la Russie, pour opérer contre Tennemi commun ; elles s'interdisent toute négociation isolée, ne concluront pas la paix sans entente préalable, se communiqueront confidentiellement tout ce qui concerne leur politique. Elles s'efforceront de gagner T Au triche à leur cause et la Russie appuiera les efforts de la Prusse en vue d'obtenir la coopération de TAngleterre. Deux articles secrets complétaient le traité principal. Par Tun, le tsar s'engageait à ne pas poser les armes jusqu'à ce que la Prusse fût reconstituée dans les proportions conformes à sa situation avant 1806; à cet effet serviraient les acquisitions qui pourraient être faites par les armes et les négociations de la Russie, dans l'Allemagne du Nord, à l'exception des possessions de la maison de Hanovre. Par le second article, le tsar garantissait au roi tout particulièrement la possession de la vieille Prusse à laquelle il serait joint un territoire liant cette province à la Silésie.
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Le traité de Kalisch renfermait une lacune qui devint un grief de la part des Prussiens : il ne disait rien du sort réservé à la Pologne et surtout aux anciennes possessions polonaises de la Prusse. Le roi, une fois rentré dans l'alliance russe, ne songeait plus qu'à conclure le nouveau pactey sans insister sur l'insertion de clauses concernant la Pologne. Les Busses d'ailleurs n'en voulaient pas, et cela se comprend : leurs troupes occupaient dès à présent les provinces qu'ils convoitaient, et ce fut là leur avantage sur la Prusse qui devait encore livrer des batailles sanglantes et plus tard des combats autour du tapis vert d'un congrès européen, avant d'entrer en possession des territoires que lui avait promis le traité du 28 février. Par la signature du traité, la Prusse, ainsi que le constatait le comte Pozzo di Borgo dans un mémoire adressé le 5 avril au tsar, « a fourni la meilleure preuve de docilité et de sagesse ». Aussi, disâit-il, en est-elle récompensée par le tsar qui lui rend son administration autonome. Il ne faut pas l'oublier, en effet, Tarmée russe détenait la moitié de la Prusse et de TAUemagne du Nord en chassant devant elle les débris de l'armée française et, d'après le traité de Kalisch, l'administration des provinces allemandes arrachées à Napoléon, devait être exercée en commun par les deux alliés. On n'en agissait pas, loin delà,
aussi libéralement avec les autres Etats allemands entrés de gré ou de force dans le système napo* léonien. Dans une convention conclue ie 19 mars entre les plénipotentiaires russes et prussiens, il fut résolu qu'un manifeste des deux alliés appellerait gouvernements et peuples de rAUemagne aux armes contre la France : tout prince allemand qui, dans un délai fixé^ ne se serait pas rendu à cet appel, était déclaré déchu de son trône. Les territoires conquis seraient administrés par un conseil de commissaires des belligérants, investi de pouvoirs dictatoriaux. Ce conseil , dont le baron Stein fit partie pour le compte de la Russie et qu'il présidait au nom de l'empereur de Russie, établit son siège à Dresde.
Du premier coup, l'empereur Alexandre devint ainsi l'arbitre de l'Allemagne : il allait y remplacer Napoléon. « Du Niémen au Rhin, disait le comte Pozzo di Borgo dans un mémoire, les troupes russes ne trouveront sur leur chemin que des cadavres de gouvernements, ou incapables d'être rappelés à la vie, ou placés dans la nécessité d'être ranimés par l'influence de leur libérateur, » L'empereur doit donc se réserver « la suprématie militaire et la haute politique sur tous les autres » .
