VINGT-SEPTIEME TABLEAU
f \' L'Allemagne et la République Française.
Lëopold II, frère de Joseph-le-Grand et de Marie-Antoinette, et Frédéric-Guillaume II, neveu de Frédéric-le-Grand, prirent sur eux de replonger la France révolutionnaire dans l'abîme de la servitude d'où elle venait de sortir. Ce Léopoldll rétrograda jusqu'à Léopold P' de triste mémoire, et son fils et successeur François II, un des despotes les plus détestables et les plus cagots, devint, depuis 1792, sous la main habile de son premier ministre le prince Clément de Mettemick, le centre de gravitation pour le système réactionnaire de l'Europe entière. La vieille impératrice de Russie , Catherine II , toujours occupée à ruiner la Pologne , fit tout pour pousser la Prusse et l'Autriche contre les Français. Elle espérait prendre toute seule ce qu'il restait encore de la malheureuse patrie de Jean Sobieski ; mais Frédéric-Guillaume-le-Gros s'en aperçut, et pensa, après avoir dompté la récolte de Paris^ pouvoir retourner à temps pour participer au butin de Test. Il conclut , en 1790, une alliance avec ce pauvre roi Stanislas, et agréa, en 1791, la nouvelle constitution polonaise, basée sur des principes libéraux , sans toutefois adopter la proposition du ministre Hertzberg , de restituer aux Polonais réorganisés la Gallicie autrichienne, et de marcher avec eux et avec les Français contre Catherine IL
L'orage dclate. Le fameux manifeste , qui lance Tinsulte à toute la nation française , est rédigé à Berlin par Rentner, conseiller de légation ; le commandant en chef, Ferdinand de Brunsvic, le désapprouve , mais le roi et l'empereur y mettent leurs signatures. Le général prussien Bischofsverder, un misérable sous tous les rapports, dit à Tétat-major : » Mes^ M sieurs, n'achetez pas trop de chevaus , cela ne vaudrait pas « la peine ; la besogne sera bientôt achevée. » Le duc de Brunsvic aussi s'écrie : « Messieurs , ne vous chargez pas M de bagages , nous n aurons à faire qu'une petite pro- « menade militaire. » Telles étaient les illusions dont la coalition des despotes allemands se berçait, au monaent même où sonna la dernière heure de Tautorité divine et royale !
Le bon et brave Lafayette, fait prisonnier en Belgique par les Autrichiens , fiit traîné avec quelques camarades de cachot en cachot , et soumis , pendant cinq ans , à an régime des plus ignobles dans la forteresse d'Ollmutz, en Moravie* En même temps les coalisés traitent avec le méprisable Français Dumouriez, par l'entremise du méprisable Suisse Jean MuUer ( l'historien )•
Après la bataille de Valmy, provoquée avec impatience par le roi de Prusse, et malgré les conseils de Ferdinand de Brunsvic, on recommence les intrigues. L'armée coaliaée se replie sous une pluie battante et attaquée par la fièvre typhoïde. Immédiatement après, Dumouriez bat à Jemmapes, en Belgique, le gouverneur autrichien de cette province, les Jacobins s'emparent de Bruxelles le 14 novembre, et le 19 Paris entend la grande voix de la Convention annonçant la liberté, l'égalité et la fraternité à tous les peuples du globe.
Toute la ligne militaire du Rhin allemand étant dégarnie de troupes, le prince-électeur de Mayence, Frédéric-CSharles, prend la fuite , et les Illuminés allemands, amis des Jacobins
français , ouvrent à Custine les portes de cette innportante forteresse.
Les citoyens allemands, Georges Forster ( le célèbre navigateur), Hoffmann, Blau, Védekind, Metternick, Stamm , Boehmer, tous littérateurs , médecins ou professeurs de l'université de Mayence, le citoyen français Dorsch (de Strasbourg ) , et d'autres croient enfin le moment arrivé pour ériger une république allemande aux bords du Rhin. Mais ce premier essai échoue misérablement ; ils sont eux-mêmes remplis d'idées assez confuses, et la masse encore indolente, effrayée seulement par le pillage des soldats de Custine et travaillée par des jésuites , regrette le régime de son prince fainéant et somptueux. Les chefs du club jacobin allemand de Mayence se trouvent presque seuls dans un vaste salon sans auditoire ; le livre de la liberté civique, orné de la tricolore française , qu'ils soumettent aux habitants de la ville, en l'opposant à un autre livre noir et enchaîné, dit le livre de l'esclavage, ne reçoit que peu de signatures. Alors ils déclarent que tout homme qui n'a pas signé consent par là en silence. Ils adoptent le costume français , laissent pousser leurs moustaches à la Custine, dansent avec leurs femmes autour de l'arbre de la liberté , et espèrent gagner la petite bourgeoisie en brisant à coups de marteau ime grosse pierre, dont jadis un archevêque de Mayence , Adolphe , avait dit aux citoyens insurgés : « Mayençais, vous ne retrouverez vos « privilèges que quand cette pierre sera fondue. »» Les mesures d'amélioration dans la situation des ouvriers et des paysans, proposées par Georges Forster, n'étaient point suffisantes, et l'élection du citoyen Dorsch, comme président de la république mayençaise , à la fin de l'an 1792 , parut au peuple tout à fait insignifiante.
