‹ L'Allemagne et les AllemandsChapitre 15 sur 35 · AVÈNEMENT DE FRÉDÉRIC I*' BARBEROUSSE · texte numérisé non relu

AVÈNEMENT DE FRÉDÉRIC I*' BARBEROUSSE

palais du Vatican. Pour laver en quelque sorte cette honte, Tempereur se distingua dans les guerres contre les rois du Danemark et de la Pologne. En Belgique, province de Vempire, le parti français, c'est-à-dire celui des nobles, fut terrassé par le parti allemand ou celui des bourgeois, qui élurent Ditéric, le comte de T Alsace , pour gouverneur; c'est lui qui donna aux Flandres des chartes municipales tellement libérales, que les communes de Bruges, Gand, Ostende, etc. , commencèrent à se développer et à s'enrichir d'une manière éclatante. Dans une campagne contre le pontife et son allié, ie roi normand de Sicile, Lothaire était aidé de Konrad le Hohenstauf , duc de la Souabe , et Henri Velfe-le-Pier, duc de Bavière et de Saxe, les plus puissants de tous ses vassaux allemands , mais sans remporter des avantages signalés. Il mourut dans une cabane au milieu des montagnes.

Le parti ghibelin ou hohenstauf s'empresse alors de procla* mer empereur son duc Konrad III le Faillant^ un héros beau, brave et intelligent comme il n y en eut pas beaucoup. Il avait tout de suite à se battre contre le parti guelfe ou welfe, dont le chef, Henri-le-Fier, fit tout pour lui arracher la couronne. L'empereur ne voulut pas permettre à ce fier seigneur de posséder deux énormes duchés à la fois, et l'assiégea enfin dans la petite ville fortifiée de Weinsberg, c'estrà-dire les Fignes, en Souabe. Là, pour la première fois, le vieux cri de guerre allemand, Kyrie éleyson^ fut changé en deux cris de partis: lés Ghibelins pousseront désormais celui de Foici Ghibelin! et les Guelfes, celui de Foici Guelfe ! C'est donc sous ces deux funestes mots d'ordre et sur l'instigation permanente des papes, que la belliqueuse Allemagne devait se déchirer pendant plus d'un siècle, pour tomber à la fin dans la plus profonde impuissance politique. Le pape n'a jamais cessé depuis Grégoire VII de s'immiscer aux plus grandes comme aux plus petites affaires allemandes» et cette irritation perpétuelle, entre AUe-

416 rALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

mands et Allemands, contribuait, ce me semble, à préparer ceux-ci enfin à faire divorce avec la papauté, quatre siècles plus tard, par la Grande Réforme protestante de Martin Luther.

Même au milieu des tristes combats ghibelins et welfes, on vit encore éclater quelquefois la naïve et touchante loyauté, qui est un des éléments principaux du caractère allemand. Ainsi, après la conquête et le pillage de Weinsbeirg, l'empereur permit aux femmes de se retirer de la ville en sauvant avec elles tout ce qu elles pourraient porter sur leurs épaules : et les femmes sortirent chacune emportant son mari sur le dos, la duchesse welfe à leur tête emportant son duc Henri-le-Fier. Konrad en était étonné; mais quand ses courtisans lui conseillèrent de s*y opposer, il répondit : « Empereur d'Allemagne « je suis, je sais tenirce que j*ai promis. » Il entreprit à la fin, ému par Téloquence du grand abbé de Clairvaux, la première croisade allemande contre les Turcs, en Asie, pour leur arracher le Saint-Sépulcre du Christ,- maisil eut le malheur de perdre une bataille décisive dans les sauvages montagnesd'Icone; Tarmée, exténuée pendant trois jours parla faim et la chaletur, affaiblie par des aliments empoisonnés que le misérable empereur des Grecs, Emmanuel, lui avait vendus, décimée parles redoutables flèches des Mahométans, et en outre, eflirayée par une éclipse de soleil, fut forcée à rebrousser chemin. Konrad lui-même reçut deux coups de âèche. Les Français à leur tour y essuyèrent un grave échec.

Le malheureux empereur mourut après son retour en Aile» magne, où Torgueilleuse maison des Guelfes avait déjà repris les hostilités. Mais le neveu du défunt, Frédéric Ghibelin.dBC des Souabes, son brave compagnon d'armes contre les Tares, se hâte d'y arriver, onle proclame en 1 1 52, à Francfortauple-Mein, et les Guelfes ne s'y opposent pas.

La plus belle, la plus grandiose, la plus illustre de toutes

les époques politiques de la nation va commencer en 1 1 5 2. — Et 1852!^

ONZIÉIE TABLEAU.

L'incomparable grandeur de rAlIemagne ghibeliue , et son combat à

mort contre le Pape.

Quand un démocrate socialiste d'origine allemande a jeté un regard sur le passé de la nation, au milieu de laquelle il est né, il se sent profondément ému. Emancipé de tout patriotisme haineux et exclusif, et de tout faux orgueil national, il reconnaît avec joie ce que les Allemands d'un passé glorieux ont produit de bon et de beau ; mais il frissonne aussi d'horreur et de dégoût, en voyant ceux d'aujourd'hui tombés dans un abîme d'asservissement et d'affaiblissement ^politique. Le démocrate socialiste, il est vrai, se sait membre de la Grande Famille humaine, citoyen de la Grande Association qu'on appelle Genre Humain. Il sait que chaque nation a le droit et le devoir de se développer suivant ses besoins rationnels, d'après le triple rapport de la Morale, de l'Intelligence et de la Matière ; mais c'est précisément pour cela qu'il sou&e à l'aspect de cette nation allemande qui, si richement douée à tous ces égards, se trouve ignominieusement arrêtée en chemin depuis tant de siècles. En Allemagne , il faut le dire, l'état confus et despotique, ce détestable héritage que le Moyen Age lui a laissé, persiste en plein jour ; il s*y étale avec une audace inouïe et qui fait un contraste affreux avec l'état apparemment moral et scientifique des habitants.

Le démocrate socialiste d'origine allemande se sent encore le cœur navré d'une autre douleur. Il proclame la solidarité fraternelle de toutes les nations qui sont libres ou qui aspirent

à le devenir par voie de révolution : et en même temps il est forcé à avouer que cette sainte Solidarité, cette unique Justice, a été méconnue par la nation allemande, à Tégardde ses voisins au sud et à Test. Même en parcourant T époque la plus brillante de l'Allemagne , celle des grands empereurs ghibelins , Frédérie P"" Barberousse , Henri VI le Fïctorieujs , et Frédéric II le Glorieux, le démocrate socialiste est plongé à la fin dans une réflexion amère: les guerres incessantes , se dit-il , que l'Allemagne a portées aux villes italiennes, les combats meurtriers et interminables qu'elle a livrés aux cultivateurs slaves, ont produit des maux affreux aux Allemands, aux Italiens et aux Slaves. On lui répond que sans les guerres l'Allemagne n'aurait jamais pu introduire le christianisme dans les pays de l'est, ni développer ses forces nationales, et que sans les guerres italiennes, l'idée de l'Empire allemand, en opposition avec l'idée de la Papauté romaine, n'aurait jamais pris son essor grandiose et terrible. Mais sans même contester le vrai que cette réporise contient, il n'en reste pas moins avéré que les résultats actuels Ae cette longue influence allemande sur la Lombardie et sur la Pologne sont on ne peut plus fâcheux et honteux. Cest là ^nraiment une diabolique fin de la vaste suprématie allemande au Moyen Age, que cette infâme exploitation des Italiens par l'Autriche, et cette perfide conduite de la Prusse envers les Polonais. Quoi qu'il en soit, il ne reste qu'une seule consolation an démocrate socialiste : c'est lie prêcher la réconciliation universelle et le pardon général entre les nations si longtemps adversaires , mais en même temps aussi, d'invoquer la justice humanitaire qui donnera à chacune ce qui lui est du, l'indépendance chez elle et la disparition finale des despotes financiers, aristocratiques, dynastiques et ecclésiastiques. Une fois cette sublime conciliation internationale faite , toutes les nations seront plus fortes que jamais, et réduiront bieâtAten

cendres et en poussière tous leurs despotes réciproques. Ce sera là le point du jour d'un avenir moins maladif, moins perverti, moins insensé, que le passé soit païen, soit chrétien.

Frédéric P' le Ghibelin, était un des plus beaux chevaliers, doué d une énergie morale et intellectuelle égale à sa force et à son habileté musculaire. Courageux , généreux, patient, réfléchi sans mélancolie et sans puérilité, un peu mystique et très-poétique, Frédéric P*" n'a connu que les idées hautes et grandioses, au service desquelles il mettait sa prudence et son indomptable volonté. C'était là un véritable modèle allemand de la meilleure sorte quant à l'âme et quant au corps : le front élevé , les grands yeux bleu-foncé jetant un regard toujours pénétrant, tantôt doux , tantôt terrible ; la voix sonore et de longue haleine ; la chevelure blonde, épaisse et courte ; le nez bien fait ; les lèvres minces et presque souriantes ; la barbe tellement blonde que les Italiens l'appelaient t homme à la barbe rousse; la peau, dit son chroniqueur, blanche et rose comme la neige des Alpes sous les rayons du soleil levant ou couchant; tous ses membres étaient fins et tendres, et pourtant fermes comme du bronze. Cette beauté mâle, régulière et sans afiectation était le signe majestueux de la maison ghibeline; jamais l'Europe n'a produit une autre djmastie aussi parfaite sous tous les rapports physiques et psychiques.

Contre cette noble race de héros, se levèrent deux géants, la haute maison welfe en Allemagne et le Saint*Siége de Rome. Le Saint-Siège seul survécut à ce sinistre combat, mais commenta. .. Nous allons le voir.

Frédéric P"" Barberousse n'a jamais été compris par des historiens catholiques. Cet empereur s'était proposé de continuer la grande œuvre de Charlemagne , c'est-à-dire de maintenir la toute-puissance impériale dans les affaires /7o//-

tiques^ et de laisser intacte celle du Saint-Siège dans les affaires ecclésiastiques. C'était là déjà le commencement de cette séparation de TÉglise et de TÉtat, dont on s'occupe tant aujourd'hui. Frédéric P*" était très-pieux et avait pris la ferme résolution de protéger TÉglise par les armes; mais il repoussait aussi, par les armes, toute prétention de l'Eglise de gouverner en politique. « Deux chefs suprêmes suffisent » à la terre, disait-il, Tun c'est moi, successeur de Charle- « magne, l'autre, c'est le pape, successeur de saint Pierre; M à moi les corps, à lui les âmes ; si Iç Pape obéissait en " toutes choses à l'Empereur, la religion tomberait en servi- « tude, et si l'Empereur obéissait en toutes choses au Pape, M elle serait bientôt souillée et gâtée par l'ambition, par l'in- M tempérance, par la cupidité. Ces deux chefs suprêmes •< doivent se contre-balancer ; chacun d'eux administrera «< consciencieusement son monde à lui. » Et en parlant de la sorte, Frédéric P' frappa sur sa vaillante épée; il pensa à Henri IV, le Franco-Salien, et à Lothaire, le Saxon, qui s'étaient agenouillés devant le redoutable pontife. La maison ghibeline, en outré, devait l'origine de sa puissance à ce malheureux Henri, et Frédéric P*" était trop généreux pour ne pas venger son prédécesseur.

Frédéric, après avoir mis sur le trône de Danemark l'un des trois princes danois qui se le disputaient, et après avoir renvoyé les ambassadeurs du Pape, franchit les Alpes ai 1154, avec une armée formidable, pour terrcisser le parti papal ou guelfe, d'abord, en Italie même, et plus tard en Allemagne.' Arrivé à Plaisance, il fait un appel solennel à tous les seigneurs italiens vassaux de l'empire allemand, et menace de punir, selon la loi , ceux qui ne se hâteront pas de marcher avec lui contre Milan, la riche et superbe capitale de la Lombardie et du parti papal. Tous les barons italiens du parti impérial ou ghibelin y accourent, Frédéric les accepte,

mais il refuse se servir du mécontentement général répandu en Italie par Arnold de Brescie, un des plus admirables martyrs républicains, qui prêche à Rome l'établissement d'une république vraiment chrétienne sur les ruines de l'autocratie cléricale. Le pape» oubliant sa haine, appelle Frédéric au secours contre le républicain ; Frédéric renvoie les ambassadeurs d'Arnold avec les mots railleurs : « Laissez donc là « votre vieille répubhque romaine, vous n'êtes plus que des <« enfants perdus, et soumettez-vous^ à nous, qui possédons « la vérité et l'énergie . » Il permit même au pape de brûler vivant le grand et noble Arnold, et foulant aux pieds les cendres encore fumantes du martyr, il fait son entrée triomphale dans Rome. Le pape s'empresse de le couronner, et l'empereur lui tient Tétrier, pour montrer, par cette action allégorique , que le chef de l'Eglise ne peut se tenir en selle sa^s le concours du chef de l'Empire. Puis, il livre aux flammes le fameux tableau qui représente l'empereur allemand Lothaire à genoux devant le pape, et dit ces remarquables paroles : » Dieu a fortifié l'Église par l'Empire « allemand, mais elle veut renverser cet empire. Vous avez « commencé par faire des tableaux, puis vous avez fait des M écrits contre l'empire ; vous ferez encore mieux en effaçant '< les uns et les autres ; ce n'est qu'ainsi que vous resterez en « paix avec nous. » Les malheureux Romains, révoltés par l'exécution de leur grand Arnold, s'insurgent, et livrent une terrible bataille dans les rues ; l'empereur reste vainqueur, mais il quitte la ville.

Voilà donc le nom allemand encore une fois exposé aux justes exécrations des Italiens.

