CHAPITRE VI
TiUit-Erfurt.
l^a défaite en sept jours de la Prusse. — Lettre de consolation et d'encouragement du Tsar. — Alexandre demande le renvoi de Haugwitz. - Sur la demande du roi, le Tsar fait marcher ses troupes au secours de la Prusse. — Mauvais vouloir des généraux russes. — Les officiers prussiens dénoncent la mauvaise conduite des soldats russes. — Alexandre persiste à vouloir ('union avec la Prusse contre Napoléon. — Son entrevue avec le roi : nouveaux serments. — Convention de Bartenstein. — La défaite de Friedland ramène le Tsar à Napoléon. — Son entourage insiste pour la paix. — Atexandre se dégage de Talliance prussienne. — Entrevue avec Napoléon et traité de paix de Tilsit. — Alexandre songe avant tout aux intérêts russes. — Napoléon tient à brouiller Alexandre et Frédéric- Guillaume. — Alexandre séduit par les promesses de Napoléon relativement à l'Orient. — La Prusse paye les frais de cette entente. — Les deux nouveaux alliés gênés par la présence de Frédéric-Guillaume. — Le,Tsar accepte de Napoléon les dépouilles de la Prusse.. — Napoléon par égard pour le Tsar restitue au roi une partie de ses Étals. — Napoléon abandonne la politique traditionnelle de la France en Orient. — Le roi continue à cultiver Famitié d'Alexandre : la reine Louise et la cour se tournent du côté de TAngleterre. — Alexandre ne cesse de prêcher au rof la soumission à. régfiu*d de Napoléon. — Violation du traité de paix de Tilsit par Napoléon. — Le Tsar arbitre de la Prusse. — Les rapports d'Alexandre avec Napoléon se gâtent. — Napoléon confond les questions de Prusse et de Turquie. — Pro-
jets de nouvelles mutilations de la Prusse. — Le roi rappelle au Tsar ses engagements. — Alexandre flotte entre ceux-ci et les conquêtes en Turquie. — Napoléon veut rimpuissance de la Prusse. — Protestations tardives du Tsar. — Alexandre compte sur les revers que Napoléon essuiera en Espagne. — Entrevue d*Erfurt, mal vue en Russie. — Alexandre promet de soutenir les intérêts de la Prusse. — Son entrée solennelle à Kœnigsberg. — Il veut amener le baron de Stein à Erfurt. — Une lettre de Stein interceptée par les Français. — Colère de Napoléon. — Consternation à la cour de Prusse. — Supplications du roi à Alexandre. — Napoléon et le prince Guillaume de Prusse. — Nouvelle résistance du roi de Prusse. — Le Tsar faiblit dans ses démarches en faveur de la Prusse. — Il ne songe qu'aux promesses de Tilsit. — Napoléon est moins coulant dans la question turque. — La Prusse n'obtient que de légers adoucissements et le Tsar n*obtient pas tout ce qu'il désire en Orient. — Les Prussiens récriminent contre la conduite d'Alexandre. — Le roi est pour une alliance avec TAutriche et la Russie contre Napoléon. — Visite du roi et de la reine à Saint-Pétersbourg. — Le Tsar persuade au roi de rester fidèle à Napoléon, d'attendre des temps meilleurs. — L'opinion en Prusse hostile à cette politique. — Le roi expose au Tsar cette situation. — A la veille de la guerre entre la France et l'Autriche, il s'effraye de l'oMigation de se prononcer. — Le Tsar le détourne de l'edliance avec l'Autriche. — La Prusse financièrement écrasée par Napoléon. — Les Prussiens désespérés se familiarisent avec le régime napoléonien. — Prévision d'une guerre entre la Russie et la France. — Napoléon et Alexandre se reprochent l'un à l'autre leurs ambitions démesurées. — Faiblesse des alliances basées sur le dépouillement des autres. — Projet de mariage de Napoléon avec une princesse russe, repoussé par le Tsar. — Mariage autrichien. — Le tarif russe prohibitif appliqué à la France. — Commencement de rupture entre Napoléon et Alexandre. — Napoléon accuse le Tsar d'avoir oublié ses engagements pris à Tilsit pour l'assister
contre TAngleterre. — Alexandre, changeant de politique, sollicite Talliance de la Prusse contre Napoléon. — Nouveaux tiraillements à Berlin entre les partisans de la France et ceux de la Russie. — Le roi négocie des deux côtés. — Le Tsar compte sur les peuples dans sa lutte contre Napoléon. — Le roi Jérôme dénonce le mauvais état des esprits en Allemagne. — La Prusse signe un traité d'alliance avec Napoléon. — Traité de vassal à suzerain. — Indignation de la Russie. — Le roi a cédé à la peur, — Explications du roi ; dans la guerre avec la Russie, ses troupes feront le moins de mal possible aux troupes russes. — Un étrange allié de Napoléon. — Les officiers prussiens demandent à servir dans l'armée russe. — Les soldats prussiens marchent à contre-cœur sous les drapeaux de la France. — Ney fait fusiller les déserteurs. — L'autorité royale eOacée devant l'armée française. — Rupture diplomatique entre la Prusse et la Russie. — Les agents secrets de la Russie en Allemagne. — Le baron de Stein appelé par le Tsar en Russie. — Le Tsar déclare tirer l'épée pour sauver l'humanité de la barbarie. — Stein, à Saint-Pétetsbourg, 'prêche la guerre à outrance contre Napoléon.
Dans l'espace de moins de sept jours, les armées de Napoléon avaient jeté la Prusse par terre. L'armée prussienne en pleine déroute se dispersait de tous côtés : le roi et la reine en fuite se réfugièrent jusqu'au coin le plus reculé de la Prusse orientale, sur la frontière de Russie. Les forteresses prussiennes de l'Elbe et de l'Oder capitulèrent les unes après les autres.
Cependant la guerre nélait pas terminée.
Le roi Frédéric-Guillaume, il ne faut pas l'oublier, était en alliance avec le tsar et engagé par traité
à ne pas déposer les armes sans entente préalable avec son allié. D'autre part, en vertu du même traité, il avait droit au secours de la Russie, et c'est en raison de cet appui qu'Alexandre d'aiU leurs ne lui refusait pas, qu'il rompit les négociations avec Napoléon, dont les conditions, du reste, furent de nature à mettre la Prusse complètement à sa merci.
Le désastre d'Iéna avait rempli de douleur le cœur sensible d'Alexandre, chez qui la voix de l'ami et de l'allié avait toujours le privilège du premier moment. C'est à ce moment qu'il adressa au roi la lettre dont il a été parlé plus haut et qui eut pour objet Féloignement de Haugwitz.