A Francfort-sur-le-Mein, capitale de TEmpire, Custine dit aux citoyens : «Vous n'assisterez plus au couronnement
468 L'ALLEÎiïAGNE ET LES ALLEMANDS.
« d*aucun empereur. » Mais bientôt les Prussiens reprennent Francfort et assiègent Mayence. Dans cette ville se trouvent Merlin et deux Alsaciens ( de Colraar ) , les citoyens Haus* mann et Rewbel, membres de la Convention. Les dubi&tes envoient Georges Forster à Paris, pour offrir à la grande République française l'incorporation de la petite république rhénane. Ce décret avait été formulé par une convention allemande rhénane, sous la présidence de Hoffmann, le 17 mars 1793. Mais la ville fut prise par les Prussiens au mois de juillet, et punie d'une manière prussienne , c* est-a-dire brutale. Beaucoup de clubistes mayençais se sauvèrent dans les rangs de la garnison française , qui repartit pour la France avec tous les honneurs de la guerre, musique en tête et les drapeaux déployés ; mais beaucoup d'autres furent maltraités par la soldatesque de Frédéric-Guillaume-le-Gros, et le général Kalkreuth fit donner à chacun de ces traîtres à la patrie^ comme il disait , vingt-cinq coups de bâton et plusieurs coups de pieds. Le clubiste Mettemick , attaché avec des cordes entre deux hussards prussiens à cheval, fut forcé, par leurs coups de sabre dans le dos, de courir sans relâche avec ses pieds ensanglantés. Le clubiste Blau reçut des soufflets de la main du baron Stein d'ÂItenstein, plus tard si célèbre comme premier ministre et réorganisateur de la Prusse à Tépoque napoléonienne.
Voilà comment les hobereaux et les rois d'Allemagne ont sévi, en 1792, contre le premier essai de la démocratie allemande ; l'avenir nous apprendra quand et comment ils le paieront.
Du reste , le grand poëte et artiste Volfgang de Gœthe ( prononcez Gueule] a laissé de ces tristes événements, dans ses mémoires , une description émouvante , et qui montre, probablement malgré lui, la profonde impression que fit sur les coalisés cette garnison française , composée de glorieux
guerriers au teint basané et au visage héroïque, quand elle se retira en France sous le chant magique de la Marseillaise. Gœthe avait aussi assisté en observateur à la misérable invasion prussienne dans la Champagne, et en le lisant on ne sait vraiment pas de quoi s'étonner le plus, de la fatuité orgueilleuse des envahisseurs, ou de Tincurie aristocratique du grand poëte.
En France joue alors un rôle remarquable TAllemand Anacharsis Clotz , millionnaire et baron prussien , devenu depuis un fougueux jacobin anti-religieux. Il reste jusqu'à sa dernière heure, sous la guillotine de Robespierre , un homme probe et spirituel , mais un peu excentrique et bizarre, au point même de porter, en sa qualité de représentant à la Convention, plus d'une atteinte choquante à la dignité démocratique du moment. Son obstination mal placée, de vouloir se déclarer citoyen de Y univers plutôt que de la République française, lui fit beaucoup de tort. Certes, il ne faut pas faire un saint de ce généreux enthousiaste , comme on a déjà essayé ; mais en revanche il faut repousser les pitoyables calomnies que d autres républicains ont répandues contre lui. Clotz s'était en effet placé à un point de vue infiniment supérieur à celui d'un patriote répubhcain, qui ne connaît que sa patrie républicaine , et qui veut dominer ou réglementer par elle toutes les nations du globe ; mais cet idéalisme de franc-maçonnerie et d'illuminatisme n'étant point réalisable , Clotz n'eut point à se plaindre de son sort final. Il oublia, ce semble, qu'il ne s'agissait alors que de sauver le territoire républicain de la France , menacé par les despotes étrangers et par les réactionnaires indigènes. Toujours est-il, que son nom de « Orateur du Genre Humain » ou «* Citoyen du Globe , »» lui restera dans l'histoire, comme un signe d'honneur. Du reste, le maître de cet aimable et fougueux enthousiaste allemand a été un autre Allemand , le
redoutable penseur socialiste et écrivain français baron d'Holback.
Le prince de Salm-Kyrbourg, et le vieux baron de Trenk ( si longtemps prisonnier de Frédéric-le-Grand ), avaient également renoncé à leur patrie allemande, pour assister au magnifique développement de la liberté française. L'Allemand Eulogue Schneider , ex-prêtre de la cour du duc Qiarles de Vurtemberg , devint fonctionnaire de la Convention , et se permit en Alsace des extravagances, qui firent enfin tomber sa tête sur la guillotine de Saint-Just. Adam Lux , jeune Allemand du parti girondin, porta avec joie sa tête sur Téchafaud , pour avoir applaudi en public Charlotte Corday, qui venait d'assassiner Jean-Paul Marat. Le comte allemand Schlaberndorf ( de Silésie ) /échappé par un hasard à la guillotine de Robespierre , vécut depuis longtemps à Paris; de même Oelsner, un écrivain ; c'étaient des hommes spirituels et éclairés. Un prince de la Hesse, connu dans le dub des Jacobins sous le nom de Charles Hesse, était un orateur remarquable. Le meilleur de tous ces Allemands , Greorgea Forster, mourut à Paris de chagrin patriotique.
En Allemagne même, le grand philosophe stoïcien Fichte (prononcez Fikte)^ ce caractère de bronze et de marbre, cette individualité colossale sans peur et sans reproche, cette incarnation de la vertu mâle et armée , éleva la voix en faveur de la Révolution française, dans un livre extrêmement important. Emmanuel Kant aussi , le grand penseur du Nord, qui venait de démontrer la non-existence deDiea, ou mieux dit, la complète indifférence de cette question, le vieux Kant aussi approuva hautement Texécution de Louis XVI ; on dit même qu'à cette nouvelle , il s'écria avec un transport inaccoutumé : « Maintenant je peux dire avec le « grand-prêtre dans l'Évangile : Seigneur , laissez s'en aller •♦ votre serviteur, car ses pauvres yeux ont vu votre arrivée, ■
Du reste, la formidable hache de Maximilien Robespierre, ce grand dictateur de la liberté vertueuse en France , était évidemment dirigée par la même Loi de la Morale Suprême » dont s'était inspirée la plume tranchante du philosophe et professeur universitaire Emmanuel Kant à Kœnigsberg ( en Prusse). Mais ce philosophe allemand démontra même, qu'on pouvait très-bien être un homme vertueux sans adprer une divinité, ou sans espérer un avenir après la mort , et que cette vertu indépendante était sans contredit la plus difficile, la plus sérieuse, et la plus grandiose de toutes. Robespierre, âfeve de Rousseau, n'a pas pu s'élever jusqu'à cette hauteur ; il a même contribué , ce semble , par la fête solennelle de l'Être Suprême à la catastrophe du 9 thermidor.