Frédéric, secouru par le duc de Bohême, réussit mieux en Pologne ; il force le roi polonais Boleslav de renouveler le serment de fidélité envers l'Empire ; on raconte que Boleslav le fit nu-pieds, et portant suspendu ^u cou un glaive nu, en

un L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

1057. Au duc Vladislav de Bohênae, Tempereur octroie le titre de roi.

En Allemagne, il réussit pour le moment à réprimer les innombrables petites guerres que les seigneurs se faisaient entre eux. Ceux-ci étaient devenus un terrible fléau, nonseulement pour les paysans serfs, mais aussi pour les cultivateurs libres et pour les bourgeois des villes ; il y avait des chevaliers qui ne se nourrissaient que du brigandage sur les routes publiques. Le christianisme et le pape étaient tout à fait impuissants à créer un meilleur état des choses, et Tempereur seul parut aux opprimés comme un ange gardien, ai parcourant les provinces avec ses troupes, et battant m brèche des centaines de châteaux forts, qui servaient de repaires à ces seigneurs pillards. Beaucoup de pauvres paysans désertaient les terres de leurs barons et se réfugiaient alors dans les villes fortifiées, qui les recevaient à bras ouverts comme citadins. Frédéric essayait de tous les moyens dont il pouvait disposer ; non-seulement de la violence et de la persuasion^ mais aussi de la honte. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple fameux, condamna-t-il im jour Hermann, le comte du Rhin, qui avait rompu la paix par une guerre, petite mais très-cruelle, faite à l'archevêque de Mayence (chef da clergé allemand), à porter sur ses épaules un chien galeux, îselon l'ancienne coutume germanique ; ce qui causa à ce superbe baron tant de dépit qu'il s'en alla se faire moine.

Quelques hauts seigneurs^ il est vrai, agissaient spontanément dans l'esprit de Frédéric, ainsi Louis, le comte da Thuringe. Celui-ci, sans se douter des tracasseries que les nobles de sa province exerçaient contre les paysans, en fit la découverte d'une manière toute particulière. Egaré dans une partie de chasse, Louis se rend à la nuit tombante chez nn forgeron, qui paraît ne pas le reconnaître. Au lever du soleil , l'ouvrier était déjà devant son enclume, en s'écriant i

chaque coup de marteau : « Louis, deviens donc dur ! Louis, •« deviens donc dur ! » Le comte lui demande ce que cette exclamation signifie, et reçoit la réponse suivante : - Notre « comte est bon, trop bon même pour ses nobles, qui se mo- <« quent de lui et de nous ! «» Bientôt après cet avis amical, Louis introduit en effet des améliorations dans le sort des campagnards; et c'est par leurs bras qu'il défait les gentilshommes coalisés dans une bataille sanglante ; il en prend beaucoup de prisonniers, et les fait atteler quatre à quatre à une charrue, qu il conduit en personne, et il laboure ainsi un vaste champ, appelé encore à l'heure qu'il est le champ des nobles. Il reçut pour cela le surnom de Y Homme de Fer, et la crainte qu'il avait su inspirer à ces petits despotes était telle, qu'ils le portèrent, après sa mort, dix lieues sur leurs épaules, jusqu'à la chapelle mortuaire. D'autres princes imitaient la politique impériale en s'alliant contre la noblesse avec les villes, auxquelles ils octroyèrent des chartes communales; ainsi fit Henri-le-Lion, chef de la maison guelfe, qui donna des privilèges précieux et des colons à ses villes commerçantes Lubeck, Brunsvick, etc. En Bourgogne, la noblesse ayant fait empoisonner les deux fils de Berthold, comte de cette province alors allemande, le père désolé, qui n'avait plus d'héritiers, se vengea en octroyant de larges libertés communales aux villes de la Suisse, qui appartenait encore à la Bourgogne, et en fondant la ville de Berne, dans le but de susciter de la sorte de dangereux ennemis à sa noblesse. Il y réussit en effet. Sur son lit de mort, Berthold mit ces grandes villes suisses sous la protection directe de l'Empire. Le célèbre conquérant et gouverneur des provinces arrachées aux Slaves païens, Albert le Beau, surnommé l'Ours à cause de sa prodigieuse bravoure, colonisait le pays dévasté par une guerre d'extermination en y appelant beaucoup de bourgeois et de cultivateurs des Flandres et

du Rhin, qui parvinrent bientôt à dessécher les marais de sa Marche (c'est-à-dire province de frontière) connue sous le nom de Brandebourg. Cette province devint plus tard le noyau du royaume prussien.

Le grand empereur se servit avec succès de Tancien code des empereurs romains. Cette vaste collection de lois, qui, après être restée longtemps oubliée, venait d*être retrouvée dans la ville italienne d'Amalfi, attribue à Tempereur le pouvoir absolu, et ne dit rien du pape. En outre, elle était jplus claire, plus déterminée, que T effroyable amas de coutumes aristocratiques et féodales des Allemands. Des jurisconsultes italiens s'étaient déjà mis à étudier ce code des anciens Romains, leurs ancêtres, et Frédéric favorisa par tous les moyens leurs savantes interprétations. De là la célèbre école de droit à Bologne, qui prêta plus d'une fois un secours paissant à l'empereur d'Allemagne contre les seigneurs rebelles et contre le Saint-Siège. Frédéric convoqua en Italie aussi une grande assemblée législative et administrative, connue sous le nom de diète lombarde ^ composée de tous les hauts vassaux d'Italie; chaque ville italienne (elles étaient toutes plus ou moins républicaines, comme celles d'Allemagne) y envoya de même deux consuls^ c'est-à-dire deux nudres bourgeois. La présidence de cette imposante assemblée pacifique fut confiée à quatre célèbres professeurs italiens en droit. L'idée prédominante dans tout ceci était, que Tempire allemand chrétien descendait directement du ci-devant em? pire romain soit païen soit chrétien ; de là le titre de Saint Empire romain- allemand.

Le nouveau code italien, élaboré et voté par cette assemblée, était une fusion du vieux code romain et du vieux code allemand. Il attribua à V empereur les innombrables droits et privilèges que les ducs, les comtes et les communes bourgeoiîïes s'étaient arrogés; l'empereur seul pouvait dé-

sôrmaîs par sa ratification rendre valable la fonction des maires (consuls) et des comtes gouverneurs.

Il y fut encore décrété l'indivisibilité et l'inaliénabilité des grands fiefs , afin d^empecher une fois pour toutes l'éparpillement à l'infini des provinces et des terres féodales , et pour mettre obstacle aux petites guerres entre les seigneurs rivaux. En dernier lieu Frédéric ordonna , selon le vieux droit romain , un impôt d'argent sur les biens et les têtes , chose inouïe chez les Allemands, qui jusqu'alors ne s'étaient acquittés que par des dons gratuits et des prestations en nature.

Or, la grande république de Milan , jalouse de ses privilèges et fidèle alliée du pape, donna le signal de l'insurrection, en chassant le comte allemand Otton de Vittelsback , guerrier fougueux et à toute épreuve, qui y avait voulu lever des impôts , et donner à cette capitale du parti papal ou guelfe un consul impérial ou ghiRelin, La plupart des autres communes italiennes,â l'exception de Tivoli, Pavie, Lodi, etc, , déclarèrent de même , traîtres à la patrie , leurs délégués qui , dans la diète lombarde , avaient voté les propositions de Frédéric. Le pontife aussi protesta, et après sa mort les cardinaux ghibelins et les cardinaux guelfes, ne pouvant plus s'entendre, proclamèrent deux pontifes à la fois, un Guelfe et un Ghibelin. Alors se renouvela un affreux combat entre l'empereur et la cité de Milan, Les citoyens de cette ville héroïque épuisèrent en vain toutes leurs forces ; ils essayèrent même à quatre reprises de faire assassiner leur redoutable ennemi. Après un long siège ils se rendirent, exténués par la faim , et envoyèrent à Frédéric , par une pluie battante , tous leurs nobles et tous leurs bourgeois riches , nu-pieds , nu-tête , chacun un glaive nu suspendu au cou. L'empereur permit le pillage à ses troupes et détruisit les fortifications , mais il sauva les édifices et la vie des habitants. Rainold ,

archevêque alleroaDd , emporta comme butin les corps des Trois Rois, et ils sont encore aujourd'hui dans la cathédrale de Cologne. On a dit que Frédéric extermina la ville toute entière, et qu il promena sur le sol balayé une charme après y avoir jeté du sel ; ce n'est pas vrai. Mais Milan fut bien plus maltraité que quatre ans auparavant, quand une dépatation de nobles milanais s'était présentée devant lui pour la première fois et dans un costume pareil. Frédéric rentra en Allemagne où des vassaux avaient recommencé leurs lattes sanglantes.

L'idée malencontreuse, de regarder les communes bourgeoises de l'Italie comme faisant nécessairement partie de rErppire allemand , porta de nouveau ses fruits amers. Ce qui devait arriver, arriva : les hauts seigneurs ialleniands, auxquels Frédéric avait confié la surintendance depuis les Alpes jusqu'au Tibre , s'y conduisirent , comme toujours , avec outrecuidance et brutalité ; les alliés itahens , les Gfai« belins, assouvissaient avec cruauté et perfidie leur haine civile contre leurs compatriotes guelfes , et le résultat inévitable de cette déplorable invasion allemande était une nouvelle alliance des villes lombardes en faveur du pape. Milau iut rétabli, et les victoires brillantes que les deux fameux archevêques allemands de Mayence et de Cologne, Christian et Rainold, remportèrent avec 1,500 hommes sur 30,000 Romains, étaient tout à fait sans fruits. Christian surtout aurait été digne de servir une meilleure cause; premier archevêque et chef du clergé de l'Empire , homme poUtique , orateur, bon général et vaillant guerrier, le plus fidèle ami de Frédéric, toujours à cheval devant ses troupes, dans une arnrare dorée sous son manteau épiscopal , avec un casque d*or et portant un énorme bâton de fer avec lequel il avait brisé la tête de trente-huit ennemis , cet homme remarquable épuisa inutilement toute son énergie contre le patriotisme héroïque

dea bourgeois d'Italie. Mais enfin, que dire de la mesquine maison impériale d'Autriche qui , depuis 1848 , s'obstine , dans son incroyable aveuglement, à renouveler en Lombardie les sc^es sinistres qui se sont passées il y a huit siècles sous la plus haute de toutes les dynasties européennes t Certes , si les grands empereurs ghibelins Frédéric P' et Frédéric II pouvaient revmr de leur tombe , ils comprendraient mieux que Habsbourg l'esprit de notre époque : leur première action serait de retirer de la malheureuse Italie actuelle le dernier canon allemand, et de ne le braquer que contre la frontière russe.

L'empereur Frédéric Barberousse essuya enfin une défaite complète par les ravages de la peste , et tournant le dos à ritalie dans la ville de Pise , il jeta en l'air son gantelet de fer, pour annoncer une prochaine guerre à mort à toute la Ligne des Lombards.

Jjà nom allemand était de la sorte devenu aussi haï eh Italie que dans les contrées slaves. Les Slaves , depuis l'embouchure de la Yistule dans la mer Baltique, et delà tout le long de la côté maritime vers l'ouest jusqu'à la frontière du Holstein, se défendaient à outrance contre la religion chrétienne, qui leur fut apportée à la pointe des épées allemandes. Le inot fraternité était encore inconnu , et la religion du Christ ne leur apparut que sous la forme majestueuse, il est vrai, mais despotique, de l'Église romaine en alliance avec la Féodalité allemande , avec des barons et des évêques allemands, aveo les droits des seigneurs et les redevances du bas peuple. La langue et les mœurs de toutes ces peuplades slaves étaient forcées de disparaître devant celles des Allemands, qui refluèrent maintenant de l'est vers l'ouest, après avoir émigré quelques siècles auparavant de l'est vers l'ouest, vers le sudouest et vers le sud. Pendant la longue absence des Allemands y leuris anciennes provinces avaient été occupées et

fort bien cultivées par des peuplades slaves arrivées de Test. Elles y avaient fondé de nombreuses principautés et de ridies villes commerçantes, dans lesquelles il n'y avait point tant de privilégiés et de serfs que parmi les nations occidentales, les Allemands et les Français. Les scènes sanglantes qui s y passaient pendant cinq siècles, ressemblaient en violence, en perfidie , et en héroïsme de part et d'autre aux scènes qui ont souillé trois cents ans plus tard le sol de l'Amérique , quand les païens du Mexique et du Pérou furent soumis et christianisés par les Espagnols. Il faut avouer que ces luttes à outrance des païens slaves ont duré infiniment plus longtemps, ont coûté plus de sang et de douleurs que celles des païens américains : mais, en revanche, elles ont fini par ùàxe place à un état social supérieur à celui du Mexique et du Pérou christianisé et colonisé par l'Espagne. Le pauvre genre humain a dû passer jusqu'aujourd'hui par le feu et par le sang : faisons en sorte qu'il se développe désormais d'une façon moins féroce.

La haine internationale des Allemands conquérants et de ces Slaves conquis devenait telle , que le seul nom d'^&mand était un mot d'injure dans une bouche slave , comme celui de Statue dans une bouche allemande. Les colons allemands se voyaient forcés de labourer leur champ les armes à la main. Le prêtre allemand Bernard, ayant prêché la religion du Christ à la célèbre ville commerçante de VoUine ( près de Vinéta, englouti par la mer ) , à l'embouchure de rOder dans la mer Baltique, en face de l'île Rugue, aujourd'hui province prussienne , fut pris, mis sur un canol rames, sans gouvernail et sans voile , et lancé à la mer les cris railleurs de la population slave : » Va-t'en, cher Ber» » nard, va-t'en prêcher ta belle religion aux poissons et aux " vents ! »• Le duc slave de cette contrée , appelée la Poméranie, se fit pourtant baptiser plus tard , sur les instances de

saint Otton, évêque allemand, et du roi des Polonais Boleslav ; mais les sujets de ce duc s'insurgèrent. Les citoyens païens de la riche ville slave Stettine , sur TOder, qui vénéraient dans le sanctuaire de leur temple, comme symbole de la force divine, un grand et beau cheval vivant , de couleur noire , et en outre plusieurs idoles bizarrement défigurées , répondirent : •• Nous le savons très-bien, vous ne nous voulez « convertir au christianisme que pour nous imposer plus tard « des taxes et la servitude. »» Ils ne cédèrent enfin qu'aux menaces réitérées du roi polonais, et livrèrent leur idole principale, le fameux Triglaf à trois têtes et tout en or, qui fut envoyé en cadeau au Saint-Siège. Aussitôt Tévêque Otton parti, les citoyens retombèrent dans le paganisme, et ne se soumirent qu'au glaive de leur duc Casimir et de ses alliés saxons et danois.

