‹ L'Allemagne et les AllemandsChapitre 34 sur 35 · TRENTE-ET-UNIÉHË TABLEAU · texte numérisé non relu

TRENTE-ET-UNIÉHË TABLEAU

Le Réveil de T Allemagne.

« Moi, je suis Tempereur de toutes les Russies, je suis grand, plus grand que tous mes sujets ensemble; pereonne en Russie ne devient grand que pendant la conversation que je daigne lui faire, et quand cette conversation est finie, mon interlocuteur redevient petit. Moi, je reste toujours et partout grand. » Ces paroles insolentes de Tinfortuné Paul V* ont été plus d'une fois répétées par son fils, Nicolas I", mais le père avait Texcuse de l'aliénation mentale et d'ime éducation insensée, tandis que le frère d'Alexandre sait parfaitement bien tout ce qu'il y a de criminel dans cet orgueil extravagant; par conséquent, Nicolas P' commet le péché avec pleine conscience. Nicolas P' à été comparé à Néron, àTïbère, ce n'est point exact. Il existe parmi les empereurs de Rome païenne : un personnage qui ressemble, sous tous les rapports, à Nicolas, c'est l'empereur Galère, qui dirigea une terrible persécution, aussi perfide que cruelle, contre les chrétietis. Les démocrates de nos jours jouent, dans l'histoire du genre' humain, le même rôle qu'ontjoué les premiers chrétiens sous les Césars païens.

Or, Nicolas-Galère s'est emparé de toute la diplomatie allemande, et exerce sa suprématie sur toutes les dynasties de ce pays déchiré. L'empereur de Russie distribue des coups de bâton à soixante-trois millions d'êtres humains, dont se compose la population de son empire ; il a jeté sur son territoire russe le réseau d'une bureaucratie barbare, gouvernée d'après les principes mongoles, principes qui sont encore aujourd'hui en vigueur et qui, pour ainsi dire, forment Tâme et la force

motrice du gouvernement russe. L'empereur dispose, surtout depuis 1817, d*énormes ressources financières. Les revenus annuels qu'il tire des mines d'argent, d'or, de platine et de diamants des montagnes de l'Oural lui offrent un profit net de quatre cent quatre millions de francs. Cette somme est plus que suffisante pour salarier largement ses légions d'espions, dans tous les états de l'Europe, et surtout dans l'Allemagne.

Contre ce despote mongol en bottes vernies et en épaulettes, se préparait peu à peu dans la nation allemande, une résistance sourde, mais tenace et toujours croissante. La haine à mort contre le gouvernement tartare-allemand de St.-Pétersbourg a déjà fortifié les âmes en Allemagne , et quand l'heure sera venue, cette haine sans bornes fera des prodiges plus gigantesques encore que la haine divine vouée par l'ancienne Grèce aux rois de Perse. Les armes de la république allemande sauront parler aux gardes russes, de même ^ue les Athéniens et les Lacédémoniens ont parlé aux hordes de la Perse, dans le défilé des Thermopyles, à Marathon, à Salamine et à Platée. Parmi les écrivains allemands, qui depuis 1830 prêchaient chaque jour la haine contre le Tzar et l'amour pour le peuple français» il faut citer avant tout hoxùs Boerne (prononcez Beurné] et Henri Heine, deux Juifs allemands, et tous les deux jurisconsultes. Louis Boerne, né à Francfort-sur-le-Mein, avait une prédilection bien pardonnable dans ce temps-là pour Napoléon, et Henri Hdne en fit autant. Je dis pardonnable, car il ne faut pas oublier la détresse de laquelle le gouvernement napoléonien a retiré les juifs allemands, et dans laquelle ils ont été précipités de nouveau par la prêtraille, la noblesse et les princes de l'Allemagne, après 1815. La nation allemande, dans le moyen âge, a massacré des millions de Juifs domiciliés chez elle; en même temps, la nation allemande possède plus d'une faculté intel-

lectuelle qui lui est commune avec la nation juive . Le juif Jésus* Cbrist a trouvé dans la nation allemande la foi la plus fervente et la plus sincère; le juif Spinoza compte en Allemagne les plus importants de ses disciples. La série des talents et des génies de toutes sortes que la race juive a donnée aux Allemands, est supérieure en qualité et en quantité à celle de tout autre peuple. Toujours est-ce un fait remarquable, que les deux auteurs allemands, qui ont les premiers attaqué avec succès Tinfâme alliance des rois de 1815, connue sous le nom de Sainte" Alliance^ sont de race juive.

Louis Boeme, après avoir écrit plusieurs articles de critique littéraire, remplis de verve libérale et de haine contre les gouvernements de 1815, assista après 1830 à la célèbre assemblée populaire dans le pays du Rhin, et vint se fixer à Paris , d'oii il a écrit de nombreuses lettres, qui toutes, quoique rigoureusement défendues par les bureaux de censure de la diète, ont fini par remuer 1* Allemagne jusqu'au fond. Louis Boeme avait le malheur de voir de près à Paris Tagonie lente et douloureuse de la jeune démocratie française de 1830, sous le couvercle de plomb, que le vieux roi Louis- Philippe jugeait à propos d'appliquer en ricanant sur ce parti le plus pur et le plus dévoué de la nation française. Les lettres allemandes de Louis Boerne furent suivies d'une entreprise littéraire en langue française : ce noble précurseur de la réorganisation germanique travailla à un journal français de Paris, intitulé la Balance^ dans lequel il s efforçait de faire connaître au public français les grandeurs et les petitesses, les jouissances et les souffrances de l'Allemagne, bref de préparer un entente cordiale, intellectuelle et morale entre les deux grands peuples du continent européen. Louis Boerne est mort à Paris.

Henri Heine, né à Dusseldorf sur le Rhin, vit à Paris. Il a la force de Shelley et de Byron; de ces deux précurseurs

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anglais de la révolution allemande, qui sera bientôt la pte grandiose de toutes. Il ressemble en quelque sorte au gnind comédien grec Aristophane, seulement il verse Tacide sulfiiri- (]ue de son ironie sur les réactionnaires, tandis qu Aristophane maltraita les progressistes. Mieux vaut encore dire, que Henri Heine est un phénomène entièrement hors ligne; un poëtc du premier ordre, en même temps ennemi juré de l'ultramontani^me et du luthéranisme, de la bureaucratie et de raristocralie, bref de tous les préjugés du passé et du présent. Il a commencé sa brillante carrière par des poésies lyri- (jues, et il faut avouer que jamais l'Allemagne n'en avait entendu de pareilles. L'âme allemande en tressaillit jusqaan fond, et l'enthousiasme devint indicible, lorsque lepoëtefit paraître des lettres parisiennes sur l'époque de Louis-Philippe. Henri Heine» au commencement monarchiste constitutionnel et déiste, se débarrassa à la fin de ces deux erreurs, et devint socialiste athée, ou plutôt sociaUste panthéiste. Avant d'aller à Paris, après 1830, il avait déjà débuté en Allemagne par un livre en prose intitulé Tableaux de 'voyage; et cet ouvrage, comme tous les autres du même auteur, bien que mutilé par la censure et défendu par la police allemande, se propagea avec la rapidité de l'éclair dans tous les* pays oà la langue allemande est connue. On en importa même dans les provinces allemandes de la Russie, au Cap de Bonne- Espérance, en Amérique. Henri Heine, lepoëte, résume en lui tout ce que nous admirons dans les poëtes romantiques, psychologistes et libéraux; il a, en outre, la parole mélodieuse du comte de Platen et la facilité de versification de Ruckert; il réunit en lui Hoffmann et Jean-Paul Richter. Henri Heine l'homme politique, tel qu'il s'est manifesté après 1840, fîdt ressortir l'immense importance des réformes fondamentales, appelées vulgairement réformes sociales. Ainsi, pour ne citer qu'un ou deux exemples pris dans son célèbre poème, m

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tonte (Thiper : il parle, toujours dans des vers TaTÛHMita dt acérés comme un poignard, d'une scène ou il ae rût in^ Blême, dans un songe, marquer à minuit les portes cochèim des ennemis du peuple à Cologne, et briser à coups de hacht les squelettes sacrés de Trois Eois évangéliquea, reliquw précieuses qu'on conserve encore aujourd'hui dans la cathédrale de cette ville rhénane. Une autre fois, il se représente comme un voyageur qui parcourt les caves mystérieusea du fameux château KyfThaus, dans lesquelles l'empereur allemand Fr^ déric I" Barberousse, d'après la fable populaire, est censé séjourner. Henri Heine se moque decette fable populaire, dftUB le but de rendre ridicules les déclamations un peu ennuyeuses d'un certain parti parmi les réfugiés allemands de 1818 et de 1630, qui s'obstinaient à prêcher à la nation allemande le retour à l'empire de Barberousse, et l' aversion pour It nationalité française. Apres avoir chfitié ce parti ^ermanomane Gigallophobe, c'est-à-dire ce parti patriotique éxelosif, il retourne subitement sur ses pas, et dans le chapitre suivant ils'écrie: » 0 empereur Frédéric Barberousse, j'ai tort, jii t'ai oflensé par étourderie ; oui, les Allemands d'aujourd'hui ont grandement besoin de toi, remonte en6n de ton souterrain enchanté, tire ton glaive rouillé et fais sonner les trompettes quand tu le jugeras à propos, comme prédit la vieille fable nationale; introduis de nouveau, ai tu le veux, le moyen âge de ton époque , mais délivre-nous de nos infïimes réac> tionnaires modernes, fais rouler leurs têtes sous la main de ton bourreau, et applique même la torture à nos misérables princes actuels, qui ornés d'or et de pourpre foulent aux pieds ta grande nation. "

La jeune école de Hegel se lève alors contre la formidable suprématie de la sainte-alliance msso-allemande. David Strauss, Louis de Feuerbach et Arnold Ruge se metteiit à la tète de cette philosophie révoltttioonain. ;David-Frédéric

Strauss, né en Souabe, lance en 1835 et 1848 ces deux terribles ouvrages intitulés la Fie de Jésus et la Dogmatique du Christianisme. Strauss attaque ainsi l'orthodoxie catholique et protestante à la fois. Dans la Fie de Jésus , le jeune auteur prouve qu'une grande partie des rapports évangéliques n'est qu'une fable, mais une fable inventée par l'imagination naïve de la communauté primitive des chrétiens, et sans la moindre intention de mentir* Le docteur David Strauss découvre ainsi que les quatre évangiles peuvent être résumés dans la phrase suivante : « Le jeune Juif Jésus de Nazareth se fit parmi ses compatriotes réformateur moral et religieux ; après avoir combattu la caste exploitatrice des Pharisiens, il fut exécuté sous la domination du gouverneur romain Ponce-Pilate, et tous ses partisans étaient tellement impressionnés par la puissance de sa personnalité, qu'ils s'imaginsttent voir leur maître décédé encore vivant au milieu de ses élèves. » Strauss finit le livre sur la vie de JésuS'Christ par les paroles suivantes : «• Le genre humain est pour ainsi dire Jésus-Christ ; le genre humain est, pour ainsi dire, la divinité humanisée; elle se compose donc de la nature divine et de la nature humaine; le genre humain dans l'étendue de l'espace et du temps , possède en effet toutes les qualités que l'église chrétienne attribue à Jésus ; le genre humain se meurt, fait sa résurrection et monte vers le ciel, toujours et partout, c'est-à-dire l'humanité se débarrasse continuellement de ses obstacles, de ses vices et de ses crimes, pour s'élever continuellement à un degré supérieur d'intelligence, de vertu et de bien-être matériel. » Le résultat du livre de David Strauss est, par conséquent, le coup le plus formidable, le mieux dirigé, et le plus impitoyable que l'Église chrétienne, soit catholique, soit protestante, ait. jamais à subir. Cet ouvrage allemand, qui a été dévoré par toutes les classes de l'Allemagne entière, et qui est rédigé en plu-

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sieurs gros volumes avec une érudition admirable, a trouvé un traducteur français aussi savant qu infatigable dans la personne de M. Littré. Mais malheureusement cette tra* duction a excité en France beaucoup moins d'enthousiasme ; et dans ce pays il n'y a point de femmes qui se soient donné la peine de le lire, tandis que beaucoup de dames et de demoiselles de la bourgeoisie allemande ont fait une lecture assidue de l'ouvrage de David Strauss. En outre, les démocrates allemands ont eu le soin de propager les idées anti-cléricales et anti-despotiques de ce Uvre au milieu de la classe des travailleurs, à Taide de petites éditions abrégées, compréhensibles pour tout le monde et à bon marché.

Dans son ouvrage sur le dogme chrétien , David Strauss démontre comment chaque partie dogmatique s*est développée lentement et pour ainsi dire pas à pas; àlafinTauteur démontre aussi la nécessité intérieure du dogme chrétien de se dissoudre peu à peu et de périr. David Strauss conseille , du reste , à tout individu qui n'est pas encore mûr pour le culte de l'intelligence et de la vertu pure , de suivre la religion de l'Eglise. David Strauss a parfaitement raison ; une grande folie dans la révolution de 1789 était de persécuter les prêtres catholiques et autres. Il suffit de propager par les moyens pacifiques les plus puissants le respect et l'amour de l'intelligence, de la raison, du bon sens et du cœur, pour faire disparaître Tune après l'autre toutes les fantasmagories fébriles ou immorales, dont un passé de vingt siècles a rempli l'âme du monde civilisé.

Le philosophe bavarois, Louis de Feuerbach, a développé avec érudition et éloquence les mêmes idées dans ses écrits de 1830 ; enfin , il publia en 1841 son admirable ouvrage Essence du Christianisme^ dans lequel il démontre que toute la science humaine ne peut franchir les limites de l'horizon humain, c'est-à-dire que la vertu, le crime, l'amour,

la haine, la joie, l'ennui, etc., restent nécessairement enfermés dans le giron du genre humain , et que les dogmes de toutes les religions et les idées de toutes les métaphysiques dans Tantiquité, dans le moyen âge et dans l'époque moderne doivent nécessairement être interprétés d'une manière humaine ; en agissant autrement , vous tomberez inévitablement soit dans les hallucinations , soit dans la fourberie ; en d'autres termes plus précis encore, vous aurez alors à choisir entre crétins et gredins. Louis Feuerbach est encore dans la fleur de 1 âge ; universellement estimé et père de &mille, il vit dans une terre près Brouckberg, non loin d'Ansback dans la Bavière septentrionale (1).

Le caractère spécial , on le voit bien , de toute la jeune école des néohégeliens ou hégéliens du progrès était la critique, critique à mort, contre tous les préjugés religieux, moraux, artistiques, scientifiques, juridiques, administratif , politiques et sociaux du parti réactionnaire de notre époque. Un des écrivains les plus illustres est Bruno Bauer, né à Berlin, ancien théologien-protestant et métaphysicien , plus tard C homme de la critique athée. Lui et son firère Edgar Bauer ont rédigé beaucoup d'écrits extr^ement remarquables, que le parti réactionnaire en Prusse n'a pas eu tort d'appeler des haches de guillotine et des boUes dar^ senic. La réation allemande de ce temps-là était représentée dans le midi par la cUque de Joseph Goerres (prononcez Gueurrez) et Philipps , ex^protestant prussien , à Munich ; par l'ex-protestant Jarke, à Vienne, successeur du jésuite Gentz auprès du prince Metternick; et à ËEalle en Prusse

(1) L'auteur du présent livre a publié , sous le nom de i^'ûst-M que la Religion ? un recueil des ouvrages de Louis Feuerbach ( Paris, 1850» chei Garnier et Ladrange). Le même auteur a aussi publié, sous le nom de Qu'est-ce que la Bible? une traduction des écrits les plus importants des autres chefs de cette école allemande.

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par ie professeur Léo, qui ne conserve la foi tutbérienne que pour prouver au xix° siècle que la race infâme des théo* Jogiens ultra-lulhëriens du xvf giëcle, des Heasehusius (qoi possédait toutes les qualités d'un boule-dogue, excepté celle de la fidélité) et des Moerlin ne s'est pas éteinte. Contre le dénonciateur Léo lutta héroïquement la Reviie scientifique, artistique et politique, dirigée par le docteur Arnold Ruge, d'abord à Halle (Prusse) , plus tard à Dresde (Saxe). Arpold Ruge, né dans l'île de Bugen (Prusse), avait été longtemps prisonnier démocratique dans les cachots du gouvernement prussien : rendu à la liberté, il prouva bientôt que la détention n'avait point tnisé son énergie. Un nombre considérable de jeunes écrivains rédigèrent aussi le joumd de Ruge qui, au commencement, s'était proposé de faire dans notre siècle ce que la Revue mensuelle de Berlin avait fait à la fin du règne de Frédéric-le-Grand. Mais bientôt traqué par la police prussienne, il se retire en Saxe et rédige àDresde les Annales. Ici, toujours persécuté par les mesures inso< lentes et perSdes du despotisme allemand , ce journal déclare enfin ouvertemeot la guerre à la Sainte-Alliance; et Eon rédacteur en chef, après la suppression de la feuille , se rend avec le docteur Charles Marx à Paris, où ils fondent en 1844 une revue allemande intitulée : Annales allemandesfrançaises. Cette pubbcation , dont il n'y a eu que den^ livraisons, avait pour but de réunir des articles en langue allemande et en langue française, pour associer les efforts des démocrates des deux côtés du Rhin et pour faire conn^tre aux Français les travaux humanitaires des progressistes de l'Allemagne moderne. Eti même temps toute la littérature moderne de la France révolutionnaire 8& propagea dans les traductions en Allemagne , et fut avidement avalée malgré toutes les rigueurs de la diète de Francfort.

Charles Marx, né à Trêves (Prusse rhénane), est sans

contredit un génie critique au moins tout aussi considérable que Gotthold-Ephraïm Lessing. Doué d'une intelligence extraordinaire et d*une vaste érudition, d'un caractère de fer et d'une perspicacité à toute épreuve , Charles Marx ft tourné son attention du côté économique , juridique, politique et social ; Charles Marx a produit dans ses articles critiques les dernières conséquences révolutionnaires du dialectisme hégélien.

A côté de ces deux hommes se distinguèrent le jeune avocat bavarois Bernays et l'infatigable Maurice Hess de Cologne. Mais les annales franco-allemandes furent bientôt entravées parles mesures de la Sainte- Alliance, à laquelle s'était associé le roi Louis-Philippe. Il en fut de même d'un petit journal allemand populaire intitulé : En Avant! qui était rédigé à Paris par un certain nombre de réfugiés allemands, tous amis de la nation française et par conséquent en opposition avec le parti tudesque , gallophohe ou teutomane , qui dans ce temps-là existait encore parmi les réfugiés allemands en Suisse, en France et en Angleterre. Le journal En AiHuUl ( dont le titre allemand était Forwaerts ) cessa d'exister après un an ; Bernays fut condamné à une amende et à quelques mois de prison par les tribunaux de Louis-Philippe.

A Paris, la propagande démocratique avait puissamment travaillé depuis les premières années de 1830; la police du réactionnaire Louis-Philippe ne réussit pas à détruire la racine de la démocratie étrangère , représentée à Paris par les efforts combinés de Louis Boerne, de Jacques Venedey (dé Cologne) et du docteur Schuster, alliés avec les chefs français, italiens et polonais. Au milieu de tracasseries indicibles, il se forma à Paris la société secrète allemande des ProscriiSj mais bientôt elle se divisa en deux : la partie socialiste s'en sépara sous le titre de la société allemande des Justes , tandis que l'autre partie restait encore attachée aux principes

bornés d'un patriotisme allemand purement politique et antisocialiste. La société allemande des Justes fut fondée entre autres par le docteur German Mseurer (né en Prusse rhénane), Henri Ahrens (né à Riga en Russie) et par quelques autres Allemands, soit littérateurs, soit ouvriers. La société des Justes se composa presque exclusivement d'ouvriers allemands, suisses, et plus tard aussi de quelques ouvriers flamands, hongrois et Scandinaves; chaque membre devait posséder la langue allemande. Des écrits populaires furent rédigés dans cette langue par le docteur Germain Mœurer et antres, la moralité la plus rigoureuse fut soutenue parles statuts et plus encore par Tesprit fraternel qui les animait tons. Une correspondance allemande très-régulière fut établie entre les frères allemands disséminés en France , en Suisse, en Angleterre, eii Hollande, etc. Les principes socialistes de la société des Justes étaient dès le commencement ceux du citoyen Cabet ( 1 ) . La haine des autres réfugiés allemands contre les communistes de la société des Justes devint bientôt énorme ; mais ceux-ci , forts de leur principe de dévouement et de patience, n'ont jamais fléchi ni devant leurs compatriotes égarés, ni sous la pression de la police de Louis-Philippe et de la Sainte-Alliance ; jamais un traître ne s'est glissé dans leurs rangs sacrés. En un mot], eut lieu parmi les Allemands le triste conflit qui s'était déjà manifesté parmi les Français , entre les républicains nationaux et les républicains communistes. Les républicains français du parti national exclusif voyaient d'un mauvais œil la nation allemande, et cette aversion insensée ou plutôt criminelle fut imitée par les républicains allemands du parti national exclusif qui, à leur tour, ne comprenaient rien du tout à la

(1) Son Voyage en Icarie a élé traduit en aUemand par l'auteur du pré« sent livre, et imprimé à Paris quelques mob avant la Révolution de Février.

nation française. De là, entre autres, en 1840, la pitoyable querelle à propos de la frontière rhénane, querelle antidémocratique et dont deux poëtes seuls, Nicolas Becker en Allemagne et Alfred de Musset en France, ont recueilli un peu de réputation littéraire. Les communistes allemands et les communistes français étaient par conséquent obligés de faire tout leur possible pour propager l'amitié internationale entre les deux côtés du Rhin.