Sur Ces entrefaites , et comme pour se venger de leurs défitites par les Français , les cours de BerUn et de Vienne projettent le deuxième partage du territoire polonais.Frédéri&- Guillatune II envoie d'abord à Varsovie le diplomate Lucchéfiini, pour y amoindrir Tinâuence du diplomate russe Stakel* berg.L*ambassadeuranglaisHailes,à Varsovie, prit également parti pour la Prusse et la Pologne contre la Russie . On conseille aux Polonais d'annuler leur Constitution de 1775, protégée parla garantie russe, et de la remplacer par une constitution plus libérale sous la protection du roi de Prusse. Les troupes nuises quittent en effet le territoire polonais , la Pologne fait un traité défensif avec la Prusse , le 29 mars 1790, et pro-^ clame la nouvelle constitution , le 3 mai 1791, sous la garantie de l'Angleterre et de la Prusse. Le vieux ministre Hertzberg aussi se fait l'apologiste du neveu de Frédéric-le^ Grand ; il vante l'honnêteté et le libéralisme de Frédéric- Guillaume II, se récrie contre ceux qui prédisent un nouveau partage par les armes prussiennes, relève fortement tous les griefs des Polonais contre le despotisme moscovite, et pn>- ^ nonce enfin ces paroles authentiques : « Le moment est venu,
« messieurs , où mon roi va refouler les envahisseurs russes, « et rendre à la Pologne tout Téclat de son ancienne gloire. <* Confiez-vous donc à ce prince généreux ; l'honneur et la «< liberté de votre malheureuse patrie ne sont qu à ce prix. » Le vieux Hertzberg, on le sait, n'a jamais été menteur, mais souvent il s'est laissé tromper par la camarilla de Berlin. Cette fois aussi elle abusa indignement de Hertzberg. Du reste , les chefs polonais d'alors ne suivirent point le conseil de la Prusse, de marcher contre les Russes , occupés de la guerre turque. Le sixième article de l'alliance prusso-polonaise, du 29 mars 1790 , promit à la Pologne une armée auxiliaire prussienne de trente mille hommes, aussitôt qu'elle serait attaquée soit elle-même, soit dans ses provinces dites dépendantes , c*est-à-<lire la Courlande, Thom et Dantzig. Le roi de Prusse fit un accueil amical au seigneur polonais Stanislas Pototzki , et écrivit une lettre fratemelie au roi polonais Poniatovski. L'empereur Léopold II aussi consentit, dans les conférences de Pilnitz , à l'indépendance du territoire mutilé , et reconnut sa constitution libérale et monarchique du 3 mai, qui améliorait beaucoup le sort des malhea* reux paysans polonais, et réglait d'une manière raisonnable le suffrage désordonné des gentilshommes. Il fut dé&idé en même temps que le trône polonais, après la mort du roi Poniatovski, deviendrait héréditaire dans la dynastie allemande de Saxe. Mais pendant la guerre de la Prusse et de l'Autriche contre la France, la perfide impératrice de la Russie croit le moment venu ; elle jette le masque , en déclarant que la Constitution polonaise du 3 mai se base sur des principes jacobins ou ultra-démocrates. C'était le mensonge le plus insolent du monde , puisque cette constitution venait précisément de restreindre lefiroyable anarchie de tous ces nombreux gentilshommes , dont un seul même, par le fameux liberum veto^ c'est-à-dire par une voix , était capable d'arrêter le
La maison de Habsbourg, toujours cruelle et perfide, fait alors mettre à prix les têtes des Français, et ses manteauxrouges, les Croates, coupent la tête à tout homme barbu, goit allemand ou autre. Son général Vurmser enlève aux villes protestantes en Souabe leur artillerie et leurs trésors, mais il y épargne soigneusement le clergé catholique. Dans le pays neutral de Valteline (entre la Suisse et l'Italie) il fait arrêter deux ambassadeurs français , Sémonville qui veut partir pour Constantinople, et Maret qui doit se rendre àNaples. Le duc Ferdinand de Brunsvic avec ses Prussiens, attaqué malgré lui par Hoche à Kaiserslautern, reste encore une fois vainqueur ; alors les Autrichiens sous Vurmser amènent aussi l'armée bavaroise, très-peu disposée à se battre, et tous sont vaincus par les légions républicaines à Verth et à Froschveiler. Vurmser, furieux, abandonne la rive gauche, et le duc de Brunsvic est heureux de le suivre.
Le général autrichien Mack, tactitien incapable , veut maintenant envahir la France septentrionale ; mais les Français lui crient : " Vous êtes en retard d'une idée, d'une année et d*une armée. »» Jourdan bouleverse le duc de Cobourg à Fleurus, le 26 Juin 1794. ( 1) Puis il traversa la Belgique, et remonta la vallée du Rhin. Le général hessois Résius rend la forteresse de Rheinfels, et se sauve avec tous ses soldats; on le condamne à une prison perpétuelle, mais la forteresse reste perdue, et Jourdan la réduit en poussière. En Allemagne, les républicains trouvent tout dans le plus
(1) Fleurus est déjà pris par les généraux autrichiens Beaulieu, Quosdanovich et l'archiduc Charles de Habsbourg : mais le duc de Cobourg leur ordonne de retourner. Alors le général Quosdanovich, écumant de rage, enfonce son épée dans la terre et s'écrie : a Notre armée est traliie, nous repoussons loin de « nous la victoire qui nous sourit ! Adieu donc, adieu, ô belle Belgique d*Au- « triche ! Jardin de rEurope, la maison de Habsbourg ne te reverra plus ! »» — Jourdun s'était servi d'un ballon pour reconnaître la position des coalisés.