Il y dénonça « la conduite de ce ministre, si contraire aux intérêts delà cause commune ». Partout la confiance que l'on pouvait placer dans les sentiments personnels du roi, est paralysée par la méfiance que doivent inspirer ses alentours. « Comment, écrit Alexandre, aurais-je pu rester indifférent à un pareil état de choses, moi qui suis non seulement votre allié le plus sûr et le plus naturel, mais en même temps votre ami <lans toute la signification du terme? » Au nom •de l'union si nécessaire aux deux États, comme à celui de l'amitié, le tsar adjure le roi d'éloigner « un ministre généralement mésentionné », en même temps que les collaborateurs de celui-ci,
les Lombard, Beyme et tout ce qui est animé du même esprit qu'eux. Quelques jours après la réception de cette lettre, le roi congédia Haugwitz. Ce ministre qui jusqu'au dernier moment avait dirigé la politique prussienne dans le sens le plus favorable à la France, avait prévu, trois ans auparavant, la catastrophe finale. « Napoléon, avaitil dit, nous avalera les derniers, — c'est le seul avantage de la Prusse. »
Sur ces entrefaites, le roi avait demandé l'assistance militaire de la Russie. Le tsar l'accorda, bien qu'à ce moment déjà l'esprit de son armée s'était singulièrement attiédi àl'égard de la Prusse. Au quartier général du général Bennigsen, on ne parlait pas sans une certaine malignité des défaites rapides prussiennes. On ne s'était pas attendu à voir le théâtre des opérations entièrement déplacé. On avait espéré combattre les Français sur le sol allemand et on se voyait maintenant exposé à se mesurer avec eux sur le sol russe. Au lieu d'être les auxiliaires de l'armée prussienne, les Russes allaient avoir à supporter le choc direct de l'armée française. C'est sous le coup de ces impressions que Bennigsen, malgré son origine allemande, mettait dans ses mouvements le plus de lenteur possible et beaucoup de mollesse dans sa résistance à l'égard des Français. L'état-major prussien voulait la jonction des
Russes avec les resles de Tarmée prussienne pour attaquer; Bennigsen, au contraire, ne songeait qu'à défendre les frontières russes et, en conséquence, marchait en arrière. La ligne de la Vistule fut abandonnée. Dantzic fut mal défendu. A tort ou à raison, les militaires prussiens, depuis lors, ont accusé Bennigsen d'avoir agi ainsi à dessein. Ils récriminèrent aussi contre « la férocité des Moscovites », comme s'exprimait Scharnhorst, attaché prussien auprès de l'armée russe. « Croyez-moi, dit-il à un ami, ils ne songent à rien d'autre qu'à ravager le pays, en vue de se faire du désert un rempart. A supposer qu'ils veuillent marcher en avant, ils ne vous rendraient point un pays, ils vous rendraient un désert. Le noble Alexandre a beau commander, les choses ne changeront pas. »
Ces détails ont leurgrand intérêt: ils font mieux comprendre les événements qui allaient suivre et surtout l'évolution de la politique russe à l'égard de l'Allemagne. En attendant, les sentiments personnels d'Alexandre n'avaient subi aucune modification. Sa correspondance avec le roi Frédéric-Guillaume ne respirait que l'amitié la plus tendre; il lui prodiguait des encouragements, l'exhortait à ne pas cesser de combattre; il parviendra, disait-il, à déterminer l'Autriche à l'assister, l'Angleterre à lui accorder des subsides.
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«Nos ressources, lui écril-il en janvier 1807, sont encore très considérables, nos ennemis sont aux abois. » 11 faut, dit-il encore, que la Prusse soit pleinement rétablie, que TAllemagne soit affranchie du joug des Français, que ceux-ci soient repoussés au delà du Rhin. Pour cela il faut que la Prusse et la Russie soient unies et qu'elles repoussent toute proposition de paix séparée. Le roi lui répondit dans le même sens et agit en conséquence, en refusant, après la bataille d'Eylau, d'accepter les propositions que Napoléon lui avait fait transmettre par le général Bertrand, à l'effet, évidemment, de détacher la Prusse de l'alliance russe.
A la suite de la bataille d'Eylauetaiin d'activer les opérations, la continuation de la guerre étant chose résolue, Alexandre se rendit au milieu de ses troupes et eut aussitôt une entrevue avec le roi qui le reçut le 1" avril, à Polangen. Les deux monarques se rendirent ensemble à Memel. La première division des renforts russes étant arrivée, au nombre de 17,000, à la frontière prussienne, le tsar, en lui présentant ses troupes, Tembrassa devant le front des régiments. «N'estce pas, s'écria l'empereur, en versant des larmes, aucun de nous deux ne tombera seul? Ou tous les deux, ou bien aucun des deux? » En même temps, sur l'insistance d'Alexandre refusant de
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traiter affaires avec les conseillers actuels du roi, celui-ci chargea Hardenberg de la direction des affaires : le parti de la guerre à outrance l'avait ainsi emporté. Hardenberg, qui jouissait de la confiance particulière du tsar, futchargéde négocier, sous la haute direction d'Alexandre et avec le baron de Budberg, ministre des affaires étrangères de Russie, une convention qui fut signée à Bartenstein le 26 avril 1807. Ce traité stipulait comme dispositions principales : la continuation la plus vigoureuse de la guerre ; ne déposer les armes que conjointement ; pas de négociations séparées avec l'ennemi ; faire rentrer la France dans de «justes bornes» ; restitution à la Prusse <les possessions perdues depuis 1805 ; suppression de la confédération du Rhin ; cessation de l'occupation française en Allemagne ; l'Allemagne constituée en confédération, sous la direction de l'Autriche et de la Prusse, avec « une bonne frontière militaire parallèle au Rhin». Les deux alliés réservèrent à l'Autriche, à l'Angleterre et à la Suède la faculté d'adhérer à ce traité:
faculté dont ces puissances refusèrent d'user, la première par jalousie à l'égard de la Prusse, la seconde par méfiance, le cabinet anglais ne voulant pas de la prépondérance prussienne dans l'Allemagne du Nord. Il y avait là de quoi décourager quelque peu l'empereur de Russie et lui
inspirer quelques regrets au sujet des conseils de continuer la guerre qu^il avait donnés au roi ainsi que de ses propres engagements pris envers ce souverain. On s'explique d'autant plus aisément, étant donnée la mobilité d'impressions d'Alexandre, que, six semaines plus tard, son armée ayant succombé à Friedland, il tînt médiocrement compte du traité de Potsdam et de la convention de Bartensteen, qu'il fît trêve de belles protestalions d'amitié éternelle, qu'il oubliât le serment de succomber ou de vaincre à deux, pour songer avant tout au salut de la Russie et écouter les conseils de ses généraux russes si mal disposés envers la Prusse. Car, dès la veille de Friedland, les personnages les plus influents de la Russie, le frère du tsar au premier rang, le général Bennigsen et beaucoup d'autres étaient venus presser Alexandre de mettre un terme à cette guerre.
Qu'avaient donc les sentiments personnels du tsar à faire dans une question où les intérêts de la Russie (âtaient en jeu? Pourquoi donc se battre pour le roi de Prusse ? On comprend que, sous le coup de ces suggestions, au lendemain de Friedland, Alexandre fût ébranlé et que ses sentiments philanthropiques s'efl'açassent devant ses plans ambitieux de Russe, plans qui n'avaient fait que sommeiller depuis le moment où Napoléon, dans la domination du continent, avait tenu
trop peu de compte des désirs de copartage de la Russie.
Obéissant à l'influence de son entourage et à ses propres réflexions, Alexandre trouvait facilement des raisons pour se dégager des liens noués avec son ami de Prusse. L'Autriche avait refusé son concours, la Prusse avait montré une faiblesse désormais incurable ; la continuation de la guerre ruinera davantage la Prusse, épuisera la Russie qui ne pourra dès lors plus rien faire pour la Prusse, rendra Napoléon plus arbitre de l'Europe. Par contre, en faisant la paix, la Russie et la Prusse pourront se préparer à une lutte ultérieure dans des conditions et avec des chances meilleures.