On dit que Louis Boeme, ce noble lutteur de la cause populaire, après avoir réussi à fonder à Paris la première réunion politique des ouvriers allemands, fut transporté de joie, et s'écria d'une voix tremblante d'enthousiasme, et les yeux remplis de larmes : « Mes amis, maintenant je peux M mourir avec tranquillité, l'Allemagne est sauvée! *• En effet, les sociétés démocratiques se propageant peu à peu en Allemagne , étouffèrent peu à peu l'inf&me jalousie , qui jusqu'alors avait séparé les jeunes gens de la classe lettrée de ceux de la classe ouvrière ; les combats souvent sanglants entre les étudiants et les ouvriers cessaient et, les mis comme les autres, commençaient enfin à se reconnaître également malheureux.

En 1840, le roi de Prusse mourut, et son iBls Frédéric- Guillaume IV monta sur le trône. Ce souverain avait jadis donné de belles espérances, mais après son avènement il tes trompa toutes. Doué d'un talent artistique peu comninn et d'une éloquence rare, il avait été égaré par ce romantisine réactionnaire, dont nous avons déjà parlé. Frédério-^Grnillaume IV, le Parleur, est devenu pour l'Allemagne protestante ce que le roi de Bavière , Louis , est pour T Allemagne catholique , c'est-à-dire l'incarnation du principe rétrograde, dissimulé sous des formes esthétiques. Le pauvre roi Lonia de Bavière, le Poëte, a fini par tomber dans le ridicule et descendre du trône ; le roi Frédéric-Guillaume IV, le Par^

leur, n'est pas encore arrivé au ridicule ; il porte encore la couronne de Prusse et le lourd fardeau de la haine allemande. Pendant les premiers mois, l'Allemagne toute entière était dans un transport difficile à décrire ; elle s'attendait d'un jbur à l'autre à voir le roi de Prusse proclatner l'unité et l'indivisibilité de l'Allemagne, détrôner tous les princes allemands, simplifier cette cohue effroyable de bureaucrates et d'administrateurs, et prendre la couronne impériale de l'Empire réorganisé. Mais bientôt on s'aperçut que l'esprit du roi était irrémédiablement faussé par des préjugés ultra-religieux et aristocratiques ; seulement la plupart des Allemands aimaient encore à s'abandonner à la douce espérance que ce roi romantique réaliserait au moins la centralisation unitaire de l'Allemagne. Cette espérance aussi disparut, et les Allemands comprirent enfin que Frédéric-Guillaume, le Parleur, était un adorateur de l'Allemagne divisée en une trentaine de morceaux, dont la suprématie, ou comme le roi aime à dire, V hégémonie serait dévolue à la Prusse et à l'Autriche.

Il serait ennuyeux de raconter ici la série de toutes les désillusions douloureuses et inopinées que les Allemands eurent à subir pendant plusieurs années. Le rhétoricien couronné fut enfin démasqué, mais il avait réussi à tromper assez longtemps. On ne sait pas trop, si Frédéric-Guillaume IV mérite le nom de comédien ou d'hypocrite; quant à moi^ je crois qu'il est l'un et l'autre à tour de rôle. Beaucoup de jeunes écrivains progressistes se rapprochèrent de lui pour stimuler son zèle ; le poëte politique Georges Herwegh, né en Souabe, crut lui aussi, pendant quelque temps, au libéralisme du Parleur. Mais peu à peu le roi s'entoura de conseillers mesquins, obscurantistes et tartufes de la pire espèce; les poésies populaires de Georges Henvegh ont, du reste, fortement combattu contre la réaction, et leur influence a été aussi grande que profonde.

En 1842, parut en Suisse, à Vévay (canton de Vaud), un livre extrêmement remarquable en langue allemande, qui a l'honneur d*avoir initié les ouvriers de TAUemagne aux idées d\m communisme rationnel et moral. L'auteur de ce livre intitulé : Garanties de V harmonie et de la liberté^ était Guillaume Weitling , jeune ouvrier tailleur né en Pmsse (Magdebourg). Après plusieurs voyages, comme chaque ouvrier allemand en fait, il arriva à Paris, où il rendit un véritable service à quelques milliers d'ouvriers tailleurs allemands et français, en organisant pour eux une cuisine commune^ par conséquent de bonne qualité et à bon marché, pendant une époque où il n'y avait pas de travail. Membre de la société des Justes, Guillaume Weitling imprima sur une presse clandestine à Paris sa petite brochure allemande intitulée : IHu» manité telle quelle est et telle qu'elle sera. Après 1840, Weitling partit pour Genève en Suisse, où il publia bientôt un journal prolétaire en langue allemande, sous le titre : Lb cri de détresse de la jeunesse allemande. H organisa en même temps dans cette ville, alors sous le joug impertinent d'une bourgeoisieLouis-Philippiste, une cuisine commune pour les ouvriers allemands et suisses ; un local conunun avec une bibliothèque et des journaux fut établi par les cotisations hebdomadaires des membres . Cet homme extraordinaire, doué d'un grand talent d'organisateur et d'une intelligence rare, se servit depuis de sa plume avec une éloquence telle que tous ses adversaires, c'est-à-dire les républicains nationaux comme les valets des rois et du clergé, étaient obligés de reconnaître sa supériorité. Imbu de maximes du plus pur communisme, et éclairé soit par la conversation avec des chefs démocrates instruits, soit par ses propres recherches, il réussit à écrire le système des Garanties, qui a ét^ traduit en français et en anglais. Réimprimé en Allemagne, il y fit une propagande immense, et la Sainte^AUiance avait beau faire des visites

domiciliaires, visiter le bagage et les vêtements des voyageurs, confisquer tout exemplaire démocrate - socialiste , rayer impitoyablement toute phrase communiste dans les journaux : le communisme allemand se développa irrésistiblement, comme le grand arbre de moutarde, né d'un petit grain, pour parler avec la parabole de l'Evangile. Avant la fin d'une année, la majorité des ouvriers en Allemagne discutaient partout, dans leurs promenades, dans les cabarets et dans les ateliers, les principes éternels du droit au travail , de Tassodation , des impôts , de la famille , de la justice rétributive, etc.

Cette méthode pacifique n'était pas sans danger. Les prisons regorgèrent plus d'une fois des hardis apôtres du communisme, et la bureaucratie allemande s'appliqua à manifester toute sa morgue et toute son insolence envers ces pauvres ouvriers allemands, qui parcouraient TEurope occidentale et centrale , écrasés par un travail excessif et mal salariés, ou affaiblis par la grève forcée et la misère; mais qui, malgré cela, prêchaient partout et toujours les idées communistes. Quant à Guillaume Weitling, il fut bientôt poursuivi par les gouvernements des cantons , à Genève, à Lausanne, à Berne et à Zuric. Partout il publia son journal prolétaire, partout des cotisations spontanées de ses camarades allèrent le trouver. Enfin, il fut condamné , à Zuric, à un an de prison, surtout à cause de son Evangile communiste ^ qui a été aussi traduit en français. Après avoir recouvré sa liberté, il fut transporté à travers l'Allemagne toute entière jusqu'en Angleterre. Le conseiller zuricois Blountschli, réactionnaire de la pire espèce, fit publier toute la correspondance trouvée dans la chambre de Weitling, et cette brochure, accompagnée des propositions ingénieuses du conseiller Blountschli pour détruire la racine du jeune communisme,

fut traduite , par ordre supérieur, dans toutes les langues de

TEurope, pour être communiquée à toutes les ambassades. Il serait inutile de perdre ici un mot sur les propositions ingénieuses du conseiller Blountschli; elles ont été répétées quelques millions de fois par les écrivailleurs et les déclaroateurs de T Europe réactionnaire. De Londres , le jeune Guillaume Weitling partit pour les Etats-Unis de TAménque, et continua dans ces pays d* outre-mer la propagande communiste oralement, par écrit et par rétablissement de cuisines communes.

n serait également ridicule de daigner répondre à ceux de nos ennemis qui reprochent au communisme allemand de s'être propagé d une manière matérialiste. Ces messieurs ignorent donc que la masse du peuple travailleur, celle qu produit toutes les richesses et tous les trésors, ne peut vivre que sur une solide base matérielle? Ces messieurs ignorent donc que la macération volontaire du corps n*a été et ne sert que le hochet d'une minorité imperceptible!

Tandis que tout cela se passait dans la classe dea ouvrier^ celle de la bourgeoisie fut profondément agitée par le curé catholique Johannes Ronge (prononcez iic^/i^ue). Cet homme extraordinaire, ému du spectacle humiliant de tant de centaines de milliers d'Allemands des deux sexes prosternés devant la fameuse relique conservée à Trêves, et comnie sous le nom de la robe merveilleuse de Jésus^Christ^ adressa . à Tévêque catholique une lettre allemande trèsH^aire et précise, dans laquelle ce curé, du fond de la Silésie prosaieQne, conjura un haut dignitaire de TEglise romaine de rougir «ifin des conséquences^ si funestes sous tous les rapporta, de ces pèlerinages extravagants. Johannes Ronge, comme cela va sans dire, perdit sa place. Il fonda alors sans retard une église catholique nouvelle, appelée néo-catholique ou colAolico-allemande , dans laquelle le pape de Rome est rédidt à sa juste valeur, c'est-à-dire à n'être que l'évêque de JEtoroe;

le célibat forcé du clergé catholique est aboli. Le jeune citoyen Doviat s'associa aux efforts de Johannes Ronge, et tous deux parcoururent l'Allemagne entière avec un succès toujours croissant. En effet, la publication de la célèbre lettre de Johannes Ronge à l'évêque Amoldi, le l*' octobre 1844, est un événement historique. Ronge poursuit courageusement Tœuvre de Martin Luther, d'affranchir la nation allemande de toute influence romaine , et dans un de ses discours l'ex-curé silésien, profondément démocrate, et doué d'une éloquence saisissante, a parfedtement raison de s'écrier ; « La nation allemande souffre d'un joug indigène et d'un joug étranger. Quant au premier, je n'ai pas besoin aujourd'hui de le nommer; quant au second, il repose sur deux points d'appui, sur Saint-Pétersbourg et sur Rome. Commençons enfin à ébranler ce dernier. »» Ronge eut à braver plusieurs attentats à sa vie. Mais quel démocrate ne s'y attendrait pas de la part des ennemis du genre humain !

Plus tard, un prédicateur à Halle, Gustave- Adolphe Wislicénus, devint le fondateur de la commune libre, qui, comme l'église de Johannes Ronge et de Doviat, se base sur le principe de la morale la plus sévère , et qui en même temps proclame l'extermination du despotisme papal et royal. Quelques personnes , appartenant au parti progressiste en Allemagne , ont dit que les efforts de Johannes Ronge et de Gustave- Adolphe Wislicénus étaient un hors-d'œuvre, l'esprit public des populations allemandes étant depuis longtemps émancipé sous le rapport de la religion. Ces personnes se trompent. L'esprit public, en Allemagne, il est vrai, est bien plus émancipé des préjugés ecclésiastiques que celui de tout autre pays du monde civihsé. Soit dit en passant, une grande folie serait de déclarer comme le nec plus ultra l'indifférence blasée ou frivole en matière de religion , telle qu'elle se trouve dans certains paya de l'Europe occi-*

dentale ; au contraire, an peuple vraiment civilisé et émancipé sous le rapport de la religion est celui qui, en majorité, tant hommes que femmes, sait partout et toujours penser, parler, écrire et agir sans peur et sans reproche ^ sans espérer un ciel et sans craindre un enfer; un peuple, enfin, qui a profondément et longuement étudié la question religieuse et qui ne Ta pas étranglée en lui tournant le dos.

En Allemagne il y a non-seulement du jésuitisme, mais il y a aussi du piétisme. L'un et l'autre ne sont au fond qu'on ; ils sont les deux dernières figures sous lesquelles la religion — catholique, protestante, n'importe — se cache pour jeter encore une fois le gant à l'humanité , et pour entreprendre son dernier combat à mort.

Le piétisme d'Allemagne est marqué d'un coin particulier, qui tient à la nature particulière de cette nation. H est dans TAUemagne protestante ce qu'est le jésuitisme dans l'Allemagne catholique , lorsqu'on le considère du point de vue politique : c'est le symbole suprême de la réaction quand même , l'un pour les citoyens protestants , l'autre pour les citoyens catholiques.

Le piétisme actuel n'est plus ce qu'il était entre les mains de son fondateur Spéner, il y a un siècle et demi. L'ancien piétisme voulut afiranchir la chrétienté protestante du joug clérical et du despotisme de la lettre écrite telle qu'elle figurait dans ce temps-là. Le piétisme moderne veut asservir la chrétienté protestante au joug de la lettre écrite , et au despotisme des superstitions les plus détestables à la fins. Mais ces deux piétismes sont deux branches du même arbre : du désir maladif de faire de la religiosité quelque chose â part , au lieu de la répandre sur toute la vie humaine; du désir maladif de concentrer l'esprit de l'individu sur le dogme chrétien seul , devenu comme pétrifié ou comme une idée fixe , au milieu de la conscience individuelle. Ainsi, par exemple,

dites à un piétiste : « Il pleut , je vais prendre mon para- « pluie , " il vous dira : « Bien ; mais — le vrai parapluie , ** le véritable protecteur, c'est Dieu. » Vous dites : « J'aime • à porter une canne , »» le piétiste va vous interrompre en S(ïM)irant : « Bien ; mais — le véritable bâton et guide , c'est «^èChrist ; »♦ et quand vous lui faites observer par hasard que la bougie sur cette table brûle on ne brûle pas, il va vous riposter : « Bien ; mais — Dieu seul est la véritable lumière. » Le piétiste s'empresse à chaque instant de prononcer à haute ;Voix les noms de Dieu , Jésus , Saint-^Esprit , etc. Avant dje se mettre à une œuvre quelconque , soit matérielle , soit intellectuelle, il débutera par une prière de vive voix. Cela signifie, en d'autres termes, que le piétiste, au lieu de purifier e^ de sanctifier le monde par la religiosité éclairée ( philan-^ thropie, fraternité), veut voir maintenir les choses mondaines ( les vices, les crimes, les péchés ) pour pouvoir planter à leur côté sa béate prière ; il lui faut des pécheurs pour sa contrition terrestre et pour ses jouissances célestes. Voilà doncJa contradiction fondamentale ; une faute logique d'où va naître tout à l'heure un crime. Le piétiste condamne la nature tout entière et les passions naturelles comme perverties au fond même ; il déteste donc la noble manière de voir des anciens Hellènes , et , chez les modernes , du grand et noble poëte allemand Frédéric Schiller, qui disaient , que là où le sens moral n'est pas encore cultivé , les sens humains sont améliorés et purifiés par la sensation et le sentiment du beau , par les Beaux-Arts. Le bien moral se rapproche alors de l'homme sous le masque innocent du beau physique , et le beau restera toujours le compagnon vénérable du bien moral, . les Grâces accompagneront toujours la Vertu.

La haine sans bornes que le piétiste éprouve pour la beauté et l'humanité , qui ne sont pour lui que des produits diaboliques, est évidemment celle qu'ont éprouvée les ancien^s

ermites, les moines, les saints de la Colonne (1) , et tocs les autres fanatiques chrétiens, qui étaient à la fois boorreauz et martyrs d'eux-mêmes. Mais ceux-ci étaient conséquents , et le piétiste ne Test point ; il devient inévitablement hypocrite et tartufe.

En outre, le piétisme se compose de pliùdears sortes plus ou moins esthétiques ou poétiques. Il en est une, qu'on trouve surtout à la cour du roi actuel de Prusse ; c'est le piétisme combiné avec du romantisme, d'où il résulte un singulier mélange, qui veut absolument ressusciter la féodalité et l'église du moyen âge. On dirait là une colossale niaiderie ; cette cour protestante, cette haute noblesse protestante, hafaîtaées à se voir saluées comme les chefe poUtiques du protestantisme ' allemand, s'obstinent à rétablir un état de choses contre lequel le protestantisme a tiré le glaive plus d'une fois d^ais trois siècles. Ce n'est guère à son début, sous le, grand Martin Luther et ses successeurs immédiats , que le protestantisme allemand était révolutionnaire : il n'y confisquait lés domaines des ecclésiastiques romains que pour se débarrasser enfin d'un joug étranger devenu insupportable (2), et pour doter les nombreux souverains allemands d'un pouvoir moitié céleste ou ecclésiastique, moitié mondain, donc de la plus forte puissance possible, contestée jusqu'alors par le pape ramiEdn et par l'empereur allemand.

(1) Gomme, par exemple , ceux des premiers sièdas du cfaiiitîàmsiM^ qui habitaient pendant toute leur vie sur une énorme oolomw , pondifli nr im pied, les mains étendues, pour faire amende de leurs péchés.

(2) Mille faits prouvent que, comme dans la révolution «nti-pipale et anticléricale des Tchèques sous le grand Jean Huss, un motif important Jivait été l'aversion nationale contre les Allemands et les Romains, de même dans le mouvement insurrectionnel de la nobioisc et de la haute bourgeoisie mtU^ mande contre les Romains, c'est-à-dire contre le pape, il y avait beancoop de ressentiment national. Voyez V Histoire universelle ^ etc. , par M« lepn&iscur Michelet, et ses Mémoires de Luther.

Le protestantisme du xvi® siècle en Allemagne fat tout atiâirï dur et superbe envers les basses classes, que le protestaritîsme en Angleterre. En Allemagne les basses classes , adoptant le protestantisme de Luther , revendiquèrent enfin 9S$t^ le glaive leur part dans l'immortelle Guerre des Paysans iffllmands ; jacquerie allemande s'étendant des Alpes jusqu en Vestphalie, et des Vosges ( montagnes allemandes dans ce téiïips-là ) jusqu'à TElbe, et qui était de beaucoup supérieure à la jacquerie française par les idées et les personnes insurrec* tîonnelles. Comme toute jacquerie de toute époque, de tout pays, celle des Allemands protestants échoua nécessairement, et les révolutions politico-anti-romaines des Tchèques et des Anglais ayant fini par opprimer l'élément socialiste ou réellement révolutionnaire des basses classes, par la défaite complète des Hussites les plus avancés, et des Niveleiirs anglais, alors chez toutes les trois nations s'installa peu à peu lé protestantisme honnête et modéré^ le protestantisme de caste.

Dans là moitié de l'Allemagne ce protestantisme princier, aristocratique et haut -bourgeois s'enracina, après avoir massacré les paysans protestants et démocrates avec tiné cruauté telle, que les Romains du paganisme et les Romains du papisme n'ont rien à envier à la cruauté protestante allemande, et la bureaucratie allemande, il paraît, poussa abondamnient surtout chez les Allemands protestants, plus habitués, dit-on, que les catholiques à écrire, à lire, à traduire, à confectionner des registres, depuis que Dieu était devenu le Verbe ou la Parole, soit écrite, soit prononcée. Bref la partie protestante d'Allemagne , pour avoir secoué le joug étranger de Rome papale, était condamnée à porter des jougs nationaux, imposés à elle par les dynasties despotiques, par sa noblesse, par sa haute bourgeoisie ( appelée le patriciat ) , et par une bureaucratie extrêmement paperassière. Ce pitoyable

état des choses devenait plus sensible après la Guerre de Trente Ans, qui avait commencé comme guerre religieuse, et qui s'était bientôt change en massacres purement diplomatiques, guerre soutenue par des jurisconsultes, des chenapans, des routiers, des jésuites, des ergoteurs protestants, des anthropophages, et des têtes couronnées.

Quand cette lutte infernale de Trente Ans fiit finie , les Allemands catholiques et protestants ne pouvaient plus vivre en hommes : ils végétaient comme de vils animaux accroupis dans l'ordure physique [et moral , dans Tignorance la plus abjecte. Les nombreuses dynasties allemandes avec leurs valets et leurs bureaucrates regrettaient peut-être le rétablissement de la paix ; les basses classes n étaient-elles pas là pour s'égorger en l'honneur de leurs princes par la grâce divine t £t ces princes n avaient-ils pas toujours la bourse pleine et la table bien servie î tandis que leurs sujets mouraient de faim.

Or, comme je l'ai déjà dit , le piétisme primitif du xvii® siècle était un suave et puéril mysticisme , une opposition bien intentionnée contre l'Église protestante officielle et pétrifiée.