Les Slaves dans l'île de Rugue, à Terabouchure de l'Oder, furent également conquis et baptisés ; le plus puissant de tous les seigneurs allemands et chef de la maison guelfe, Henri - le - Lion , s'était allié avec le roi danois pour les soumettre. Leur capitale Arcone , sur le sommet du beau promontoire de rochers calcaires taillés à pic , fut prise , l'énorme idole de bois fut coupée en morceaux et employée à nourrir le feu du banquet de la victoire ; mais les Danois se fixèrent depuis sur cette île et sur d'autres endroits de la rive septentrionale de TAllemagne.

Le duc guelfe Henri-le-Lion pouvait en effet s'attendre à monter un jour sur le trône d'Allemagne. Sans avoir l'esprit grandiose du chef de la maison ghibeline, il disposait alors presque de la moitié du territoire allemand , des provinces de Saxe, Lubeck , Oldenbourg, Mekelnbourg et de Bavière. Pour se rendre agréable au Saint-Siège, le Lion fit un pèlerinage à Jérusalem , tout seul , sans tirer le glaive , mais

très-bien accueilli par les Guelfes ou Papistes domiciliés en

Orient, tandis que ces gens-là avaient fait tout le mal possible quarante ans auparavant à Tempereur ghibelinKonradlII, quand il fit sa croisade à la tête d'une imposante armée. De retour en Saxe , Henri érigea dans sa ville de Brunsvick un lion en pierre , symbole de son influence presque royale et de sa vaillance guerrière. Henri-le-Lion a pourtant joué dans rhistoire d'Allemagne un rôle beaucoup moins noble qu'un autre haut vassal du Nord , Albert-le-Beau , surnommé Y Ours à cause de sa bravoure. L'action la plus ignoble que Henri commit eut lieu en Lombardie , où il venait d'entrer avec toutes ses troupes en suite de l'armée ghibeline impériale. Là, précisément au moment décisif, il déclare tout à coup à l'empereur qu'il ne le suivra contre les Italiens coalisés du parti papal, que si Frédéric lui octroie un agrahdiâsèment extraordinaire dans l'Allemagne du Nord ; il exige surtout qu'on lui cède la riche commune beourgeoise Gosdar, dans les montagnes du Hartz. Or, cette ville était indépendante , c'est-à-dire elle n'obéissait qu'à l'Empire. Frédéric refuse donc en colère, et insiste. Le Lion reste morne et silencieux : alors l'empereur le supplie , le conjure par leurs souvenirs de jeunesse et par leur vieille amitié : à la fin il se jette même aux genoux du superbe vassal, et le prie, par l'honneur de la patrie, de ne le quitter qu'après la prochaine victoire remportée sur les Italiens du pape : mais c'est en vain. Un seigneur du Lion pousse même le dédain jusqu'à s'écrier en souriant : « Notre duc le Lion , vois-tu cette coufonne » impériale qui roule à tes pieds 1 elle va bientôt brilleir éûr " ton front ducal ! »» Mais la belle Béatrice embrasse 80ti mari en le relevant, et dit : « 0 mon empereur, Dieu t-àldërii» « quand un jour tu voudras te rappeler cette action ignoble «« du Guelfe ! » C'est par cette femme , princesse bourguignonne, que la Bourgogne avait été rattrichée de tiouvedtt à l'Empire.

GRANDEUR DE L'ALLEMAGNE GHlfiELlNE. 434

Henri monte à cheval avec tous ses Saxons, et ils retonment ëh Allemagne.

t^rédéric vêtit encore tenter la victoire, mais il est entièrement défait parles Lonlbards. C'était un des plus terribles éèliécd que les arities allemandes eussent jamais subis. L'empereur ne s'en montre point abattu; il offre au pontife Alexandre III et à la commune républicaine de Venise de ecrnelure un traité de paix sans consulter la ligue des Lombards, et le pontife accepte sans hésiter. Dans T entrevue des deux grands souverains de la chrétienté, à Venise, Frédéric baisa le pied droit du pape, et celui-ci le mit sur l'épatile de l'empereur, en s'écriant : « Dans l'Écriture Sainte on ht : •« Tu mettras ton pied sur des serpents et sur des lions. » A quoi Frédéric aurait répondu : « Non, non ; cet « hoimétii', je rie l'offre point à toi, ô Alexandre, je l'offre à « saint Pierre. »» Mais dans ses lettres qui existent encore, ce pù.fe ne dit mot de cette scène , et tous sont d'accord sur Fentente cordiale qui régna à Venise entre lui et Frédéric ; ce qui se comprend puisqu'ils étaient en effet les deux hommes les plus avancés de leur époque. Du reste, le résultat de la Conférence n'était point défavorable à la politique impériale. Quoi qu'il en soit, la ville de Venise s'est plu à perpétuer, par des tableaux et des inscriptions, non-seulement l'histoire dé ce fameux coup de pied, mais aussi la défaite d'un fils de Frédéric dans une bataille navale, par Tinstitution du vaisseau d'état, le Bucentaure^ sur lequel le premier magistrat de Venise allait, tous les ans une fois, faire une promenade en pleine mer pour y jeter la bague de fiançailles, qui était cetiséé îmir chaque an de nouveau la mer à cette répubhque commerciale. Ce fils de l'empereur n'a jamais existé.

Après avoir humilié dans une rude campagne Henri-Ie- Lion, l'empereur distribua les nombreuses provinces de ce

fier vassal à d'autres seigneurs, en lui laissant la Saxe

^n L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

seule. La Bavière fut donnée à un ami dévoué de Frédéric, Othon deVittelsback. les descendants duquel y régnait encore aujourd'hui ; le Tyrol et la Styrie en furent détachées. Le Lion s'agenouilla devant le grand empereur, qui le releva en pleurant. Bienlôt après Tempereur organisa une solennité imposante, à la Pentecôte, dans la ville de Mayence en 1184. Cette fête était une des plus magnifiques qui jamais eussent été vues en Europe ; quarante mille chevaliers , les dames les plus belles et les plus nobles, les poètes les plus brillants y avaient été invités.

L'esprit chevaleresque du Moyen Age était inconnu aux Grecs et aux Romains païens. Sans parler de la chevalerie romaine qui se faisait tant remarquer vers la fin de la république, et qui n'était plus ou moins que la haute classe financière, on ne saurait guère dire non plus que l'époque la plus estimable de la république eût connu ce qu'on désignait au Moyen Age sous le nom de chevalerie. En Grèce, les deux héros de la plus haute antiquité , Thésée et Hercule , qui parcouraient les pays en défendant les malheureux et en tuant les oppresseurs, ont été des chevaliers, mais après ceux-là il n'y en eut plus. Il n'y a pas de doute, Tesprit de chevalerie était un progrès fait sur l'antiquité. Ce progrès, il n'y a pas de doute non plus, a été produit par les Allemands après avoir conquis la Gaule et l'Espagne. Les Groths espagnols , vaincus par les Arabes en Andalousie , dans une énorme bataille de huit jours (du 19 juillet au 26, en 711), précisément cent ans avant Charlemagne , ont commencé d'ouvrir la carrière chevaleresque par leur interminable guerre religieuse contre les Arabes espagnols. LesArabes espagnols, de leur côté, étaient bientôt devenus aussi aimables que chevaleresques , et c'est évidemment de là qu'est sorti le grand modèle de la chevalerie , qui se communiqua à la France, à l'Allemagne, à l'Italie, à l'Angleterre,

à la Scandinavie, à la Hongrie, à la Pologne ; bref à tous les pays chrétiens, à l'exception, ce semble, des chrétiens byzantins. Le principe de la chevalerie ou, comme on disait alors, de X Ordre militaire^ était ainsi un résultat complexe, né de la triple combinaison de l'ancienne force guerrière et poétique des Allemands conquérants, de leur christianisation, et troisièmement de leur radoucissement par les habitants romanisés et par les Mahométans.

Les signes caractéristiques de l'esprit chevaleresque sont en effet des qualités spécialement allemandes, mais embellies et modifiées par la nouvelle religion \'enue de l'Orient, et par les manières douces et agréables du midi romanisé; c'est de là aussi qu'a été tiré le nom de romanesque et /tomantique, dont on se sert pour désigner le bon côté du Moyen Age ou de la chevalerie en général. Ce bon côté n'a cependant jamais pu prédominer ^ur le mauvais, et la plus détestable folie serait de vouloir ressusciter aujourd'hui le Moyen Age ; folie dont plusieurs souverains allemands sont attaqués, par exemple, Frédéric Guillaume IV, roi actuel de Prusse, l'ex-roi et le roi actuel de Bavière, etc., etc. Cette fohe est dangereuse pour les habitants, et plus encore pour celui qui en est attaqué.

L'esprit de chevalerie se composait, en premier lieu, d'une bravoure aventurière et presque aveugle, en l'honneur de Dieu, de la sainte Vierge, des saints, des saintes, des dames, des demoiselles, des orphelins; mais on ne pensait nulle part à rompre par le glaive des chevaliers les chaînes des paysans. Cette coupable aversion pour la plèbe souffrante se retrouve encore aujourd'hui chez Frédéric Guillaume IV et chez toute la noblesse allemande. La vieille bravoure des Allemands païens était supérieure à celle de toutes les autres nations païennes placées au même degré de barbarie, et il ne faut pas comparer les païens allemands barbares aux

païens romains ou grecs civilisés. Une armée civilisée battra sans peine une masse de guerriers barbares. Il p£uraît,en outre, que dans la bravoure musculaire des païens allemands il y avait aussi quelque chose de singulièrement nerveux, tout à fait en proportion avec la nervosité extraordinaire des femmes allemandes ; les hommes, ruisselants pour ainsi dire, de force musculaire, de très-haute taille, rarement maigres, de couleur blanche et rose, de chevelure blonde, aux yeux bleus, avaient parfois des accès de véritable fureur (le berserke^ la colère du loup) quand ils allaient commencer soit un duel, soit une bataille. Cela se rencontrait encore dans im temps assez récent chez les Danois, les Norvégiens, les Suédois, c'est-à-dire chez les Scandinaviens, cousins germains des Allemands; tandis que chez ces derniers les accès de foreur guerrière [la furie tudesqiie, disaient les Italiens) dispairaissaient peu à peu vers la fin du Moyen Age. lies Héroles, 4e l'Allemagne septentrionale, par exemple, qui, maintencûent en Italie, même au vi*^ siècle, leurs moeurs païennes, au point de tuer leurs vieillards et de laissqr leurs veuves se brûler vivantes sur le bûcher (les maris» avaient cptte furie au plus haut degré ; dans une bataille contre les Lombfirds, ils jettent bas tous leurs vêtements, et ne gardant que leurs firmes, ils frappent comme des enragés sans intervalle, et quMfi ils sont refoulés par Tennemi, ils se précipitent d^sw phAïap semé de lin en fleur, qu'ils prennent pour la siir^tuïe d'up étang rafraîchissant. Les Scires, les Rpuguieps (jdel'ile actuelle de Rugue ou Rugen ) et autres qui ressemblaient fiirt aux Hérules, ont probablement produit la vaste confédération connue plus tard sous le nom des Bavarois-, ie là la célèbre bravoure bavaroise. Les Souabes étaient les descendants de la puissante confédération suève qui, composée de cent graiids gaous ou sections de famille , ne cultivaient leurs champs, tous communs à tous, que par une moitié de leurs bonimcis,

tandis que l'autre moitié marchait à la guerre; ordre qui fut interverti Tannée suivante. Bien que christianisés et attaches à Tagriculture, les Souabes étaient encore sous leurs Ghibe- }ins, d'une vaillance à peu près aussi gigantesque qu auf temps de la migration des peuples. Les chroniques parlent de guerriers souabes dans les croisades allemandes en Orient, qui frappent cjes cavaliers arabes ou turcs, en poussant d'un seul cpup le glaive de haut en bas, perpendiculairement par Tintérieur de l'homme, .depuis sa tête jusque dans la selle du cheval, de sorte que, d'après l'expression naïvement juste de ce temps-là , le Souahe fait deux Arabes (Tun seul. Us parlent aussi de guerriers souabes qui, d'un seul mouvement di; glaive, tranchent les deux jambes de devant au cheval de leur adversaire ; ou qui enfilent sur leur lance, comme sur i^pie bropbe, douze guerriers grecs, ou magyars, ou turcs, ou slaves. Quoi qu'il en soit, les guerriers souabes avaient reçu le privjjégp impérial d'ouvrir chaque bataille, de comn^encer chaque assaut, de forcer les premiers chaque passage. La vieilje fureuf brutale fut mitigée et disciplinée par l'orgapisatipn du métier, ou de Tordre ou de l'association, des Cheyaliers, qui était rigoureusement analogue av(BC le métier ou T^^sQciation ou Tordre des Ouvriers, par ce simple motif que le pfii^cipe éternellement vrai de toute association est nécess^reqaent toujours et partout le même, en Chine comnje à Paris, chez }es Nègres comme à Berlin, quatre mille ans avant Jésus- Christ comme dix-huit cent cinquante ans après. l^i certes, les chevaliers, ces hauts seigneurs, n'étaient-ils pas, eux ^ssi, des ouvriers? des ouvriers en l'honneur de Dieu et de la vertu? Du reste, le modèle qui servit à cjbs deux vastes associations chrétiennes, celle des Ouvriers et des Chevaliers, était Tancienne association (ghilde) des frères de combat, institution qui date de l'antiquité païenne allenriande la plus reculée, Cette ^nciei^ne fougue guerrière c^ui

les fit comparer à leurs dieux immortels, s*était transmise à leurs descendants ; on voyait en effet encore au temps des ghibelins un nombre incroyable de petits seigneurs et hobereaux , appelés chevaliers-brigands^ qui tout comme s'ils vivaient avant Charlemagne, méprisaient Tordre et la loi. Le plus intraitable de tous , Éberard , comte de Vurtemberg, inventa la fameuse devise : «* Ami de Dieu, ennemi de tous les hommes. « C'est sans doute le mot le plus énergique et le plus précis de cette individualisation farouche et égoïste. Ces seigneurs allemands voulaient vivre indépendants comme les aigles sui leurs rochers ; ils se faisaient construire par de misérables esclaves leurs châteaux forts sur les crêtes des montagnes, e sauvages comme les aigles ils ne planaient sur les autres habitants du pays que pour descendre de temps en temps, et pour les dévaliser ou les tuer. Cette prédilection particulière pour les hauteurs exposées au soleil et aux vents, ils l'avaient héritée de leurs ancêtres païens, qui avaient aimé à y sacrifier aux divinités et à y ériger le siège judiciaire de tel roi, de tel chef de paix. Et voyez ici une autre qualité du caractère allemand, qui s'est maintenue depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours : c'est l'immense plaisir de jouir de la beauté des forêts, des prairies, des rochers, des lacs et des animaux sauvages. De là aussi les surnoms qu'ils se donnaient : le margrave Albert-l' Ours , le duc Henri-le-Lion , le duc Erhard-le-Loup , etc., et les armoi* ries qu'ils adoptaient. Tacite raconte que les anciens Germains avaient chacun un bouclier orné d'une peinture représentant une montagne, ou une fleur, ou une bête saa«vage, etc.