Le 15 mars, l'empereur Alexandre avait fait son entrée triomphale à Breslau, où il
fut reçu par la population avec les démonstrations les plus enthousiastes, comme un ami et surtout comme un libérateur. Le même accueil avait été fait à ses généraux, à leur entrée à Eœnigsberg, à Berlin et dans d'autres villes ie la. Prusse. Naturellement les relations diplomatiques, rompues au moment de l'explosion de la guerre de i812, furent reprises aussitôt après la signature du traité de Kalisch. Alexandre accrédita auprès du roi le comte Daniel d'Alopéus, à qui il donnait lui-même des instructions, rédigées, sous l'inspiration de Stein, au lendemain de la conclusion du pacte d'alliance et par cela même caractéristiques au point de vue du degré de confiance du tsar dans la fermeté de son allié. Alexandre commence par critiquer sévèrement toute la politique prussienne sous les rois Frédéric-Guillaume II et III. « La Prusse, dit-il, à successivement couru toutes les chances d'un pkilosôphisme politique et militaire, elle a été fortement entachée de jacobinisme, et le cabinet à été presque toujours influencé par des ministres faibles, maladroits et corrompus. La dissimulation et la ruse sont devenues des principes de politique ; les élans purs de quelques hommes intègres, étoufl*és sous la ligue des corrupteurs. Voilà en peu de mots l'histoire de la monarchie prussienne depuis le traité de Bâle
et voilà les causes évidentes de sa décadence. » Passant à la situation nouvelle qui vient de se produire par les rapports entre les deux gouvernements, le tsar recommande à son ministre d'observer le silence sur la Pologne ainsi que sur les opérations militaires. L'enthousiasme du peuple prussien est un feu qui s'éteindrait s'il n'était soutenu. Quelques documents financiers décourageants, quelques revers militaires ébranleraient peut-être également le roi qui n'a jamais eu confiance eu lui-même et qui ne parviendra que difficilement à en gagner. « Il faut donc, dit Tempereur, agir continuellement sur l'esprit du roi, pour le maintenir dans la voie où il vient de s'engager. » La phrase qui termine ces instructions démontre que derrière Thomme sentimental veillait toujours le souverain soucieux des intérêts positifs de la Russie. « N'oubliez jamais, y est-il dit, qu'on doit faire servir cette monarchie comme avant-garde à la Russie, en l'attachant au poids du Nord dans l'équilibre général. » M. d'Alopéus ne manquait pas d'entrer dans ces vues de l'empereur Alexandre. « L'intérêt de la Russie, écrit-il de Prague au tsar, le 31 octobre 1813, parait exiger que l'Allemagne reste une masse assez lourde pour ne pas se pénétrer de l'ambition des conquêtes, en conservant toutefois une position assez imposante
pour repousser les attaques qui pourraient être dirigées contre elle du dehors. Rien ne remplirait mieux cette vue que le retour à l'ancien ordre de choses. » On verra tout à l'heure que, si l'intérêt de la Russie commandait cette politique, Stein et ses compatriotes étaient d'un avis tout autre. Ce qui mérite d'être observé ici, c'est que tout en combattant Napoléon, les Russes ne répudiaient pas si complètement sa politique vis-àvis de l'Allemagne. Napoléon avait supprimé un grand nombre de souverainetés dans l'empire germanique, et ni les Russes ni les Prussiens ne songeaient à les rétablir ; les populations allemandes se réjouissaient de ces suppressions.
Napoléon incorporait à son empire des territoires allemands que la Prusse victorieuse devait bientôt s'adjuger à elle-même, en vue de mieux pouvoir sauvegarder l'intégrité de l'Allemagne sans doute, mais surtout pour agrandir et arrondir le domaine du grand Frédéric.
En attendant, les événements marchaient avec rapidité. La campagne dumois de mai 1813n'avait pas été heureuse pour les deux alliés; elle avait surtout désillusionné les Russes qui s'imaginaient avoir promptement raison des armées françaises. AuxvictoiresdeMoeckernetdeGross-Goerschen, chèrement achetées et nullement exploitées par les vainqueurs, avait succédé la défaite deBautzen.