Le piétisme du roi actuel de Prusse au contraire est , comme j'ai dit, romantique et fantastique, ou plutôt romanesque et fantasque. Il aime le bruit, il chante, ilprononce des discours fort longs à l'imprévu, il fait de la poésie, de la musique, de l'architecture; il pose , soit à l'église, soit dans la salle du trône , soit à l'embarcadère d'un chemin de fer, n'importe. Il veut à tout prix ce qu'il appelle, une nouvelle édition du moyen âge très-chrétien, mais une édition émendce, revue, avec les inventions artistiques et industrielles de notre époque. C'est du non-sens, il est vrai, mais que voulezvous ? c'est bizarre, et cela plaît à des gens bizarres. Il tourne le dos à ce vieux piétisme des siècles passés , qui ét^t si

BÉVËIL Da L'ALLEMAGNE.: . fiW

muet, si replié sur lui-même, que ses adhérents, sembliAiles aux quakers et aux mennonites miglais, s'intitulaient aveu un modeste orgueil les Pacifiques ou les Tranquilles ( die StilUH im Lande ) , et qui avaient au moins l'excuse de vouloir comiiftltre l'orthodoxie protestante, devenue- à la longue parfMjp^l^ent ennuyeuse et insupportableapr&slaGuerre de Trente

■^ns. Le piétisme romantique de la cour de Berlin est extrêmement réactionnaire en politique, en religion, en droit , eQ. administration , et partant entaché de l'immoralité de Ift réaction en général ; mais il n'est point immoral dans l'ac* ception vulgaire de ce mot. Il regarde le roi par grâce divine

- comme le vassal terrestre du Seigneur Dieu (1) ; le roi c'est le propriétaire universel du royaume et de la nation ; il n'y a pas de citoyens, il n'y a que des classes, des ordres, des corporations ; le gentilhomme diffëre éternellement du bourgeois et du paysan ; l'armée n'appartient qu'au roi, etc., etc. Les principes américains et ceux de 1789 sont un poiâon mortel pour les nattons de l'Europe ; il faut plutôt introduire en Allemagne le principe moscovite ou tartare. Ce détestable parti réactionnaire moitié métaphysicien , moitié mystique, en appelle perpétuellement au patriotisme allemand ; il vent absolument rétablir la vieille haine envers la France , envers la nation , les mœurs , les beaux-arts , les sciences, les instiLutionâ, la langue et la littérature des Français. Il manifeâte tait plutôt un léger engouement pour l'Angleterre, sa constitution, ^ nobksse, sa royauté, sa. littérature, son église ; miiis, au fond, il croit que tout cela est ou pourra être infiniment mieux en Allemagne qu'ailleurs. Voilà le vieux parli des Gallophobes ( ceux qui craignent les Français), des Teutornniies [cemL qui raffolent de VAliemagne quand même), la secte ressuscitée des Amdt, Jahn, Bren-

'1) EspressioH (aïoi'ile du roi acluel Je Prusse.

602 L^ÂLLEMAGNE ET LES AIXEMANDS.

tano, Schenkendorf, etc., de 1813, 1814 et 1815, brefk mauvaise queue de la célèbre Association de la VèHa (le Tugendbund), qui s'organisa en Pmsse après la paix de Tilsitt , et qui réussit à la fin à renverser la domination najNh léonienne entre la Vistule et le Rhin.

Distinguons ce piétisme romantique, guerrier, rbétoiîigie^ en gants blancs et en frac noir, d*une autre sorte de piétisme, qui, il est vrai, n'oublie pas non plus comme appartenant anz classes élevées , de s'habiller à la mode et de bavarder comme un vrai réactionnaire politique, mais qui concentre son activité secrète sur un point trop scandaleux , immoral dans le sens vulgaire du mot , pour en parier tout au long dms cet écrit.

Cette troisième sorte de piétisme, rare heûreoflenieat, s*est montrée comme une maladie sporadique dans plimem grandes villes de l'Allemagne , tandis que l'autre sorte ressemble aux épidémies. On faisait des conventicules secrète, composés de jeunes individus de chaque sexe , on prêdiait la bible et les cantiques à la main, sous l'inspiration soudaine du Saint-Esprit, on chantait avec la musique, on se magnétisait, et on finissait par éteindre les lampes ... Devant le juge d'instruction les accusés répondaient toujours, qu'ils avaient la mission de faire entrer dans ce monde terrestre le Nouveau Messie incarné , sous la figure d'un enfant nouvéau-né piétiste. Les piétistes de cette sorte avaient reça le sobii-' quet des Mouckers. Aux procès qu'on leur fit à Koemi*sberg et ailleurs, on découvrit parmi eux des hantâ fimctknh naires civils et des militaires , et des dames de la haute volée.

Je crois nécessaire, pour faciliter la connaissance du olractère allemand , de donner ici aux lecteurs français un tableau psychologique des deux grandes moitiés de l'Allemagne actuelle.

BÉVBIL DE L'ALLEHAONB. SOS

La difiTérence entre les Allemands septentrionans et les Allemands méridionaux est assez importante pour en dire ici quelques mots. On peut r^arder les Hanovrienâ et les Holsteinois comme les représentants les plus marquants dit caractère septentrional, et les Souabes, ou Wurtembergeois; ..Wtlnie ceux du caractère méridional. Dans le midi, tous rencontrez la naïveté , la spontanéité ; dans le nord , la réflexion, la méditation raisonneuse. Ce n'est certes pas le bon sens pratique qui fait défaut aux méridionaux ; 1a ruse des Wurtembergeois et des Suisses , quand il s'agit d'affaires d'intérêt, est devenue proverbiale,

Chez les septentrionaux on trouve un caractère sec , (nais tiril, sévère , et une vie de famille très-intime, très-t^dre ; d'autant plus que les personnes sont si souvent refouléeè dans l'intérieur de leur ménage par l'intempérie du climat. Chez les méridionaux il y a beaucoup d'expansion de cœ«f , bien qu'elle ne soit pas toujours exprimée avec éloquence. Chez les septerifrioiiiitix sont rn'd et ont travailli" dpux grands philosophes, Kant et Fichte, penseurs irrésistibles parleur profond raisonnement ; chez les méridionaux sont nés et ont travaillé deux autres, Sehelling, philosophe-poëte, et Hegel, philosophe -dialecticien , deux adversaires A\i raisorneraent pur et sJmpie , tout habile qu'il soit. On a appelé les Wurtembergeois !es Allemands par excellence , ou les Allemands élevés à In troisième puissance ; parce que , dit-on, dans cette tribu souabe on rencontre en quintessence toutes les qualités allemandes , soit bonnes , soit mauvaises. Mais n'oublions pas que chez les Allemands du Hanovre et da Holstein, chez les habitants des bords de la mer Germanique , et aussi de la mer Baltique [ en tant que ceux-ci sont Allemands, et Tinn un mélange slavo-allemand |, les mêmes propriétés fondamentales du caractère allemand se manifestent, seulement souu ne autre forme, celle de la réflexion, tandis

qu'elles sont , chez les méridionaux , sous la forme de la spontanéité.

Il y a un phénomène singulier chez les Allennands d' aujourd'hui , surtout chez les Souabes et chez les Holsteinois , c'est d'éclater quelquefois en rage et en colère irrésistibles, après avoir végété longtemps dans une tranquillité , ou ph« tôt dans une indifférence d'âme des plus complètes. Cest absolument comme dans les antiques poésies des Scandinaves et des Allemands ; elles nous font voir des héros nationaux, des chefs de la chevalerie , des géants qui restait doux et timides tant qu'on ne les a pas irrités , mais quand la fureur de la lutte { lafuria tedesca , disaient les Italiens du moyen âge) vient à s'emparer d'eux, ils deviennent des berserkers , comme les Scandinaves les appelaient, et ils ne ressemblent que trop dans cet état d'excitation à des bêtes fauves en colère. Dans un poëme, datant de la plus haute an* tiquité, intitulé Ditricde Berne, le héros refuse de se battre, mais quand on l'a irrité par des coups d'épée et de . lance , sa colère éclate, sa bouche jette des flammes, ses yeux luisent comme des rayons de feu, et il frappe autour de lui sans s'arrêter. Les troupes wurtembergeoises d'aujoordliui sont mal famées à cause de leur cruauté ; encore dernièrement , en 1813 , 1814 et 1815 , elles ont porté la terreur non-sedement au cœur des ennemis , mais aussi chez les amis. Il en est de même quant aux représentants susmen-r tionnés de l'Allemagne septentrionale ; un triste fait qui prouve que chez eux la vivacité intérieure est ordinairemoit à l'état de compression; c'est qu'une fois cette compression cess'je , les émotions intérieures font une éruption périodique très-immodérée. Voilà pourquoi le caractère allemand a souvent été désigné comme sournois et brutal k la fois.

Les Allemands, surtout les Souabes et les habitants de la mer Baltique et de la mer Germanique . ne brillent pas, en

général, p:ii' IV'loquence. Ce di^faut a deux causes. L'une est une chose commune aux Allemands avec les Italiens , c'est qu'ils n'ont pas une puissante et riche vie politique ; mais les Italiens sont malgré cela fort éloquents, et il faudra donc présumer que l'autre cause est la cause véritable : c'est la jbusse pudeur des Allemands , qui crient à l'afTectation, à la Comédie, à la déclamation rhétorique, aussitôt que l'âme- "Veut se manifester par des émotions extraordinaires. Ils ont ,. pour ainsi dire peur, quand ils éclatent en mouvements et en -Diots passionnés , de profaner leur. sanctuaire intérieur. Lee Teutomanes, les Gallophobes , c'est-à-dire ceux qui depuis 1815 n'ont jamais cessé de prêcher la haine de la France et l'adoration de l'Allemagne , et cela d'une manière très-outrée, entièrement dépourvue de raisonnemBit , ont même cru trouver quelque chose de louable dans cette i^locution difScile. Ces messieurs appellent cela - une innocente et touchante modestie ; •■ moi, je l'appelle tout court un détaut, et j'espère que la jeune génération de l'Allemagne, malgré tous les Gallophobes, tous les Gallophages , et tous les Teutomanes qui infestent encore à l'heure qu'il est son pays, parviendra à se défaire le plus tôt possible de cette modestie quelque peu sauvage. On dirait vraiment qu'une bouche allemande ne saurait devenir éloquente, que lorsqu'elle a été inspirée d'une idée ou d'un sentiment en dehors du vulgaire ; mais un individu civilisé doit, ce me semble, savoir parler et discuter même sans s'échauffer d'avance par un accident îm> prévu.

Jetons encore un regard sur la difTérence qui existe entre le naturel des Allemands du midi et celui des Allemands du nord.

L'Allemand méridional est-il meilleur que l'Allemand septentrional t Voilà une question souvent répétée, mais fausse. Four bien considérer les rapports différentiels de deux natio-

nalités, ou de deux tribus de la même nation, il est nécessaire de prouver que leurs bonnes et leurs mauvaises qualités pou^ raient un jour servir à se compléter et à se neutraliser. Il en est ainsi dans le cas présent : l'échange rationnel des qualités des Allemands septentrionaux et des Allemands méridionaux ne saurait être qu éminemment salutaire. Toutes les criailleries séculaires si inopportunes, ai mesquines, sur les qualités des Allemands , des Français , des Anglais , par exemple, doivent enfin faire place à une critique approfondie, austère , sincère et bienveillante ; ce n*est que de la sorte qu on contribuera puissamment à la fraternisation théorique de ces nations ; puis, après la théorie, arrivera la pratique. Le naturel de TAIlemand méridional représente en général, vis-à-vis de celui de l'Allemand septentrional, les forces des sens , dans l'acception inférieure de ce mot comme dans l'acception supérieure. Il montre beaucoup d'inclination pour la joie et les jouissances , beaucoup de vivacité innocente et pure dans les sensations, dans les sentiments et dans la sensibilité. Delà lui vient, quand il s'agit de la morale, beaucoup d'âme et de cœur, delà aussi, quand il s'agit des beaux-arts, une brillante imagination. Bref, ils ont le sens du bien et le sens du beau également développés. On peut appeler cette configuration méridionale , une belle et bonne spontanéité, une saine ingénuité (1) ; seulement remarquez que cela n'est point un coloris uniquement propre à Tenfant. L'ingénuité dont nous parlons ici , peut fort bien être répandue sur les personnalités les plus instruites , les plus développées. CTest comme une atmosphère dans laquelle l'individu se meut , sent, pense, médite, agit ; mais elle ne permettra pas la pré-

(1) En allemand on appelle cela de la naïveté ( naîçiiàt) ; mot qui n'impliqne point, à lui seul, comme en français, un reproche. A cette naÎpUdi «Bemande correspondent les mots français spoQtaiiéité| ingéouité.

RÉVEIL m L'ALLEMAGNE. 607

dominance de la réflexion qui décompose chimiquement, ni de la volonté décisive et incisive.

L'Allemagne méridionale fait de la poésie et de la musique avec une aimable nonchalance ; elle fera aussi très* bien de la politique. Au moyen âge, cette partie méridionale a été la partie classique, l'Allemagne par excellence, tant dans dss choses spirituelles que dans celles de la politique. L'Allemagne du midi aime, pour ainsi dire, à faire et de la poésie politique et de la politique poéfique. Les individualités y prévalent sur l'idée commune appelée Etat^ au moyen âge, TAllemagne du midi, comme tout autre pays du monde, n'aT vait point ce qu'on nomme aujourd'hui des Etats; les volontés individuelles, semblables à des atomes, s'y heurtaient, se combinaient, se repoussaient, se transformaient perpétuellement, mais il n'y avait point de lien universel en politique.

Martin Luther, le fils d'un mineur saxon, frappa alors son coup de pioche : — et tout commença désormais à s'ébranler ; la réforme religieuse^ appelant l'individu allemand à la plus profonde méditation intérieure, transporta peu à peu le centre du mouvement spirituel de l'Allemagne méridionale dans TAllemagne septentrionale. La juvénile ingénuité, l'hilaritéimmédiate, cédèrent la place à la critique virile et austère, même sombre et mélancolique. La spontanéité gracieuse et presque folâtre du midi, qui avait vécu sans beaucoup de chagrin et de remords à l'ombre de l'Eglise romaine . si bénigne et ai riche en indulgence à propos de la rémission des péchés terrestres, — cette spontanéité s'effaça devant une pensée unique, sublime de grandeur et de terreur; l'ombre du Pape, du vicaire de Dieu, étant disparue, l'homme individuel regarda, les yeux ouverts, dans un soleil étemel, le Dieu incamé, et à chaque instant le cerveau fut frappé par cette immense et redoutable pensée : «Toi, homme pécheur, toi seul seras res- «« ponsable du salut ou de la perte de ton âme immortelle. *>

C'était là du moins au fond, abstraction faite de quelques inconséquences illogiques des docteurs de la Réforme, le véritable point de différence entre la nouvelle église et l'ancienne.

La Prusse, royaume septentrional de peu de lieues carrées, mais le royaume du protestantisme allemand, fondé par la froide et rigoureuse réflexion sur un sol et sous un climat peo féconds , et plutôt laids que beaux, s'éleva bientôt à un rôle immense. La grande scission éclata entre Tesprit septentrional et l'esprit méridienal.

La partie de l'Allemagne méridionale, oii l'Église protestante n* a pu se maintenir, cessa d'être le foyer spirituel de r Allemagne. Désormais l'esprit septentrional protestant, tout en reconnaissant, peut-être à regret, les qualités heureuses et brillantes de l'esprit méridional catholique, né pouvait plus regarder l'Allemagne du midi autrement que comme' une Capoue séduisante.

Du reste, on a beau crier contre les contradictions apparentes qui s'offrent à l'observateur d'une nationalité; sans ces contradictions, il n'y a pas de phénomène compliqué possible. Or, quel objet serait en effet plus complexe que rorganisme humain, soit de l'individu, soit des groupes, c'est-à-dire des nationalités ï Malgré le nivellement extérieur si raf&né, qui tend à se répandre sur toutes les populations du globe, et qui s'efforce d'effacer les particularités nationales, quant aux habitudes et aux conversations de la vie ordinaire, aux vêtements, à la nourriture, à la demeure; malgré cela, disonsnous, l'Anglais reste Anglais, l'Allemand reste Allemand, le Français reste Français, l'Italien reste Italien. Dans chaque nationalité il existe des quailités opposées Tune à l'autre ;'chacune se compose donc, pour ainsi dire, de contradictions vivantes ; mais ces contradictions ne sont au fond que les côtés divers d'une même force fondamentale.

Les Allemands sont habitués depuis des siècles, à s' entendre faire le reproche d*être bêtes ; ce sont surtout les Slaves, les Italiens, les Français, leurs trois voisins, qui leur jettent ce reproche à la tête. Certes, il est rare de rencontrer un dicton populaire qui soit entièrement dépourvu de fondement. Cherchons à expliquer le reproche qu'on fait aux Allemands en général, et que ceux-ci font spécialement aux Wurtembergeoîs ou Souabes. Et d'abord, qu'est-ce que d'être Wfe.'^ La réponse sera différente d'après les nations, d'après les manières sous lesquelles on considère la vie, et d'après les forces de l'esprit. LeSouabe, par exemple, paraît être bête, quand on comprend par là une certaine inadvertance, un certain défaut d'attention continue sur les objets extérieurs, et une irrésolution dans l'action. Comme pourtant d'autres défauts ou lacunes y il peut exister aussi pour celles que je viens de citer dans la nationalité en question, une cause fondamentale très-positive et bonne, dont elles ne sont que des résultats inévitablement négatifs quoique mauvais. "Exi effet, loin de provenir d'une certaine faiblesse, elles naissent chez le Souabe de sa puissance contemplative. Au lieu d'embrasser superficiellement, mais avec rapidité, les choses dans leur ensemble, dans leur connexion extérieure, il s'y absorbe, il y fait, pour ainsi dire, une descente profonde. Sans doute, cela lui donne un air singulièrement hébété. Cet homme si profond, et qui est capable de s'élever si haut, voyez-le là, debout, muet, immobile ou trébuchant, comme il passe en revue des nuées de pensées vagues et d'images flottantes, comme il donne audience à un pie -mêle bruyant, à un concert peu harmonieux d'idées confuses et de conceptions demi-obscures ! Cet homme est évidemment aveugle et sourd, malgré le bon état de ses nerfs acoustiques et optiques. Envoyez cet individu pour vous chercher quelque chose, il ne la trouvera pas. Dites-lui : u Mais, mon ami, ton propre intérêt veut que tu fasses ceci

« et cela; - il noie i\ra pas. Vous pourrez fax^ilement le (laper et le invaitifier. En revanche, cet homme si ultra-simple, isi ultra-naïf, si gauche , produit des poésies admirables, te })rn:>ées philf»sophiquos de la plus haute importance; voilàie vrai caractère de l'Allemand méridional par excellence. (lisez ^ur cet objet Vischei\ professeur universitaire.)

L'AllemaTid septentrional se distingue , vis-à-vis de son compatriote méridional , par une intelligence brillante et tranchante, froide et impitoyable; il ne mesure les créatioDi de rintclligence et de Timagination que suivant les règles do l'intelligence, ou, comme il l'appelle, de la raison pun^ sèche, tandis que TAllemand méridional ne les mesure souvent que suivant celles de Timagination. L'Allemand da nord est toujours prompt à raisonner, à riposter et à agir,k Souabe au contraire est agité intérieurement tout en semblant rêver (ou, comme il le dit, dormir les yeux ouuerts] à Texte» rieur. Celui du nord manque fort souvent d'une intention (W* recte, d'une imagination saine; il est assujetti à un enthoasiasme vide et abstrait, mais bruyant, dans les r^'ons supérieures de l'esprit. Le Souabe n'a point d'éloqu^ce tant qu'il reste dans l'ornière vulgaire ; l'habitant de l'Allemagne septentrionale, s'il n'a pas précisément de l'éloquence, a cependant une abondance de phrases, de dictons» de toornoies et de façons de parler, dont le Souabe ne sait rien, maiSt celui-ci possède en revanche une diction qui, tout en étant monotone, est fortement marquée, fortement expressive. L'Allemand du nord est bien moins cérémonieux dans la conversation que le Souabe ; il est même cassant et impétueux , tandis que le Souabe est commode, tinnide, traitaant et pliant.

Quant à l'instruction générale, elle est incomparablement plus répandue et plus solide en Allemagne , surtout daM l'Allemagne septentrionale, qu'en France. H paraît» en efieti

RÉVEIL m L'ALUIMÀGNE. 641

que la génération actuelle de la France a été élevée d'après le principe égoïste et bizarre, de ne rien apprendre du tout sur les nations, sur les langues, etc., en dehors de la France. C'est surtout le beau sexe en France, qui ne brille pas à son avantage sous ce rapport ; ainsi , pour ne citer qu'un exemple entre mille, l'épouse d'un représentant , une dame lettrée, me demanda en 1850 si la langue polonaise n'était |>asun patois de la langue allemande. Jamais on ne trouverait une insouciance, ou plutôt une ignorance de cette espèce en Allemagne ; dans ce pays au moins la moitié des dames de la bourgeoisie savent lire l'italien, le français et l'anglais; elles ont en outre une foule de connaissances géographiques, historiques et physiques, sans lesquelles l'esprit féminin reste toujours à l'état factice d'une enfance contre-nature et partant frivole ou futile.