Hussites du xv« siècle, les Français de la Montagne se lancent contre les despotes étrangers, pour laver une dégradation séculaire et pour réorganiser le genre humain. Mais bien plos vite encore que les Hussites, ils descendront de la hauteur du principe, et ils tomberont beaucoup plus bas que les successeurs des Ziska et des Procope. Les Français, tout à rheure encore libérateurs et martyrs , se livreront à la passion effrénée des conquêtes territoriales, et devenus ainsi des gladiateurs ou des prétoriens, ils seront trahis et muselés par cet homme fatal qui réussira à fausser l'idée de la révolation humanitaire.
Le vieux général autrichien Vurmser, hardi et assez bai tacticien, espère s'emparer de la forteresse de Strasbourg, • Taide de quelques habitants influents. Le premier ministre d'Autriche Kaunitz vient d'être remplacé par le baron de Thougout, et ce nouveau venu, au lieu de relever l'empire d'Allemagne, veut absolument réduire tout soua la domina' tion spéciale de la maison de Habsbourg. Mais ceux, qui inclinent pour l'Allemagne, ne sont pas pour cela amis de cette dynastie Habsbourg, dans laquelle , depuis cinq siècles, il n'y a eu qu'un ou deux princes vraiment bons et intelligents, et le complot est dénoncé. Soixante-dix membres des familles les plus riches sont guillotinés ; l'Alsacien Rewbel devient bientôt TunTles directeurs delà répubUque, et d'adtres excellent dans l'art militaire : Vestermann Pintrepide^ Kdlermann le père des soldats^ Kléber ai Egypte, Rapp duc de Dantzig, Mais au-dessus de tous ces Allemands-Français doit être placé le Lorrain- allemand Ney, Ney Cœur^de-Lion et Bras-de-Fer, le plus brave des braves et le plus honnête des honnêtes. Tous auraient été encore bien plus grands et plus utiles , en ne se sacrifiant qu'au service permanent de la république pure et simple, sans écouter celui qui a trahi la révolution de l'Europe.
aison de Habsbourg, toujours cruelle et perfide, fait îttreà prix les têtes des Français, et ses manteaux-
les Croates, coupent la tête à tout homme barbu, màand ou autre. Son général Vurmser enlève aux •otestantes en Souabe leur artillerie et leurs trésors, r épargne soigneusement le clergé catholique. Dans
neutral de Valteline (entre la Suisse et l'Italie) il êter deux ambassadeurs français , Sémonville qui rtir pour Constantinople, et Maret qui doit se rendre s. Le duc Ferdinand de Brunsvic avec ses Prussiens, malgré lui par Hoche à Kaiserslautern, reste encore I vainqueur ; alors les Autrichiens sous Vurmser t aussi l'armée bavaroise, très-peu disposée à se et tous sont vaincus par les légions républicaines à t à Froschveiler. Vurmser, furieux, abandonne la iche, et le duc de Brunsvic est heureux de le suivre, énéral autrichien Mack, tactitien incapable , veut ant envahir la France septentrionale ; mais les Fran-
crient : « Vous êtes en retard d'une idée, d'une ani'une armée. » Jourdan bouleverse le duc de Co-
Fleurus, le 26 Juin 1794. ( 1) Puis il traversa la e, et remonta la vallée du Rhin. Le général hessois rend la forteresse de Rheinfels, et se sauve avec tous its; on le condamne à une prison perpétuelle, mais esse reste perdue, et Jourdan la réduit en poussière, îmagne, les républicains trouvent tout dans le plus
mis est déjà pris par les généraux autrichiens Beaulieu, Quosdanovich lue Charles de Habsbourg : mais le duc de Cobourg leur ordonne de . Alors le général Quosdanovich, écumant de rage, enfonce son épée rre et s*écrie : <t Notre armée est trahie, nous repoussons loin de victoire qui nous sourit ! Adieu donc, adieu, ô belle Belgique d*Au- Jardin de TEurope, la maison de Habsbourg ne te reverra plus ! » iD s'était servi d'un ballon pour reconnaître la position des coalisés.
47C L'ALLEMxVGNE ET IJiS ALLEMANDS.