Les armées alliées furent repoassées en Silésie et rejetées vers la Pologne. Le général Barclay proposait de ramener l'armée rosse en Pologne, pour la réorganiser. Et, à ce moment se manifesta une fois déplus, conmie en 1807 et en 1812, parmi les généraux russes le désir de s'en tenir là, c'est-àdire de ne pas continuer la guerre. Les Prussiens ne l'entendaient pas ainsi : ils avaient pour eux les traités de Kalisch et de Breslau, et l'empereur Alexandre, voulant rester fidèle à ces engagements, se rangeait du côté des généraux prussiens. D'ailleurs, au mois de juin, avaient été conclus à Reichenbacli les traités avec l'Angleterre qui assuraient aux deux alliés de forts subsides' — à la Russie les plus forts — en vue de la continuation de la guerre. Bientôt après, les négociations avec Napoléon ayant échoué, l'Autriche, à son tour, s'était jointe à la coalition. La campagne dû mois d'août leur fut favorable. Après les victoires de Grossbeeren et de Eatzbach, la défaite de Dresde avait un moment fait tourner la fortune de
la guerre contre eux. Sur ces entrefaites, l'Autriche avait conclu à Teplitz, le 9 septembre, les traités d'alliance, complément en quelque sorte du traité russo-prussien de Kalisch. Par les traités de Teplitz les alliés se garantissaient réciproque* ment leurs possessions respectives et fixaient le chiffre des forces militaires que chacun devait
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fournir. Ils stipulaient, dans des articles secrets, la reconstruction de la monarchie autrichienne dans les limites d'avant 1805; la dissolution de la confédération du Rhin ; la restitution du Hanovre au roi d'Angleterre; un arrangement à Tamiable au sujet du sort futur du duché de Varsovie ; la restitution des pays réunis par Napoléon à l'empire français, ainsi que des provinces et pays de l'Allemagne possédés par des princes français.
Stein, toujours le plus influent des conseillers d'Alexandre, approuvait ces restitutions : ce qui lui plaisait moins, c'était que ces territoires devaient être restitués à leurs anciens princes avec pleine souveraineté. Il exposait au tsar qu'il ne fallait pas restaurer les « trente-six petits despotes ». « La conservation de ces petits Etats serait pernicieuse à la liberté et à la moralité de la nation et contraire aux autres puissances de l'Europe, parce qu'elle perpétuerait l'influence prépondérante de la France sur une population de 15 millions d'habitants. » Toujours emporté par sa haine aveugle de la France, Stein n'entrevoyait point les événements postérieurs qui substituaient l'influence russe à celle de Napoléon et non seulement sur les « petits despotes », mais sur les deux grandes puissances germaniques.
Stein voulait une Allemagne forte, oîi domine-
i82 L'ALLEMAGNE ET LA RUSSIE.
raient rAutriche rentrée dans toutes ses possc sions, et la Prusse également rétablie et, de plu agrandie de la Saxe et du Mecklembour L'Allemagne, disait-il, attendait sa régénératii de l'empereur Alexandre.
Sur ces graves sujets, Alexandre était loin i partager toutes les idées de Slein et des patriot allemands : il devait le prouver par la suit D'ailleurs le moment pour arrêter ses résoli tions n'était pas encore venu : Napoléon, ( septembre 1813, n'était pas encore par terre il possédait toujours des alliés en Allemagne. ] puis, à cette époque, dans tous les traités, dai tous les arrangements comme dans les opératio] militaires, le tsar prétendait au rôle d'arbitre ses alliés eurent soin de ménager à ce sujet se tempérament irritable comme les mouvemen de son amour-propre, souvent incommodes quelquefois nuisibles. Ceux-là mêmes qui pli tard lui reprochaient ces prétentions, en 1( jugeant excessives, les avaient fait naître en li déférant le titre de libérateur et de sauveur < en l'habituant ainsi à jouer le rôle dans lequ ses penchants personnels concordaient si pai faitement avec les ambitions toujours grandi santés de la nation russe.
La bataille de Leipzig, le 18 octobre, porta i coup fatal à la domination de Napoléon e
Allemagne et dans le reste de FEurope. Les alliés allemands de Napoléon se détachèrent de lui, les uns après les autres : seul le roi de Saxe lui était resté fidèle jusqu'au bout pour devenir victime de cette constance. Napoléon rejeté au delà du Rhin, il semblait que la guerre eût perdu sa raison d'être. En effet, il y eut dans le camp de la coalition des hésitations émanant surtout de la chancellerie autrichienne, partagées par le roi de Prusse et, un moment même, par le tsar. Une fois de plus, Stein exerçait son ascendant sur l'esprit d'Alexandre, en soutenant Blûcher et les généraux prussiens qui ne cessaient de pousser en avant leur souverain toujours irrésolu.