La manière de vivre des Allemands du nord difière de celle du midi, en ce sens qu'ils sont moins inclins à aller aux petites réunions d'hommes, qui ont lieu chaque soir dans les cabarets. Il n'y a certainement pas un danger pour les bonnes moeurs de fréquenter le cabaret bourgeois dans l'Allemagne méridionale ; les célibataires et fort souvent aussi les pères de famille s'y donnent rendez-vous après les travaux delà journée, pour prendre du vin ou de la bière, pour fumer, pour converser ; tandis que leurs épouses, leurs filles , leurs sœurs restent à la maison , si elles ne préfèrent pas former de petites réunions de femmes, où l'on prend du thé, on fait de la musique, on parle beaux-arts et littérature, on lit à haute voix des poésies €t des romans. Ces cercles de dames, sans la présence de l'autre sexe, sont quelque chose de caractéristique pour l'Allemagne méridionale ; tandis que dans celle du nord les hommes ne s'absentent pas le soir si souvent du foyer domestique. Certes , il y a aussi chez eux des cabarets en gr and ,def

casinos , mais on se sépare, ce me semble, mcnns régulièr^-

642 L'ALLEMAGNE ET LES ALLEfifANDS.

ment des femmes. Quant à celles-ci, elles sont plus adonnées aux soins du ménage dans TAUemagne du midi que dans r Allemagne du nord. Je ne parle ici que de la haute, de la moyenne et de la petite bourgeoisie ; le peuple au contraire, qui partout est forcé de travailler pour ne pas mourir de feim, vit, aux bords du Necker comme aux bords de TOder, à la sueur de son front , et avec des habitudes forcément aussi monotones que son travail. En Souabe, les dames et les demoiselles de la maison font la cuisine de leurs propres mains, tranchent les viandes^ et souvent elles apportent le potage sur la table. Quand un étranger s'en étonne, elles loi répondent en souriant : ** Nous ne nous dégradons point y « monsieur, en travaillant personnellement avec nos coisi- M niëres; au contraire, les objets un peu prosaïques et vulgaires •« de la cuisine, et du besoin matériel en général, deviennent, <* ce nous semble, ennoblis et embellis quand la dame bour' •* geoise y met la main. ** Elles ont raison.

D*un autre côté , les petites réunions des bourgeois dans un cabaret , autour de la table chargée d'un vin généreox , ont plus d une fois été d'une influence éminente sur le talent et sur le génie. Quand cette habitude vint à prendre dans quelques villes du nord ^ on vit à Berlin , dans le vaste salon de vin de MM. Luther et Wegner , le grand poëte et savant Chamisso, le grand romancier fantastique Hoffmann, le grand acteur Dévrient, et bien d'autres, se rassembler à la nuit tombante, et échanger leurs idées brillantes et bizarres. Les étudiants de toutes les universités allemandes , dans le nord comme dans le midi, ddvtat à leurs réunions bachiques et souvent spirituelles plus d'une pensée juste et frappante, plus d'une inspiration imprévue et éblouissante ; des jeunes gens y ont plus d'une fois puissamment développé les forces de leur imagination , de leur esprit , de leur méditation. Le grand Schiller, étant jeune homme , a

consommé et fait consommer une quantité considérable de jambons et de vin chez un honnête cabaretier de la bonne ville de Stuttgart, capitale de la Souabe; et ces comptes de cabaret n'ont peut-être jamais été payés. Le philosophe antireligieux David Strauss, le philosophe religieux et magnétiseur Justin Kemer, les poëtes Uhland , Schwab, Môricke, le grand Goethe lui-même, n'y ont-ils pas tous souvent arrosé leur imagination et leur intelligence si merveilleusement créatrices avec les gouttes délicieuses des raisins du Necker, du Mein et du Rhin ?

L'élément caractéristique des Allemands méridionaux est évidemment ce que la langue allemande désigne sous le nom de Gemikh (1). Qu'est-ce que ce Gemikh ? On peut le traduire par ingénuité , naïveté , cœur féminin (comme s'exprime M. Auguste Comte, le chef de l'école positiviste, qui fait une distinction très-claire et très-vraie entre cœur féminin et cœur masculin ou bravoure); on peut aussi le traduire par âme , par sensibilité , mais chacun de ces mots français dit ici trop ou trop peu. L'opposé de ce Gemûth , c'est le raisonnement; un individu chez lequel prédomine le Gemikh, même touten étudiant une plante, un animal, au point de vue delà physiologie et de l'anatomie, de la culture et de l'industrie, ne pourra s'empêcher d'y ajouter non-seulement le point de vue du beau, de l'art, mais encore celui de la psychologie^ qu'on me passe le mot ; c'est-à-dire il se figurera quelquefois que cet être naturel renferme une âme, et il trouvera uu plaisir , mystique si vous voulez , à transporter en imagination son âme humaine dans l'âme supposée de cet arbre, de ce quadrupède. Voilà comment les anciens ont jadis commencé à produire les fables poétiquement naturelles. L'individu raisonneur se plaît à rechercher l'utilité et le degré

(1) Prononcez Guémute,

dlnstruction de tel homme et à le critiquer, l'individu de Gemûth se plait à observer partout les rapports humanitaires et intérieurs ; tandis que le raisonneur en méditant sur les objets , ne les traite qu'extérieurement.

Certes, il serait insensé de refuser aux Allemands du nord tout à fait la qualité d'avoir du Gemûth. Le fait est , qu'au premier moment, l'Allemand méridional se sent désagréable* ment affecté par la froide et touchante rigidité de la raison septentrionale , en même temps que l'Allemand du nord , qui s'efforce en général de lui montrer beaucoup de politesse et de délicatesse, ne peut ne pas sourire tant soit peu des manières méridionales. Bientôt cependant ces deux frères apprennent à se connaître davantage : le méridional rencontre chez le septentrional du Gemikh caché aous cette coU' verture glaciale qu'on appelle raisonnement y et le septentrional voit qu'il existe du raisonnement au milieu de cet élément doux et chaleureux qu'on appelle Gemikh ; alors ces deux frères finissent par s'estimer et par s'aimer. Ds comprennent enfin qu'ils représentent chacun la prédbminance d'une des deux grandes puissances humaines, et que chacun doit se garder d'en abuser ; l'un est en danger de devenir bavard et sophiste , l'autre rêveur et divaguant ; l'un un individu rempli d'affectation, l'autre un individu qui se laisse aller ou plutôt flotter il ne sait où.

En terminant, nous ferons bien de nous rappeler que l' AI* lemagne du nord a produit Emmanuel E^mt et Fichte , et celle du midi (la Souabe) , Schelling et Hegel ; au nord, les deux grands philosophes de la Raison abstraite, au midi, les deux grands philosophes du Panthéisme naturaliste , mysti* que, poétique , et de la spéculation dialectique.

TRENTE-DEDXIËHE TABLEAU.

L'Allemagne de 1848.

Toutes les classes de T Allemagne étaient donc profondément agitées depuis 1840.

La diète de Francfort tyrannisa la nation toute entière.

Les gouvernements allemands brisèrent ou changèrent au moins à leur gré, de temps en temps, les constitutions.

La noblesse était presque partout Talliée des trônes. La bourgeoisie, au contraire, et le prolétariat travailleur étaient en opposition permanente avec l'aristocratie et la cour.

Le prolétariat travailleur avait déjà, bientôt après Tavénement de Frédéric-Guillaume IV, gagné les éperons révolutionnaires dans la célèbre insurrection des ouvriers tisserands, au pied des montagnes de la Silésie prussienne. Poussée au désespoir par les tracasseries de quelques fabricants millionnaires insolents , tous des bourgeois parvenus à une richesse fabuleuse, la masse des travailleurs déclara qu'elle préférerait la mort par les balles des soldats à la mort par la faim et la misère. Après des combats meurtriers; les ouvriers tisserands furent comprimés , et condamnés aux travaux forcés. Les publicistes et les poëtes les plus avancés s'emparèrent de ces faits déplorables, et c'est surtout la petite chanson de Henri Heine , qui exerça une influence énorme sur le public allemand. Dans cette Chanson des Tisserands^ le poëte révolutionnaire représente les tisserands de la Silésie , chantant en travaillant une triple malédiction contre le bon Dieu des chrétiens, contre le noble roi de Prusse et contre la chère patrie.

La bourgeoisie, surtout dans le nord et dans Vouest, moiitra beaucoup de sympathie pour les souffrances du prolétariat. Dans la Prusse, à Kœnigsberg, par exemple» elle organisa des réunions publiques à des jours fixes et publia des brochures pour éclairer le peuple travailleur ; le même mouvement eut lieu à Breslau, à Berlin , à Hambourg. Aux environs du Rhin, à Elberfeld, au milieu d'une population exploitée par les millionnaires des fabriques et des manufactures , Moritz Hess rédigea avec habileté et dévoûxnent le journal populaire et socialiste intitulé : le Miroir de la Société. Charles Grûn publia plusieurs ouvrages socialistes et traduisit le livre de Proudhon ( la Philosophie de la Misère). Une grande partie de la bourgeoisie, surtout les femmes, fut préparée aux idées démocratiques par les réunions universellement répandues des partisans de Jobannes Ronge et de Gustave-Adolphe Wislicenus. A Cologne et à Trêves, le parquet prussien n'était point encore parvenu à déraciner toute l'opposition ; à Cologne, il est vrai, l'excellent journal intitulé la Gazette du Rhin^ rédigée par Charles Marx, avait été écrasée par le roi de Prusse, et la Gazette de Cologne, organe de la population honnête et modérée j s'était arrogé un rôle de prédominance. L'esprit de la bourgeoisie en général était hostile au roi de Prusse , désigné avec raison comme un déclamateur et comme un comédien. Cet homme avait plusieurs fois convoqué dans les provinces de son royaume les assemblées provinciales, mais il avait toujours reculé devant Tidée d'en faire un parlement prussien résidant dans la capitale. Il serait inutile de faire ici l'énumération de toutes les inconséquences dont Frédéric- Guillaume-le-Parleur se rendait coupable. Du reste, il perdait journellement dans Teslirae publique, et beaucoup de monde ne l'appelait plus que le serviteur de Bacchus ^ tandis que son frère en romantisme rétrograde, le roi Louis de Baviëre,

avait déjà depuis longtemps gagné le sobriquet de serviteur de Fenus. Ajoutez à ces deux monarques le grand-duc de Bade, Léopold, F ami du citoyen y dont le nom avait été déjà changé en ennemi des citoyens^ et dont la cour présente un mélange hideux de libertinage et d'aristocratism^e : et vous aurez le triste spectacle qu'offraient les souverains du sud, du nord et de Touest. Quant au roi de Saxe, il était tout à fait déchu de son ancienne popularité, depuis qu'il s'était jeté dans les bras de la camarilla. Quant à l'empereur d'Autriche, il ne vaut pas la peine d'en dire un mot.

Les mesures despotiques contre les membres de l'opposition parlementaire de l'Allemagne méridionale continuaient toujours. Une émotion difficile à décrire fut produite par le traitement infligé dans la prison de Darmstadt (Hesse) à Frédéric-Louis Weidig, recteur et prédicateur, par le juge d'inquisition Georgi. Ce fonctionnaire se {>ermit contre le démocrate Weidig des mesures telles, que îe prisonnier mit un terme à sa vie en s'ouvrant les veines des bras et des pieds avec les morceaux d'une bouteille cassée; son épouse mourut bientôt après de chagrin. Un drame analogue se passa à Hesse-Cassel, où le professeur Sylvestre Jordan, de l'université de Marbourg, membre de la chambre del députés, eut à souffrir la torture d'un emprisonnement de plusieurs années. Ces deux cruautés juridiques ont énormément contribué à discréditer le régime constitutionnel allemand.

Quant aux réfugiés, ils furent chassés de France par le roi Louis-Philippe. Charles Marx se retira à Bruxelles, et y fonda, avec Frédéric Engels (auteur d'un ouvrage important sur les classes laborieuses de l'Angleterre ) une réunion trèsnombreuse d'ouvriers allemands, dont l'organe devint le/oKrnal allemand de Bruxelles, D'autres réfugiés allemands, Ferdinand Wolf (de Cologne), Ernest Dronke, Wolf (de Silésie), etc., ne cessèrent de travailler dans le même but.

M« L'Aiiniiraii ir us

Arndd Rnge cC Jds FnAd (]

année de 184Bipprodie!

Im ecnttdéritMO jéwitiqoe m I SontUrhtmxd, fdt dMaoutg|iKrlei i soÏHe. LemanMredevnoUapalaiMâi eBOdUr^ fvls' ordret do prince de Blettemidt, ^osla à h étaÉni enrapéenne de oe Httdnavd de k Snnte-ABbMk. Ia < atîon de1aTiDepalonaiaede(>Maffie^parlBifhÉiâ ftntrichien, mit lecomUeiragitatiaa deiFalaBni. Im^ snres Ubéralei da roi de Surdagne et dn pi^ Tla IKfBIrt BalaéesparimentboanUDieBiKfereduB TABeaiglB, M* dis que lea qnerdle* perpétodla entre !■ noiae et Is popnhtïoD da Scbleeirig-Hatatein l'opiiuon publique dam toatn la {worinees ■IlfetlÉBi& I< nation était tnSrvpour im itHdfefeBicatgtfaéiil.aHKfcil motrice partît de Paris.

Lel''inanl848,ladeœdtaiediamltfBl*dafaÉn^li« dépatation fort Bombrense de citoyens de toutes conditions, qni demanduent l'étabbasement d'im parlement aliemuid, M' jury et la Uberfé de la presse. Cette adresse avait été forran^ léele 27 février, à Manbnm, dam une vaste assembltf populaire. Biais la chambre aTait d^è peur des progres^tei, et remplaça les demandes exprimées dans l'adresse pa^ douze articles extrêmement vagues. L'orateur de la d^pv^ talion, le dtqyen Gustave Struve (prononcez Strouvéj, nV vait pas même pu obtenir la parole, et s'était vu obligé ^ déposer la pétition entre les maïni de son atni Hecke^j membre de la deuxième chambre. Des scènes abîolameii semblables se répètent dans tous les états de l'AUeniagBl méridionale; partout le parti de l'ancienne opposition p8f lementaire qui, pendant vingt ou trente ans, avait hardimOl lutté i la tribune, dans les journaux, dans les livres et (]#'

▼ant les tribunaux , commence à reculer. Ce parti stricte* ment eonstitutionnel et monarchiste en Bade , en Wurteni« bei^, en Bavière, en Hesse, etc., est subitement saisi d'une panique; ce ne sont plus les gouvernements despotiques, k» alliés de Tempereur Nicolas-Galère qu'ils craignent; ce parti tremble maintenant de voir arriver au pouvoir les démocrates pur sang, les socialistes. A Heidelberg on tient une assemblée, le 5 mars, dans laquelle il y a des citoyens autrichiens, prussiens, bavarois, hessois, etc. Le baron Henri de Gagern insiste sur la nécessité de constituer la Confédération allemande sous la protection du roi de Prusse. Le baron rencontre de l'opposition de la part de Gustave Struve , qui parle en faveur d une république allemande fédérative , d'après le modèle de la république des Etats-Unis de l'Amérique. L'assemblée désigne un comité composé de sept membres, qui sera chargé de préparer tout pour l'élection d'une représentation allemande générale. Les sept membres sont : BindingP' (de Francfort), Itzstein (de Bade), Rœroer (de Wurtemberg), Welker (de Bade), Willich (de Bavière), Stettman (de Prusse), le baron de Gagern (de Hesse); ceux-ci avaient la confiance des républicains. C'était une illusion républicaine.

D'innombrables pétitions circulent alors dans tous les états allemands, à l'exception de l'Autriche et de la Prusse ; les exécrables despotes de Nassau, deHesse, de Saxe, etc., remplacent avec empressement leurs anciens ministres d'états par des chefs libéraux , et daignent faire des, concessions dans l'espace de deux heures, après les avoir refusées pendant trente ans. Ainsi, par exemple, le misérable Falkenstein, ministre d'état à Dresde , reçoit son congé des mains du roi de Saxe ; le duc de Nassau , cet intraitable tyran , oublie sa fierté et devient souple comme un esclave. Le baron libéral Henri de Gagern est nommé premier ministre en Hesse*

620 i; ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

Darmstadt, le célèbre député libéral Uhland, le martyr Jordan, le député libéral Welker, acceptent les fonctions de plénipotentiaires à la diète de Francfort. Le pauvre roi Louis de Bavière descend avec précipitation les marches du trône qu'il laisse à son fils Maximilien, et se rend en Suisse auprès de LoUa Montés, fameuse lorette parisienne.

Sur ces entrefaites, les Viennois et les Berlinois brisent la résistance de leurs gouvernements. Le 19 mars, une vaste assemblée populaire de Bade décrète, à Offenbourg, Turgence de convoquer un parlement universel pour l'Allemagne toute entière ; des assemblées populaires à Heidelberg, àFribourg, etc., demandent toutes la liberté de la presse, le jury, une confédération allemande républicaine, des garanties pour les libertés personnelles, séparation de TÉtat et de TEglise, élection des prêtres et des maires par les tâtoyens, abolition du péage et des octrois qui mettent obstacle a la communication des provinces allemandes, fusion de la garde nationale et de la ligne, abolition de la noblesse et surtout amélioration du sort des travailleurs.

Le 24 mars, il se forme en Slesvig-Holstein un goavemement provisoire contre les empiétements du roi de Danemark, la province polonaise de Posen s'insurge contre le roi de Prusse, et la Lombardie se lève contre l'empereur d'Autriche. Malheureusement , l'immense majorité des Allemands crut que leurs princes n'étaient plus, en 1848, aussi perfides qu'en 1815. Enfin, le 31 mars, Francfort-sur-le-Mein voit entrer dans ses murs l'assemblée connue sous le nom de Parlement provisoire. Elle était composée de membres oppositîonnels et d'individus qui avaient les faveurs de la commission des Sept, ce qui était une composition fort dangereuse pour la bonne cause. Le puissant ministre d'état du duc de Darmstadt, le baron de Gagern et ses amis les professeurs Gervinys et Dahlmann, des auteurs savants, mais complètement

nuls en politique progressiste, avaient réussi à envoyer à leurs créatures ce triste parlement provisoire. La commission des Sept est tout à fait inspirée par le baron de Gagem. Le parti de ce ministre d*état demande ainsi les institutions suivantes : un chef de la confédération allemande avec un ministère responsable, un sénat composé des envoyés de chaque état allemand, une chambre du peuple, composée des députés élus un pour 7(T,000, une armée fédérative, un ambassadeur fédératif à l'étranger, unité commerciale douanière et juridique, etc. Ce parti *de Darmstadt veut empêcher, par une foule d'intrigues parlementaires, le parti démocratique de se consolider. Gustave Struve fait alors lecture du programme démocratique, mais le président Mittermayer cherche ^ lui retirer la parole. Le député badois Hecker, bon républicain et homme énergique, fait tout son possible pour pousser l'assemblée à un acte décisif, mais c'est en vain. Dans la séance du i**^ avril, Hecker propose de se déclarer en permanence, mais la majorité refuse, et la démence de cette assemblée est telle, qu'elle veut confier à la diète la direction des élections nouvelles. Alors le parti démocrate se retire de cet inqualifiable parlement provisoire, et 79 républicains signent ime déclaration dans laquelle ils disent un adieu étemel aux partementaires. Le lendemain, le président Mittermayer supplie les républicains de rentrer dans le sein de rassemblée. On fait alors l'élection d'une commission composée de cinquante membres, mais aucun républicain n'est élu, et, par conséquent, ce parti exclu va chercher d'autres moyens pour se faire valoir contre les arrogances du parti de Darmstadt. Le peuple de Bade, très-avancé sous le rapport politique, aperçut bientôt la trahison dans les mesures de ses chefs. Rempli d'une juste colère contre Guillaume , margrave de Bade, contre la camarilla, contre la première chambre tout entière, et contre un grand nombre de la deuxième chambre.

En effet, Beck, jadis membre de Topptsition , le ministre des finances Hoffmann , le ministre de la guerre Hoffmann, le ministre deTétrangerDresch, etc., étaient déjà retombés dans le réseau de la réaction jésuitique et grand-ducale. Da reste, on se souciait très-peu du grand-duc de Bade, Léopold, individu sans la moindre consistance morale et intellectuelle , et en outre affaibli par des excès honteux.

Le citoyen Fickler, bon démocrate et très-populaire, fîit subitement arrêté à Carlsruhe , résidence du gouvernement. Alors tous les chefs du parti démocratique regardent, à compter du 8 avril, comme inévitable une insurrecti(m sanglante , et la haine universelle se concentre sur la tête de Mathy, chef du parti réactionnaire. Partout on organise des corps francs , sous le commandement des citoyens BrouhD, Willich, Hecker, Struve, etc. , et bientôt arrive aussi un corps franc composé d'ouvriers allemands de Paris.