Une fois engagé dans ces raisonnements, le tsar marcha vite. Au surlendemain de la défaite de Friedland, le général Bennigsen, fatigué de la guerre, demanda et obtint Tautorisation de traiter d'un armistice. Contrairement à la convention de Bartenstein, Alexandre céda devant l'exigence de Napoléon qui ne voulait traiter que séparément avec la Prusse. Ce fut le commencement de la rupture politique entre les deux alliés. Une autre exigence de Napoléon fut le renvoi de Hardenberg, tout fraîchement amené au pouvoir par Alexandre. Le tsar, à son tour, conseilla au roi de se séparer de ce ministre ; car, disait-il, il ne
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fallait pas irriter le vainqueur auquel on demandait des conditions clémentes.
Le 21 juin l'armistice entre Français et Russes était conclu; les souverains pouvaient dès lors s'aboucher. Qui a pris à ce sujet l'initiative? le fait n'a pas été bien éclairci par les historiens des deux nations. Ce qui estcertain, c'est que le désir dese rencontrer fut pour le moinsaussi vif du côté deNapoléonquede celui d'Alexandre. L'entrevue eut lieu, le 25 juin, sur deux radeaux réunis et transformés en pavillons, au milieu du fleuve Niémen. D'après des récits, considérés comme authentiques, le tsar aurait abordé l'entretien, qui eut lieu sans témoins, par ces mots : « Je hais les Anglais autant que vous les haïssez et je serai votre second dans tout ce que vous ferez contre eux.» — « En ce cas,'réponditNapoléon, tout peut s'arranger et la paix est faite. » Elle était faite, en effet : car, la France et la Russie s'entendant sur le partage du monde, le sort de « l'allié malheureux », comme appelait Alexandre le roi Frédéric-Guillaume, ne pesait pas lourd dans les négociations.
Sans doute, le tsar y venait avec les meilleures intentions à l'égard de la Prusse. Il protestait « de sa tendre amitié » pour le roi, mais le traitait déjà comme un protégé en faveur duquel il emploierait ses bons offices auprès d u vainqueur,
son nouvel allié. Alexandre voulait pour laRussie la frontière de la Vistule, et comme, pour cela, il fallait enlever à la Prusse ce qu'elle possédait au delà de ce fleuve, il désirait d'abord que le roi y consenlît de son propre gré, ensuite que la Prusse fût dédommagée. On devait lui donner la Bohême pour punir TAutriche de son refus de concours; on y ajouterait Hambourg et Lubeck, ou bien d'autres territoires en Allemagne. Ce n'était pas là du tout ce que désirait Napoléon. Cet arrangement eût resserré les liens entre la Russie et la Prusse qu'il tenait au contraire à brouiller. Puis, traiter de la cession de la Bohême à la Prusse, c'était irriter- mal à propos l'Autriche. Enfin, Napoléon voulait châtier la Prusse et non l'aerrandir. Laissant de côté la Prusse — quantité négligeable à ce moment — Napoléon était fortement enclin à offrir le partage de la Turquie, y compris Constantinople, et à se prêter ainsi à la réalisation des projets de Catherine. Comme autrefois, la Turquie et ensuite la Pologne devaient servir de rançon aux contractants. La Prusse elle-même cherchait à se sauver par ce moyen, en proposant le démembrement de Tempire ottoman. Comment s'étonner que devant CCS perspectives splendides, le tsar oubliait ses manifestes fulminants contre l'usurpateur et négligeait les engagements de Bartenstein que le
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roi de Prusse ne cessait delui rappeler? « Alexandre dut reconnaître avec Napoléon, dit un éminent publiciste russe, que le vainqueur avait seul le droit de disposer des territoires qu'il avait conquis et qu'il ne pouvait être question de l'inviolabilité de la Prusse conquise par l'armée française. »
L'entrevue de Tilsit fut ainsi le point de départ d'une entente dont la Prusse, la première, payait les frais. Deux entrevues de Napoléon avec Frédéric-Guillaume, la visite de la reine Louise à Tilsit, ne modifièrent en rien la résolution de Napoléon. L'infortuné roi jouait un rôle digne de pitié, entré les deux alliés de fraîche date. Sa présence gênait leurs entretiens intimes et embarrassait tout particulièrement son impérial ami de Russie. Mais, même vis-à-vis d'Alexandre, Napoléon n'oubliait pas qu'il était le vainqueur : il ne se gênait pas de lui faire passer en revue les troupes qui venaient de battre les Russes, et Alexandre se rendit à ces spectacles militaires avec le même empressement que trois mois auparavant aux revues passées ensemble avec Frédéric- Guillaume. Celui-ci n'obtint aucun adoucissement des conditions de paix : Napoléon présenta comme une faveur accordée au tsar, sa condescendance à laisser subsister la monarchie prussienne. Le roi étant devenu pressant, Napoléon le renvoya au tsar qui, disait-il, pouvait l'in-
demniser avec les territoires des ducs d'Oldei bourg et de Mecklembourg, parents d'Alexandre De fait et par la volonté de Napoléon, la Pruss réduite à la moitié de son territoire et de sa p( pulation, devint le champ sur lequel France Russie vidaient leurs querelles et échangeaiei leurs coups mutuels. Enfin, couronnant son ait tude nouvelle, après avoir vainement plaidé 1 cause de son ami, le tsar accepta encore de Nî poléon, le territoire de Bialystok appartenant à 1 Prusse, et cela sans dédommagement pour cell( ci. Les provinces qui désormais devaient form( cette Prusse démembrée, Napoléon, ainsi que 1 stipulait le traité de paix avec la Russie, consent à les restituer au roi « par égard pour S. M. l'en pereur de toutes les Russies » et comme « prem sincère du désir qu'il a d'unir les deux natior (France et Russie) par les liens d'une confianc et d'une amitié inaltérables ». Le traité avec 1 Russie signé. Napoléon imposa à la Prusse le conditions agréées par le tsar dans son trail( Puis, dans un traité séparé et secret, il conch avec Alexandre cette alliance dont le partage d la Turquie fut le principal objet et qui, de lapa d'Alexandre, constituait l'annulation complétée! traité d'alliance de Bartenstein. Le tsar éla entraîné, ébloui : la Prusse s'effaçait devant le Balkans et le Bosphore. Pour Napoléon, 1
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sultan, ami traditionnel de la France, disparaissait devant l'alliance russe, la seule capable, pensaitil, de lui procurer la paix avec l'Angleterre, c'est-à-dire la soumission de cette puissance.