Une autre qualité caractéristique de la chevalerie, le plos profond respect ou plutôt l'adoration du sexe féminin, était rgalenieni née d'une qualité principale de l'Allemand. Qu'on ouvre un historien quelconque des temps romains, et on y

GRANDEUR DE L'ALLEMAGNE GHIBELINE. m

trouvera assez d'exemples et de réflexions sur ce point. «•Parmi les vierges et les femmes d'Allemagne, disent les •« auteurs romains, il y a grand nombre de prophétesses, « d'enchanteresses , de prêtresses. »» Cela veut dire , en d'autres termes, que le système cérébral en Allemagne était plus souvent que chez d'autres nations en état de somnambulisme héroïque ou religieux. De là vient aussi cette foule immense de contes populaires et de mythes nationaux, qui ont pris la forme particulière d'^erçus profonds ou sinistres, d'àpropos mélancoliques, de bons mots ingénus, de Cfilembourgs satiriques et vraiment diaboliques. Ce fait prou'^ d*abord une brillante imagination, aussi productive qtfe logique, puis un élément merveilleusement poétique. Quand oif y regarde de plus près, on reste comme interdit devant la poésie moderne d'Allemagne, qui est parfois sentimentale, humble et languissante, parfois rebelle à Dieu et au Démon, ironique, moqueuse, satirique, satanique même. C'est là le côté somfbre et affreux; le revers en est d'autant plus gai i?t plus aimable, et c'est lui seul qui se trouve dans la vieille poésie de l'Allemagne chevaleresque. La femme y est regardée comme un ange du ciel, et non comme un ange déchu du paradis. Le chevalier allemand, tout sauvage et tout rude qu'il était en arrivant de son château paternel, apprit bientôt les bonnes mœurs à la cour de son souverain par l'influence civilisatrice des dames et des demoiselles nobles^ qui paraissent avoir été bien moins coquettes et moins frivoles que dans les temps suivants. Cette vénération delà femme vertueuse et belle, connue dans les pays romanisés sous le nom de galanterie^ et chez les Allemands sous celui de minne, s'était évidemment produite d'aptes le culte divin de la sainte Vierge, et par conséquent sous l'influence du christianisme. Seulement, jamais le christianisme n'aurait réussi à la produire, sans le concours puissant du respect primitif que la race aile-

438 LALLEMAGNE ET LES AU.EMANDS.

mande a eu de tout temps pour le sexe féminin. Le christianisme, que certains déclamateurs voudraient nous vanter comme la panacée universelle, ne sut point inspirer le noble sentiment dont je viens de parler à d'autres peuples non germaniques ou non germanisés.

Les Provençaux, au commencement du xii® siècle, étaient les premiers à entonner cette magnifique et sublime poésie, qui se chantait à la harpe et au violon ; mais les Souabes se sont élevés au-dessus de tous les autres peuples chrétiens, par Tadoration poétique de la Sainte-Vierge , patronne céleste de tout amour terrestre. Beaucoup débours, du clair de lune, du soleil, un ciel d*azur, des orages, des cascades, des forêts et des plaines peuplées d animaux, voilà le théâtre sur lequel les poëtes-chevalicrs de la Souabe font apparmtre leurs héros et leurs héroïnes. Us ne décrivent les vicissitudes de l'amour terrestre , qu'en montrant le ciel chrétien , qui donnera aux élus des plaisirs plus purs encore et plus durarâbles. Les grands empereurs ghibelins ont composé des poésies , et bien des princes allemands aussi ; par exemple Hermann, comte de la Thuringe; Léopold, d'Autriche; le dernier des Babenberg; Henri l'Illustre, comtedelaMisnie; Henri, comte de Breslau, en Silésie ; Otton, comte de Brandebourg; Jean, comte de Brabant, etc. Les plus éminentsde ces poëtes souabes et franconiens étaient de simples gentilshommes, sans grande fortune : Reinmar Zvéter, Valther yan der Vogelweide (c'est-à-dire de la prairie aux oiseaux), Volframe de Eschenback (c'est-à-dire du ruisseau mtx jfremes]. Les célèbres poëtes Ulric de Lichtenstein (c'est-à-dire de la Roche lumineuse), et Henri Frauenlob (c' ^X^k-iirç Louange aux femmes) chùniaient avec un admirable essor 1^ ^exe féminin, de sorte que le cercueil de Henri Frauenlob , mojrt à Mayence, fut porté par les plus belles dames de 1^ ville, jusqu'à sa tombe, qu'elles arrosèrent avec du vin parfumé,

Aucune langue du Moyen Age, avouons-le franchement, ne possède une poésie aussi belle, aussi touchante, aussi vraie que, par exemple, celle du troubadour allemand Gottefride de Strasbourg, au xiii® siècle : »« Lamour ds Dieu. « Celui qui veut aller à la chasse céleste et s'emparer de Ta- « mour de Dieu, doit porter dans sa poitrine un vrai cœur de « chasseur, un cœur courageux qui ne tremble pas devant les « périls de la chasse. Il doit aussi avoir la force héroïque de w saisir Tamour chaste et pur, et de rester ferme au milieu « de ]a lutte. Elle est rude, cette lutte, et pour y triompher, « il noqs faudra une âme brave et vertueuse. L'amour de »• Dieu pst fier et en même temps doux et tendre; il dit : « Donne-moi tout ou rien ^ Je veux pénétrer dans ton sang, u dans la moelle de tes os , sinon — je te quitte a tout j a- « mais.,.. Celui qui n*a pas été vaincu par Tamour de Dieu, « ne connaît pas les joies éternelles, ni les pensées justes et « nobles; il est comme une ombre perdue sur un mur, une « pauvre ombre sans vie et sans âme ; il est comme un tgn- « peau vidé et fêlé ^ son cœur est comme un miroir obs- •• curci , etc. » Aucune langue européenne du Moyen Age chrétien ne saurait non plus nous faire voir une poésie égale à ceJlQ de Jean Tauler , le célèbre moine prêcheur du xive sièple. « Un chant de Noël, Voyez arriver ce navire chargé jus- « qu'au bord : il porte le Fils de Dieu avec sa grâce et sa « puissance, il porte aussi le Verbe Eternel de Dieu le Père, n Le navire , chargé au bord, approche doucement et aveo « lenteur ; sa yoile c'est l'amour, son mât c'est le Saint-Esr- « prit. Enfin le navire de Dieu jette l'acre, le Verbe de Dieu « devient homme pour nous ; le Fils divin nous est envoyé. . . " Et si, comme yassal de Dieu le Père, vous voulez participer « à l'éternité, vous devez d'abord souffrir et vous crucifier, " puis mourir. »♦ — Ce magnifique et tendre mysticisme chrétien des Allemands , qui ressen^ble au fond ^ cet autre

mysticisme , si doux et si grandiose du poëte-philosophe mahoraétan Djelalédine-Roumi, est infiniment supérieur à ce qu'on a appelé mysticisme piétiste ou méthodiste dans l'Allemagne du xvii« siècle, et plus encore du xviii®. La vieille Église, soit de Rome, soit de Vittenberg, dure, sèche et ennuyeuse comme un rocher insensible et sourdement miné par les vagues, lance sa malédiction contre le mysticisme, puisqu'il ne se jette pas à ses pieds. Elle ignore, l'orgueilleuse, que les invincibles martyrs de la première époque chrétienne ont fous été des enthousiastes et des mystiques; elle ignore, l'insensée, qu'en expulsant avec un haut-goût aristocratique le vrai mysticisme poétique, elle s'est condamnée irrévocablement ellemême à cesser de vivre et à passer, soit à l'état de putréfaction, soit à l'état de momification, ou, pour parler avec la chirurgie, soit à la gangrène humide , soit à la gangrène sèche. Voilà la belle fin de l'Eglise chrétienne.

A côté de cette noble et mystique chevalerie du glaive, brillait celle de Dieu , qui avait commencé en France par Abélard et Héloïse , deux véritables martyrs et saints, bien que repoussés et calomniés par la capricieuse Eglise romaine. A l'époque de l'introduction du céhbat romain parmi le clergé allemand, très-récalcitrant à cette mesure, beaucoup d'ecclésiastiques allemands s'en allèrent propager et consolider parmi les Français le mysticisme le plus pur et le plus sublime. Ainsi l'Allemand Ulric de Régensbourg réforme le célèbre monastère de Cluny; F Allemand saint Bruno, de Cologne, fonde en France l'ordre des Chartreux, et l'Allemand Norbert de Xante, celui de Prémontré. En même temps, le comte allemand Hugo de Blankebourg, devenu abbé du couvent de Saint-Victor à Paris, enseigne en système cetv austère et sublime mysticisme, qui fut prêché en Allemagne par deux autres célèbres mystiques, Honoré d'Augst (près Baie) et Rupert de Deutz (près Cologne). Même une femme, la

comtéSse sainte Hildegarde, abbesse de Bingue sur le Rhin, qui mourut en 1138, s'éleva , à cette, époque, à une hauteur prophétique plus considérable et plus grandiose que celle où plusieurs femmes allemandes inspirées avaient été au temps de Tantiquité païenne. Le pape, l'empereur ghibelin Konrad III et son neveu Frédéric Barberousse, saint Bernard de Clairvaux, Hugo de Saint- Victor , tous les grands hommes du xif siècle,^ regardèrent comme un divin oracle cette comtesse-abbesse, qui unissait à une intelligence cultivée et éminente des visions fort remarquables. Elle prédit entre autres : « Une terrible scission éclatera dans le « Clergé et dans l'Eglise vers la fin de la cinquième époque. « Et les Empereurs d'Allemagne perdront leur gloire, et

•• TEmpire se déchirera Les rois et les princes se sépa-

« rerontde l'Empire allemand... Chaque tribu, chaque pro- " vince de l'Allemagne se choisira un souverain particulier, « prétextant que l'Empire allemand «st trop vaste et trop " lourd... Et quand l'honneur de l'Empire sera entamé, celui « de l'Eglise le sera aussi... Alors viendra le fils de la dam- « nation éternelle, l'adversaire du ciel, l' Antichrist, etc. » Quoi qu'il en soit, la cofntesse de Sponheim, dans sa sublime et mélancolique imagination, a parfaitement deviné ce qui arriva un siècle plus tard.

Au même temps où le génie allemand prenait son essor vers le mysticisme le plus admirable, le génie des peuples romanisés élaborait la scolastique, et c'est précisément de celle-ci que le Pape commençait de se servir pour les intérêts particuliers du Saint-Siège. Alors il frappait sans pitié, et, disons le mot, sans prudence, les mystiques les plus vertueux qui avaient critiqué avec une noble et sainte colère les actes de ce siège qui s'intitulait saint. Après avoir fait maltraiter le mystique penseur Abélard, il traquait les successeurs de ce grand martyr, les Cathariens, c'est-à-dire les Pures ou les

Purificateurs, les Vaudois, les Albigeois, etc. Tout homme probe et généreux, qui avait l'intention de purifier l'Eglise devenue passablement impure, fut aussitôt déclaré par elle u un esprit impur, une bête immonde; •» c'était iîort commode. Cent ans seulement après la mort dii vénérable pape Grégoire VII qui, malgré ses idées im peii exlMyagantes (à l'égard du célibat des prêtres, de la suprématie ecclésiastique, etc.) n'a jamais aimé à persécuter les hérétîqiies, le pape sanguinaire Innocent donna le signal des massacres politiques et religieux en grand. Cet Innocent, dont le non seul est déjà une cruelle raillerie, mérite d'être cité comme te père de toutes les Saint-Barthélemi, de toutes les extermi*

nations par les armes et en masse, que l'Eglise devait se permettre souvent désormais envers les prétendus héfétiqucis.Soii nom a été cloué au pilori par Voltaire et tant d'autres émancipateurs : laissons-le là, il y est bien. Entendons-noua tcnitefois sur le fond de la question : Innocent, comme le pape qui ordonna la Saint-Barthélemi et d'autres papes massacretirs, étaient assurément des hommes irréprochables sous les rapports personnels ; il faut se garder de tomber dans les |)lati* tudes du dernier siècle, qui trépignait de joie quand il croyait avoir découvert une mesquine tache sur la vertu de ces massacreurs. Mais ce qui suffit pour condamner sans retour ces massacreurs sacrés, c'est qu'ils frappaient sciemment des hérétiques dont la morale et la croyance étaient plus pures et plus simples que celles de l'Eglise officielle. Innocent j par exemple, le savait parfaitement; l'ordonnateur de la Saint- Bàrthélemi le savait aussi. Ils n'ignoraient pas iion plas qu'un élément doux et conciliateur existe dans la doctrine du Christ, dont ils étaient les vicaires ; tandis que les empereurs probes et généreux de Rome païenne, les Décius, les Dioctétien, ces cruels persécuteurs du christianisme, n'avaient point adopté la clémence comme principe religieux. Quâiit au

côté politique, il était parfaitement égal ; les papes exterminateurs des hérétiques craignaient la décomposition de rÉglise, et les oésars exterminateurs des chrétiens craignaient la décomposition de l'Etat romain. Défalquez-en le côté politique^ il ne reste que le côté religieux : et sur ce châtnp religieux, les papes sont évidemment moins excusables que les césars païens.