Les ouvriers allemands qui, au nombre de plusieurs milliers, travaillent à Paris, étaient depuis longues années profondément initiés aux idées socialistes. Après la suppres* sion du journal allemand parisien , intitulé : En Avant^ ils avaient eu plusieurs publications périodiques , entre autres les Feuille f de C Avenir ^ les Flores de Paris ^ etc. , PlusieurB ouvriers allemands commençaient déjà à se di^tinguar comme publicistes à Paris, à Londres, à Bruxelles et en Suisse. Dans ce dernier pays les idées communistes de Oabet et de Weitling avaient marché victorieusement, et Topposition du journal allemand, les Feuilles du Présent , publié en Suisse par le citoyen Marr, comme celle du journal allemand VÉuih liition, par le citoyen Charles Heinzen, contre le communisme des ouvriers allemands , avait été tout à fait infructueuse. Du reste, les citoyens Marr et Heinzen étaient et sont encore de trop bons démocrates, pour vouloir faire obstacle à leon frères qui sont déjà plus avancés. Le corps franc des ouTrifira

LÂLLEMA6NE DE ^Un. 623

allemands de Paris fut cependant regardé en général comme mie entreprise inutile ; beaucoup d'ouvriers préférèrent de quitter Paris et de parcourir isolément l'Allemagne , pour préparer les ouvriers indigènes. Quant à la société des Jus^ teSf elle se déclara dissoute en France, après avoir publié en allemand un long manifeste socialiste.

Gustave Struve, accompagné de son épouse, jeune femme aussi belle que courageuse, Brouhn et Hecker^ se mettent à la tête des insurgés dans la Bade méridionale, non loin du lac de Constance. La colonne Hacker pénètre toujours en avant, sans se laisser fatiguer par les routes détestables, et par la pluie mêlée de neige. Enfin , dans le village de Bemau , les che£$ de l'insurrection ont une entrevue avec les citoyens Spatz et l'ancien réfugié Jacques Venedey, envoyé par le comité des Cinquante pour s'entendre avec les insurgés. Ils offrent à tous les républicains sous les armes une amnistie sans exception , à quoi Hecker répond : •* Nous n'avons pas besoin de votre amnistie , nous avons tiré Tépée contre les trente-quatre despotes couronnés de la patrie ; nous offrons à notre tour pardon général à tous les trente-quatre, dans le cas où ils auront déposé leurs couronnes dans le délai de quinze jours ; nous promettons alors de ne pas les détruire, mais de les laisser vivre comme d'autres citoyens riches. »

Spatz, il y a trois mois encore ami de principe de Hecker, et Jacques Venedey, jadis démagogue^ refusent de rester avec Hecker , et préfèrent retourner dans l'assemblée de Francfort.

Jusque-là les démocrates badois avaient payé argent comptant, mais cette générosité mal placée eut enfin un terme; dans la nuit du 17 avril les corps francs s* emparent de dix-huit fusils, et de deux mille francs dans la caisse du percepteur grand-ducal. La générosité insurreclionelle permit entre autres au capitaine Fischer, espion wurtembergeois, de

62i i;aij.emagnk et ijes allemands.

déchirer un papier sur lequel il avait écrit le résultat de son espionnage, et de partir en toute sécurité. Il en fut de même d'un autre espion. Les chefs révolutionnaires étaient aussi généreux envers les déserteurs qui abandonnaient les rangs démocratiques. Bref, générosité partout et toujours ; et les malheureux démocrates de 1* Allemagne s'étonnent encore de leur débâcle !

Enfin, le commissaire général du grand-duc fait son apparition, et ordonne aux corps francs de Hecker,Willich et Brouhn, de se disperser. Hecker eut une conversation avec le général au milieu d* un pont près de la ville de Candem . Le général s'exprime, comme presque tous les gens de son métier et de son rang, d*une manière brutale et dépourvue d'intelligence ; les troupes et les corps francs restent pendant un quart d'heure sans s'attaquer. Le général Gagem , qm. vient de parler si cavalièrement à Hecker^ irrite encore davantage les deux partis par ses paroles injurieuses. Enfin , Gagem commande le feu contre les républicains, et tombe percé d'une balle. Les républicains avaient eu ici le grand tort d'attendre l'attaque, et ils auraient sans doute pu tuer les deux mille deux cents soldats hessois, tandis que ceux-ci étaient encore occupés à traverser un ravin étroit et boisé. Mais tous ces chefs républicains avaient juré d'être généreux jusqu'au dernier moment, et de ne lâcher la détente que quand tous les autres moyens pacifiques seraient épuisés. Le résultat de cette générosité , cela va sans dire , fut un découragement considérable des corps francs. Gustave Struve cependant essaye de pousser aux mesures rigoureuses, et il se rend à l'assemblée populaire, qui se tient sous les armes à Giessen. Là, on décrète enfin de fiûre une levée en masse, et de menacer chaque homme, au-dessous de quarante ans, qui aurait refusé de marcher.

La colonne révolutionnaire rencontre du militaire sous le

L'ALLEMAG DE 4 8i8. 625

p colonel Hinkeldey, et déjà la démoralisation devient com- ^ plète parmi les insurgés. La colonne sous les ordres de Siei gel ( prononcez Siguel ) , composée de deux cents tirailleurs i quatre compagnies de mousquetaires, une compagnie de fau- I cheurs , et deux batteries, eut une lutte extrêaiement sani glante à Todtenau. Les soldats hessois , badois et nassoviens , forts de huit mille hommes, attaquent et refoulent un I petit nombre de répubhcains aux portes de la ville badoise de Fribourg. Voilà la fin du premier soulèvement en Bade.

Le grand-duc Léopold avait mendié du secours chez tous ses cousins couronnés. D*un côté , il y avait donc les soldats exercés et bien nourris de tous les gouvernements aile* mands , soutenus par les capitaux énormes fruit d'une paix de trente ans ; de Tautre côté était le peuple allemand trompé dans une espérance secrète de se voir protégé pendant les premiers quinze jours par Tarmée de la France républicaine. Le corps franc allemand parti de Paris , dont beaucoup de membres avaient déjà combattu aux barricades de février, aurait pu servir avec succès la cause allemande en Bade , si Alphonse Lamartine n*eût entravé la marche de cette colonne. II est incroyable, et pourtant il est de la plus stricte vérité , que le commissaire du gouvernement à Strasbourg refusa au corps franc parisien de stationner dans cette ville, et lui ordonna de passer le Rhin sans armes et par petits groupes de cinquante personnes chacun. Mais beaucoup de citoyens de Strasbourg, remplis d'intérêt pour les révolutionnaires allemands, avaient déjà ouvert leurs maisons aux membres du corps franc ; malheureusement toutes les sympathies des Alsaciens ne pouvaient pas procurer à ces malheureux des armes convenables , et il arriva ainsi que deux cents hommes de la légion allemande avaient seulement des fusils, tandis que le reste était forcé de s'armer de faux ou même de bâtons. Enfin , cette légion arrive

sur le territoire badois , le 24 avril, au moment où la ville de Fribourg venait de tomber au pouvoir de la troupe. Quoique arrivés trop tard en Bade , les ouvriers allemands de Paris traversent un sol couvert de boue et de neige, et se battent avec beaucoup de bravoure contre les troupes du roi deWurtemberg. C'était le combat de Dossenback, une véritable boucherie et une chasse aux hommes , dans laquelle le résultat, fut favorable aux troupes, sans l'être à leur gloire. Les soldats wurtembergeois se sont couverts d'infamie, en mutilant et en massacrant les prisonniers faits dans la légion allemande. Le commandant de la légion Reinhart moumt de plusieurs balles ^ après avoir donné des preuves d'une grande valeur; un autre commandant, Bornstett, fut pris après avoir fait tout son possible pour ranimer le courage des légionnaires ; le poëte Georges Hermeg et son épouse ne s'échappèrent qu'après avoir couru de grands dangers.

Dans le reste du pays badois, l'agitation était extrême, mais on put déjà facilement prévoir que la réaction jésuitique, après avoir remporté la victoire en Bade, étendrait bientôt ses griffes sur l'Allemagne toute entière.

Les chefs républicains avaient formé un comité central résidant aux bords du Rhin; ce comité fut dissout par le gouvernement français. Ainsi il y eut un nombre considérable de chefs allemands dispersés en Suisse et en France: les citoyens Striive, Bruhn, Lœwenfels, Hecker, Siegel, Jean Philippe Becker, Willich, Pierre Dusard, Cramer, Charles Blind et Charles Heinzen. Ces hommes énergiques et dévoués publièrent, entre autres, une petite brochure allemande intitulée : Comment il faudra républicaniser t Allemagne, On lit dans cet écrit : « Chaque Allemand, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de quarante ans, devra pi-endre les armes pour rendre la liberté à sa patrid ; sont

sedem^t exceptés les citoyens malades ou estropiés^ et ceux qui ont utie fonction publique ou un métier qui les rend indis» payables à leur localité particulière. Un Allemand ainsi «aempté du service militaire, doit payer Timpôt de guerre; iMÔs il faut pour cela que son revenu annuel soit au-dessus de quatre cents florins , quand il n'est pas marié , et au-^ dessus de six cents et huit cents florins, quand il est marié et père dé famille. Les hommes entre quarante et soixante ans composeront la réserve républicaine, sous les ordres d'un €c»Bmiàsaire républicain. Chaque habitant qui porte les armes dans* Tarmée anti-républicaine, doit être sommé de letoum» dans sa commune natale et d'abandonner le drapera àa despote; la fortune de chaque soldat sera mise en séquestration, et il en sera fait autant quant aux fonction* tmires civils. La fortune ne leur sera rendue que quand ils auront rempli tous leurs devoirs envers la république aile* mande. Tous les monts-de-piété auront à rendre gratis les gages aiï-dessotts de vingt florins (1). Tous les impôts, n im« perle leur nom, qui avaient pour but d extorquer au paysan «de partie de son modique revenu, sont abolis. La république organise sur-le-champ un impôt progressif d'après l'échelle suivante : tout individu célibataire qui possède un revenu au-dessus de trois cents florins, tout individu, père de famille, avec plus de huit cents florins par an, payeront l'impôt progressif d'après l'échellesuivan te*. • Les propriétés domaniales, soit celles de familles princières, soit celles de l'état, serviront d'hypothèque pour faire circuler des billets du trésor , etc. >» Hecker. cependant, profondément irrité de la confusion qui régnait entre les réfugiés, partit pour les États-Unis de TAmérique.

(i) Ub florin d'Autriche , ou émargent de e^mmùon^ tot d« deus fiHMI cinquante centimes \ un florin rhénan est de deux firanci <{ainse

La pauvre Allemagne ajouta à ses trente-quatre despotes le trente-cinquième, dans la personne d'un vieillard réactionnaire , Tarchiduc autrichien Jean , qu*on eut la funeste idée de faire venir à Francfort-sur-le-Mein, comme lieutenant-général ou- vicaire de l'empire allemand. On donna à cet Autrichien un ministère, tout aussi ennemi du peuple que les autres ministères allemands.

Depuis le 13 mars, le gouvernement du prince deMetternick était renversé, par un soulèvement vraiment spontané de la meilleure partie des habitants de la capitale. Les Viennois se composaient d'une aristocratie nobiliaire, extrêmement corrompue et perdue de mœurs, d'une aristocratie financière également immorale, d'une bourgeoisie commerçante et par conséquent très-paisible, enfin d'un prolétariat travailleur, nombreux, brave et facilement inflammable. La haute société de Vienne savait du reste se procurer, à force d'argent, toutes les productions littéraires que le prince de Mettemick avait défendues sous les peines les plus sévères ; elle avait même ya> de temps à autre, quelques-uns de ses membres qui osaient exprimer leur indignation à propos de l'asservissement uni* versel de toute l'Autriche. On lisait, depuis plusieurs années, avec avidité dans les cercles de cette société brillante, les poésies allemandes de Stralehnau (dit Lenaujet de Cari Beck, deux jeunes Hongrois libéraux et instruits; d'autres jeunes talents dans la poésie révolutionnaire, comme Alfred Meissner et Maurice Hartmann, avaient suivi les traces du comte d'Auersberg, qui a le mérite d'avoir ouvert, avec beaucoup de courage, un vaste champ d'activité pour la poésie moderne de l'Autriche (1). Cette haute aristocratie

(1) Le comte d*Auersberg , connu sous le nom d'^Ji^istasius Gnin (proaoncez Grune), avait écrit, longtemps avant 18(8 plusieurs ouvrages, dont celui . intitule : Les promenades d'un poète ^viennois , jouit d'une juitt réputation.

viennoise, composée de gentilshommes allemands, bohèmes, polonais, hongrois, lombards, qui tous appartiennent à Tempire d'Autriche, était à la fin devenue fatiguée de rinfluence de Mettemick.

La haute aristocratie financière, à son tour, jalousait Taristocratie nobiliaire; tandis que la bourgeoisie et le prolétariat se demandaient tous les jours pourquoi le gouvernement autrichien leur refusait la participation aux affaires politiques. Bref, le ciment, quiétait censéjoindre avec une force indestructible les parties du vaste édifice autrichien, était, avant 1848, profondément endommagé ; la personnalité absolument nulle de Tempereur Ferdinand, pauvre simple entouré de la camarilla de Mettemick, y contribua beaucoup indirectement. Ainsi on peut s'expliquer comment la garnison de la capitale, composée de féroces guerriers, gouvernés par le bâton de leurs caporaux et abrutis au niveau du soldat russe, a été vaincue après quelques combats, et comment le prince Clément de Mettemick a pris la fuite.

La partie révolutionnaire des habitants était dirigée par le comité des étudiants, et la légion académique a plus d'une fois versé son sang pour la liberté, l'égalité et la fraternité. La plupart des républicains s'étaient enrôlés dans le corps des médecins et des polytechniciens. La population de la capitale fut continuellement travaillée par une foule de clubs, et la cour impériale se vit forcée de faire élire, dans toutes les parties de l'empire, une représentation nationale, résidant à Vienne; mais l'opposition de la jeune démocratie viennoise n'était pas assez puissante pour pouvoir renverser entièrement la dynastie des Habsbourg, et pour réprimer les tendances anti-démocratiques qui se manifestaient à Prague (Bohème), dont la population était excitée depuis plusieurs années contre les habitants allemands, par le parti ultratchèque du docteur Rieger. Cette tactique du docteur Rieger

est tout à fait fausse, elle est mèmç criminelle, car il ne s* agit pas, au milieu du xix® siècle, d'exciter une nation contre une autre , comme si nous étions encore au moyen âge , mais de faire fraterniser tous les peuples opprimés. Certes , la race allemande et la race tchèque ont été, pendant près d'un millier d'années, souvent dans des rapports extrêmement hostiles, mais elles se doivent aussi mutuellement de grandes et fertiles agitations. L'Allemagne a donné à la Tchéquie des sciences, des beaux-arts et l'industrie, et la Tchéquie a noblement répondu à ce magnifique cadeau , en produisant le hussitisme , cet immortel précurseur de Martin Luther. Plus tard, la perfide dynastie de Habsbourg a comprimé l'essor de la nation tchèque par des soldats et des bureaucrates venus de l'Allemagne ; mais si le nom germanique est devenu odieux en Bohème, c'est le résultat de la diplomatie et non de la nation allemande. Quoi qu'il en soit , le parti panaiaviste, c'est-à-dire le parti dans les nations slaves, qui a Tinteation de les réunir en un vaste organisme politique et social, et qui, dans ce but louable, a fait depuis longtemps des études profondes sur l'histoire et sur l'idiome des Slaves, ce parti s'est très-mal conduit envers les démocrates allemands.

L'empereur Joseph-Ie-Grand avait déjà eu l'idée de se proclamer empereur des Slaves, et de jeter aux orties le titre d'empereur allemand, puisque le nombre des populations slaves de la maison de Habsbourg est beaucoup plus considérable que celui des habitants allemands. Joseph-le-Grand aurait bien fait ; mais le parti panslaviste ne fait point du tout son devoiren tendant la main à l'empereur russe Nicolas-Galère. Ce parti panslaviste, dans l'Autriche, étend son réseau depuis la Bohème, à travers la Moravie et la Galicie, jusquen Dalmatie ou Croatie; il se propage dans toutes Tes provinces slaves du Danube turc, et se trouve puissamment aidé par l'or de Nicolas-Galère. Il est impossible qu'un parti

L'ALL£HAGNE DE «818. t»

{wlitique qui se réjouit de la faveur de Saint-Féterriiourg:.

puisse être l'ami du progrès européen.

Après une foule d'intrigues machiavéliques, la cour impé* riale réussit à faire couler le sang des Allemands et des Tch^ ques à Prague, et le sang des Hongrois et des Croates aux bords du Danube. Ainsi les Allemands, les Hongrois, les Tchèques et les Croates étant en lutte, il ne s'agissait que de lancer contre eux encore les Galltciens et les Valaqups. Habsbourg, d'accord avec Nicolas-Galère et avec le parti panslaviste de Prague etd'Agram, a fini par terrasser la démocratie allemande de Vienne, en automne 1S48, avec des régiments slaves, tant croates que galiciens, et par faire la même opération infernale en Lombardie. H parott que l'immense majorité des paysans slaves en Autriche regarde la dynastie Habsbourg comme leur sauveur, qui les protège contre les insolences des hobereaux et des évèques.

II serait inutile, ce me semble, de répéter dans ce livre toutes les scènes du drame lugubre qui s'est joué en Autriche. II suffit ici de dire qu'après la fuite de la cour impériale et de l'assemblée nationale à Kremsir, petite ville slave de la Moravie, et après l'assassinat du vieux ministre d'état, baron de Latour, par des prolétaires démocrates, la populatioi} des travailleurs de la capitale fit des prodiges d'ordre, d'iionnêteté et de bravoure. Le docteur Tausenau, homme d'un talent rhétorique extraordinaire, prononça des discours popur laires devant un auditoire de plusieurs milliers de personnes ; le comité de l'académie développa nn zèle admirable, et beaucoup de personnes complèrent sur l'arrivée prochaine de l'armée hongroise. Miiis les Hongrois furent serr.'a comme dans un cercle de fer par les hordes de Nicolas-Galère, et le baronJellachich,dela clique panslaviste de Agram, s'empara enfin nprès des combats sanglants de la capitale révolutionnaire, dans laquelle cet aventurier croate fitexécOter

les scènes les plus affreuses par sa sauvage soldatesque. Parmi les martyrs de Vienne, tués jusqu au 12 mai 1849, nous comptons les chefs suivants, dont les noms sont burinés dans les annales révolutionnaires :

Fusillés au mois de novembre :

Robert Blum (prononcez B tourne) ^ libraire, clubiste, membre du parlement allemand , né en Saxe.

Edouard Jelovitzki , né en Pologne russe.

Edouard Presslern de Sternau , né à Vienne.

(Jules Fhoebel, docteur, né à Roudolstadt : condamné à être pendu, mais gracié.)

Jean Horvath , cordonnier hongrois.

Joseph Dangel, fantassin du régiment Hess.

Venceslav Messenhauseb , littérateur , chef de la garde nationale de la capitale.

Antoine Riklinski, fantassin du régiment Nassau.

Antoine Bbogini, né en Moravie.

Alfred Bêcher, docteur.

Hermann Jellinek, né en Moravie, docteur.

Fusillés au mois de décembre :

François Stockhammer, sergent-major, né en Tirol. Jacques Marzatto , soldat du régiment Ceccopieri. On n'a pendu qu'un seul, Joseph Krzivan, né en Bohème, chasseur.

Fusillés au mois de janvier 1849 :

Daniel-Christian Dressler.

Etienne Aringer , soldat du régiment Deutsch-Meister. Andrée Kerschdorfer , caporal de grenadiers. Henri Monoschek , grenadier du régiment Hess.

Fusillés au mois de février :

^ Aloyse HuFFNER, né en Bavière, ouvrier menuisier.

Isidore Matzko , cocher, né en Autriche. Martin Pausar, domestique, né en Bohème.

Pendus le 20 mars :

François Vangler, né en Bohème, âgé de quarante-six ans, veuf, ouvrier tailleur.

Charles Brambosch, né à Vienne, âgé de vingt-deux ans , peintre d'appartements.

Thomas Jurkovich, né en Croatie, ouvrier tailleur.

Ces trois insurgés avaient exécuté par la corde la sentence populaire contre le vieux baron Latour, ministre et aristocrate de la pire espèce.

Le pauvre idiot Ferdinand eut pour successeur le jeune. empereur François-Joseph, qui fit tout son possible pour imiter son vénérable modèle et protecteur Nicolas-Galère. Inutile aussi d'ajouter que toutes les concessions arrachées par la peur à la dynastie Habsbourg ont été retirées une à une , depuis la chute de la révolution viennoise et le triomphe du parti habsbourgien, connu sous le nom de parti noir- jaune.