grand désordre. La fameuse armée dite ï armée de [empire qu'il faut bien distinguer des armées de Prusse, d'Autriche, de Hanovre et de Saxe, se compose d'une foule incohéraite de petits contingents, tous avec les uniformes et les armes les plus variés, ce qui inspire au colonel badois Sahdberg l'exr clamation amère : •« Habillons-les donc plutôt tout à fait âi ai'lequins ! »» Voici Tabbé d'un couvent qui enrôle deux soldats, voilà un comte qui doit fournir un porte-ensogne, cette ville a pour tout contingent un capitaine à envoyer. La dégénération, la putréfaction et le moisi sont au cœur même de l'empire de Charlemagne. Tous ces Franconiens, ces Souabes, ces Hessois, jadis si formidables sous les aigles des Othons et des Ghibelins, ne connaissent plus de patrie au delà de leurs clochers, ils son dépourvus d'honneur militaire et de dignité civique. Une brochure de 1796, publiée à Cologne, intitulée « Description de l'armée de l'empire," dit : « Que pouvons-nous espérer d'un margrave de Bade, « d'un landgrave de Darmstadt, d'un prince archevêque de «Spire et antres /lauts seigneurs, qui ont pris la fiiite à la « seule nouvelle de l'arrivée des Français î Ces raesâean M plantent là leurs sujets dont ils ont si bien su exploiter <« la bonté et la bourse. . . Du reste, comment parler de pa- *« triotisme, quand il y a plusieurs dizaines de petites patries, » au lieu d'une seule! et grande patrie! Un habitant de la ** Hesse ne regarde pas comme son compatriote son voisin, « l'habitant du Palatinat. L'évêque de Spire ne permet pas - même à ces chers sujets de contracter mariage en dehors « de son petit territoire. Chaque parcelle territoriale est «• soumise à une taxe et à une loi, différentes de celles de la « parcelle voisine. Les barrières d'octroi empêchent par « leur fréquence la circulation. Celui qui change de domi- « cile doit laisser une partie de sa fortune sous forn^e d'im- » pQt, Celui qui est le sujet d'un petit tyran à cent mille
L'ALLEMAGNE ET LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. i77
« florins de revenus, se croit supérieur aux sujets d'undes- « pote à dix HwUe florins seulement. . . Les bals, les opéras, « les mascarades, les revues, les chasses, les villas, lesdiver- « tissements de nos misérables seigneurs ont dévoré toute la « fortune publique et les caisses sont vides pour le néces- « saire ; les munitions de guerre n'existent pas, les forte- . « resses de la frontière occidentale sont comme démante- « lées, » etc., etc. A côté de ces misères tout aussi ridicules que déplorables, n'oubliez pas non plus les incroyables insolences des seigneurs de toute classe ; voyez là un duc de Brunsvic qui donne de sa main une volée de coups de canne à un de es sujets ( ou enfants du pays^ dans l'argot officiel de tous ces chers pères du pays d'Allemagne ! ) qui vient lui présenter très-modestement une modeste supplique. Un autre graf ovi comie donne à deux paysans, envoyés parleur village, des soufflets, parce qu'ils se sont fait appeler les députés de leur commune; il paraît que le mot députés sonnait fort mal à ses augustes oreilles. Le misérable margrave de Bade livre le médecin Leucksenring, esprit distingué et libéral, au général autrichien qui, sur le désir du margrave, fait donner la bastonnade à ce prisonnier politique qui n'est point placé sous la loi militaire.
Le peuple, proprement dit, en Allemagne ne fit pourtant des insurrections locales que là oii il se sentait comprimé au dernier degré. Dix-huit mille campagnards saxons se levèrent en 1790, exaspérés parleurs hobereaux, leur bureaucratie et la disette ; mais on les disperse à coups de canon, et leur envoyé avec l'exposition de leurs griefs est mis en prison dans une maison d'aliénés^ d'où il ne sort qu'après un séjour de dixneuf ans. Les paysans d'un couvent de religieuses à Vormelen ( Vestfalie ) s'insurgent aussi ; de même ceux de Buckebourg en suite de l'expulsion de trois prédicateurs progressistes. A Breslau (Silésie) les autorités prussiennes
chassent en 1793 un ouvrier tailleur démocrate, et le peuple insurgé ne peut être dompté qu'à coups de noitraille. Toute ces infamies despotiques se sont littéralement encore répétée en Allemagne depuis 1848.
La hautaine et perfide d3mastie de Habsbourg était , ce semble, bien près de sa ruine en 1793. Dans la capitale d'Autriche même, il s'était organisé une vaste conspiration, dirigée par Hébenstreit, commandant de Vienne, auquel étaient confiées les clefs de tous les arsenaux. A côté de Hébenstreit, on remarqua le poëte Brandstetter; magistrat très-énergique et d'une perspicacité extraordinaire ; deux autres hommes remarquables étaient le professeur Ridl , donnant des leçons aux princes et princesses de la cour impériale , et le négociant Héckel , le financier du complot. L'explosion devait commencer par l'incendie des chantiers de bois de la capitale, et par l'extermination de la dynastie régnante. Les conspi' rateurs étaient décidés à abolir sur-le-champ toutes les dettes. La découverte se fit à l'occasion d'un complot étranger en Danemark.
Hébenstreit fut pendu, les autres disparurent à tout jamais dans les cachots de Mounkatch , fameuse forteresse dans les montagnes de la Hongrie. Quelques-uns, survivant aux traitements atroces de leurs geôliers, furent relâchés sur la demande de Bonaparte, lors du traité de paix de Campo-Formio. Un autre complot politique, en Hongrie, était dirigé par l'abbé-évêque Joseph-Ignace Martinovitz, homme très-intel« ligent et couvert d'honneurs par les empereurs Joseph II , Léopold II et François. Martinovitz avait le plan de tuerie roi de Hongrie (un prince de Habsbourg), d* abolir l'aristocratie hongroise et de démocratiser le pays. Martinovitz et quatre autres chefs furent décapités.
En 1795, le 22 juillet, le baron de Ridel fut exposé au carcan comme criminel politique; quelques jours après, ce
martyre fut subi par les républicains autrichiens Brandstrett, Billeck, Rouchitski et Fellesneck, pour disparaître tous dans les souterrains des prisons d'Etat. Le baron de Taufnerfut pendu en 1796. C'était la sourde, mais formidable conspira-
i tien des Jacobins d Autriche (1 ) .
s Mais le temps approche , où les mânes de tous ces nobles
t martyrs pourront se réjouir du succès final de leur sainte cause.
f Le Hongrois Kossuth a déjà repnpli, en 1848, une partie de leur programme, enseveli sous les ruines depuis cinquantetrois ans.