Ihùtite de rappeler ici la fameuse défense que fit Innocent à tcms ceux qui n'étaient pas prêtres, de life la bible et de s'y éclairer eux-mêmes. Celui qui ne se gêne pas de hacher en morceaux les corps des hérétiques , se moquera à plus forte raison de la liberté de leurs âmes* Voilà l'origine de la Sainte In€[uisition, qui abrutit l'esprit et qui brise le corps de s«l sujôtdi èh 1198, le successeur da prince des Apôtres, te liëutenaiît du Christ, le vicaire de Diçu, organisa cette juridiction éminemment chrétienne.

Des ce moment fatal, le christianisme officiel eét devenu Ténnemi du genre humain et lui a jeté le gant. Wicliff l'Anglais, Huss (prononcez Housse) le Tchèque , ont ramassé ce gant , mais c'est Luther l'Allemand qui a porté le grand coup décisif, un coup affreux dont la plaie, bien qu'elle soit fermée à l'extérieur, reste empoisonnée et sera nécessairement mortelle.

Frédéric I*' Barbérousse , après aVoir dompté son viëu5c camarade et rival Henri-le-Lion , c'est-à-dire après avoir établi une certaine tranquillité en Allemagne , essaya d'en faire autant en Italie. Souverain féodal de l'Italie septentrionale, il voulut l'être aussi de l'Italie méridionale, de Naples, pouf dominer avec un succès durable la résidence papale en Italie centrale. L'empereur fit donc épouser à son fils Henri la princesse Constance, dernier rejeton de la dynastie normande de Sicile et d'Apulie, comme oti appela Naplos. « L'Italie

«< est comme une anguille, disait-il en souriant , qu'il nous M faut tenir par la tête et par la queue à la fois, afin qu elle «< ne nous échappe plus. » Mais au même instant il laissa faire le roi de France Philippe-Auguste, qui, axant eu V intention d'épouser une comtesse du Hainaut, exigea l'occupation da Yermandois, province appartenant au Hainaut, bien que cette comtesse fut morie aidant le mariage. Les comtes Baudoin de Hainaut et Philippe de Flandres ne réussirent pas à défendre le Vermandois contre Philippe-Auguste; l'empereur négligea des provinces qui ne demandaient pas mieux que dé rester allemandes, et fit tout pour garder la malheureuse Italie, qui avait pour l'Allemagne une horreur justement motivée. L'Empire allemand, comme ensorcelé par un philtFe mystérieux , lutte pendant des siècles pour s'attacher la belle et fière Italie: elle le repousse toujours et partout, et il finit par tomber en démence. . . , C'est là précisément le nœud tragique de cet immense et redoutable drame au Moyen Age, de cette longue lutte entre l'empereur allemand d'un côté, et la nationalité d'Italie alliée avec le Saint-Siège de Tautre.

Six ans après la célèbre solennité impériale de laPentecôte à Mayence, le grand empereur mourut subitement» en héros guerrier comme il avait vécu. Le règne des princes chrétiens en Orient , qu'ils avaient conquis par leurs croisades , étant descendu au dernier degré d'inanition et de dépravation morale et matérielle, fut menacé par Salah-Ëddine, un des plus grands hommes que le raahométisme ait produit. On peut reconnaître la véritable grandeur d'une époque, quand on y trouve du génie et du cœur également sur les deux côtés opposés, dans les deux camps ennemis. L'époque ghibeline mérite &i effet le nom de la Grande , de l'Incomparable Époque des Allemands. Là, d'éminents pontifes romains; là, d'éminents empereurs allemands; là aussi, d'éminents cbe& mahométans; ces trois partis, ennemis jurés l'un del'autre^ pfodu^-

saient pour ainsi dire à l'envi des individus contemporains dans lesquels se concentrait et s'incarnait toute la puissance de ridée.

Ainsi, le grand Frédéric P', âgé de soixante-dix ans, combattra en Orient le grand Salah-Eddine, qui vient de s allier même le prince chrétien Raimond de Tripoli , de battre les autres princes chrétiens dans la fameuse bataille de Tibériade, et de faire prisonnier Guido , le roi chrétien de Jérusalem. Cette défaite prouve encore une fois que la foi chrétienne, unie au cérémonial chrétien , est bien peu de chose sans la vertu.

Trois ans plus tard, TEmpire allemand tout entier se met en mouvement pour reconquérir le Saint-Sépulcre. Cent mille chevalief8 allemands montent à cheval sous les étendards des seigneurs allemands Philippe de Flandres, Frédéric de Souabe, Louis de Thuringe, Herman de Bade, Berthold de Méran, Léopold d'Autriche. Ce n'est pas sans im juste orgueil qu'on se répète alors partout la lettre dans laquelle Frédéric annonce la guerre au chef mahométan: « O Salah-Eddine! prince « des mécréants, tu vas maintenant connaître nos aigles « impériales qui planent victorieuses au-dessus de leur na- « tiôn allemande; tu verras bientôt nos légions composées « de peuples différents ; tu verras la fureur belliqueuse des « Germains qui courent aux armes dans la paix même; tu « verras l'invincible chef de l'Empire, tu verras la jeunessç •« allemande qui ne fuit jamais. Voici le Bavarois à haute « taille, et le Souabe si rusé, et le Franconien si prudent ; «• voilà r Albanien et le Cimbre des prairies du Holstein , et « le Saxon qui ne joue qu'avec des glaives, et le Thurin- « gien, et le Vestphalien, et l'habile Brabançon, et le Lor- «• rain qui ignore ce que c'est que la paix, et le Bourgui- M gnon remuant , et le Frison sur son chariot rapide, et le « Bohême plus farouche que les bêtes sauvages de ses forêts,

« et l'Autrichien, Tlllyrien et le Lombard; tu verras enfin, « O Salah-Eddine ! ce que pourra notre bras, n

Après avoir été reçu avec tous les honneurs par Bêla, roi des Hongrois, et ayant tenu à Belgrade, aux bords du Danube, un magnifique tournoi, comme un prélude pour la campagne sanglante qu'il allait ouvrir, l'empereur allemand entre dans Tempire byzantin, culbute les brigands slaves et boulgares des montagnes, et paraît tellement formidable aux Byzantins, qui détestent moins les mahométans que les chrétiens de Touest, qu'ils font tout pour se débarrasser de lui. Mais les Byzantins s'y prennent maladroitement, et poussent la lâcheté au point d'empoisonner à Philippople les guerriers croisés qu'on y avait laissés malades. L'empereur allemand en colère rebrousse chemin — et cette vaste ville grecque a cessé d'exister : on n'en voit même plus les ruines. L'empereur allemand frappe aux portes de Constantinople , et l'empereur grec Isaac, tout tremblant et les mains jointes ^ lui prête toute la flotte grecque pour transporter en Asie l'armée allemande , dont les Grecs dégénérés surtout craignent la présence dans leur capitale. Les Allemands, ce semble , étaient des géants vis-à-vis de ces Grecs ; un bourgeois de la ville souabe d'Ulm, par exemple, se battit seul contre dix Byzantins, et les égorgea tous. Frédéric, rappelant les souvenirs de la triste croisade dépourvue de succès qu'il avait faite dans sa jeunesse, sous son oncle l'empereur Konrad III, réussit à conquérir Icône, ville importante, la même où quarante-trois ans auparavant son oncle avait été battu par les mahométans. Ceux-ci — c'étaient des Turcs — lui offrent une trêve ; Frédéric leur envoyé une petite monnaie d'argent, en disant : « AHez « la partager entre vous, tandis que nous partagerons votre « pays entre nous. » Malgré les chaleurs et la faim, le plus grand enthousiasme ne cessa pas de régner parmi les Allemands ; chaque fois que l'empereur leur adressa un discours

encourageant, ils lai répondirent avec un chant populaire et belliqueux. Mais au milieu de cette carrière de triomphes, Frédéric se noya dans la rivière de Sélef^ en se baignant (m, comme d'autres disent ^ en la traversant à la tête de ses hommes.

La destinée de TEmpire allait s'accomplir; c'était là son premier avertissement.

TJe reste de l'armée, après avoir perdu beaucoup de monde et plusieurs chefs, se joignit aux croisés anglais et français, sous Richard-Cœur-de-Lion et Philippe- Auguste.

Le peuple allemand, loin d'ajouter foi à la triste nouvelle , conçut alors Vidée que son grand empereur reviendrait un jour comme un Messie politique et conquérant ; idée patriotique qui se trouve aussi thez d'autres nations, par exemple chez les Portugais espéraht lé retour victorieux de leur jeune roi Sébastien, Quant à Frédéric, le peuple se l'est représenté pendant des siècles comme unhérosenchanté,nimort ni vivant, assis en pleine armure à une table de marbre, sur un banô de marbre jla têtfe appuyée sur ses mains, dans le souterrain d'un château en ruines sur le sommet du Kiâhaus, montagne isolée qui s'élève en Thuringe, au-dessus de la belle et fertile plaine appelée la Prairie d'Or. Le corps de l'empereur gisait enterré à Antioehie en Asie , mais le peuple, voulant absolument le posséder au milieu de l'Allemagne, y suppléait par un mythe aussi poétique que saisissant. Il ajoute que l'invincible Barberousse, dont la barbe, pendant ce sommeil merveilleux et séculaire, a déjà atteint la pointe des pieds, se réveillera quand l'heure décisive sera arrivée et que les corbeaux noirs ne voleront plus autour de la montagne. Alors, monté à cheval, le glaive nu et la lance au bras, il appellera aux armes la nation allemande pour la conduire à la victoire définitive , qui fera de l'Allemagne le plus glorieux et le plus heureux de tous les pays. Ce sublime conte populaire, comme tout autre, montre

pour ainsi dire à nu l'âme du peuple qui l'a mis en circulalion. Du reste, la forme mythique était alors fort usitée; le génie populaire de l'Allemagne, ayant produit toute une série de contes fabuleux et de chansons merveilleuses en Thonneur des deux célèbres chefs de la maison guelfe/ Ernest et Henri le Lion, en fit autant du chef de la maison ghibëline; Tune et l'autre représentaient la grandeur de l'Allemagne, aux yeux de cette époque si naïve et si fougueuse. Les chefs guelfes et les chefs ghibelins avaient visité en bons chrétiens l'Orient mystérieux et mythique ; delà aussi la forme mythique et mystérieuse des contes en prose et en vers que le peuple composait en leur mémoire. Il paraît même que le peuple avait plus d'affection pour ses ducs welfes que pour ses empereurs ghibelins; ceux-là restaient parmi leurs paysans et bourgeois, ceux-ci ne faisaient que parcourir l'Allemagne d'un bout à l'autre pour tourner toute leur énergie vers l'Italie, qui n'avait aucunement besoin d'eux.

On v^it encore en Souabe, au pied du célèbre montHohenstauf, la petite chapelle où Frédéric, dans sa jeunesse , avait l'habitude d'entendre la messe ; sur la porte murée on lit : hic transitât Cœsar. A Guelnhausen ( c'est-à-dire maison de Gué/a] y on trouve les débris du superbe palais de sept cent dix pieds de longueur, bâti en l'honneur de la belle et vertueuse Guéla, qu'il avait aimée avant de monter sur le trône, et qui se fit religieuse, uniquement pour ne pas l'arrêter dans sa carrière de héros et d'empereur.

L'empereur Barberousse mort en 1190, son fils Henri VI prentl possession du trône, et son premiei* mot au pape et aux Italiens papistes est : « Mon père vous avait châtiés avec " des fouets ordinaires, moi je vous châtierai avec des fouets " de fer! •» C'était l'ompereurle plus énergique de l'Allemagne, 11' plui% dur, et Kialhourousomcnt aussi le plus cruel en-

vers les ennemis de Tempire : Henri VI, c'est Tincarnation de l 'Allemagne ^terrible, son père Frédéric P*", celle de T Allemagne granâiose, son fils Frédéric II, celle de l'Allemagne magnifique et aimable,

Henri VI, le Terrible^ se proposa pour modèle Henri III, devant lequel des pontifes avaient tremblé. Mari de la princesse napolitaine Constance , il marche sur Naples, dont le roi , frère de Constance , était mort sans héritiers directs. Il traverse la Lombardie, dont les viHes ghibelines s'empressent de lui ouvrir leurs portes; il force le pape de le couronner, et^ pour se concilier les Romains, il leur livre perfidement la ville voisine Tivoli, très-haïe d'eux et Irès-fidèle aux empereurs allemands. C'est là une action ignoble ; la pauvre petite ville subit toute la vengeance romaine. Après un premier échec, Henri VI s'empare de Naples et de la Sicile. Là, il commet encore une cruauté inutile : ayant promis au jeune fils du baron de Tarent, son roi rival, de lui laisser intacte sa propriété paternelle, il Taccuse bientôt d'une conspiration, lui fait arracher les yeux , le fait mutiler, et le laisse mourir dans un château fort en Souabe. Le même jour oh il fit appliquer cette torture au jeune Normand^ l'impératrice accoucha d'un fiisqui, sous le nom de Frédéric II, monta sur le trône d'Allemagne, mais dont les descendants périrent tous misérablement, sans gloire, et sous les mains des valets du pape,

Henri VI, le Terrible, était souvent aussi cruel dans ses rapports simplement personnels ; à un duc napolitain accusé d'être l'amant de l'impératrice, il fit clouer sur la tête une couronne de fer rougi, après l'avoir attaché sur un trône de fer rougi. Le pape Célestin III, effraya de la puissance impériale en Italie-Inférieure, lance l'excommunication contre Henri ; mais celui-ci en rit et continue à organiser son royaume sicilien, où il se débarrasse de tous les papistes, sort en les tuant, soit en les transportant en Allemagne. Quant à

ritalie-Supérieure, il établit en Toscane son frère Philippe, auquel il donne pour épouse la belle Irène, princesse impériale de Constantinople. Dès lors, Henri le Terrible écrit à l'usurpateur Alexe, qui vient de détrôner et de mutiler l'empereur grec Isaac, père d'Irène : « Je t'ordonne de comparaî- « tre devant moi, empereur d'Allemagne et roi d'Italie; si « tu désobéis, je viendrai te chercher avec mes guerriers aile- « mands, qui ne portent pas comme les vôtres, il est vrai, « des perles ni des pierres précieuses, mais qui ont des yeux « flamboyants de colère et des gouttes de sueur : voilà leurâ « pierres précieuses, voilà leurs perles. »» Alexe, effrayé de cette menace, paya une amende considérable, mais Henri n'y fit plus attention, et arma sans retard pour s'emparer de cet empire grec dont Irène était l'héritière, et pour réaliser enfin la grandiose idée de Charlemagne, qui lui aussi avait voulu réunir l'empire grec à l'empire allemand par l'intermédiaire d'une impératrice grecque nommée Irène (1).