Regardons maintenant le commencement de la révolution allemande au nord. La révolution allemande, en général, a éclaté sur trois points : dans le midi , à Vienne ; dans 1q, nord, à Berlin, et dans le sud-ouest, à Manheim. L^Allemagne actuelle, dans sa forme insensée que lui ont donnée ses diplomates, possède, en effet, trois centres de gravité. C'est ce qui a fait dire à un publiciste distingué de nos jours, que l'Allemagne unitaire ne pourrait se constituer que par trois membres , dont les capitales seraient Berlin , Vienne et Francfort. Nous espérons cependant que les trois membres de cette trinité allemande se soumettront sains murmure à l'unité universelle de la patrie. Francfort est, en effet, le centre de l'Allemagne du sud-ouest ; car, comme ancienne capitale de l'empire allemand, elle jouit encore aujourd'hui d'une cer-

taine réputation , et , à courte distance de Manbeim , de Darmstadt, de Nuremberg, etc. , elle peut fort bien représenter le centre de toutes les populations du sud-ouest.

Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV le Parleur avait eu l'imprudence de froisser toutes les espérances, même les plus modérées , par un discours solennel adressé à une assemblée, réunie à Berlin et composée des diètes provinciales de toutes les parties du royaume prussien. En 1847, les membres de cette assemblée s étaient conduits avec une modération telle, que l'Europe entière les avait admirés. Le roi, toujours admirateur des idées liberticides du fameux jésuite allemand de Haller et de celles du fameux jésuite français Joseph de Maistre, s était entouré de personnages extrêmement dangereux, de M. Eichbom, du chevalier Bounsen, du baron de Radowitz, du général Thielé et autres ministres d'état, que la nation désigne sous le nom ingénieux àejésui' tes luthériens. Cette camarilla, qu'on dirait choisie par le professeur Léo, ce chef du parti rétrograde dans l'Allemagne du nord, était, en effet, parfaitement apte pour provo* quer une explosion universelle. Le roi n'avait pas rougi de proposer à la diète réunie en 1847, un code pénal qui était sorti du cerveau fêlé du fameux jurisconsulte prussien M. de Savigny, membre de la mauvaise clique piétiste dont le roi lui-même était la tête. En 1847, ce grand jurisconsulte de Savigny a osé justifier publiquement, dans rni rapport très-minutieux, toutes les horreurs qu'il avait proposées dans son nouveau code pénal. Couper la main droite, mettre sur une perche la tête coupée, la bastonnade, la confiscation des biens, tout cela, avait été recommandé par M. de Savigny à la nation prussienne, dans le moment oii ces peines barbares allaient être amoindries ou tout à fait abolies chez les Turcs. Soit dit en passant, le gouvernement turc, surtout depuis 1840, est infiniment plus avancé en humanité que le

L'ALLEMAGNE DE 4 SIS. 6d5

gouvernement très-chrétien du tzar de Russie. Jamais, par exemple, le gouvernement turc d'aujourd'hui ne permettrait des exécutions telles qu'on les voit à chaque heure dans les états de Nicolas-Galère, où l'on condamne, entre autres, un paysan récalcitrant, un négociant qui ne veut pas obéir aux caprices de M. l'intendant , ou un simple soldat qui a commis une faute de discipline militaire , à recevoir deux mille ou trois mille coups de bâton, et lorsque le malheureux a expiré sans avoir subi le nombre ordonné de coups, on continue à battre son cadavre jusqu'à ce que le chiffre prescrit soit atteint. Il est très- probable que la camarilla du roi de Prusse a l'intention de gratifier de cette méthode mongole le peuple allemand ; mais ce ne sera qu'un avis pour ce peuple d'appliquer les coups de bâton aussi sur le dos de la camarilla elle-même. Le roi de Prusse avait pourtant, en 1847, la satisfaction de voir accepter par l'assemblée de Berlin les paragraphes insensés de ce code pénal, qui interdisaient, sous des peines très-sévères, tout mot de blâme contre les mem-bres décédés de la maison régnante. Ainsi, toute critique dans un livre d'histoire, dans un livre scientifique, était devenue impossible, et même le vieux professeur Schlosser, cet historien célèbre, serait, d'après cette ordonnance, coupable du crime de lèse- majesté historique, La presse tout entière fut muselée, en 1847, à la manière russe. La landwehr prussienne, cette vaste institution militaire et vraiment nationale, avait été dénaturée par une foule de mesures machiavéliques. Peu avant 1848, le roi de Prusse y ajouta une nouvelle falsification en imposant à la landwehr des officiers supérieurs pris dans les rangs de la ligne, tandis que jusque-là les guerriers-citoyens de la landwehr avaient eu la permission de choisir eux-mêmes leurs officiers. L'indépendance des juges fut anéantie.

Le frère du roi, qui est son successeur, et qui porte le titre

de prince de Prusse ^ ce prince Guillaume était regardé comme la caricature de son père , Frédéric*GuilIaume III. Guillaume est un individu sans la moindre élévation d'âme, également incapable de s'enthousiasmer pour les beaux-arts et pour les sciences, sombre et silencieux, amateur de l'art militaire, et surtout amateur de la médiocrité, du juste-milieu, bref, de l'ordinaire. Cet homme donc, tout à fait le contraire du roi Frédéric-Guillaume IV, avait organisé depuis longtemps une opposition camarilliste contre son frère, parce que celui-ci était, àses yeux, beaucoup trop faible et beaucoup trop inconstant pour bien servir l'absolutisme, leur principe commun. Une charte constitutionnelle avec jury et liberté de la presse fut déclarée être un non-sens par les deux frères, même en 1847. Le prince de Prusse s'était entouré d'une clique aussi repoussante et aussi mauvaise que celle du roi. Tandis que le château royal fourmillait de jesuites protestants, le palais du prince Guillaume était le rendez-vous de l'aristocratie nobiliaire, telle qu'elle porte les armes dans les gardes royales de Naples, de don Carlos d'Espagne et dans la garde-noble de Habsbourg. A tout prendre^ le prince de Prusse est un homme de caractère, mais d'un caractère sec , despotique et hautain ; lui qui en véritable absolutiste politique a conservé, depuis le commencement de la révolution jusquàsa compression, la maxime jésuitique : « Un croyant n*a pas besoin de tenir sa promesse envers les infidèles. » Mais le roi, son frère, tout à fait ébranlé par les événements, et probablement par l'usage toujours plus fréquent du vin, a dérogé à la dignité royale en déclarant que sa conviction antérieure avait été d'ériger en Prusse un trône constitutionnel. Le prince Guillaume a obéi pendant quelques mois à l'injonction de son frère, de reconnaître l'existence de la monarchie constitutionnelle; mais tout le monde savait que ce prjpce ag^issait en bon soldat, répondant à chaque phrase

déclamatoire du roi le mot militaire : « A vos ordres, »• tandis que le roi a réussi pendant assez longtemps à tromper le public.

Du reste, le roi avait quelquefois des moments lucides. A l'observation d'un de ses généraux que la tranquillité à Paris, après l'abdication de Guizot et de Louis-Philippe, pourrait facilement être maintenue par les trois cents bouches à feu dont disposait la garnison parisienne, Frédéric-Guillaume IV répondit : « Depuis l'insurrection de Palerme, messieurs , je n'ai plus beaucoup de confiance dans les canons. » Le soir du même jour, les nouvelles politiques devinrent inquiétantes ; le prince de Prusse avec sa famille quitta précipitamment sa loge, au reçu de la dépêche télégraphique. Le 1" mars, le journal du gouvernement expliqua la révolution de février comme le funeste résultat de ï esprit français ^ qui aime toujours à faire des rebellions contre le pouvoir royaL A la fin, cet infâme journal de la cour de Prusse promit que le gouvernement ne souffrirait pas une violation des traités de Paris de 1815. Cette feuille fit semblant d'oublier que les traités de Paris de 1815 avaient déjà été violés plusieurs fois par les rois de l'Europe ; par exemple, en reconnaissant la royauté orléaniste de Louis-Philippe , en donnant la Belgique hollandaise à un roi constitutionnel, «n faisant cadeau à l'empereur d'Autriche delà ville polonaise deCracovie, etc.

Le roi de Prusse déclara, le 12 mars, à son ministère d'Etat que son royaume jouirait désormais de la liberté de . censure, bien entendu, avec des garanties. Celte déclaration jésuitique frappa d'indignation tous les Prussiens ; mais, en général, la capitale offrit, pendant la première semaine du mois de mars, l'aspect d'une grande tranquillité. Minutoli, di* recteur de police, fit sévir contre les voyageurs, et confisquer des brochures allemandes qui contenaient les rapports des événements de février. Mais le 3 mars, le président de la

province rhénane reçoit déjà Tavis de plusieurs membres de la diète provinciale, et en même temps toutes les villes, dans toutes les autres provinces du royaume , envoient à Berlin des députations pour réclamer un parlement allemand , une chambre législative en Prusse, une garde nationale, égalité devant la loi pour tous les cultes ( cela veut dire égalité des Juifs devant la loi), le jury, la liberté de la presse et la liberté d'association. Le roi de Prusse montra beaucoup d'orgueil, et s'écria : « Je ne permettrai à aucune de ces députations d'entrer dans mon salon ; je sais très-bien mon devoir et mon droit , et je ne veux pas qu'on me donne des ordres. « Bientôt toutes les provinces étaient en émoi , et Berlin, toujours encore tranquille, ressemblait à une fle pacifique au milieu d'un fleuve furieux. Les Berlinois, pour le moment comprimés par les gardes royales , des enfants du peuple, il est vrai, mais commandés par des officiers despotiques, avaient en même temps assez de naïveté pour croire que le roi ferait des concessions quand il serait mieux instruit. Le journal du gouvernement , dans la deuxième semaine dn mois de mars, prononça encore des paroles absolutistes. Un nombre considérable de citoyens conseilla alors » dans une pétition adressée au président de l'assemblée municipale, de prier le roi de faire des concessions; mais le parti servile^ sous la direction de Foumier, chef municipal, et du célèbre historien Raumer, s'opposa à cette pétition comme à un acte insurrectionnel. Enfin, Tagitation devint telle à Berlin» que la première assemblée populaire, dirigée avee modératîoii mais aussi avec énergie, par un certain nombre de jeaset gens de la bourgeoisie, eut lieu sous les murs de la capitale. Huit cents étudiants s'adressèrent également au sénatr ds l'université. Le roi, toujours inconstant , daigna cette fais recevoir la pétition dans son château, le 14 mars; mais sa réponse était, comme toujours, gonflée d'une sdauviise rfaé-

"torique, et il y ajouta même la phrase ironique, qu'il répliquerait en style de conversation , au lieu de prendre le haut style parlementaire. Du reste, il répéta que la vieille représentation provinciale, d'après les ordres ou classes (nobles, bour^ g€ois, paysans), était éminemment nationale, patriotique et tout à fait appropriée à Tesprit. allemand ; toute réforme politique, sous ce rapport, serait une trahison à la patrie. Le comité municipal de Berlin, sous Tinfluence du maire Krausnick, et composé de créatures serviles, y applaudit, mais Timmense majorité des Berlinois en fut profondément attristée.

En même temps, le roi parleur déclara dans son journal, que le 25 mars il ouvrirait à Dresde une conférence prusso* autrichienne pour consolider en Allemagne tous les principes de Tordre.

Le 13 mars, une réunion popxdaire près de Berlin ^ daiis un endroit appelé les tentes , fut dispersée par les baïon« nettes. La camarilla avait peur des ouvriers qui s'adreesaient au roi pour obtenir l'établissement d'un ministère du travail, ce qui était en effet une démonstration socialiste. Pendant trois jours (14, 16 et 16 mars ), le militaire provoqua par sa brutalité proverbiale une résistance sanglante* Enfin, le 15 mars, des citoyens riches se rendent auprès du général Pfouel, et le prient de retirer les sddats. Le ministre de Bodelschwing ne remplit point sa promesse , de faire évacuer par les troupes les places publiques, et le combat commence près du château à la nuit tombante. Les soldats, excités par Teau-de-vie et par les paroles de leurs officiers, se permettent des excès affreux contre les masses sans armes. Enfin, l'irritation devient universelle, et tandis que, le 17 mars, le ministre de Bodelschwing dit à l'ambassadeur russe : « Vous pouvez écrire à votre empereur qu'à Berlin l'affaire est finie, » la catastrophe va s'accomplir tous

les pieds chancelants de Frédéric-Guillaume IV. Dans ce moment-ci arrive la nouvelle inattendue de l'insurrection de Vienne et de l'abdication de Mettemick. Le journal du gouvernement prussien , toujours perfide dans ses actes publicistes, s'exprima à cette occasion d'une manière toute hypocrite, tandis que le public prussien ne comprenait que trop l'isolement despotique de sa dynastie. Une députation des habitants de la capitale obtient, en effet, des concessions inattendues , et le roi jouit une dernière fois de la popularité universelle. En vérité, Frédéric-Guillaume IV était devenu encore une fois Y homme dupeuple^ et il aurait pu se procla* mer souverain unitaire de l'Allemagne , empereur et roi à la fois, s'il avait eu le caractère, et non pas seulement les bons mots de Frédéric-le-Grand. On a raison de comparer Frédéric-Guillaume-le-Parleur au prince Hamlet-le-Parleur ; tous les deux ont cela de commun qu'ils déchirent l'unité de leur être par une foule innombrable d'idées, de réflexions» de méditations, d'émotions de cœur, etc. ; Frédéric-Guillaume et Hamlet sont deux orateurs de talent , deux humoristes spirituels, mais toujours se détruisant eux^mêmes^ et n'offrant à leurs amis que le triste spectacle de deux machines à vapeur qui tournent en tous sens sans exercer le moindre mouvement utile. Frédéric-Guillaume' s'imagina tout bonnement qu'il possédait plus d'intelligence, plus d'esprit et plus de cœur que toute la nation prussienne, forte de seize millions d'habitants.

Le prince de Prusse, Guillaume, fit tout pour exaspérer les militaires contre les citoyens, même après les concessions de son frère, et l'épouse du prince, cette vipère alliée avec le tigre royaly stimula à son tour, heure par heure, le caprice despotique de Guillaume. Ce dernier fit ainsi des reproches cruels au vieux général Pfouel , homme instruit et libéral , pour avoir recommandé aux gardes royales de traiter avec

L'ALLEMAGNE DE 1B48. 6iT

Danois occidentaux ou Jes Danois de la péninsule, pour les distinguer des Danois proprement dits, les Danois des îles ou Danois orirntaux. Certes, les Danois de l'ouest sont toujours une population Scandinave, mais on ne peut pas nier leur mélange allemand ; ils sont comme un kilogr . de fer mêlé avec une once de cuivre. Il en est aulrement dans le duché de Slesvig; ici la population est danoise dans la partie septentrionale, mais elle est tout allemande dans la partie méridionale. En même temps il ne faut pas oublier que dans toutes les grandes villes EÔ nombreuses de Slesvig , la langue allemande prédomine; la langue haute-ailemande parmi la bureaucratie et la bourgeoisie, la langue basse-allemande parmi les ouvriers. Depuis quatre siècles, que les deux duchés Slesvig et Holsleiii se trouvent liés avec la couronue de Danemark, l'influence de la langue et de la littérature allemande est devenue très-con- ^dérable iion-seulemt=nt en Slesvig, mais aussi dans les îles danoises. L'influence politique de l'Allemagne féodale n'était point favorable à la masse du peuple danois ; il suffit pour cela de citer les paroles suivantes du professeur danois Nyerup r - L'Allemagne féodale et commerciale se mêla de toutes nos affaires intérieures, et il est prouvé que la terrible servitude du paysan danois ne date que du temps des rois danois d'origine allemande, tels que Eric de la Poméranie, Christophe de Bavière et Christian I". ■■ D'un autre côté, la chevalerie danoise fut puissamment organisée par des chevaliers allemands, qu'on avait appelés dans ce but; plusieurs rois danois ont été élevés à la cour de l'empereur allemand ; la conversion des Islandais fut faite par des prêtres danois et allemands à la fois. L'antiquité la plus reculée cite déjà des Allemands, comme ayant participé aux excursions danoises et norvégiennes en Groenland et en Amérique. La dynastie actuelle de Danemark, d'origine allemande et connue sous f^ nom des Oldenbourg, a favorisé beaucoup la langue aile-

étrange de cette allocution paternelle , il suffit de citer sa dernière phrase : « Ecoutez donc , mes fidèles Berlinois que j*aime tant , écoutez-moi , chers habitants de ma ville natale bien aimée, oubliez ce qui est arrivé , je l'oublierai aussi , à cause du grand avenir qui va bientôt luir sur l'horizon de la Prusse, et de là sur l'horizon de l'Allemagne toute entière, sous la bénédiction du Dieu des chrétiens. Votre reine, qui a tant d'amour pour vous et qui est votre mère et amie, garde le lit à cause de ses souffrances ; elle unit sa prière sincère et remplie de larmes à la mienne ! » Il va sans dire que cette proclamation insensée est foulée aux pieds par les combattants héroïques des barricades. Pendant la trêve, le peuple attacha un exemplaire de cette allocution larmoyante à côté d'un boulet de canon lancé par l'artillerie royale dans le mur d'une maison , et on se prépara à recommencer la lutte contre la soldatesque. Heureusement le peuple réussit à s'emparer du général Mœllendorf sur la place d'Alexandre, et ce général , auquel un chirurgien appuyait un pistolet sur le front, écrivit quelques lignes à ses troupes pour mettre un terme à la guerre civile. Le roi déclara, dit-on, ne donner la paix aux Berlinois insurgés , que pour sauver la vie à son fidèle serviteur Mœllendorf. Enfin, le 19 mars, cette paix 6it conclue sous les trois conditions suivantes : Y que le militaire évacuera Berlin ; 2^ que le pays jouira sur-le-champ de la liberté de la presse ; et 3® qu'une constitution sera rédigée d'après les vrais principes démocratiques. Il paraît cependant que le roi n'avait point accepté la demande du peuple, de retirer l'armée.

Après sa victoire le peuple de Berlin, au lieu de renverser le trône des Hohentzollern et de les punir suivant la loi martiale proclamée par le roi, montra ime magnanimité incroyable. Tout ce qu'il fit, fut un acte sentimental inspiré par une vengeance généreuse et vertueuse ; le peuple se contenu^ de

L'ALLEMAGNE DE 1848. 64i»

site sans bornes, et le roi ne vit aucun mal pour son honneur royal à ôter le chapeau devant l'imposant cortège funèbre des victimes des barricades. La capitale se couvrit de clubs et de journaux, mais les menaces que faisaient entendre les gentilshommes de la Poméranie et de la Marche restèrent impimies. La garde civique des bourgeois commença à opérer contre les ouvriers, ce qui n*était pas très-difficile, puisque ceux-ci étaient tous sans armes. Enfin les élections de l'assemblée constituante ont lieu dans la première semaine du mois d^ mai; elles sont pour la plupart radicales, et Camphausen en est effrayé. Toute cette convocation de l'assemblée constituante à Berlin et d'une autre à Vienne , font tort au parlement allemand de Francfort. Même le comité des .Cinquante, à Francfort, avait manifesté l'idée de supprimer les assemblées constituantes particulières, jusqu'au moment où le parlement allemand de Francfort aurait terminé la constitution universelle de toute l'Allemagne ; tous les gouvernements allemands avaient accédé à ce désir si simple et si juste, la roi de Prusse seul s'y opposa suivant la maxime de Machiavel : *< Divisez les intérêts de ceux que vous voulez gouverner. »»

Ainsi donc, la camarilla de Berlin devient déjà au mois de mai le Judas Iscariote de la révolution allemande, et arbore sans gêne le drapeau de la réaction.