La Belgique est transformée en république par Dumouriez; et les ennemis du despote archevêque de Liège y démolissent sans pitié la cathédrale avec trente-trois églises. Mais la Pologne , cette pauvre victime sur laquelle les trois despotes voisins s abattent chaque fois qu'ils ont subi un échec par les répubhcains de l'ouest , est encore une fois attaquée. Le roi Frédéric-Guillaume II, le Gros, qui se fait appeler le Pieux par ses flatteurs, se conduit de nouveau comme un brigand parjure, et ne justifie ainsi que trop le titre Ae jésuite luthé* rien que la postérité lui a donné. La petite monarchie modérée de Pologne, sur le point de faire des progrès politiques et sociaux , paraît intolérable aux despotes absolutistes de la Russie , delà Prusse et de l'Autriche. Mais voyez, celui de la Prusse et tous ces hautsdiplomates, Luchésini et consorts, tous gonflés d'orgueil et de méchanceté , sont encore une fois dupés par le cabinet russe, qui seul en retirera un agrandissement durable, et chargera les épaules de la Prusse, sa misérable complice , de l'ineffaçable exécration des Polonais. Ce Frédéric- Guillaume II, le Pieux, aurait mieux prouvé sa piété en suivant le conseil de son aïeul, de ce rude, mais noble Frédéric-Guillaume P"^, le Probe^ qui avait souvent répété :
(1) Voyez Schnellery el les Èphémérides de 1795.
- Ne touchez jamais à la Pologne, elle nous protège contre la *• Russie. »» Le morceau du territoire polonais, échu à la Prusse, lui a coûté des sommes énormes, et Ta rivée avec une chaîne infernale à la politique de Moscou. Cette chaîne ensorcelée ne saurait plus être brisée -qu'en faisant table rase, d'un côté comme de Tautre. On l'a oublié en 1815, en 1830, en 1848. Du reste, les HohentzoUem de Prusse n ont pas même le droit d'invoquer l'exemple de leur grand Frédéric; ce roi n'a pris qu'une petite province de la frontière polonaise, dans des circonstances qui peuvent être appelées atténuantes, et qui ne permettent pas la moindre comparaison avec celles qui ont accompagné les deux autres brigandages de Frédéric-Guillaume IL
Comme pour faire ressortir la scandaleuse perversité de ce roi démoralisé, et du misérable bavard, baron de Lucdiésini, la nation polonaise leur opposa un des plus nobles et des plus grands hommes de l'univers. Le général des insurgés, Kosciuszko , était d'un caractère tout semblable à celui de son ami et compagnon d'armes Georges Washington, et de Christophe Colomb : doux, pieux, philanthrope, constant, prodent, énergique, et toujours prêt au martyre. Le roi, quatre fois plus fort, vainquit ce héros à Szézékociny, au mois de juinl794, mais il prit la fuite bientôt après. Des officiers prussiens se conduisirent alors d'une manière tellement infâme envers les dames patriotes de ce malheureux pays, que le roi, bien que lui-même de mœurs extrêmement inopures, ne put s'empêcher de se récrier (l).Il est douloureux de dire que, même après 1848, l'armée prussienne, bien que composée depuis quarante ans de tous les jeunes citoyens
(1) Une scène dégoûtante de celte sorte, dans laquelle s'est manifestée toole la vilenie, tonte la bassesse des hobereaux prussiens à épaulclles, fut iropro* visée pendant quatre heures à Inovratxlav, par Székouli, colonel des hussards du roi.
enrôlas pour deux ou trois ans seulement, ne ressemble encore que trop souvent à cette ancienne soldatesque mercenaire du dernier siècle ; la faute en est évidemment à son corps d'officiers, toujours recruté parmi les plus effrontés et les plus blasés de tous les hobereaux du pays. Ce triste fait s*est vérifié en 1849 et 50, lors de la compression des révolutionnaires prussiens et badois par les troupes du roi Frédéric-Guillaume IV le Parleur et de son frère , le prince de Prusse , dit le Sabreur.
Après la défaite glorieuse du grand Kosziuszko, le Russe Souvaroff prit Varsovie d'assaut, en y tuant dix-huit mille hommes , femmes, vieillards et enfants, ce qui a été appelé par l'écrivain Reichardt: •« une entrée douce et modérée du « noble pacificateur. « Ce fut ce qu'on appela le troisième partage de la Pologne. Le roi de Prusse prit tout le pays de Varsovie, et l'Autriche tout le paysduBoug. Malheureusement, dans la partie prussienne, une bureaucratie prussienne de la pire espèce, et qui ne savait pas un mot de polonais, a ^ y
laissé une très-mauvaise réputation. Ainsi, par exemple, une -s.a^
créature du roi, M. de Treibenfeld, employé supérieur dans les domaines forestiers, s'occupa d'enrichir ses amis de quelques centaines de propriétés confisquées.
Après cet assassinat d'une nationalité, le roi de Prusse eut la singulière idée de fraterniser avec la république française. Ce Frédéric-Guillaume le Gros devenait ainsi aussi traître à la cause des rois qu'il l'était devenu à la cause des peuples. Dans la paix de Bâle, le 5 avril 1795, le roi de Prusse assura à la répubhque française la possession de toute la rive gauche du Rhin, et à lui-même un dédommagement très-considérable e n Allemagne. Ce qui fit beaucoup de tort à la France républicaine en Allemagne , ce fut la chute de Robespierre ; car à compter de l'avènement des Thermidoriens les armées républicaines devinrent de jouren jour plus
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spoliatrices. L'enthousiasme pur et généreux des soldats robespierristes disparut, et il ne resta que l'égoïsme rapaceet sordide des gladiateurs aux trois couleurs. On n*aqu à ouvrir un livre quelconque, publié en Allemagne à cette époque, pour s'en convaincre. Du reste, le succès était avec elles. Car, après la fameuse retraite de Moreau, au travers des troupes autrichiennes dans la Forêt-Noire(/fl porte de Venfer\ et après la défaite de Jourdan par Tarchiduc Charles à Vurtzbourg, la victoire ne quitta plusTétendard français. Le jeune Napoléon Bonaparte, quand on lui vanta la fameuse retraite de Moreau, s*écria : Au bout du compte, ce n'est qu'une retraite ! — Et âgé de 27 ans, il culbute sans peine le vieux général autrichien Beauheu, âgé de 72 ans. Ce fut là la fameuse série des victoires très-remarquables de Montenotte, Millésimo, Mondovi , Lodi, etc. . . Le général autrichien Wurmser rendit la forteresse de Mantoue avec 21,000 Autrichiens.