C'est que, au lendemain de Leipzig, la question se posait de savoir de quelle façon on terminerait la guerre. Les trois souverains ne songeaient point, à ce moment, à détrôner Napoléon. L'Autriche d'abord, assurée de rentrer en possession de toutes ses provinces perdues, redoutait, bien plus que Napoléon, l'ambition russe et elle ne tenait pas davantage à l'agrandissement démesuré de la Prusse. Quant au roi Frédéric-Guillame, il trouvait bien beau d'avoir recouvré ses possessions en deçà du Rhin et, timoré qu'il était, ne songeait pas du tout à étendre sa domination sur la rive gauche de ce fleuve. Le
tsar enfin subissait bien la tentation de renverser le grand homme du siècle ; mais lui aussi hésitait. C'est encore Stein, arrivé le 13 novembre à Francfort, qui msistait sur la nécessité de poursuivre Farmée française au delà du Rhin et de dicter la paix à Paris. Le quartier général prussien, Blûeher en tête, poussait également à la marche sur la capitale de la France.
Alexandre céda à ces influences, et son ascendant sur les deux autres souverains finit par l'emporter. Sans sa résolution, et si les dispositions personnelles de Frédéric-Guillaume etde François avaient prévalu, Napoléon obtenait la paix avec maintien de la frontière du Rhin pour la France. Car c'est sur cette base que l'Autriche et la Prusse avaient déjà consenti à traiter avec l'empereur des Français.
L'empereur Alexandre exerçant de fait la direction suprême des opérationsmilitaircs comme des négociations politiques, les alliés décidèrent de franchir le Rhin. Cependant leurs hésitations ne furent pas les dernières; elles se renouvelèrent à plusieurs reprises pendant la campagne de 1814 : à Langres, en janvier; à La Rothière et à Brienne en février. Toujours Alexandre poussait en avant, Frédéric-Guillaume le suivait; l'Autriche fut entraînée, bien que l'Angleterre se fût associée à ses efforts en vue de con-
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dure la paix sans aller à Paris. Même la défait c ie Blucher à Montmirail ne fit pas fléchir la tear, toujours influencé par Stein et le quartier général prussien. Tout ce que les démarches pressantes des diplomates autrichiens et anglais purent obtenir, fut qu'il consentît à négocier avec Napoléon, mais sans suspendre les opérations militaires. Chez les Prussiens on était partagé d'avis : les uns redoutaient un désastre devant Paris et, en même temps, commençaient à s'inquiéter de la puissance grandissante de la Russie ; les autres, tels que Stein, Blucher, persistaient à dire qu'on n'obtiendrait une paix durable qu'en la dictant à Paris. Alexandre, à cette époque, oubliait complètement l'allié de Tilsit et d'Erfurt. En correspondance suivie avec le prince-régent d'Angleterre et sous l'empire des objurgations de celui-ci, le tsar déclarait formellement qu'il ne signerait la paix qu'avec les Bourbons. Non sans peine, à la fin de février, les alliés tombèrent d'accord pour marcher sur Paris. Le roi de Prusse avait fini par se rallier complètement aux idées d'Alexandre, par se soumettre à ses décisions. On avait arrangé les choses de manière à isoler l'empereur d'Autriche, afin de ne plus avoir à compter avec lui pour la marche sur Paris.
Le 31 mars, Alexandre I" et Frédéric-Gui 1-
18Ô L'ALLSMàGNE BT LA RUSSIE.
laume III, après avoir opéré leur jonction, huit jours auparavant, près de Vitry, firent leur entrée dans Paris. C'est là que fut signé le traité de paix entre les puissances alliées, et le roi Louis XVIII restauré sur le trône de France.