Le croirait-on? même après les déboires de
Tilsit, Frédéric - Guillaume restait attaché à
Alexandre : n'était-ce pas, dans sa détresse, le
seul, bien que tiède, ami? De leur côté, obéissant
à leurs ressentiments, la reine Louise et la cour
de Prusse, loin de partager la résignation du roi,
se tournèrent du côté de l'Angleterre, plus que
jamais hostile à Napoléon. Pendant toute Tannée
qui succédait à la conclusion du traité de Tilsit,
le roi échangeait avec Alexandre lettre sur lettre,
pour obtenir l'évacuation de ses États, ainsi que
le traité de Tilsit l'avait stipulé. C'est qu'il ne
connaissait pas les clauses du traité particulier
franco- russe et qu'il ignorait par conséquent les
obligations liant son ancien allié à la cause de
Napoléon. Autant qu'avant 1807 Alexandre s'était
attaché à faire sortir le roi de sa neutralité, à le
stimuler à la résistance, autant, depuis Tilsit, lié
par ses engagements, il ne cessait de l'exhorter
à se soumettre, à céder, à éviter tout ce qui
pourrait irriter Napoléon ; il joignait encore la
menace à ses objurgations. Le roi ne pouvait
comprendre comment son ami avait pu, à ce point,
abandonner la cause des princes légitimes, et le
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lui reprochait, en exprimant l'espoir qu'un jour le tsar reviendra aux bons principes. En attendant ce futur revirement, il l'implorait pour qu'il prît la défense de ses droits contre Napoléon, dont la main, en dépit du traité de paix, pesait lourdement sur la Prusse. Contrairement aux termes de ce traité, Napoléon y conservait une armée de 160000 hommes dont l'entretien restait à la charge de ce pays ruiné. C'est sur l'évacuation et les contributions de guerre, que roulaient de 1807 à 1808 tous les pourparlers entre les souverains, toutes les négociations entre leurs minisires. Le roi envoya à Saint-Pétersbourg un officier supérieur investi de sa confiance et qui devait servir d'intermédiaire entre lui et le tsar, en dehors des ministres et des ambassadeurs officiels. De fait, l'empereur de Russie devint ainsi l'arbitre du sort de la Prusse. Le roi le consultait sur tout ce qui concernait ses rapports avec Napoléon, et Alexandre, assez embarrassé de sa position tant soit peu fausse, ne cessait de conseiller la soumission. Il y- eut des explications pénibles. Du moment qu'il fallait se sounaettre aveuglément, disait le roi, il vaudrait mieux se jeter tout de suite dans les bi^as de Napoléon. Cela ne convenait pas davantage au tsar qui, en raison du voisinage, trouvait dangereuse pour lui-même l'occupation prolongée de la Prusse par les
Français. Et puis, il songeait à Tilsit et aux eDgagements contractés par Napoléon au sujet de l'expansion russe en Orient. Voilà pourquoi, ayanl grand intérêt à éviter tout choc avec Napoléon, il engageait le roi à se plier aux circonstances, à se réserver pour l'avenir. Et d'ailleurs, il ne fut guère écouté à Paris. Il eut beau déclarer qu'il ne pourrait laisser tomber la Prusse ; on lui répondit : Principautés danubiennes. Cependant il déclinait la proposition de Napoléon que la Russie prendrait les principautés^ tandis qu'il s'emparerait de la Silésie : l'éventualité de voir les Français au delà de l'Oder reffrayait.il voulait tenir séparée la question de Prusse de celle des Principautés. Et c'est justement ce à quoi Napoléon se refusait. La prolongation de l'occupation de la Prusse entrait dans son jeu : c'est par là comme par l'appât turc qu'il tenait le tsar. Si bien que certain jour^ dans un entretien avec le prince Guillaume de Prusse, frère du roi, envoyé en mission à Paris en vue de hâter l'évacuation et de faire réduire la contribution de guerre. Napoléon déclarait que tout dépendait de la Russie. Que celle-ci évacue les Principautés et les Français sortiront de la Prusse. La déclaration de guerre à l'Angleterre par la Russie ne comptait pas aux yeux de Napoléon pour une compensation suffisante de l'acquisition
des Principautés : il lui fallait la Silésie pour faire descendre la Prusse au dernier rang des puissances et pour agrandir le grand-duché de Varsovie adjugé au roi de Saxe. Le roi de Prusse, averti par son frère, que Napoléon le renvoyait aux procédés gracieux du tsar, averti enfin par ses agents à Saint-Pétersbourg que, depuis de& mois, Napoléon et Alexandre traitaient d'une nouvelle mutilation de la Prusse, écrivit une lettre pressante au tsar, lui rappelant ses engagements, lui reprochant de ne pas avoir demandé, en retour de sa déclaration de guerre à l'Angleterre, l'évacuation de la Prusse. Alexandre était ballotté entre ses engagements, auxquels il s'estimait lié d'honneur envers le roi, et ses prétentions en Orient. Napoléon comptait toujours que ces dernières l'emporteraient, surtout s'il voulait y mettre le prix. Si on lui abandonnait Constantinople, lui avait écrit son ambassadeur Caulaincourt, le tsar accepterait tout. Cela n'était pas certain et, en tout cas. Napoléon n'était pas disposé à livrer Constantinople aux Russes.
Quelles que fussent les hésitations du tsar, soit que sa confiance dans l'allié de Tilsit commençait à s'ébranler, soit que ses scrupules triomphaient des tentations, il refusa de sacrifier la Prusse. D'autre part, les événements d'Espagne, la catastrophe de Baylen, amenèrent Napoléon à
se radoucir à l'égard de la Prusse ; il se déclara
prêt, en principe, à Tévacuation des Etats de Frédéric-Guillaume et annonça cette résolution à Alexandre. Mais en apprenant les conditions imposées à la Prusse par la convention du 8 septembre 1808, le tsar en témoigna son mécontentement. Il trouvait que Napoléon tenait mal, à ce sujet, ses obligations de Tilsit, qu'il écrasait la Prusse financièrement, en même temps qu'il Thumiliait ; il se plaignit de ce que Napoléon agissait si peu gracieusement tout en prétendant lui témoigner des égards.
C'est qu'en effet les conditions de Napoléon étaient d'une dureté que seul pouvait expliquer le dessein arrêté de ne laisser exister la Prusse que comme objet permanent de compensation dans les négociations et les rapports de la France et de la Russie. Il pensait aussi qu'une Prusse impuissante et faible serait moins dangereuse dans de futures combinaisons hostiles à l'empire napoléonien et qu'il fallait prendre ses précautions de ce côté. Tous les revenus de la Prusse, domaines royaux et publics, l'argent des caisses des veuves, les dépôts des particuliers, tout y passait. Après l'évacuation, la France conservait plusieurs places fortes et un grand nombre d'étapes militaires en Prusse. Pendant dix ans, l'armée de la Prusse ne devait avoir qu'un effectif maxi-
mum de 42,000 hommes et, en cas de guerre avec l'Autriche, elle était obligée de fournir à Napoléon un corps auxiliaire de 16,000 hommes.
Les représentations du tsar vinrent quelque peu tardives et celui-ci n'était pas bien en position de les faire prévaloir. Depuis- Tilsil il avait toujours conseillé au roi de Prusse de céder, il n'avait pas réclamé contre quantité de faits constituant des infractions au traité, et cela par la raison que les intérêts russes en Orient lui importaient plus que le rétablisemcnt de la monarchie prussienne. Dans cet ordre de raisonnements, il repoussait toutes les propositions d'alliance de l'Autriche et ne cessait de déconseiller au roi de Prusse de s'associer à cette puissance. Quant à l'Angleterre, il lui fit l'insinuation, caractéristique pour un allié de Napoléon, qu'il serait bien aise « que Bonaparte éprouvât des revers en Espagne pour arrêter ses vastes idées ». Ses propres idées pourtant n'étaient-elles pas aussi vastes que celles de l'empereur français?