Au commencement de 1797, le jeune Bonaparte marche sur Vienne à travers les Alpes, tandis que Hoche attaque du côté du Bas-Rhin, et Moreau du côté du Haut-Rhin. Joubert fut mal reçu par les paysans du Tjrrol , qui lui tuèrent 8,000 hommes dans les montagnes. Mais déjà k 18 avril, Bonaparte conclut la fameuse paix de Leobenou deCampo-Formio. Le comte autrichien Cobentzl, successeur du misérable Thugut, voulant obtenir quelques concessions du vainqueur fut fortement rudoyé par Bonaparte, qui cassa à ses pieds une tasse de porcelaine en disant ces fameuses paroles : « Vous voulez la guerre ! Tant pis pour vous. Vous Vaurez. Et votre monarchie sera brisée comme cette tasse. »» Dans ce traité de Paris, le jeune Bonaparte se montra déjà le digne successeur de Machiavel ; il fit tout pour envenimer les rapports entre T Autriche et la Prusse, sans en déduire aucun véritable avantage pour les peuples de ces deux mo-
narchies. Habsbourg accepta en outre Venise que Bonaparte lui offrit comme butin; et la confusion des idées devint telle dans l'Allemagne toute entière, qu'une partie des petits états proposa de s'adresser à la cour de Saint-Pétersbourg, pour garantir l'intégrité de l'empire allemand, ce même Saint-Pétersbourg qui venait de détruire l'intégrité de la Pologne !
Le méprisable roi de Prusse Frédéric Guillaume II, le fainéant, mourut en 1797; il avait trouvé un trésor de 72,000,000 de thalers , argent comptant, et il laissa derrière lui une dette de 28,000,000. Son fils Frédéric Guillaume m, le Silencieux, ou, comme ses flatteurs l'ont api>elé, le Juste, modifia quelques abus trop criants. Mais malheureusement dépourvu de toute intelligence supérieure, de toute élévation d'âme, de toute hardiesse de cœur, il végéta entre les mains des misérables diplomates de son père, et se berça du rêve d'une alliance durable avec Bonaparte et Machiavel.
Enfin, le congrès de Rastadt de triste mémoire fut ouvert ai 1798.
Le niisérable traître Pichegru, pris d'un engouement subit pour Monk , traître à la république anglaise, était enchanté de ridée de Condé, d'entrer en Alsace pour proclamer la rebuté. H conseilla cependant à Condé de n y faire irruption qu'accompagné de troupes autrichiennes. Condé reçut alors du général autrichien Wurmser la réponse suivante : •* Mes soldats ne déchargeront pas un fu<il contre les républi- « cains en France, si vous ne me donnez pas en gage Stras - « bourg, Nouveau-Brisac et Huningue. »» Condé se récria : Pichegru insista sur le secours autrichien, et demanda aux émigrés s'ils préféraient être repoussés encore une fois comme sous Lafayette et Dumouriez ? Sur ces entrefaites
l'armée française entra rapidement en Allemagne, et prit
iU L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.
Mannheiin sans coup férir ; mais avant de pouvoir exécuter son ipl^u patriotique^ le traître Pichegru apprit Teffet de la mitraille que le jeune Bonaparte venait de lancer sur les poitrines , un peu trop enthousiastes des royalistes , aux environs de l'église Saint-Roch. Le 13 vendémiaire refroidit considérablement la fougue sacrée de Pichegru. En même temps les généraux français, rejetés jusquen France par les Autrichiens, demandèrent une trêve. Mais elle ne fut pas de longue durée, parce que la nation française, bien que divisée en une nation royaliste, une nation jacobine et une nation moyenne, désira la continuation de la guerre extérieure. Du reste, le trésor de l'état étant à sec, les armées républicaines étaient matériellement obligées d'aller se nourrir et s'habiller chez l'étranger ; tandis que la nation moyenne, sans se.préoccuper des questions politiques, était devenue, non un ensemble de citoyens patriotes, mais une foule nombreuse de particuliers, dont chacun, jaloux de son voisin, se lança dans la carrière des spéculations commerciales et industrielles. En outre, les Cinq, qui tenaient alors les rênes du pouvoir exécutif, tons du parti des régicides du 21 janvier, préféraient encercle maintien de la république aristocratique au retour des Bourbons avec les jésuites et d'autres abus.
Du reste, la tyrannie des princes allemands, soit ecclésiastiques, soit séculiers, était tout aussi intolérable que celle du Roi l'avait été en France. Seulement, comme un absolutisme unitaire et miné est plus facile à renverser qu'un absolutisme fédératif et miné, la malheureuse Allemagne, continuant à souffrir cruellement de ces centaines d'exploiteurs djaiastiques, étendit ses bras engourdis et meurtris vers la Convention française. La population allemande de la rive gauche du Rhin désira naturellement d'être incorporée à la république plutôt que de retomber entre les mains des anciens despotes. La France, voyant la ligue militaire du Rhin
si forte, les pays delà rive gauche si riches (1) et si beaux, et leur opinion publique si favorable, se prononça d'une manière très-déterminée pour Textension de la frontière orientale jusqu'au Rhin. Certes, il existait encore dans quelques âmes françaises de la bonne vieille trempe républicaine un enthousiasme divin, un amour philanthropique qui embrassait le genre humain tout entier, et qui ne voulait voir grandir la chère république française qu'en affranchissant et qu'en appelant frères tous les autres peuples de l'Europe. Mais l'énorme majorité des Français, démoralisés au fond de leurs cœurs par l'affreuse chute du gouvernement de la vraie république (seul gouvernement vertueux depuis la création du genre humain) regarde déjà la guerre républicaine comme un bon moyen d'économiser les impôts militaires. Ceci se trouve, entre autres, assez naïvement prononcé dans le trop fameux bulletin , où le jeune Bonaparte promet avec une grande éloquence à ses soldats faméliques de trouver en Italie de quoi se nourrir et s^ habiller a leur aise. Ce point de vue simplement matérialiste, parfaitement d'accord avec les mœurs des envahisseurs normands en France, en Angleterreet en Sicile aux IX®, X® et xi** siècles , eût été inconcevable soUs des hommes tels que Robespierre et Saint-Just, ces deux modèles de toute véritable démocratie qui est Juste et sainte. Le jeune Bonaparte lit déjà dans le début de sa carrière tout pour corrompre l'esprit public, en le matérialisant et l'abnitissant par le faux point d'honneur et la fausse gloire. On pardonnerait cela peut-être à un général mongol, à un général russe, à un général croate, à un général autrichien, à un général japonais ou chinois, qui ne sont que des bêtes féroces et brutes à deux pattes, parées d'épaulettes, d'écharpes et
(1) Ils avaient nourri Tarmée française du Nord, et celle de Sambre et Meuse,
de crachats : jamais on ne le pardonnera à un général républicain.