Cette nouvelle croisade organisée par Henri contre les mahométans et leurs amis, les Grecs, se mit en mouvement. Le terrible empereur l'avait placée spus les ordres de son chancelier et archevêque-primat, Konrad de Mayoïce; tous les autres grands barons allemands étaient présents, y compris les archevêques de Brème et de Cologne. L'archevêqup de Mayence proclame l'île de Chypre et l'Arménie dépendantes de l'empire allemand, et annonce hautement que l'heure est venue où l'Orient chrétien tout entier sera mis sous la dominiition allemande. •< A quoi bon deux empereurs dans la

(1) C'est en suite des rapports fréquents entre les dynasties impériales de Byzance et d'Allemagne, que déjà au temps des grands Ottons l'ancien éten* dard allemand, V Archange Michel terrassant le Démon, sous lequel le$Allomands vainquirent les Hongrois païens, fut remplacé par V Aigle noire à deux têtes, qui signifiait l'union des empires grec et allemand. Cette aigle fut plus tard adoptée par l'Autriche et par la Russie.

«• chrétienté? s'écrie-t-il ; elle n'a qu'un pontife, elle n'aura •« qu'un empereur ; ce sera le nôtre , et le pontife romain «« sera le souverain suprême des âmes, comme l'empereur «• allemand celui des corps. »»

Là, dans la ville riante de Messine, au début de sa carrière glorieuse, au moment même où le jeune aigle ghibelin va prendre son incalculable essor, il meurt subitement, on ne sait si c'est d'un poison habilement administré par les papistes, ou en suite d'un verre d'eau glacée au milieu des plus fortes chaleurs. Et les papistes de jubiler : « Voyez l'impie, " voyez l'anti-christ , voyez le tyran allemand ; Dieu l'a frappé M dans l'excommunication. »»

La même année 1194 voit monter sur le siège papal Innocent III , le Buveur-de-Sang^ comme l'appellent les Ghibelins. Peut-être n'ont-ils pas tout-à-fait tort; nous allons voir. Mais en tout cas ne nous attendons pas à trouver un pontife égal au grand et vénérable Grégoire VU. Du reste, Innocent III, doué d'une énergie indomptable et d'une perspicacité extraordinaire, fit de sorte que bientôt l'Italie entière devint une province papale. Les citoyens de Rome, toujours opposés aux papes, obéirent à celui-ci; en Lombardie, les Guelfes imposèrent silence aux Ghibelins. et Constance, la veuve de Henri VI, ayant mis son fils, Frédéric II, sous la protection du Saint-Siège, ce jeune prince ghibelin régna sur la Sicile comme humble vassal et tributaire du redoutable Innocent qui, en outre, se fit donner les provinces impériales Ravenne, Spolète et Ancône. La terrible puissance ghibeline parut donc complètement abaissée, et Innocent put, en effet, dire en souriant : « Nous faisons verser des « larmes aux mânes de Henri VI et de Barberousse! »

En Allemagne, le chef de la maison welfe , le vieux Henri le Lion, était mort deux ans avant la fin de Henri VI. Après

avoir permis à son fils aîné d* épouser la nièce de Barberousse, la haine séculaire de ces deux hautes maisons s'était étante, et le Lion, fatigué des guerres, passa ses derniers moments dans sa chère cité de Brunsvic à faire une collection de vieilles chroniques qu'il se fit lire par ses chapelains. L'énorme territoire welfe fut distribué à d'autres seigneurs, et les fils du Lion n'en conservèrent que les pays de Brunsvic. A la même époque eut lieu la singulière captivité de Richard Cœur -de-Lion, roi d'Angleterre, qui , après avoir infligé en Palestine les outrages les plus scandaleux aux croisés allemands, ses alliés, avait été retenu prisonnier dans le duché d'Autriche.

Le duc avait si vaillamment combattu à l'assaut de Ptolémaïs, que ses habits de couleur blanche parurent tout rougis par le sang mahométan , à l'exception d'ime bande transversale que sa ceinture avait couverte ; c'est cette couleur rouge-blanche que les Autrichiens mirent sur leur étendard, quand l'ancien eut été arraché et foulé aux pieds par l'insolent Richard Cœur-de-Lion. Le duc, n'ayant pu se venger en Palestine, parce que l'immense majorité des croisés allemands s'en était retirée à la mort de Barberousse, réussit à s'emparer de son ennemi qui remonta le Danube pour retourner en Angleterre. Henri VI ayant condamné Ckenrde-Lion à payer une énorme somme d'argent (1), et à se déclarer vassal de l'empire d'Allemagne, lui rendit la liberté* Le duc d'Autriche ne se réjouit pas longtemps de cette victoire; étant tombé de cheval, et ayant longtemps cherché en vain des chirurgiens pour lui amputer sa jambe en gangrène, il y mit lui-même une hache et ordonna à son chambellan de frapper. Après cette opération héroïque, le vaillant duc Léo-

(1) Dont on employa une partie à coDStruire le mur d'enceinte de Vienne, capitale du duché d'Autriche*

GRANDEUR DE L'AI.LF.MAGNE GHIBELINE. 453

pold mourut, et tout le monde s'écria que ce fut la juste punition de Dieu pour avoir jadis retenu en prison Richard Gœurde-Lion. Le pape aussi Tavait mis en excommunication pour ce même motif; remarquons toutefois que Cœur-de^Lion était im des rois les plus abominables du Moyen Age, et qui ne doit sa réputation honorable qu'aux flatteries outrées des chevaliers-poëtes d'Angleterre et de France.

La même ville orientale Ptolémaïs fut témoin d'un événement infiniment plus important. Le petit nombre de croisés allemands qui, après la mort subite de leur grand Frédéric Barberousse. était resté sous les ordres du duc d'Autriche dans l'armée d'occupation des croisés français et anglais, eut trop à souffrir du mépris hautain que lui portaient les chevaliers français et anglais de l'ordre Saint-Jean ou des Hôpitaux. Au lieu d'ouvrir leur lazaret aussi aux blessés allemands, ils les raillèrent amèrement. Alors un bourgeois de Brème, vaste capitale commerciale de l'Allemagne septentrionale, fonda sous les murs de Ptolémaïs un ordre allemand , celui des Cf^ceualiers allemands ou Teutoniques^ portant un manteau blanc avec une croix noire. Comme les chevaliers de Saint-Jean et du Temple, ils étaient tous à la fois moine, guerrier et gardien des blessés. Ils s'appelaient aussi les Cheualiers de la sainte Fierge Marie ou les M ariens, « Leur fon- « dateur et grand-maître, Valpote de Bassenheim , dit un vieux « chroniqueur, était un homme bourgeois, mais plus noble en « paroles et en actions que maints gentilshommes. »» Son successeur, Otton de Carpen, était, de même, un citadin brêmois.

En 1210 enfin, sous leur célèbre grand-maître Hermann de Saltza, ils commencèrent à prendre cet immense essor qui en fit le plus important de tous les. ordres de la chrétienté, en germanisant et en christianisant par le glaive la côte de la mer Baltique, depuis Dantzig jusqu'à Mémel. Ce sont , en effet, ces terribles chevaliers de Marie qui, recrutés parmi la

154 L'ALLEMAGxNE ET LES ALLEMANDS.!

noblesse allemande et organisés en une puissante et rigoureuse oligarchie de deux mille frères, ont fini par enraciner aux côtes Baltiques de la Prusse ce vigoureux élément allemand qui, par sa haine mortelle contre la Russie comme par son énergie morale, intellectuelle et matérielle, servira bientôt d* avant-garde démocratique contre le tzar moscovite, ennemi du genre humain.

Le pape Innocent III, que d'odieux flatteurs ont osé placer au-dessus du grand et généreux Grégoire Hildebrand, eut cependant un début plein de succès. Il humilie à tour de rôle, pour ainsi dire , les rois Phihppe-Auguste de France , Jean d'Angleterre, et ceux d'Espagne, de Hongrie,'de Norvège, de Pologne, de Dalmatie et de Boulgarie. Le pontife crut n'avoir affaire qu'à un autre Henri IV le Frivole , comme jadis le grand Grégoire VII ; mais le jeune fils de Henri-le-Terrible fit bientôt trembler l'univers chrétien et le hautain pontife. Ce dernier rouvrit la lutte à mort, en cherchant à tenir en échec la maison ghibeline par une division bien calculée. En laissant la Sicile au jeune Frédéric, âgé de quinze ans, qu'il maria avec la princesse Constance, fille du roi Pierre d'Aragon, il lui barra le chemin d'Allemagne, où Philippe, fr^re de Frédéric, élu roi par les barons de l'empire , eut bientôt pour rival Otton, fils de Henri-le-Lion. La vieille haine des deux hautes maisons se réveille tout à coup. Le Guelfe Otton, appuyé du pape et des rois d'Angleterre et de Danemark, est proclamé anti-roi. Le Ghibelin Philippe, beau et doux comme sa jeune épouse grecque Irène (qu'un célèbre poëte allemand de ce temps-là appelle - la colombe sans fiel , la rose sans épines »» ) est assassiné par le duc de Vittelsback, et Irène meurt d'effroi. Otton fait tuer l'assassin , et il reçoit à Rome la couronne des mains d'Innocent, sous le nom de Otton IV, mais les Romains, toujours ennemis des Allemands, chassent

ces étrangers, et quand l'empereur guelfe à son tour menace le pape, auquel il venait de faire les plus grandes concessions, celui-ci lui lance l'excommunication et ordonne aux princes allemands de proclamer roi allemand le jeune ghibelin Frédéric. Innocent fait en même temps prêcher par les dominicains, une croisade impie contre les sectaires républicains ou albigeois en France méridionale, qui refusent de reconnaître la hiérarchie souillée par tant de crimes, et il annonce que l'extermination de ces hérétiques sera plus agréable à Dieu que la guerre contre les mahométans. Des Allemands fanatisés, sous les ordres du duc d'Autriche, Léopold le Jeune, et du cardinal d'Ourack, avides de sang, de butin et du pardon général des péchés, accourent, et toutes ces bandes meurtrières de papistes français, allemands, italiens, se ruent comme des bêtes féroces, pendant de longues années, sur cette noble et vaillante population de la France méridionale, qui a le tort de vouloir abolir les affreux scandales de l'Église. Voilà le beau modèle de la Saint-Barthélemi. Innocent veut pourtant une amélioration ecclésiastique, il la fait voter en 1215 dans un concile romain ; mais ayant refusé son oreille à la vraie voix populaire des Albigeois, il est forcé de ne s'adresser qu'à un clergé corrompu, et sa réforme reste en état de projet. C'est le sort de tout réformateur maladroit et de courte vue ; tandis qu'un véritable réformateur, un Grégoire VII, un Martin Luther, réussissent en marchant avec l'opinion publique de leur époque. Cette guerre injuste du Saint-Siège contre le midi de la France, dont elle écrasa la civilisation et le commerce, est d'un intérêt tellement palpitant, qu'un des poë tes allemands les mieux inspirés, le noble Strahlenau (ou Lenau (1 ) comme il s'appelle par abréviation ) en fit avant 1848 l'objet d'un poëme populaire et sublime, qui a laissé une impression ineffaçable dans

(1) Né en Hongrie.

les esprits allemands. Il commence : « Voyez le tigre dans son « désert, le tigre si beau, si fort, si rusé, si cruel : pourquoi « cette bête égorge-t-elle des êtres innocents? des êtres quijne « lui ont jamais fait du mal?... Parce que c'est sa nature qui " l'y pousse; le pauvre tigre n'a pas reçu le don deTintelli- « gence.... Mais que vois-je? là.... des hommes portant une « croix, chantant des hymnes, et puis, sous des hurlements " plus affreux que ceux du tigre, ils vont massacrer d'autres « hommes qui ne demandent que de vivre en frères vertueux. « Et ceux qu'ils épargnent, qu'en vont-ils faire?... Ah! ils «les conduisent en triomphe pour les jeter sur le bûcher, ou «< sur les mille instruments de torture , cent mille fois plus « cruels que les griffes et les dents du tigre... Mais, mon « Dieu, peut-être ces bourreaux ne sont-ils pas plus coupables « que la bête fauve ?... Non, non, ils possèdent de l'intelli- « gence, ils sont donc infiniment plus criminels que ce pauvre « tigre ! *> — Après avoir déroulé les tableaux sinistres de cette première guerre des martyrs chrétiens et républicains, et démontré la terrible agonie mentale du pape massacreur sur son lit de mort, quand il commence à comprendre que tout cet océan de sang, tout cet enfer de tortures n'ont pas encore réussi à exterminer la prétendue hérésie tout entière et à consolider une seule réforme ecclésiastique, le poëte allemand finit par ces mots sublimes : « J'ai chanté avec des lèvres trem- *t blant de sainte colère et de noble impatience; mes doigts « ne savent plus trouver les cordes de ma lyre, le sang sacré « des martyrs albigeois, versé pendant vingt-deux ans, trou- « ble ma vue. Mais, ô lecteur, écoutez encore un mot, un der- « nier mot, un mot d'adieu: Après les Albigeois et les Vau- << dois sont entrés en bataille les Hussites, puis les paysans et d'Allemagne, les montagnards des Cévennes, les martyrs « de la Guerre de Trente ans , les conquérants de la Bastille, « les combattants de Juillet... puis? j'ignore ce qui va suivre,