Telle était la situation à la veille de l'entrevue d'Erfurt, demandée par Napoléon et consentie par Alexandre après d'assez longs pourparlers diplomatiques. Les questions de la Prusse et de la Turquie devaient forcément former l'objet de ces conférences : la solution des autres problèmes en dépendait. Alexandre se rendit à l'invitation
de Napoléon contre le gré de sa famille et surtout de l'aristocratie moscovite toujours rebelle à des rapports intimes avec l'héritier de la Révolution. Avant son départ, il avait manifesté à l'ambassadeur de France comme à Tagont intime du roi ^Frédéric-Guillaume, qu'il soutiendrait fermement les intérêts de la Prusse. Au premier il déclara qu'il considérait les exigences de Napoléon comme incompatibles avec les stipulations du traité de Tilsit; au second, il assura qu'à Erfurt il ne traitera d'aucune affaire avant d'avoir réglé les affaires de la Prusse. Il renouvela ces assurances à Kœnigsberg où il alla passer quelques jours avec le roi et la reine. On lui fit un accueil enthousiaste et pompeux. Entrée solennelle, déplacement de troupes, galas officiels, revues militaires, fêtes intimes, rien ne fut épargné pour honorer et flatter l'allié de Napoléon. Comme toujours, Alexandre charma tout le monde par ses manières affables, ses épanchements de cœur, ses grâces. En politique, il satisfaisait moins. C'est que le roi et son entourage, y compris Stein, s'attachaient à gagner un homme lié par des engagements qu'ils ignoraient et que ses intérêts particuliers et majeurs lui commandaient de tenir. Les Prussiens le trouvaient aimable^ mais irrésolu. Le roi lui déclara qu'il préférerait faire alliance avec l'Autriche plutôt que
d'accepter les conditions de Napoléon. Stein, toujours écouté par le tsar, cherchait à le gagner à une coalition avec la Prusse et l'Autriche, en mettant l'armée prussienne à sa disposition. Le tsar resta sourd. Le moment n'était pas favorable, disait-il, il fallait attendre la tournure que prendraient les choses en Espagne. En revanche, il insisterait à Erfurt sur l'exécution stricte du traité de Tilsit et sur un adossement des conditions fmancières ; il en demanda l'exposé à Stein qui devait l'accompagner à Erfurt.
Un grave incident en décida autrement. Dans la période où les négociations à Paris entre Napoléon et le prince Guillaume de Prusse, prirent une tournure qui pouvait faire craindre une rupture et où les esprits en Prusse étaient excités au plus haut point, Stein avait écrit au prince Wittgenslein, alors aux bains de Dobberan, une lettre respirant la haine contre Napoléon, parlant de- Téventualité d'une guerre et rendant compU de l'exaspération générale des esprits contre le dominateur étranger, exaspération qu'il fallail nourrir et entretenir avec l'aide d'hommes cou — rageux et patriotes de la Hesseet de la Westphali ^ qui devaient se lier et se concerter avec d'autres patriotes. L'envoi de cette lettre avait été dénonoé à l'autorité militaire française et cela, à ce que les Allemands eux-mêmes prétendaient à cette
époque, par les ennemis de Stein à la cour de Prusse, adversaires de ses réformes et travaillant à son renversement. Le messager, porteur de la lettre de Stein, fut, sur les ordres du maréchal Soult, arrêté à Spandau, à quelques lieues de Berlin, ses papiers lui furent pris et envoyés à Paris. Napoléon avait aussitôt fait publier la lettre dans le Moniteur en l'accompagnant de commentaires virulents. Comme on peut le penser, la lettre de Stein vint très à propos pour fournir à Napoléon un bon prétexte de se montrer implacable dans ses exigences. C'est même dans la croyance, erronée d'ailleurs, que Stein était Westphalien et pour l'atteindre, qu'il fit insérer dans un article secret de la convention avec la Prusse, du 8 septembre, une clause portant que le roi de Prusse aurait à congédier du service de TEtat tous les fonctionnaires originaires des provinces cédées par la Prusse dans le traité de Tilsit. La Westphalie était de ce nombre. Les nouvelles de ces divers événements exercèrent un effet foudroyant à la cour de Kœnigsberg. « Cet événement est le dernier échelon de notre malheur, écrit la comtesse de Yoss, grande maîtresse de la reine Louise, la reine est désolée, le roi est furieux de cette nouvelle mésaventure. » L'empereur de Russie qui vouait de quitter Kœnigsberg, reçut toutes ces nouvelles par le courrier russe
qui, expédié de Paris, avait rencontré le tsar aux portes de la ville prussienne. Il écrivit des lettres de consolation et d'encouragement au roi et à la reine. Frédéric-Guillaume devina le parti que Napoléonirait tirer deTincident. «Si Votre Majesté, écrit-il au tsar le 21 septembre, par des soins généreux ne nous soutient pas, c'en est fait de la Prusse, car ce qui vient de se passer est plus que suffisant pour lui casser le cou (à Stein). De grâce, Sire, daignez calmer s'il y a moyen encore, le courroux de Napoléon. Rappelez-vous, Sire, que c'est lui-même qui a mis Stein sur les rangs, lorsqu'il s'est agi du renvoi de Hardenberg. Au nom de Dieu, Sire^ rappelez-vous de nous et comptez sur ma reconnaissance éternelle. » Le tsar, quelques mois auparavant, avait fait offrir à Stein d'entrer à son service; l'incident de la lettre lui permit de lui offrir un asile en Russie, mais pas davantage. Napoléon avait formellement demandé « qu'il fût chassé du ministère, sans quoi le roi ne rentrera pas chez lui».
Après l'entrevue d'Erfurt, sur les instances du tsar, Napoléon accorda que Stein pût rester pour garder le ministère des finances; mais alors,, des raisons de politique intérieure ne permirent pas à Stein de profiter de cette grâce. Réfugié en Russie, il fut le conseiller, à titre purement officieux, d'Alexandre, pour
ii*entrer réellement à son service qu'en 1812. Quelques jours après Tincident Stein, Napoléon, à la veille de partir pour Erfurt, s'était calmé : il congédiait le prince Guillaume qui avait signé la convention du 8 septembre, dans les termes les plus conciliants. Que le roi fasse preuve de bon vouloir et Ton verra, par la suite, pour se relâcher des conditions les plus rigoureuses. Qu'il soit fidèle à Napoléon, en prenant un exemple sur Alexandre qui « me reste attaché, en dépit des cabales de son cabinet et de sa cour ». Napoléon, en donnant cet avertissement, n'était pas ignorant de ce qui se passait dans l'entourage du roi à Kœnigsberg et sous les auspices mêmes du roi. Stein déconseillait absolument la ratification de la convention du 8 septembre. Et, en effet, le ministre Goltz, envoyé à Erfurt, reçut pour instruction de ne ratifier qu après que le tsar aurait obtenu les modifications demandées. A Pinsu d'Alexandre, et pendant qu'il négociait ainsi à Erfurt, le cabinet prussien entamait à Vienne des pourparlers en vue de la guerre, prévue à bref délai, entre la France et l'Autriche. Mis au courant, le tsar invita le roi à renoncer à ce double jeu, à cesser ses négociations à Vienne. Ces conseils ne furent pas suivis d'abord. Au contraire, après la défaite des Français en Espagne, le roi Frédéric-Guillaume
fut moins que jamais disposé à ratifier la convention. Les soupçons de Napoléon ne faisaient qu'augmenter. Les instances du tsar en faveur de la Prusse n'eurent pas de résultat. Napoléon ne voulait rien entendre avant que le roi n'eût ratifié la convention, et le comte Goltz n'obtint même que difficilement Ja permission de venir à Erfurt. Alexandre, de son côté, avant tout préoccupé de ses propres affaires, était fortement contrarié par la résistance du roi; il reçut fort mal l'ambassadeur de Prusse et, comme Napoléon, exigea que la convention fût ratifiée, après quoi il essaierait d'obtenir quelques adoucissements.