La cour de Berlin envoya les gardes royales, battues par le peuple, contre les troupes danoises en Slesvig, pour relever par des victoires le courage ou plutôt l'orgueil de la soldatesque prussienne. L'affaire de Slesvig-Hoîstein et de Danepiark, dont les journaux en France et en Angleterre se sont souvent occupés sans trop savoir pourquoi , et quelquefois même en pesant l'or que le gouvernement danois avait la bonté de leur envoyer , est une affaire assez compliquée et en général très-peu comprise. Quant au duché de Holstem ,

6i6 L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.

exclusivement habité par des Bas-Saxons ou Bas-Allemands, ce serait folie de perdre encore un mot sur les prétentions insensées d'un certain parti en Danemark, de l'incorporer dans la monarchie de Copenhague. Le duché de Holstein peut avoir l'honneur d'exciter la convoitise de la camarilla danoise ; ce magnifique pays produit les plus beaux troupeaux de bêtes à cornes et les plus beaux chevaux du monde, il livre en outre à la marine marchande les meilleurs matelots; et c'est précisémentpour cela que la camarilla danoise nel'aura jamais. Quant au duché de Slesvig, qui est au nord du duché de Holstein, ce pays produit les mêmes richesses que le Holstein, mais sa population se compose et de Danois et d'Allemands. Le SIesvig forme géographiquement le pays de transition entre le Holstein et le Jutland. Le Jutland est la grande péninsule, qu'on appelle aussi la péninsule cimbrique, et qui forme une partie du royaume danois. Cette péninsule cimbrique d'où, à ce qu'il paraît, sont émigrés les Cimbres qui furent battus par le général romain Marins, 101 ans avant Jésus- Christ, était habitée par les Anglo-Saxons, qui ont plus tard conquis la Grande-Bretagne, en lui donnant le nom d'Angleterre, et par les Frisons, population allemande qui occupait toute la côte maritime de l'Allemagne septentrionale, depuis le golfe d'Amsterdam jusqu'au delà de l'embouchure de l'Elbe. Peu à peu les Danois, appartenant à la population Scandinave, se répandirent dans le Jutland , en quittant les iles danoises de Zélande et de Funen, qui évidemment sont les pays primitifs de la nation du Danemark. Alors les Da* nois et les Anglo-Saxons se sont mêlés dans le SIesvig, et les Danois ont prévalu dans le Jutland. Depuis ce temps-lft, la branche allemande, connue sous le nom de Frisons, a éombaltu souvent contre les Danois pendant tout le moyen fige. Quant aux Danois domiciliés aujourd'hui dans le Jutland, ils ont un dialecte danois particulier , et on les appelle le*

Danois occidentaux ou les Danois de la péninsule, pour les distinguer des Danois proprement dits, les Danois des îles ou Danois orientaux. Certes, les Danois de l'ouest sont toujours une population Scandinave, mais on ne peut pas nier leur mélange allemand ; ils sont comme un kilogr. de fer mêlé avec une once de cuivre. Il en est autrement dans le duché de Slesvig; ici la population est danoise dans la partie septentrionale, mais elle est tout allemande dans la partie méridionale. En même temps il ne faut pas oublier que dans toutes les grandes villes si nombreuses de Slesvig , la langue allemande prédomine: la langue haute-allemande parmi la bureaucratie et la bourgeoisie, la langue basse-allemande parmi les ouvriers. Depuis quatre siècles, que les deux duchés Slesvig et Holstein se trouvent liés avec la couronne de Danemark, l'influence de la langue et de la littérature allemande est devenue très-considérable non- seulement en Slesvig, mais aussi dans les îles danoises. L'influence politique de l'Allemagne féodale n'était point favorable à la masse du peuple danois ; il suffit pour cela de citer les paroles suivantes du professeur danois Nyerup : « L'Allemagne féodale et commerciale se mêla de toutes nos affaires intérieures, et il est prouvé que la terrible servitude du paysan danois ne date que du temps des rois danois d'origine allemande, tels que Eric de la Poméranie, Christophe de Bavière et Christian P'. »» D'un autre côté, la chevalerie danoise fut puissamment organisée par des chevaliers allemands, qu'on avait appelés dans ce but; plusieurs rois danois ont été élevés à la cour de l'empereur allemand ; la conversion des Islandais fut faite par des prêtres danois et allemands à la fois. L'antiquité la plus reculée cite déjà des Allemands, comme ayant participé aux excursions danoises et norvégiennes en Groenland et en Amérique. La dynastie actuelle de Danemark, d'origine allemande et connue sous Hq, nom des Oldenbourg , a favorisé beaucoup la langue aile-

mande. Sous le roi Christian YI, le germanisme était au comble à Copenhague : le théâtre, l'opéra, étaient obligés de se servir de la langue allemande ; Christian YI a laissé beaucoup de lettres écrites en allemand ; l'armée de terre était commandée par des généraux allemands et la bureaucratie était dirigée par des fonctionnaires allemands. La marine resta cependant libre de toute influence allemande. Plusieurs familles danoises changèrent leurs noms Scandinaves en noms allemands. Le comte dé Struensée, homme politique et ministre d'État qui fut décapité en 1772, par suite d'une intrigue à la cour de Copenhague , était un Allemand. Sous le roi Frédéric Y, l'armée fut commandée en langue allemande, et beaucoup de pensions furent données à des poètes et à des savants allemands; par exemple à Cramer, KIopstock, Basedow, etc. Le célèbre voyageur allemand Niebuhr, père dé rhistorien, parcourut l'Arabie aux frais du roi de Danemark. L'ancienne noblesse danoise s'éteignit peu à peu, et vers la fin du xviii* siècle sur trente-et^une baronnies, il y en eut vingt d'origine allemande. Dans toutes les villes danoises il y eut beaucoup d'ouvriers , d'artistes et de commerçants d'origine allemande. Les littératures allemande et danoise ont pris un essor simultané par suite de la réforme de Martin Luther, et elles sont tombées à la fois par suite de la guerre de Trente Ans. L'influence française, sous Louis XIY, se fit sentir d'une manière peu favorable à la littérature du Da* nemark comme sur celle de l'Allemagne , et à la fin du siècle dernier, la littérature allemande comme la littérature danoise se sont en même temps élevées à un degré considérable de force et de pureté. La langue danoise est tout à fait omih parable à un fleuve, qui marche parallèle au fleuve é^ I§ langue allemande, en recevant continuellement de l'eau alle*^ mande par d'innombrables canaux. Depuis des siècles, loi Danois ont traduit et imité les ouvrages de la littérature aile-

mande ; les Danois se racontent des fables allemandes, font, usage de proverbes allemands , et ont accepté une foule immense de mots allemands, soit littéralement traduits, soit introduits sans le moindre changement. Sous le roi danois Christian III, on traduisit la Bible en danois, en prenant pour texte la version allemande par Martin Luther , au lieu du texte hébreu. En un mot, à la fin du siècle dernier on fit autant de cas de la littérature allemande en Danemark, qu'on fit en Allemagne de la littérature française sous Frédéçjcle-Grand. Le commerce danois fut longtemps dominé par la ville allemande de Hambourg, après l'avoir été par Lubeck, capitale de la Hanse allemande. Les commerçants allemands possédèrent pendant des siècles , dans chaque ville danoise , un quartier particulier avec des privilèges exorbitants. Quelquefois le maire dans telle ville danoise était un Allemand ; ainsi dans la capitale de Copenhague. Beaucoup de cultivateurs allemands s'établirent en Jatland. Sous le ministère du comte de Struensée la langue allemande était la langue officielle des tribunaux, et des circulaires officielles en langue allemande furent envoyées par ce ministre allemand jusqu'à Textrême limite septentrionale de la Norvège, dans ce temps province danoise.

La politique de la dynastie danoise, entravée avantjl600 par l'aristocratie nobiliaire du Danemark, favorisa les duchés SIesvigetHolstein, dans lesquels le pouvoir des aristocrates était beaucoup moins considérable. La dynastie, sous Christian I, a solennellement déclaré : « En prenant le pays de Slesvig, nous nous gardons bien de le considérer commeune province danoise, nous laisserons à Slesvig et àHolstein, qui sontjiés ensemble, la faculté d'avoir des indigènes pour fonctionnaires supérieurs et inférieurs. •♦ A la tête de l'administration fut alors placé un intendant royal avec un conseil de vingt-quatre membres, mais la puissance royale était

mêlée d'une manière assez bizarre avec la puissance ducale , appartenant aux ducs qui résidaient en Slesvig et en Hol* steîn. Dans le xvii* siècle le roi institua à Copenhague un ministère allemand pour les deux duchés; du resté, tous les ministres danois possèdent une facilité égale de s'exprimer en allemand et en danois, et il arrive souvent que tel conseiller royal pendant la lecture de son rapport ministériel se sert alternativement de la langue danoise et de la langue allemande. Cela se fait aussi en présence du roi dans le conseil d*Etat. Maintenant , comme en Holstein-Slesvig les petits ducs souverains n'existent plus, qui avaient beaucoup de prédilection pour les indigènes des duchés, une masse nombreuse d'employés danois y a été introduite, et cela au grand chagrin de la population allemande. Cette population désire avant tout la séparation des finances du Danemark de celles des duchés. Les Allemands disent que les huit cent mille habitants de Slesvig-Holstein payent autant d'impôts que le million trois cent mille habitants du royaume. Les Danois au contraire disent que les Allemands se trompent. Les Allemands veulent, que le revenu danois des colonies américaines et du péage du Sound (passage maritime entre la Suède et le Danemark) soit regardé comme appartenant également au Danemark et aux duchés. Les Danois de leur côté veulent que la même communauté financière soit introduite à l'égard du péage du canal de Slesvig- Holstein.

Quoi qu'il en soit, chaque Danois qui aime la vérité dira que dans le duché de Slesvig l'élément allemand a obièDu depuis quatre à cinq siècles une prédominance croissatite et que l'édifice de la société danoise en Slesvig est prêt à toitibefr. Les SIesvig-Holsteinois savent très-bien cela, et ils l'expriment par un symbole qui ne saurait être mieux choisi : un chêne à deux troncs, mais d'une seule racine, et dokit les

braïK^es se confondent en une seule masse: Quelle folie dé la eamarilla danoise de vouloir séparer par une opëratioil ehirurgicale les deux troncs, qui sont le résultat d'un développennent de cinq siècles ! En 1816 déjà cette folie fut reconnue comme telle, mais une eamarilla n'apprend ni n'oublie rien.

Cette eamarilla, qui s'engraisse des impôts des duchés et du péage du Sound, est malheureusement soutenue par la société scientifique des Panscandinavistes. Les Panscandinavistes veulent réunir les Danois, les Suédois et les Norvégiens, trois nations qui en effet ne sont que trois branches d*un seul arbre, et qui, malgré leurs nombreuses guerres intérieures, ont beaucoup plus d'affinités vraiment fraternelles que par exemple les nations slaves, dont parlent avec tant d'enthousiasme les membres de la société Panslaviste. Mais, tout en reconnaissant la nécessité logique de préparer une confédération slave et une confédération Scandinave, bien entendu Tune et l'autre au point de vue démocratique, il ne faut pias tomber dans l'excès de vouloir nuire aux i«té^ rets de l'Allemagne, dont les Slaves démocrates et les Soàn-r dinaves démocrates auront grandement besoin contre Tèti-f nemi commun , le gouvernement mongole de St. -Pétershourg. Du reste, tandis que la partie septentrionale est plus danoise que la partie méridionale, les côtes maritimes sont plus allemandes que le milieu du pays, et cette distribution rendrait en effet difficile la proposition de ceux qui veulent que le Slesvig soit coupé en deux, suivant la limite de deux langues. Si l'on veut absolument une ligne de démarcation, il faut alors qu'elle soit tirée à commencer près de Tondern, et qu'elle descende vers le sud à deux lieues allemandes de distance de la côte maritime jusquàHollenstadt, pour respecter ainsi le milieu danois du pays, qu'elle remonte de là veiHi le nord, et qu'elle passe à trois lieues de distance du Dan-

nevirk jusqu'au golfe de Gelting. Par cette ligne de démarcation on réussit en effet à retrancher de Slesvig une surface de soixante lieues allemandes carrées, comme entièrement peuplées par des Allemands au nombre de cent cinquante mille habitants, et cultivant un tiers du duché de Slesvig tout entier*

Ce qu'il y a de certain, c'est que la langue allemande est entièrement nécessaire à la chambre des représentants de Slesvig'Holstein, parce que dans le mode actuel d'élection les représentants appartiennent pour l'immense majorité à la classe instruite et aisée, c'est-à-dire à la classe qui parle de préférence la langue allemande.

Quant aux tendances panscandinavistes, elles proviennent en grande partie d'un honneur national maladif. Les panscandinavistes ont vraiment tort de ne pas concentrer toute leur haine contre le gouvernement russe, qui a fini par arracher aux Scandinaviens le Finniand; les panscandinavistes manifestent encore une grande colère contre les Allemands qui, disent-ils, ont exploité le commerce scandinavien à Tépoque de la Hanse. Cette exploitation, n'a-t-elie pas été punie par les insolences suédoises après la guerre de Trente Ansi Les panscandinavistes disent aussi que l'influence allemande sur la littérature danoise a été funeste dans le dernier siècle ; mais est-ce que les chefs-d'œuvre de Baggésen et de Oelenschiâger (prononcez Eulenschléguérj écrits en langue allemande prouvent que leurs auteurs scandinaviens ont vécu sous une influence funeste ? Il en est autrement, sous beaucoup de rapports, de la société des panslavistes, mai^ il ei( clair qu'eux aussi, surtout quand ils ne sont pas démocrateSi agissent assez souvent sous l'impulsion d'une fausse jaloume^ d'une erreur historique, comme par exemple le parti germanophage du docteur Rieger à Prague en Bohème, qui pousse le mélange de l'odieux avec le ridicule à ce point de

dire, que la partie allemande de la population bohëme devra être ou chassée ou massacrée par la partie slave. A tous ces hommes nous posons une question péremptoire, une question simple et courte : « Êtes-vous démocrates et les ennemis dû gouvernement russe? »• De leur réponse dépendra notre conduite envers eux.

Les gardes royales du roi de Prusse remportèrent une victoire à Slesvigsurles troupes du roi de Danemark vers la fin d'avril ; mais le peuple allemand s'intéressa infiniment plus pour les légions des jeunes volontaires, qui de tous côtés accoururent pour faire le coup de fusil contre les Danois. L* opinion publique de l'Allemagne exigea Tincorporation de Slesvig dans la confédération allemande, en disant avec raison que, dans le cas d'une guerre entre le Danemark et l'Allemagne, la population allemande deSlesvig, comme n'appartenant pas u la confédération allemande, serait forcée de combattre sous le drapeau danois contre les Allemands, tandis que la population allemande, de Holstein, comme appartenant à la confédération allemande, serait obligée de prendre les armes contre le roi de Danemark qui pourtant porte le titre de duc de Holstein. Le résultaUde tout ce machiavé* lismefut ladissémination des forces allemandes, la distraction de Tattention publique et le gaspillement d'un temps précieux, sans parler d'un affreux massacre d'une foule de braves Danois et de braves Allemands. Beaucoup de contingents hannovriens et autres versèrent leur sang pour les intérêts allemands et le général en chef des Prussiens, Wrangel, fut aussi dupe des intrigues diplomatiques. La camariila de Berlin et celle de Copenhague, après avoir reçu leur instruction secrète de l'empereur Nicolas-Galère, leur protecteur comm un, furent bientôt parfaitement d'accord. Nicolas-Galère, qui espère un jour mettre la main sur Slesvig- Holstein, par suite de Tavénement au trône russe de l'empe-

reur Pierre III, duc de Holstein et mari de Catherine II, avait depuis une dizaine d* années dépensé des sommes considérables pour entretenir les querelles entre le Danemark et le Holstein. Le vieux général Wrangel reçut le 27 mai Tordre du roi de Prusse de se retirer, ce qu il fit avec ces paroles amères : « On se moque de nous ! ** Il rebroussa chemin sous les provocations des avant-postes danois. Le roi de Prusse eut le front de conclure une paix particuUère avec le roi de Danemark, au lieu de soumettre cette paix à la ratification du parlement allemand de Francfort.

Le ministre Camphausen en fit autant quant à la Pologne. Le peuple de Berlin^ après avoir brisé le 19 mars le despotisme royal, retira le même jour de leurs prisons Miroslavsld et ses compagnons d'infortune ; ce jeune héros polonais, quelque temps avant février, s était distingué dans une insurrection du grand -duché de Posnanie. Le peuple des barricades berlinoises avait en effet une haine mortelle contre toutes les mesures et tous les personnages de la Sainte- Alliance, il porta par conséquent en triomphe également les orateurs allemands socialistes et les chefs de l'insarrection polonaise. Le peuple àfi Berlin montra par là un tact exquis, et que beaucoup de personnes n'auraient pas espéré trouver chez une population que son gouvernement paternel avait tenue sous tutelle depuis 1815. Par une foule d'intrigues mar chiavéliques , la camarilla de BerUn réussit à dompter en Posnanie lagitation populaire, à la tête de laquelle s'était placé Miroslavski» avec ses terribles faucheurs. Il est évident aujourd'hui que la camarilla berlinoise, soutenue par l'argent et les espions de Nicolas-Galère, n'a envoyé en Posen le généreux et brave général prusden Willisen, connu pour un ami enthousiaste des Polonais, et quelle a permis l'organisation d'un comité national polo*^ nais, seulement pour provoquer les habitants pdonais de

Posen à la révolte, pour armer contre eux les habitants allemands de ce duché, et pour noyer les démocrates dans un océan de sang.

La nouvelle assemblée nationale de la Prusse fut ouverte, mais la réaction était déjà assez forte pour pouvoir dire : " Dans six mois d'ici tous ces blagueurs de démocrates seront dégringolés. »» La réaction nobiliaire et cléricale organisa avec beaucoup d'habileté une société anti-progressiste parmi les paysans de la Poméranie et de la Marche. Le frère du roi revint de son exil de Londres, et, choisi pour représentant par les paysans réactionnaires du canton de Vierlitz, il eut Taudacede venir siéger à l'assemblée, et de tenir un discours insolent. Après cette défaite morale, le parti révolutionnaire subit encore une défaite matérielle en se laissant refouler de la porte de l'arsenal, qu'il venait d'enfoncer pour distribuer un fusil et un sabre à chaque ouvrier de la capitale. Du reste, l'entreprise était extrêmement difficile, la garde civique armée tournait déjà contre le peuple, et le peuple lui-même était sans armes. Enfin le ministère Camphausen donna sa démission et, le 26 juin, tandis que le général Ca^ vaignac combattait l'insurrection, Hansemann proclamait à Berlin l'existence d'un ministère de Faction. Malheureusement ce ministre n'a montré de l'action que dans le mauvais sens , et sans être précisément un ministre réaortionnaire, il était au moins un ministre anti-révolutionnaire. Le 29 juin, le président du parlement allemand de Francfort ayant proclamé l'archiduc autrichien Jean , un vieillard réactionnaire, pour lieutenant-général de l'Allemagne, la gauche de l'assemblée berlinoise s'opposa vivement au principe insensé adopté par le parlement de Francfort, de la non-responsabilité de ce lieutenant-général. Parmi les membres de la gauche il faut citer surtout les honorables citoyens Waldeck et Jean Jacoby. Ce dernier, médecin dans la ville prussienne

de Kœnigsberg, un homme probe, intelligent, énidit et d'un caractère à toute épreuve, fit la proposition : Uasseniblée prussienne n'approuve pas que l'assemblée allemande ait donné au lieutenant-général le privilège de la non-responsabilité. Mais à quoi bon, en effet, combattre encore à la tribune de Prusse ce qui déjà était accompli dans le parlement de Francfort?

La camarilla ajouta à tout ceci Tironie ou plutôt l'insolence ; elle reçut fort mal les membres de l'assemblée prussienne, invités par le ministère à assister à une fête de cour. D'un autre côté, la défaite du peuple aux portes de l'arsenal avait jeté le trouble dans ses rangs; l'intention de centraliser la démocratie par la concentration de soixante-sept clubs, ne réussit pas. Chaque mouvement rétrograde à Paris eut, comme de coutume, son pendant et son contre-coup à Berlin; à Vienne et à Francfort. La camarilla devint furieuse, lorsque la gauche proposa de rayer du titre royal la vieille phrase « Par la grâce de Dieu , »» et de changer le roi de Prusse en un roi des Prussiens, En vain la gauche, dirigée par Jean Jacoby, d'Esther, médecin de Cologne, Waldeck, etc. , fit tout son possible pour rendre au parti démocratique la force morale qu'il avait eue au commencement de l'assemblée. En vain le Nouveau Journal du Rhin^ dirigé à Cologne par le docteur Charles Marx avec une perspicacité et une intrépidité extraordinaires, signala tous les jours les dangers imminents et les moyens de les vaincre.

Le roi refusa d'abord d'accepter l'abolition de la peine de mort, décrétée pat 294 voix contre 37. Il serait ennuyeux de raconter ici au long Tagonie de cette première assemblée révolutionnaire, que la Prusse a produite ; il suffira de dire que, le 13 octobre , le roi fit la concession momentanée d'abolir la peine capitale, excepté dans le cas de guerre. Cette concession royale , cela va sans dire , n'était faite que dans

respérance de mettre bientôt toute la Prusse en état de siège. Le roi eut même la complaisance de permettre à l'assemblée de faire une amélioration démocratique à l'égard de la chasse. Le ministère Pfuel-Eichmann ne s* opposa point aux propositions progressistes de la gauche. En même temps le général Vrangel reçut l'ordre, de se rapprocher de Berlin les fusils chargés et les sabres aiguisés, pour se ruer, au premier signal du roi, sur l'assemblée prussienne. En effet, le 10 novembre, ce général, coui^ert des lauriers de Holstein, fit fermer la salle de l'assemblée ; le peuple des travailleurs étant sans armes ne voulut pas suivre les exhortations des chefs de clubs, et le congrès démocratique, réuni dans ce moment à Berlin, mit un terme à ses discussions en voyant les masses si peu disposées à se battre. Après avoir dissous l'assemblée nationale de Berlin, le roi la convoqua de nouveau dans la ville de Brandebourg, à quelque distance de la capitale ; mais la terrible nouvelle de la chute de Vienne avait rendu facile la victoire de la camarilla prussienne. Elle organisa mille vexations, par exemple des procès de presse, des procès contre des représentants qui avaient agité leurs électeurs pour refuser l'impôt, etc. Depuis ce temps-là, la réaction prussienne est tout à fait arrivée au niveau de la réaction autrichienne, les généraux autrichiens Jelachich, Welden, Vindischgraetz et Hainau, ces dignes successeurs des généraux autrichiens dans la guerre de Trente Ans, ont trouvé des rivaux dans les généraux prussiens qui ont fonctionné en bourreaux dans le pays insurgé de Bade. Mais si la parole de Frédéric-Guillaume IV est Vf^ie : »• Contre les démocrates il ne nous faut que des soldats , " la dernière parole du martyr Robert Blum est vraie aussi : " Chaque goutte de mon sang, s'écria-t-il au moment où les chasseurs autrichiens le couchèrent en joue, chaque goutte engendrera un combattant pour la liberté. »

Vers la fin de septembre 1848, plusieurs chefs de réfugiés badois rentrèrent dans leur pays pour appeler le peuple aux armes. Ils étaient, en effets convaincus que le parlement de Francfort était profondément vicieux, surtout depuis qu'il venait de choisir pour lieutenant-général de l'empire un vieillard réactionnaire et habsbourgien. Le parlement de Francfort était, en outre, si incroyablement niais qu'il avait repoussé avec dédain la main que les Italiens insurgés lui avaient offerte; elle avait aussi déclaré que l'Allemagne devrait maintenir sa domination dans les provinces polonaises et l'établir de nouveau dans certains districts de la Hollande. On a le droit de s'étonner, que les partis ultra-germaniques de Jahn et de Maurice Amdt n'aient pas insisté avec autant d'énergie sur l'expulsion de toutes les dynasties allemandes f Ces messieurs de 1813, 1814 et 1815 auraient assurément gagné, par cette proposition, une belle couronne de martyrs.