GRANDEUR DE L'ALLEMAGxNE GHIBELINE. 457

•« mais je sais que le résultat sera plus beau et plus grand que « personne de vous , mes amis , ne saurait imaginer. Ainsi M donc, en avant, et toujours, toujours en avant (1)! »

Frédéric, roi de Sicile et d'Apulie (c'est-à-dire du royaume de Naples) siégea dans la plus belle ile de TEurope , à Palerme, entouré d'une cour chevaleresque et cultivant les beaux-arts. Jeune et déjà père de famille, doué de la beauté héréditaire des princes ghibelins, d'une taille moyenne, mais vigoureuse et svelte, d'une intelligence élevée et pénétrante, et d'un courage à toute épreuve, il s'occupa moins des livres de messe que des sciences et des lettres des Arabes et des Provençaux. On a encore de lui un traité sur la chasse des oiseaux, et plusieurs poésies d'amour et de tournoi en langue provençale ; d'autres écrits, dont il était l'auteur, se sont perdus. Peut-être a-t-il aussi rédigé le fameux pamphlet latin (le tribus impostoribus (les Trois Imposteurs). Il tenait tant aux Arabes, dont il favorisait par tous les moyens l'influence sur l'Académie de médecins à Salerne, et il «aimait tant les Provençaux, que le parti papiste lui reprocha bientôt d'être en secret soit mahométan, soit albigeois. Le fait est, qu'il haïssait depuis sa première jeunesse jusqu'à sa dernière heure la sombre et méchante superstition , autant que l'arrogance cléricale qui veut s'immiscer aux affaires juridiques et politiques. Il essaya de constituer dans l'Italie méridionale un Etat mondain , un Etat modèle , comme le contre-poids et le contre-modèle de l'Etat soi-disant spirituel , c'est-à-dire de l'Eglise. Il n'y réussit pas , les temps

(1) Quel plaisir pour nos eanemis mortels, quand ils apprennent que Ixuau est mort, il y a quelque temps, dans un hospice d aliénés ! C^est là un plaisir parfaitement digne d'eux, mais qui est beaucoup affaibli par TefTet redoutable que la parole sacrée de Lenau ^ xerce jour par jour.

n'étant pas encore mûrs ; mais cette tentative explique la haine presque fabuleuse que l'Eglise lui a vouée. L'idée du Ghibelin, de séparer l'Eglise et l'Etat, ne fut mise à exécution que beaucoup de siècles plus tard en France.

Frédéric II le Glorieux reçut en 1212 la visite du chevalier allemand Anselme de Justing , l}ui l'invita à pVLTÛt avec lui sans retard pour l'Allemagne, et à prendre la couronne que le redoutable pape Innocent III venait d'arracher de la tête d'Otton IV le Guelfe. Ce dernier, du reste, avait menacé d'envahir la Sicile , mais sur la nouvelle de l'élection du jeune Frédéric , il repasse vite les Alpes pour faire face aux Ghibelins allemands. Le pape, après avoir imposé à Frédéric la condition de ne jamais réunir sous une et même couronne l'Italie méridionale et l'Allemagne , favorise son voyage pour contre-carrer les projets d'Otton IV. Les citadins de Milan s'opposent à son entrée} mais ceux de Pavie, ennemis jurés des Milanais et du Saint-Siégé, le protègent à main armée. Le jeune héros, vêtu en pèlerin et accompagné de soixante hommes, traverse , sans se faire réconnaître, tes montagnes helvétiques , et va droit à la ville de Constance , où , lui dit-on , l'empereur Otton-le-Guelfe l'attend avec des troupes pour le faire massacrer. « Le Guelfe ne prendra pas « le Ghibelin , » répond -il en souriant , et voyea — la cité dé Constance ferme les portes devant Otton, tous les seigneurs de la Suisse et de la Souabe arrivent en foule ûcclanier le Ghibelin , et tous entrent à Constance sous les cris utremimes des populations du sud-ou^t de l'Allemagne. Ottoh IV descend le Rhin dans l'espoir d'y être soutenu par ses alliés, les ducs de Flandre et de Brabant , et surtout le roi d'Angleterre , avec lequel Henri-le-Lion avait déjà conclu une étroite amitié. Mais le malheur poursuit Otton IV : il est battu en 1214 dans la célèbre bataille de Bouvines par le roi de France, qui maintient ainsi la Flandre en dépendance

française. L'ex-empereur, retiré à Brunsvic , dans ses domaines guelfes , y mourut en paix quelques années plus tard.

Le jeune Frédéric n'était pas allé au secours de son rival Otton et des Bas-Allemands , par le simple motif qu'ayant fait en 1213 une alliance avec le roi de France contre Otton et le roi d'Angleterre, il ne voulut point la rompre en 1214. De son côté , le roi de France y agit avec autant de courtoisie en lui renvoyant sur-le-champ l'étendard impérial que les Français avaient pris à Otton. Le fils d'Otton-le-Guelfe livra au jeune vainqueur ghibelin la couronne de son père infortuné, et le sacre de Frédéric II le Glorieux eut lieu avec toute la pompe habituelle à Aix-la-Chapelle, auprès du tombeau de Charlemagne. En même temps mourut le redoutable Innocent III, et Frédéric se crut entièrement émancipé du Saint-Siège.

Il n'en fut rien cependant, car ayant eu le malheur de ne pas pouvoir remplir sa promesse de faire une croisade contre les musulmans dans le délai fixé de deux ans , le pape Grégoire IX l'excommunia sans retard comme parjure. Grégoire voulut ainsi à tout prix se débarrasser de la présence de Frédéric, qui avait recommencé à organiser le royaume ghibelin de la Sicile. Mais le jeune empereur à son tour lève le masque et prononce les célèbres paroles : « Voyez cette vieille hié- « rarchie papale, cette sangsue insatiable ; elle envoie à tous « les rois du monde ses ambassadeurs, qui ne sont que des « loups affublés de peaux de moutons, faits pour subjuguer « les hommes Ubres, pour tourmenter les âmes pacifiques et « pour extorquer de l'argent ; quant à prêcher la parole di- « vine , elle n'y pense jamais. » Frédéric se rendit toutefois en Palestine , pour ne plus braver l'opinion publique , qui exigea impérieusement la croisade. Ce Ghibelin éclairé, ami de la civilisation arabe et ennemi mortel du fanatisme chré-

ién, était depuis longtemps en correspondance chevaleresque et philosophique avec le noble Kamel , sultan arabe de la Palestine , dont la générosité dégagée de tout préjugé religieux et national égalait celle de son grand prédécesseur Salah-Eddine., Le chef des musulmans ouvrit les portes de toutes les villes au chef des chrétiens, et il fut stipulé que le Saint-Sépulcre du Christ , vénérable aussi aux yeux des musulmans , serait désormais regardé comme un endroit d'adoration commune. Frédéric , mari d'une princesse du royaume sacré, s'y couronne lui-même roi de Jérusalem, et ne s'entoure que d'Allemands dévoués. Il montre le plus juste mépris pour les autres chrétiens domiciliés en Palestine, dont les vices étaient aussi scandaleux que leur jalousie était insupportable ; « ils voudraient , écrit-il , me déchirer à beUes « dents parce que je déteste les bigots papistes plus que les " mahométans éclairés. » En effet, le patriarche chrétien de Jérusalem interdit à tout fidèle papiste d'aller prier au Saint-Sépulcre, délivré par ce misérable pécheur ghibelin, et les Chevaliers du Temple conspirèrent contre la vie de ce misérable. Ils écrivirent même au sultan Kamel en lui indiquant l'endroit où il pourrait le faire assassiner ; mais le musulman Kamel envoya la lettre de ces infâmes chrétiens à son ami, et le supplia de se méfier des adorateurs du Christ, ou du moins de ceux du pape. Frédéric , aussi libre penseur que Kamel, lut la lettre à haute voix devant ses gardes , haussa les épaules en frappant sur son glaive , et alla embrasser son généreux ami. A tout prendre, l'état moral des chrétiens, établis depuis un siècle en Palestine, était arrivé au comble de la perversité, et l'occupation de l'illustre patrie du Christ par ces êtres immondes était assurément la satire la plus infernale, que le Démon eût pu inventer pour se venger du mauvais traitement que le Christ lui avait fait subir dans la célèbre scène de la Tentation. Du reste, le pape en

donna Texemple : par un décret solennel il défendit à tout guerrier chrétien de prêter secours à Frédéric en Palestine ; et c'était pourtant le pape qui l'avait tant exhorté à faire cette croisade.

Du reste, il n*y a rien de plus saisissant que de contempler ce chaos farouche et bizarre. D'un côté Venthousiasme le plus sublime , de nobles caractères bravant la mort pour leur Sauveur, de l'autre côté des âmes en proie aux hallucinations religieuses, qui poussent en 1212 et en 1217 trentesix mille pauvres enfants, en bas âge, àsuivre un jeune garçon prophète, de l'Italie jusqu'aux côtes de la Dalmatie et de l'Afrique où ils sont vendus comme esclaves. Partout aussi ^on voit des commerçants, les trafiquants italiens et provençaux qui ne pensent qu'au gain et pour qui le Saint-Sépulcre n'est qu'un rêve. Certes, il n'y a là rien pour l'Église de quoi tant s'enorgueillir. Aussi Frédéric ne revint en Italie que pour rompre en visière avec elle, et en 1231 il fit publier par son chancelier Pierre de Vignes un code politique et administratif pour le royaume sicilien, code où tout était basé sur le principe de l'autorité impériale. Grégoire IX lança contre ce code en 1234 un autre , où tout dérivait du principe de l'autorité papale.

A cette époque, les dominicains firent le premier essai d'introduire en Allemagne la sainte inquisition. Le moine Konrad de Marbourg (en Hesse), voulant essayer s'il était permis de sévir contre les Allemands ghibelins de la même manière que ses confrères traitèrent les Albigeois, organisa un tribunal pour juger les hérétiques. Il s'abrita sous la protection de la fameuse princesse Elisabeth, nommée la Sainte, qyi, fille du roi des Magyars, était devenue l'épouse du landgrave Louis de Thuringe. Cette dame, douée d'une pitié excessivement maladive, d'une bigoterie extravagante telle qu'une aliénation mentale, connue sous le nom médical d'a-

liénaiion ultra-religieuse , en fut le déplorable résultat , est en eflet un objet assez intéressant pour la psychologie et la psychiatrie. Elle réussit entre autres, au grand dépit de son mari, à sucer les plaies et les ulcères des blessés et des lépreux, à avaler Feau dans laquelle un moine s'était lavé les pieds, et à faire beaucoup d'autres choses qui sont autant de tours de force très-pieux, mais parfaitement inutiles. Il va sans dire qu'elle se fit châtier par son confesseur Konrad de Marbourg avec des cordes et des fouets. Elle parvint ainsi à la réputation d'une sainte femme, surtout chez des familles indigentes auxquelles elle fit laumône. Elle a donc parfaitement mérité l'honneur d'être présentée comme modèle aux demoiselles françaises pour les préparer à un mariage vraiment chrétien ; honneur qui vient de lui arriver récemment dans un joli petit livre écrit par un jésuite français. Que ce monsieur nous permette seulement de diriger son attention aussi sur la saiiite Hedvigue, mère du duc Henri le Pieux y deBreslau en Silésie, qui battit les Mongols en 1241. Cette dame aimait surtout à boire l'eau dont un religieux s'était servi pour laveries pieds. Voilà vos idoles ! . . . Après la mort de son mari (mort dans une croisade en Palestine) cette princesse avait eu à souffrir de la cruauté de son beau-frère Henri le Raspe, qui la fit mendier, et tua son jeune garçon Hermann,pour pouvoir gouverner seul en Thuringe. Plus tard , elle se réfugia à Marbourg, y exerça tranquillement sa bigoterie maladive et permit au dominicain Konrad de sévir contre les habitants. Elle est donc, je àm le répéter, sous ce double rapport de la piété et de l'intolérance, un modèle parfaitement recommandable pour les jeunes chrétiennes qui vont être mères de famille, soit en France, soit ailleurs.

Cette Sainte mourut en 1231. Alors son confesseur dominicain, qui avait déjà brûlé vivants quatre-vingts Allemands»

comme hérétiques, principalement des gens pauvres (1), s'attaque aux hauts seigneurs de la Thuringe. Le comte de Sain, auquel le dominicain vient de faire tondre la chevelure, c'est-à-dire de lui infliger l'injure de le traiter en esclave, porte accusation devant la diète. Le fils de l'empereur, tous les«eîgneurs, l'archevêque de Trêves même, en sont révoltés; le fils de l'empereur rétablit l'honneur du comte tondu et jette l'inqtdsiteur à la vengeance du peuple , trois ans après la mort de la sainte Elisabeth. L'inquisiteur meurt avec douze de ses assesseurs sous les coups du chevalier de Doniback. Deux valets de la Sainte Inqu,isition , Jean et Tors, sont traqués à travers plusieurs provinces et tombent percés de lances dans l'Allemagne méridionale. Peu de temps avant sa punition, ce serpent venimeux avait encore une fois piqué, en poussant le pape à décréter une croisade contre les communes libres des Stédingues, aux bords de la mer Germanique. Cette petite, mais vaillante tribu de bergers et de cultivateurs, dans la Frisonie de l'est, aux environs de Stade, avait détruit, en 1187, les châteaux forts du comte d'Oldenbourg, qui enlevait leurs femmes et leurs filles. Elle sut mieux garder l'antique indépendance frisonne, que les Frisons de l'ouest, qui l'avaient perdue après une longue lutte avec le comte de la Hollande.