C'est que Napoléon lui avait déclaré qu'il ne parierait de l'affaire prussienne que lorsqu'il se serait mis d'accord avec le tsar sur leur alliance à deux, prévue par le traité secret de Tilsit. Or, sur ce sujet, les négociations ne marchaient guère. Alexandre, toujours à cheval sur le traité secret de Tilsit, trouvait que l'acquisition de la Finlande par la Russie était peu de chose en présence de la grosse part que Napoléon s'était taillée en Allemagne, en Italie, en Espagne, sans compter la présence des armées françaises si près des frontières de Pologne. Ce qu'il lui faut et ce qui lui a élé adjugé à Tilsit, exposait le tsar, c'est la Turquie, et c'est à ce prix seulement que la Russie sera l'alliée de la France. Napoléon, chez qui les souvenirs
delà politique traditionnelle de la France s'étaient réveillés malgré Tilsit, ne consentit à accorder à son ami qu'un acompte, à savoir la reconnaissance delà prise de possession des Principautés danubiennes. Par contre, il déclarait ne pouvoir consentir à atténuer ses rigueurs à Tégard de la Prusse qu'à la condition qu'Alexandre s'engagerait avec lui contre l'Autriche. Devenu méfiant, le tsar refuse en se bornant à accepter un traité d'alliance purement défensif à Tégard de cette puissance. Quant à la Prusse, quelque peu délaissée par son prolecteur qui était trop préoccupé de ses propres intérêts, Napoléon accorda, sur les supplications du roi, appuyées par le tsar, une modeste réduction sur la contribution de g:uerre ; en revanche, il ne rendit pas les forteresses de l'Oder, et ces minces concessions, Alexandre ne les obtint qu'en faisant remise à Napoléon de l'obligation prise dans le traité de Tilsit, d'accorder à la Prusse, en compensation du Hanovre qu'on lui enlevait, une indemnité territoriale sur la rive gauche de l'Elbe. Le prince Guillaume reçut de Napoléon un gracieux accueil, mais n'obtint aucun adoucissement réel. Il avait, à son insu, sauvé la vie à l'empereur. Des officiers prussiens, patriotes exaltés comme il y en avait beaucoup à cette époque dans l'Allemagne envahie par l'étranger, avaient résolu de délivrer leur pays
parle meurtre de son implacable ennemi. Ce projei criminel qui devait être mis à exécution au retour d'une chasse aux environs de Weimar, fut abandonné de peur que la balle meurtrière ne vînt frapper le frère du roi de Prusse, lequel, au retour de la chasse, marchait à cheval à côté de rcmpereur.
Napoléon accorda les quelques faveurs à la Prusse « par égard pour son allié » Alexandre, et celui-ci abandonna un article important du traité de Tilsit, favorable à la Prusse, « touché de l'amitié que Napoléon lui avait témoignée ». Les Russes exaltèrent les efforts de leur souverain et faveur de la Prusse. « Le tsar, disait plus tar<i le prince Kourakine, a défendu la Prusse et son roi avec la chaleur d'un Caton contre Napoléon ; il a été impossible de le détourner de cel,te marotte. » Les Prussiens n'en pensaient pas de même sur cette soi-disant sollicitude du tsar.
Napoléon et Alexandre quittèrent Erfurt, satisfaits à demi seulement ; il leur avait fallu rabattre sur leurs espérances. L'empereur des Français, toutefois, pouvait être plus content que le tsai dont il avait obtenu en somme, — il le croyais du moins, — l'alliance sans qu'il lui en coûtai beaucoup. Pour la Prusse, l'épilogue du congrèi d'Erfurt, ce fut le décret impérial de Bayonne portant proscription du « nommé Stein » etcon
TILSIT-KRFURT. i4l
^J| fiscation de ses biens, comme ennemi delà France T etdu Rheinbund.
Les relations d'amitié entre Alexandre et Frédéric-Guillaume ne s'étaient pas ostensiblement ressenties des événements d'Erfurt. Le roi sentait qu'il n'avait pas d'autre perspective d'assistance, dans l'infortune, que celle de la Russie. Son idée fixe depuis 1806 avait toujours été l'alliance de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie, et il espérait, malgré d'infructueuses tentatives, malgré la mollesse de l'appui d'Alexandre à Erfurt, y parvenir. Au contraire, le tsar, tout cœur pour le roi et la reine, demeurait opposé à une combinaison danslaquelle Tilsit et Erfurt lui défendaient d'entrer et il se proposait, en conséquence, de retenir la Prusse dans sa quasi-alliance avec la France.
Au retour d'Erfurt, en passant à Kœnigsberg, letsarinvita le couple royal à visiter Saint-Pétersbourg. Cette visite eut lieu au commencement de Tannée 1809, contrairement aux conseils de Stein. Cet homme d'État prévoyait ce qui allait se passer entre les deux souverains. En effet, le tsar, lorsqu'on lui parlait de l'alliance autrichienne s'y refusait obstinément, non pas, comme on le pense bien, en révélant ses engagements d'Erfurt, mais en faisant valoir que le moment n'était pas venu, qu'il fallait laisser Napoléon s'affaiblir en
Espagne, avant d'effectuer une évolution contre lui. Stein connaissait à la fois Tesprit faible et élastique du roi, et le charme séducteur qu'Alexandre exerçait toujours sur ce prince et sa femme. On les entourerait de fêtes, les comblerait de gracieusetés délicates, pour leur faire oublier Erfurt et pour engager le roi à rester souple et soumis à l'égard de Napoléon. Et les prévisions de Stein se réalisèrent. Le tsar promit qu'il ne laisserait pas amoindrir la Prusse davantage, à la condition qu'elle exécutât fidèlement la convention du 8 septembre 1808 avec la France. Le roi se rendit à ces conseils, subjugué qu'il était par les protestations émues et sentimentales de son ami. Mais, à peine de retour à Berlin, il s'aperçut que la résignation passive ne pourrait être pratiquée longtemps. L'Autriche se préparait à la guerre avec Napoléon : le roi de Prusse prendrait-il part à cette guerre à coté de ce dernier, ainsi qu'il s'y était engagé? Ses convictions et ses sentiments le lui défendaient; l'Autriche lui proposait une alliance ofiFensive et le parti militaire prussien se remuait de nouveau pourentraîner le roi de ce côté. Dans sa perplexité le roi s'adressa à Alexandre^ lui demandant conseil ou plutôt lui avouant qu'il ne saurait marcher contre l'Autriche. « Les esprits, écrit-il à la date du 12 mai 1809, sont tellement montés
et l'agitation et la fermentation sont si grandes, çueje risque tout si je ne prends le parti auquel la nation tient par préférence. » En ce cas, que fera la Russie? Le roi, surmontant sa timidité, expose tous les dangers de la situation. L'Autriche vaincue, ce sera le tour de la Prusse dont Napoléon a juré la perte et que l'empereur Alexandre ne sera plus alors en élat de conjurer, attendu que lui-même « fera l'épreuve de ce que valent les perfides assurances d'amitié que la France lui prodigue aujourd'hui ». Alexandre, on le conçoit, songeait d'abord à sa propre sécurité. Il était convaincu que l'Autriche et la Prusse même réunies seraient vaincues par les armes de Napoléon : en ce cas, l'armée française arriverait sur les frontières de la Russie. Cette éventualité Tefifrayait comme elle a effrayé plus tard ses deux successeurs. Aussi n'hésite-t-il pas à répondre au roi, qu'il devait bien se garder de faire alliance avec l'Autriche, que lui, le tsar, restait inébranlablement attaché à l'alliance avec la France, alliance destinée, d'après lui, àproduire les résultats les plus heureux pour l'Europe. Il exposait les mêmes idées à son ambassadeur à Berlin : l'alliance franco-russe est des plus solides, le roi de Prusse devra y rester attaché, car c'est son seul moyen de prolonger son existence ; pour cela, il faut que le cabinet de Berlin renonce « à
cette ancienne politique vague ». Le tsar voulait dire « politique indécise et variable » ; mais, sous ce rapport, il ne fut pas irréprochable lui-même, et par la suite sa conduite devait donner lieu à des récriminations de même nature. A Berlin, on ne goûtait pas ces conseils. On démontrait à l'envoyé russe que la Prusse était dans Timpuissance de remplir ses engagements financiers et que, pressée par Napoléon, elle se verrait obligée de lui céder la Silésie en guise de paiement. Ce ne fut pas là l'avis de la reine Louise qui, parlant au ministre de Russie, accusait Tinsuffisance des ministres « trop bêtes » pour tirer parti des ressources du pays. Sur les conseils d'Alexandre, le roi changea de nouveau de ministre, pour rappeler Hardenberg àla direction des affaires. Que pouvait-il faire, la main de fer de Napoléon pesant de tel poids sur la Prusse que dans ce pays, en présence de la faiblesse du gouvernement, bien des esprits commençaient à se familiariser avec l'idée d'une Prusse absorbée par la France.