Gustave Struve, pendant la deuxième insurrection badoise, était accompagné de Charles Blind, Lœvenfels, Max Fiala, Frédéric Neff et de Jean-Philippe Becker. Ce dernier, qui était choisi pour diriger les opérations militaires, comme Lœwenfels celles des finances, ne doit pas être confondu avec Auguste Becker, ancien martyr de l'émancipation allemande et pendant cinq ans prisonnier d'Etat, plus tard réfugié et publiciste socialiste en Suisse, enfin, après 1848, membre de l'opposition dans la chambre de Darmstadt. Quant à Charles Blind (dont les deux frères aussi ont vaillamment combattu pour la délivrance de l'Allemagne, et dont l'un, oflBcier de l'armée badoise, est actuellement retenu dans les casemates de Léopold, grand- duc de Bade et ami des citoyens) , quant à Charles Blind, c'est un démocrate dans le véritable sens du mot, intelligent, courageux, habile, probe et instruit. Son sang-froid et son énergie ont exercé et exerceront une in*

flneoce prédominante sur les affaires révolutionnaires de l'Allemagne.

Toutes les caisses publiques, dans la ville de Lœrach, tombèrent entre les mains des insurgés, dans la soirée du 21 septembre. Gustave Struve (prononcez Stroui^é) et Charles Blind envoient des courriers à toutes les autorités aux environs et impriment à Loerach pour la première fois le journal officiel d'un gouvernement provisoire de la République allemande. On y lit entre autres : << République al/e^ mande. Liberté , Instruction et Bien- être pour tous. Dans les rues de Francfort , en face du triste parlement allemand réactionnaire et du lieutenant-général de l'empire, le peuple a soulevé les barricades ; mais la soldatesque l'a mitraillé. Si, par malheur, la réaction continue à régner à Francfort, alors l'Allemagne souffrira plus dans la "voie légale que dans la guerre la plus sanglante. C'est, par conséquent, l'épée républicaine seule qui pourra devenir le salut de la nation. Vive la République allemande ! »» Dans une autre circulaire on Ut un avis circonstancié donné à tous les maires, et dans une troisième on lit ce qui suit : « Au nom du peuple allemand, le gouvernement provisoire de l'Allemagne républicaine décrète l'abolition de toutes les charges personnelles, qui datent encore du moyen âge, de toutes les dîmes, etc., sans le moindre dédommagement ; décrète l'abolition de tous les impôts que le peuple paie aujourd hui à l'Etat, à l'Eglise et à ses seigneurs féodaux; décrète la création de l'impôt sur le revenu, pour remplacer tous les autres impôts ; décrète le maintien momentané des douanes aux frontières allemandes; décrète que toutes les propriétés de 1 Etat, de l'Eglise et des individus qui combattent contre le peuple seront donnée» wut communes, mais qu'il y aura plus tard une compensation; décrète, enfin, la levée en masse de tous les hommes de dix-huit à quarante ans. La loi martiale est proclamée^

Ces trois proclamations sont signées Stnive , au nom du gouvernement provisoire allemand, Loevenfels, commandant du quartier-général , et Charles Blind, secrétaire.

Le lendemain , les réfugiés* Doll , Moegling, Dengler, Langsdorf et autres se montrent sur le territoire hadois, et la levée en masse arrive de beaucoup d'endroits avec de bonnes armes. Dix mille républicains, armés de fusils, accourent, tandis que dans la première insurrection badoise , au mois d'avril, on n'en avait compté que quelques centaines. Cette fois, les insurgés sont sous les ordres de Siegel , Willich et Becker, trois capitaines républicains qui, sans doute, seront un jour à la tête de l'armée. Mais dans la petite ville de Stauffen les troupes républicaines échouent après un combat héroïque, et Charles Blind, Struve, avec son épouse et avec le frère de celle-ci , se retirent de cet endroit , auquel l'ennemi vient de mettre le feu. Après avoir parcouru les champs ils sont arrêtés, et la deuxième insurrection est comprimée.

Les prisonniers sont traités avec toute la chicane et toute Ift cruauté qu'il était facile de prévoir. Malgré les discours éloquents de Struve et de Blind, ils sont condamnés par le jury, grâce à une série d'intrigues, à un emprisonnement de cinq ans et deux mois.

Depuis la paix scandaleuse de Malmoe (prononcez Mal' men], que le roi de Prusse avait conclue avec le roi de Danemark en sacrifiant d'une manière ignoble les intérêts de SIesvig-Holstein, la réaction allemande commença à chanter victoire. Le parti soi-disant libéral des professeurs Gervinus et Dahlman et du baron de Gagem était déjà trop rouge pour les despotes coalisés ; la démocratie à Vienne fîit terrassée, et Robert Blum, membre du parlement allemand et orateur distingué dans le parti populaire, fut fusillé à Vienne, où il s'était rendu avec son collègue Jules Froebel (prononcez Fteubel] pour diriger le mouvement autrichien. Après le 10

décembre, le baron de Gagern lui-même, cette tête creuse, qui ne sait prononcer que des phrases sonores et vides , fit place à un ministère ultra-réactionnaire choisi par le pouvoir central, c'est-à-dire par le lieutenant- général Jean.

L'Allemagne toute entière était dans la plus grande consternation; elle chercha cependant à organiser de nouveau la révolution, et le feu de l'indignation générale fut soutenu par une foule de brochures et de poésies. Parmi ces dernières il faut citer principalement celles d'un collaborateur à la iVottvelle Gazette rhénane^ Ferdinand Freiligrath. Enfin, le peuple badois se relève de nouveau à Fribourg, Rastadt, etc. Une grande assemblée populaire à Offenboitrg (le 13 mai 1849) a lieu, et on voit pour la première fois une véritable fratemisationde l'armée badoise aveclesbourgeois. L'assemblée d'Oflenbourg précisa seize articles aussi intelligents que courageux ; mais on commit l'erreur, après s'être débarrassé de la présence de la famille du grand-duc, de composer le comité général de Bade depersonnes tout à faitopposéesl'une à l'autre. On choisit comme membres de ce comité des hommes tels que Brentano, Torrent et Junghans, à côté des républicains Struve et Fickler. Les prisonniers d*Etat républicains, délivrés par cette troisième insurrection, furent partout gênés dans leur activité, et, au lieu de se fortifier par des mesures vraiment révolutionnaires, Brentano fit tout pour enrayer le mouvement. L'alliance défensive et offensive avec le Palatinat insurgé aurait dû être suivie d'une attaque vigoureuse sur le royaume de Vurtemberg; mais il n'en fut rien. Les représentants prussiens Ravaux et Desther, et les citoyens Schlœffel , Goegg, Joseph Fickler, François Siegel, Charles Blind et tant d'autres démocrates furent paralysés par le réseau machiavélique de ce Brentano. Les clubs, dans les grandes villes du pays , avaient beau faire : leur énergie fut dépensée en pure perte. Le grand-duc Léopold , qui s'était réfugié à

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Francfort, continua à rester dans des rapports secrets mais d'autant plus intimes avec Brentano et sa clique.

Le 10 juin 1849 s'ouvrit rassemblée constituante de Bade ; mais malheureusement elle aussi, malgré son parti démocratique très -prononcé, fut paralysée par les traîtres et par les incapables. Dans ce temps-là , la grandiose insurrection des ouvriers des fabriques et des mines dans le royaume de Saxe fut comprimée par la mitraille prussienne. Cette insurrection, qui avait son quartier-général à Dresde même, était dirigée en outre par le citoyen Tsjchimer, homme probe, intelligent et courageux. Arnold Rugey avait aussi participé. Maintenant la soldatesque prussienne se tourna vers la Bade , et, renforcée des troupes de Mecklenbourg, de Hesse et d'autres princes allemands, elle livra une série de combats trës-sanglants aux Badois. Ceux-ci, soit régiments de ligne , soit corps francs et garde civique, se battirent avec une grande bravoure sous le commandement du jeune général polonais Mierolavski, que le gouvernement provisoire avait attiré deParis. Mierolavski, déjà glorieusement connu par ses exploits tactiques contre les Prussiens à Posen et contre les Napolitains en Sicile , se montra avec son compatriote , le général Sznayde , parfaitement digne de la confiance des démocrates; mais eux aussi furent bientôt entravés par Brentano. Les démocrates allemands perdirent , entre autres, au champ de bataille Joseph Moll, ouvrier horloger, socialiste énergique et dévoué. D'autres eurent le bonheur de traverser impunément la mitraille réactionnaire.

Parmi les démocrates prisonniers fusillés après le rétablissement de r ordre grand-ducal, il faut nommer, avant tout, deux jeunes hommes purs et héroïques, Maximilien Dortu (de Prusse) et Frédéric Neff*(de Vurtemberg). Tous les deux tombèrent exécutés par le plomb au commencement du mois d'août et en poussantlecri : « Vive la République allemandet •

L^ÂLLEMAGNE DE 484S. M3

Emest Elsenhans ( de Vurtemberg ) mourut fusillé le 7 août à Rastadt avec les mots : « Je saurai expirer pour ma conviction républicaine. » D'autres victimes sur le champ deba* taille sont Schloeffel fils et Michel, deux hommes à toute épreuve; Morhard (de Genève) fut grièvement blessé dans une bataille. Dans cette troisième insurrection badoise, les combats à Ladenbourg, Waghaiisel, Keferthal et Hirschhom, sont dignes des plus grands éloges : les femmes badoises, celles du peuple comme celles de la bourgeoisie, ont rivalisé de zèle pour les blessés dans les rangs des insurgés. La vengeance de l'armée prussienne et des gentilshommes badois fut vraiment diabolique; les Prussiens, qui restaient dans ce malheureux pays depuis fort longtemps pour servir de sauve-garde au parti grand-ducal, se sont permis des injustices nombreuses et des insolences tout à fait caractéristiques pour le prince de Prusse le Sabreur, et son état-major. Ses conseils de guerre ont peuplé, après la victoire, les cimetières et les casemates; mais il est encore permis de se demander si les morts ne sont pas plus heureux que les victimes dans les prisons de la forteresse de Rastadt t

Les soldats prussiens avaient l'habitude de battre les prisonniers avec des crosses et des bâtons ; très-souvent aussi ontils fouetté les femmes , et en quittant la maison pour aller plus loin, ils n'oublièrent presque jamais de briser les glaces, les vaisselles et les meubles , en disant que la canaille insurgée méritait d'être traitée ainsi . Quant aux soldats hessois, ils étaient également excités par les mensonges de leurs officiers ; ainsi , par exemple , le 15 juin un dragon badois , un artilleur et un soldat du 4« régiment, furent pris par les chevau-légers hessois ; on les força de se laisser atteler à un canon et de le traîner ; à la fin on leur infligea tant de coups de sabre et de coups de pieds, que le dragon et le fantassin, après avoir recouvré leur liberté , en moururent. Dans les

hôpitaux de la Bade insurgée il y avait beaucoup de soldats et des musiciens militaires qui , après avoir été prisonniers de guerre chez les Prussiens, étaient obligés de rechercher le traitement médical , par suite des brutalités qu'ils avaient eu n souffrir; entre autres plusieurs soldats badois ont failli être étranglés par les cordes que les cavaliers ennemis leur avaient passées autour du cou, pour les traîner derrière eux en marchant de toute la vitesse de leurs chevaux. D'un autre coté on a pu remarquer dans les hospices des scènes touchantes et généreuses ; ainsi , à Heidelberg , dans la clinique du célèbre chirurgien Chélius, les prisonniers qu'on avait faits sur les troupes de Mecklenbourg, pleurèrent à chaudes larmes de s'être laissé séduire par leurs officiers à marcher contre les insurgés. Un des soldats badois, dangereusement blessé, saisit la main du général polonais Mieroslavski, qui s'approchait de son Ht, et s'écria : « Mon général, je vous reconnais , j'ai servi longtemps en Prusse , et souvent j'ai été de faction devant votre prison à Berlin , mais maintenant nous combattons ensemble contre l'ennemi commun.» La soldatesque prussienne, lâchée contre la pauvre Bade, fut surtout rudement attaquée et renversée à Waghaeusel. Un lieutenant prussien , que les Badois avaient fait prisonnier, leur exprima son étonnement à propos du nombre extrêmement petit des blessés et des morts chez les Badois , tandis que le nombre du côté des Prussiens était extrêmement considérable. Une compagnie prussienne de trois cents hommes avait laissé, dans un seul combat, deux cent soixante morts ; quelques douzaines de canons prussiens restèrent dans les marais , ou furent précipités dans le Rhin. Beaucoup d'officiers supérieurs prussiens ont payé de leur vie l'insolence d'attaquer le peuple badois , dont les forces étaient infiniment inférieures en quantité aux régiments de ces cannibales prussiens , qui se sont conduits, en Bade et

dans le Falatinat, d'une manière aussi infâme que les Autrichiens en Hongrie et en Italie.

Quant à Charles Blind, il fut envoyé par le gouvernement provisoire de Bade à Paris comme plénipotentiaire , chargé d'un message auprès des députés du parti avancé dans T Assemblée Nationale. Mais après le 13 juin il fut retenu en prison prévenliveàParis pendant deux mois, ce qui le préserva du sort terrible de Temprisonnement dans les casemates du grand-duc de Bade. Inutile de dire que tous les gouvernements allemands ont traité leurs captifs avec une dureté extrême ; témoin Je malheureux démocrate nisse Michel Bakounine qui, pris dans rinsurrection de Dresde, pourrit dans les cachots de Dresde.

La réaction politique , ecclésiastique , administrative , bref sociale a donc triomphé depuis 1849 dans l'Allemagne toute entière. Le parlement de Francfort aussi a été ignominieusement chassé par les soldats des princes , et après avoir en vain essayé de manifester quelque énergie, il s est dispersé. Le sabre autrichien et Tépée prussienne sont partout , pour maintenir ce qu'on appelle dans le jargon des privilégiés allemands, le bon ordre.

Les Allemands ont résisté avec succès à Rome païenne. Les Allemands ont renversé par les armes l'antique monde

romain-chrétien.

Les Allemands , en contact permanent avec les Romains chrétiens et vaincus, ont créé le nouveau monde du moyen fige, c'est-à-dire le monde Allemand-Romain.

Alors il n'y eut, pendant quelques siècles , que deux acteurs , deux colosses , sur le théâtre du genre humain ; le Pape et l'Empereur, ou l'Italie et l'Allemagne. Les autres nations étaient toutes des comparses et des spectateurs.

Le pape romain posa le premier en principe l'autorité absolue de l'Église ; l'empereur allemand posa le premier en principe l'autorité absolue del'Élat.

Le genre humain n'avait jamais vu apparsdtre ces deux principes universels l'un en face de l'autre, dont chacun était poussé par la nécessité intérieure d'exterminer son rival.

Le terrible duel à mort de ces deux géants , qui fit tressaillir les corps et les âmes depuis l'Irlande jusqu'en Judée, et depuis la Sicile jusqu'en Norvège, finit avec la déroute de l'empereur allemand et le triomphe du pape romain.

Rome se vengea , Rome à son tour conquit TAIlemagne.

Mais malgré cette longue série d'affreuses guerres internationales , le génie de l'Allemagne et le génie de l'Italie étaient , sans même s'en douter , comme liés ensemble par cet immense honneur commun d'avoir les premiers , depuis la naissance du Christ, posé et réalisé la lutte des deux principes suprêmes. L'Allemagne et l'Italie ont plue que toute autre nation l'esprit tourné vers les profondeurs et l'élévation des idées et des choses. On appelle cela mysticité spéculative , enthousiasme idéaliste , en espérant exprimer par ces mots innocents une espèce de blâme ; mais cet espoir n'a pas de fondement. En effet, cette Italie a fini par enfanter les beaux-arts , et cette Allemagne a produit la réforme de Luther, deux redoutables adversaires du principe papal , parce que la réforme conduit à la liberté

de la pensée , et Vesthétique conduit à la liberté du sentiment. La Papauté , c'est-à-dire TEglise absolue , fut donc atteinte de deux flèches mortelles à la fois : Tune italienne, l'autre allemande. Et, comme pour mettre bien en évidence la profonde et intime analogie des deux génies, celui de l'Italie donna le jour à une pure et magnifique philosophie à la même époque où il rendit au genre humain les beauxarts ; tandis que le génie de l'Allemagne produit des chefsd'œuvre artistiques , depuis qu'il s'est mis à élaborer la philosophie de notre siècle. Or, la réforme luthérienne ayant conduit aux études philosophiques les plus pénétrants , on doit dire que la philosophie fait la gloire moderne des Allemands , absolument comme les beaux-arts font celle des Italiens.

L'Angleterre, l'Ecosse , la France , elles aussi ont brillé par des recherches philosophiques; mais absorbées parla politique, l'industrie et le commerce, ces nations n'ont ni pu ni voulu pousser jusqu'aux extrêmes limites, où la pensée allemande est arrivée en triomphant. L'Allemagne n'ignore point ce que cette immense concentration de son intelligence sur la philosophie lui a coûté depuis le commencement du xix* siècle : tandis qu'elle étudiait et mesurait les idées , les rois et les princes l'exploitaient à l'envi. C'est un spectacle inouï jusqu'ici dans les annales du genre humain : une nation de près de quarante millions, plus puissante en pensées, et plus instruite en sciences et en beaux-arts, mais pourtant en politique plus affaiblie et plus abaissée que toute autre.

Mais ne désespérons point.

Lie grand philosophe Hegel , sapt doute peu sitôpect de

démagogie , a eu le bon sens de reconnaître ce qu'il y a de vrai et de grand dans la Révolution Française de 89 , et il s'exprime là-dessus d'une manière aussi profonde qu'éloquente , dans son livre intitulé : Philosophie de r histoire , page 441, par les paroles suivantes : « Dans l'idée du droit, « on y a érigé une constitution ; sur ce fondement, tout, selon « la volonté de ses initiateurs , devait désormais être basé. ^ Depuis que le soleil est au firmament, entouré des planètes «« qui font autour de lui leur rotation, on n'avait pas encore « vu ce que l'homme fit dans la révolution française : il se « mit pour ainsi dire sur sa tête (1) en se mettant dans la tête « d'organiser la société d'après la pensée, de modeler la réa- « lité d'après l'idée. Anaxagore avait le premier dit : le Noous « gouverne l'univers ; mais dans la révolution des Français , M l'homme a reconnu pour la première fois, que la pensée doit « désormais diriger la réalité intellectuelle. C'était là assuré- *« ment un magnifique lever du soleil ; une sublime tendresse « s'est fait sentir , comme un frissonnement céleste , dans « cette grande époque, et, en voyant l'enthousiasme de l'es- ** prit qui alors parcourut le genre humain , on doit en con- <« dure que la véritable conciliation n'avait pas eu lieu dans *• les siècles du passé ! »

Ainsi se prononce le philosophe Hegel sur la révolution française ; quant à la révolution allemande, j'ai la conviction sincère , qu'avant la fiin de notre siècle , elle se montrera au monde étonné dans des proportions encore plus grandioses et plus brillantes.

En attendant , les vrais démocrates allemands ne déserteront point , et leurs sentinelles avancées , comme ce livre l'a raconté , ont su , savent et sauront , en face des exploiteurs de la grande nation allemande, agir selon ces vers fiers

(1) En allemand il y a ici un jeu de mots très-spirituel ( Ifote du irêi^

et sublimes que jadis le poëte latin adressa aux martyrs des premiers chrétiens :

Stant parati ferre quidquid sors tulisset ultima, Sive sit prœbenda cervix ad bipennem puhlicam , Sive pectus offerendum tigris aut leonibus ;

« Ils sont là , debout , prêts à subir le sort suprême , soit M qu'ils doivent offrir leurs têtes à la hache du bourreau , « soit qu*ils doivent présenter leurs poitrines aux tigres et « aux lions du cirque romain. »

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