Plus tard, un prêtre romain insulta une femme frisonne pendant la sainte communion, en lui mettant dans la bouche, au lieu de l'hostie, la petite pièce de cuivre qu'elle avait payée et qu'il déclara être insuffisante. Les braves Stédingues tuèrent sùr-le-champ ce prêtre impie, et se défendirent, pendant vingt ans, contre les attaques, au reste peu sérieuses, de

{t) La sainte Elisabeth donna Taumône aux pauvres , son révérend coqfeueur les mit à la torture et les brûla ; les pauvres étaient vraiment un objet d'attention particulière pour ces deux nobles personnages.

AU L iIl£llAGK£ ET L£S lîTFMàlMK

ÏBTchevêqùe de Brème. Mais«n 1233, Fii de MaiixnD^ fit alhuner ksfaidbe» àÊmetfagmlûéBÊÊiffmsi YwrAevêqut fitnmpre les dignes pour Je ugm^ rmie siiDe fanginds et asoniiB, aniéi de <aam, cri rehMintinn de lenvpécbés.j firent jnqfÉîimaflBilBSi des mBteftd*01denb(Hirg, de kHnlhmdeet.

fiom àe TeBt^ ahendonn^ des Fzîsans de Ii trait «vee on oomge ^;al & oebd desfipartiitei mopyies et des Alhigeoift iBégJCBi^So— laiiinalii dwEi hénoijiies, Bdlke, Thamme et IVfwr, iii crèreDt le deqpote d'Oldeobom^g^ svee ses liSlBi tonbèrant tons, anwBidbsiedejmLanUe,

Ifitons-noQfi toirtefatt d'i^oider, qne depû ISKÏê tribonal d uujnifiitioii n a pu preodre raoiiie dans Fi pvopreHieQt ^H^-

La baîae du parti gfaibélm on impâsal MumàmM Siège éclata wiiveDt en irame aaaèape. Aixiâ 1^ le noisle et généreiix cbevalierpoête Vaher de la OiaeaiUL, s'écria : «Ah! Toyez xIoochd peu le « cihrétieii, comiDe il rit à hante voix^ txi « fedlB i aea ItaBeos ! Je me snk arnmgé, dît-il, 4e u denxAnemaDds (Philippe le GhUfeiimetOÙmtthGft^ « ne partent plus gn*ime senle oonronne; ■tlPwlBr» **iMd|^ . vont bmkm» r«npire allen-md. Leorsfa»ssii*a^ « à ma.; Kpumi k knr ai^gent allemand, je le « laes oofines nnoains, et vons, prêtres de 1*Ë^^b^^^ « Hianger des ponkts rôtis, taxidis qœ les Alli « se roettroDt a jeûner. •*

On aperçoit, dans tons les écrits dn parti sentiment national très-^, qui manifeste ime contre le joug étranger : VÉ^Use allesianâe ne maÉ^'iHl

rester en dépendance de TEglise romaine, en d'antres termes r Allemand ne veut pas obéir au Romain* Et certes, 1* Allemand ayant renversé le trône des césars romains, n'eut nullement besoin de ramper devant le siège de Vévêque romain. Frédéric le Glorieux, retournant de Jérusalem, apprit sans étonnement que Grégoire IX venait de condamner et de maudire le traité de paix, conclu avec le sultan Kamel. « C'est bien là le pape, le vicaire de votre Christ, • disait l'empereur avec son sourire fin et tranchant. Mais Grégoire IX avait assez mal compté, car il ne réussit point cette lowi à exciter rAUemagne contre Frédéric. Les seigneurs ecclésiastiques et séculiers du Tyrol , du Saltzbourg, dé la Carinthie et de l'Autriche descendirent des Alpes sous le redoutable cri de : Fiife le Ghihelin! Le chef des Italiens impériaux Frangipani et le lieutenant-général allemand Rainold, archevêque de Cologne , s'opposèrent vivement aux Milanais guelfes , Frédéric se présenta lui-même en Italie et le grand maître des chevaliers de la Sainte-Vierge, le doux et noUe Hermann de Saltza, fit tout pour arrêter l'effusion du sang. Le pape leva l'excommunication et fit trêve avec l'empereur, qui alla se fixer de nouveau dans sa bien-aimée Sidle. Là, sous le ciel éternellement bleu des anciens Hellènes, sur le sol classique couvert de ruines d'une incomparable beauté, en présence de quelques mahométans d'âite, plus savants et plus éclairés que toute la chrétienté d'alors , le glorieux empereur d'Allemagne n'y regretta plus le climat austère et sombre d'outre- Alpes, ni la bigoterie soit perfide, soit stupide des papistes. Ces derniers ont fait et font à r Allemagne actuelle le reproche de se détourner du christianisme : c est vrai et elle s'en enorgueillit ; elle n'a qu'à suivre son grand Frédéric, le Glo/ieux.

Après avoir mis en prison son fils aimé Henri, roi d'Allemagne (c est-à-dire prince héritier) qui, non content d'arborer

466 LÂLLBBfÂGNB ET LES ÂUEMANBB.

Tétendard de la révolte contre acm père , avait mêiM ^aoÊ^é de Tempoisonner, et après avoir contracté un troieîène iilih riage, Frédéric s'occupa de Torganisation de rAUemagne. Mais il s y trompa; il avait devancé son époque. Lé code ridh lien , qu'il se proposa d'appliquer au pays allemiÉid , n'y • pas pris racine. Les décrets de ce code étaient ém raie fort salutaires : d'abord une paix univeraeHe pazibirt tom hi membres de l'empire; quiconque suscitera me^gmiretrcvifla sera puni, au nom de l'eroperi ur, par ks peine» Ub flwi dures. Un tribunal d'arbitrage iprême régler» les 9WfMÉI entre les seigneurs.^ Aucun » [neur n'inatitaêra dea tMK et des impôts; aucun seigneur ne s'emparera plii|i'4'irii droit qui appartient à l'empereur seul ; les nobiéi fte^taM&' muteront plus les citadins , et les. citadins li& ttfjjnÎBiiMâ plus la noblesse territoriale en lui soutirapt aea fQ'^fawi! ffni en faire des citadins ; les nobles n'érigeront pltiti flrn otifitftipBi forts {bourgues) aux dépens ( campagnards! k|EiiM)îf||Hlil ecclésiastique, en Allemagne, ne se ferat que parlât gûmÊÊ^ archevêques de l'empire, pour éviter par là, atout jàmidi|^br réception des ambassadeurs, des légats^ deaémisaairei éMU inspecteurs que le Saint-Siège de Rome aimé à cxv/ù^JtlL Allemagne. L'autorité suprême en adminiâtratiixa pLtf/0t. tient qu'à l'empereur, l'autorité suprême sûr fa» KneftifSlpt partîent qu'au pape. Le vaste domaine de ht dynMMh||NMl^i line fiit donné par Frédéric à l'Empire; tous les vemBntéKÊKi maison ghibeline devinrent donc vassatux immédiaU d8i|9|pjt pire. De là, en Souabe et en Fràneonie, isette feoI^éailMll de petitsfieignèurs immédiats , c est-à-dire n'ayant pmillttitl(i suzerain que l'Empire lui-même; tandis que dans b rAHemâgne les petits seigneurs et barons étaicniit placés sous un vassal, qui, à son tour, dépendait d^i gneur plus considérable et ain^ de suite. Biais 1 d'ajouter que ces mêmes petits barons et i i irs eq Wl^/m

conie et en Souabe, poussèrent plus tard l'ingratitude envers la dynastie ghibeline au point de laisser tomber les descendants de Frédéric le Glorieux. La noblesse à été perfide dans tous les pays et à toute époque.

En 1241, Tépée allemande refoula deux cent mille Mongols (ou Tartares) qui sous leur chef Batou, petit-fils du célèbre Djenghiskan, venaient de faire invasion en Silésie, province allemande aux deux bords de l'Oder, à côté de la Pologne. La Silésie, occupée par des Slaves agricoles, lorsque les tribus allemandes l'avaient quittée pour émigrer vers les provinces occidentales de l'empire romain, avait longtemps suivi tantôt le drapeau de la Bohême, tantôt celui de la Pologne. A la tin cette belle et fertile contrée fut soumise à des ducs polonais, de la dynastie Piaste. Ik s'avouaient vassaux de l'empire allemand, épousaient des princesses allemandes et appelaient des colons et des mineurs allefûands. Le résultat en fut la prompte allémanisation de la majeure partie du pays. La première civilisation allemande, dit-on, y fut jadis importée par un Danois, nommé Pierre Vlaste; c'est comme on dit du Frank Samo, un marchand, qtd a commencé à répandre la civilisation parmi les Bohèmes.

Quoi qu'il en soit, les Slaves de Silésie se germanisèrent plus vite que tous les autres Slaves, et Breslau devint bientôt une grande et florissante cité allemande , la résidence d'un évêque et riche par son industrie et son commerce.

En 1241, l'Allemand Henri lo Pieux gouverna à Breslau et à Lignitz, et le Slave Miceslav à Oppeln. Le duc pieux était fils de Henri le Barbu ^l de sainte Hedvigue, comtesse de Mérane. Cette princesse, tout en ayant la même bigoterie sentimentale et maladive que sainte Elisabeth deThuringe (ou de Hongrie), n'eut cependant pas le malheur, comme

celle-ci, d'introduire en Allemagne la Sainte-Inquisition. Pour la bigoterie, ces deux dames s'égalèrent Tune l'autre : sainte Hedvigue ne porta que des robes de bure, ne mangea que des aliments grossiers, prit pour lit des pierres froides et humides et alla toujours nu-pieds. Ses confesseurs lui ayant ordonné de porter des souliers, elle se permit, dans sa fervente bigoterie , un jeu de mots, en les portant dans ses mains. Elle aussi, comme sainte Elisabeth, suça les plains des blessés et des lépreux, avala l'eau dans laquelle des moines s'étaient lavé les pieds, et fit beaucoup d'autres choses semblables, tout en disant qu elle sentait par là même le plaisir le plus fort et le plus sublime.

Ceci suffit pour déclarer ces deux saintes assujetties à des accès graves d'hystérie et de dérangement mental. Au reste , elles étaient charitables et aimaient à garder les malades.

Sainte Hedvigue, quand les innombrables hordes des Mongols arrivèrent, prépara son fils Henri-le-Pieux à la mort de héros et de martyr. Les Mongols, païens idolâtres et cruels, mais,' à ce qu'il paraît, disciplinables sous des souverains intelligents et énergiques, gouvernaient depuis le temps de leur célèbre Djinghiskan, cet Attila ressuscité, la Chine, la Sibérie, rinde, bref, cinq sixièmes de l'Asie. Leur khan Batou poussa vers l'Occident, soumit dans des luttes atroces les Russes (sur lesquels ce terrible joug mongol a pesé pendant deux siècles), battit les Polonais, incendia tous les villages, et s'amusa souvent à faire ériger des colonnes et des pyramides de têtes coupées, collées ensemble avec de la terre glaise et de la chaux. Ces monuments à la tatare avaient quelquefoite une hauteur de cinquante pieds, et portaient plus d'une fois des hommes, des femmes et des enfants vwants fixés comme moellons dans la chaux et le mortier. Aux pri- {5pnnier§^ Jes Mongols coupèrent les oreilles, et aux femmes

les mamelles. Voilà le mongolisme sauvage et belliqueux qui se rua sur TAIlemagne, et qui fleurit encore en Russie.

La forteresse de Tévêque de Breslau, inexpugnable à ces barbares, les arrête. Trois fois ils y montent à l'assaut à travers le fleuve ; ils sont repoussés, et un orage les disperse. Ils lèvent le siège et marchent vers le pied des Montagnes des Géants.

W, sur la vaste plaine appelée depuis lf'ahL^tatt(cesi'à' dire tè Champ de bataille^ le même où le feld-maréchal prussien Blucher, en 1813, vainquit les Français) ils rencontrent les Allemands sous le duc Henri, et les Polonais sous Miceslav et Boleslav. Sous le duc Henri combattent les colons et les mineurs allemands de Goldberg, et Poppo d'Osterna avec les chevaliers de la sainte Vierge, qui viennent d'arriver en toute hâte de la Prusse Baltique. On se bat pendant quarantehuit heures; le duc allemand, au moment où illèveTépée, est percé d'un coup de lance ; Miceslav prend la fuite. Les Asiatiques, cinq fois plus nombreux , écrasent la petite armée chrétienne , mais après avoir tenté en vain de prendre les villes de Goldberg et Lignitz , ils quittent en fureur le pays des hommes de fer, comme ils appellent l'Allemagne, et emportant trente sacs remplis d'oreilles coupées, ils se lancent vers le sud. Sous la forteresse d'Ollmutz, en Moravie, ils sont de nouveau battus par le brave Jaroslav de Sterneberg, qui livre im combat singulier à leur chef Batou et lui coupe le bras. Batou meurt, et les siens dévastent la Hongrie; mais là aussi, aux bords du Danube, ils sont défaits par Konrad et Enzio le Beau, deux fils de Frédéric-le-Glorieux, etils rebroussent chemin vers la Russie. Le khan Octaï, successeur de Batou, écrit alars à Tempereur : •« Je trouve tes Allemands extrêmement " braves, je t'en félicite, et je te propose d'entrer dans mon « service. « Frédéric répond en souriant : « Je sais bien trai- H ter les oiseaux de chasse; si tu le désires, je serai ton oise-

4» L'AIXBHAGNB ET LBS AUEUNDB;

- ]ear et fanconnier. - JamaÎB les Mongols ne en Allemagne.

Page 1