Et cependant, à cette époque déjà, à la fin de l'année 1810, il circulait des bruits d'une guerre future entre la France et la Russie. L'Autriche étant vaincue, la Prusse n'était plus qu'une faible barrière entre l'empire napoléonien et la Russie. Napoléon reculait ses frontières. A la fin de 1810, il englobait toute TAUemagne du Nord
dans son empire : mesure, déclarait-il avec la brièveté impériale des Césars romains, « commandée par les circonstances ». De pi us , Alexand re supposait que Napoléon allait garder la Galicie^ enlevée à l'Autriche. De son côté, Napoléon se plaignait de la Russie. Il trouvait les convoitises des Russes et leurs exigences en disproportion avec les modestes preuves matérielles de leur concours. Il estimait qu'il payait suffisamment leur appui en leur abandonnant une petite portion de la Galicie. Il heurtait ainsi la politique traditionnelle de la Russie, héritage de Catherine qui voulait toute la Pologne afin d'être complètement voisine de TEurope occidentale.
Les observateurs sérieux avaient prévu ce refroidissement des deux alliés : les alliances basées sur la conquête et sur le dépouillement d'autrui ont toujours fini par se défaire. Tout allait de mal en pis entre les deux souverains. Napoléon, décidé à divorcer avec Joséphine qui ne lui donnait pas d'héritier, avait suggéré déjà à Tilsit, l'idée d'un mariage avec une sœur d'Alexandre. Le tsar hésita et prétexta des empêchements religieax, en cachant la vérité qui était que dans sa famille on y était opposé. C'est alors que Napoléon conclut le mariage avec la fille de l'empereur d'Autriche.
Ce ne fut pas tout. A la même époque, la
Russie établit un nouveau tarif de douane par lequel une quantité d'articles français étaient frappés de prohibition, les vins frappés de droits exorbitants, et, par contre, les denrées coloniales sous pavillon neutre, admises en Russie. A ces griefs de Napoléon les Russes en opposèrent un non moins grave : parmi les pays allemands réunis à la France, se trouvait le duché d'Oldenbourg, appartenant à un proche parent du tsar. Ce fut en vain que Napoléon offrit à ce dernier une compensation : Alexandre, profondément offensé, refusa.
Déjà les deux alliés d'Erfurt se préparaient à la guerre. Dès Tautomne 1810 on élaborait à Saint- Pétersbourg des plans de campagne. De son côté, à la, suite de la promulgation du nouveau tarif douanier russe, Napoléon ordonne une nouvelle levée qui allait lui occasionner un surcroît de dépenses de cent millions. Il rappelle son ambassadeur de confiance, Caulaincourt, de Pétersbourg. Il fait connaître deux cas de guerre contre la Russie : le passage sur la rive droite du Danube et l'entente avec TAngleterre. Il disait, et sur ce point il était entièrement dans la vérité : « J'ai fait la paix à Tilsit, parce qu'Alexandre m'avait promis de m'assister contre l'Angleterre. »
Alexandre, dans la lutte qu'il voit proche, compta sur la Prusse et négocia à Berlin. Les rôles
vont changer désormais. Depuis Erfurt,- Alexandre n'avait cessé d'exhorter le roi à la prudence ; maintenant c'est ce dernier qui engage le tsar à user de circonspection. Naguère, Alexandre insistait pour que le roi avalât toutes les infractions au traité de Tilsit ; aujourd'hui c'est lui qui somme le roi de se joindre à lui pour la défense de ce traité, violé par Napoléon, et c'est lui qui menace le roi de rompre avec lui les liens d'amitié. Frédéric-Guillaume, redoutant la vengeance de Napoléon, se refuse à signer un traité d'alliance offensive et défensive et décline jusqu'à une simple convention militaire en vue d'une guerre éventuelle entre la France et la Russie.
De nouveau se reproduit, dans l'entourage du roi, le jeu des deux partis français et russe. Le cabinet de Berlin apaise à Pétersbourg et calme à Paris; il déclare qu'il ne se mettra jamais en guerre contre la Russie, et d'autre part il signe (4 juin 1811) une convention mettant toutes ses routes militaires à la disposition de la France. Une autre fois, il ordonne des armements qui éveillent les soupçons de Napoléon et déterminent celui-ci à envoyer à la Prusse un ultimatum.
Alexandre garda, devant ces tergiversations de la Prusse, une attitude relativement calme. Il savait le cabinet prussien intimidé par Napoléon, le parti français influent auprès du roi. Mais,
d^autre part, il était informé par sa diplomatie, que l'opinion publique en Prusse était hostile à ce parti et que le jour où il se déclarerait ouvertement contre Napoléon, il aurait pour lui les peuples. Napoléon aussi n'ignorait pas cet état des esprits en Allemagne : son frère Jérôme l'en avait prévenu en prédisant que sur les derrières de l'armée française, toute l'Allemagne se soulèverait. Mais on n'en était pas encore là. Pour le moment la Prusse traitait toujours des deux côtés : Hardenberg lui-même conseillait ce double jeu. On se proposait de négocier en secret à Saint-Pétersbourg etpresque en mêmetempsonsigna un traité d'alliance (24 février 1812) avec la France. Napoléon n'avait pas laissé de choix au roi : le territoire prussien était pris comme dans un étau par les armées françaises, et le roi avait fait préparer ses voitures pour échapper à l'ennemi. Ce fut un traité entre vassal et suzerain. La Prusse s'y engageait contre toutes les puissances avec lesquelles la France était en guerre, l'Italie, l'Espagne et la Turquie exceptées; elle fournissait un contingent de campagne de 20,000 hommes, plus d'autres 20,000 hommes pour garder certaines forteresses ainsi que Potsdam ; toute la monarchie à peu près était ouverte au passage des armées françaises ; aucune levée, aucun mouvement de troupes ne devaient s'effectuer qu'après entente
avec Napoléon. A la paix, la Prusse recevrait quelques compensations de ses « services et charges ».
Les Russes, on le comprend, étaient indignés en apprenant la conclusion de ce traité. Il ne servait de rien aux Prussiens d'expliquer, ce qui était vrai du reste, que Napoléon le leur avait imposé, le couteau sur la gorge. Car ils avouaient que le roi avait cédé à la peur, qu'il avait signé dans Tespoir qu'il n'y aura pas de guerre entre la France et la Russie ; ils assuraient qu'il restera l'ami d'Alexandre, quoi qu'il puisse arriver. Le comte Liéven, envoyé du tsar, leur répliqua que, par ce traité, le roi provoquait précisément l'explosion de la guerre et qu'il était inutile d'envoyer, ainsi qu'il avait été décidé, le colonel de Knesebeck en mission auprès du tsar qui ne céderait en rien. Hardenberg lui-même convint que la politique prussienne n'inspirait plus confiance à personne, que bientôt elle serait complètement isolée et que lui, le ministre, serait réduit, comme Steîn, à chercher un asile en Russie. Dans les lettres que les deux souverains échangèrent à la suite de cet événement, les protestations les plus ardentes d'amitié personnelles alternaient avec les reproches. Le roi, tout en se disant « navré » du parti qu'il avait été obligé de prendre, rappela que depuis Erfurt et
depuis sa visite à Saint-Pétersbourg, le tsar n'avait cessé de Texhorler à passer par où Napoléon voudrait ; que, sur ses conseils, il avait quitté son refuge de Kœnigsberg, pour aller résider à Berlin, au milieu des armées françaises, cerné par elles ; que le tsar avait refusé de faire marcher ses troupes, à moins d'être attaqué luimême sur le sol russe. Dans ces circonstances, le roi a dû pourvoir d'abord à la conservation de son État, menacé par Napoléon. « Plaignez-moi donc. Sire, écrit le roi, dans sa lettre du 31 mars 1812, mais ne me condamnez pas. )> Et, comme pour préluder à sa défection de l'alliance française, il finissait ainsi : « Si la guerre éclate, nous ne nous ferons du mal que de ce qui sera d'une nécessité stricte ; nous nous rappellerons toujours que nous sommes amis, que nous devons redevenir un jour alliés, et tout en subissant une fatalité irrésistible, nous conserverons la liberté et la sincérité de nos sentiments. »
Tel était l'allié étrange que Napoléon allait attacher à son flanc gauche, comme arrière-garde de la Grande Armée. Et, les sentiments hostiles à l'égard de l'empereur des Français, que le roi n'avouait que dans la correspondance intime avec le tsar, ses généraux ne craignaient pas de les afficher en paroles comme en actes. Dès le premier jour, il fut évident que les troupes prus-
siennes ne marchaient qu'à contre-cœur sous les drapeaux français. Des officiers prussiens, parmi lesquels le général Gneisenau, demandèrent à prendre du service dans les rangs de Tarmée russe; quelques-uns, dont le patriotisme oubliait toute règle de discipline militaire, donnaient au ministre de Russie des indications sur les points stratégiques importants à occuper. La déroute des esprits fut complète. Le maréchal Ney fit fusiller nombre de déserteurs prussiens. Le général Du* rutte, commandant de Berlin, dut prendre les mesures les plus rigoureuses à Tégard des conscrits récalcitrants. En fait, l'autorité royale n'existait pas dès le mois de mars. Les gardes prussiennes reçurent de Napoléon ordre de marcher en avant, sans même avoir reçu autorisation de leur chef royal. Le gouvernement prussien fut obligé de fermer ses frontières, du côté de la Russie, à toute importation de denrées coloniales. Tout ce gouvernement vivait sous la terreur de Napoléon. Hardenberg évitait de rencontrer le comte de Liéven, représentant du tsar, bien que la guerre ne fût pas encore déclarée. Au mois de juin, la guerre déclarée, les ministres prussiens, les larmes aux yeux et en donnant au ministre de Russie ses passeports, lui exprimaient la douleur du roi, mais en ajoutant que le roi continuerait à négocier avec la Russie, qu'à cet effet,
i52 L'ALLEMAGNE ET LÀ RUSSIE.
le général Gneisenau seraît envoyé à Saint-Pétersbourg et que le général Schœler resterait dans cette capitale comme agent diplomatique privé. De son côté, ajoutoils-lo, le gouvernement russe, au moment du départ de son ministre de Berlin, avait pris ses mesures pour être tenu au courant de tout ce qui se passerait en Allemagne pendant la durée de la guerre. A cet effet, M. Gruner, chef de la police secrète prussienne, sur sa demande, fut engagé pour les mêmes fonctions au service de la Russie, avec résidence à Prague. A peu près les mêmes fonctions furent dévolues àBerlin aucolonel prussien Valentini ; les rapports de ce fonctionnaire étaient expédiés en Russie, depuis Berlin jusqu^à Saint-Pétersbourg, par l'intermédiaire de maisons de banque jprussiennes, dont le dévouement était acquis à la Russie. D'autres fonctionnaires prussiens s'empressèrent de mettre à la disposition du gouvernement russe leurs services, pour l'informer de tout ce qui serait de nature à l'intéresser.
Enfin, le conseiller le plus précieux pour le tsar, fut le baron de Stein. A la suite du décret de proscription de Bayonne, il s'était réfugié à Prague où, la guerre déclarée et l'Autriche, comme la Prusse, étant l'auxiliaire de Napoléon, il n'aurait pu rester. L'empereur Alexandre, qui le connaissait depuis longtemps, lui écrivit le 27 mars
pour l'appeler à son service ; il donnaitlibre cours à sa fougue humanitaire. « Les circonstances décisives du moment, dit-il, doivent relier tous les êtres bien pensants, amis de Thumanité et des idéeslibérales. Il s'agit de la sauver de la barbarie et de l'esclavage qui se préparent à l'engloutir. » La guerre qui va s'ouvrir « sera probablement la dernière. Elle décidera du salut ou de la perte de l'Europe ». Stein se rendit à cette invitation. Sans situation officielle, il fut autorisé à conférer directement avec le tsar qui, de son côté, lui demandait conseil sur toutes les affaires importantes. Stein, pendant son séjour en Russie, soufflait le feu contre Napoléon, prêchait la guerre à outrance, poussait au châtiment des princes allemands qui avaient accepté le rôle de vassaux de Bonaparte et « vendent le sang de leurs peuples pour prolonger leur honteuse existence »; enfin, il s'attachait à gagner le tsar à l'idée du relèvement d'un fort empire germanique, ou, faute de mieux^ d'une confédération solidement constituée. Mais, avant que tous ces projets puissent être mis à exécution, il fallait se défendre contre l'invasion française, il fallait vaincre la Grande Armée, réduire Napoléon àl'impuissance.