Le jeune Bonaparte, détestant toute sorte de mouvement populaire , se hâta d*en finir avec la nouvelle campagne d'Italie. Il força le pape de faire des concessions, et eut même la cruauté d'envoyer à Paris, à la risée générale, la statue miraculeuse de la sainte Vierge de Lorette. Alors le conseil impérial à Vienne se lève, et exige la mobilisation d'une nouvelle armée , la cinquième, pour contre-balancer la république française et le roi de Prusse, déjà ami à demi de cette terrible république. « La religion catholique, disait «» ce conseil, est doublement menacée, par les Français liber- « tins et athées d'un côté, et par les Prussiens protestants « de l'autre »» -, tirade oratoire, qui signifia tout bonnement que les princes catholiques de la Diète allemande perdaient de jour en jour leur suprématie.
Bonaparte pénètre enfin en Autriche ; il marche directement du sud au nord, mais non sans faire attention à l'insurrection impérialiste des Vénitiens et des Tyroliens, et à l'enthousiasme des Viennois et des Hongrois pour la haute maison de Habsbourg, Le ministre favori Thugut (prononcez Thougoute) prévalut enfin sur le parti belliqueux du conseil impérial, et on signa le 17 avril à Léoben le traité qui donna à la République toute la rive gauche du Rhin, et à l'Autriche les provinces vénitiennes , la Dalinatie comprise.
A Paris il y eut, à partir du 20 mai, une forte tension.: la majorité de Cinq-Cents était devenue royaliste par radjonction du tiers complémentaire, et le trwtre réactionnaire Pichegru s'étalait dans le fauteuil delà présidence, tandis que la majorité de la commission executive se montrait toujours très-révolutionnaire depuis le 13 vendémiaire. Les trois directeurs anti-royalistes, le bon Lepaux-Laréveillère, le hardi
Reubel et le fanfaron Barras combattirent contre les autres, et le résultat ne se fit pas attendre longtemps. iFy eutbientôtle mouvement du 18 fructidor, l'armée de Bonaparte lança des adresses belliqueuses d'une violence extrême contre les pacifiques et les réactionnaires, et lui-même eut la malice de compromettre l'Autriche, par la paix de Campo-Formio, en luifaisant accepter Venise, ce morceau du butin révolutionnaire. Je dis butin : cette campagne révolutionnaire n'était plus en effet qu'un pillage organisé. Le général Augereau, envoyé par Bo- Daparte pour surveiller les Cinq-Cents et les Cinq, fit sur tout le monde l'impression d'un riche et superbe chef de brigands avec sa mine hautaine, ses bagues et ses décorations d'or et de diamants.
Quant à Habsbourg, cette vieille dynastie dérogea scandaleusement à son ancienne épithète de gardien et conserçon leur de l empire allemand : elle avait stipulé des articles secrets avec la République pour s'arrondir Tune et l'autre aux . dépens de l'empire. Cette perfidie fut d'autant plus grande, que Habsbourg envoyaaux étatsde l'Allemagne une circulaire écrite dans des expressions très-patriotiques. Mais déjà pen^ dant la durée du fameux congrès allemand- français deRastadt, quelques semaines seulement après sa solennelle déclaration de garantir rintégrité de l'Allemagne, l'Autriche ne s'opposa pas à l'occupation de Mayence par les Français, et reçut pour récompense la province de Venise. Le commissaire général Rudler organisa déjà le 23 janvier 1798 les quatre départements de la rive gauche du Rhin (dép. du Mont de Tonnerre avec le chef-lieu Mayence, dép. delaSaar avec Trêves, dép. de Rhin-Moselle avec Cp bien tz, dép. delà Roër avec Cologne et Aix-la-Chapelle) et la maison de Habsbourg ne s'y opposa point.
Au fameux congrès de Rastadt , les ambassadeurs républicains Bonnier et Treilhard, diplomates sombres et énergi-
ques , soutenus par Tunité française , avaient un avantage immense sur les quelques centaines (c*est incroyable, et pourtant cela est ! ) d'ambassadeurs , d'envoyés et de plénipotentiaires de T Allemagne, qui, se contre-carrant les uns les autres, et arrêtés à chaque pas par le niais règlement constitutionnel de l'empire, étaient encore plus ou moins paralysés par la foule innombrable de leurs secrétaires et protocolistes, qui presque tous admiraient la république française. La situation de l'Europe occidentale et centrale peut être exprimée parles mots suivants : En France, annulation complète da sentiment fraternel proclamé par les grands citoyens de la révolution , mépris envers tout autre peuple , enfin , exploitation de tout autre peuple pour nourrir les soldats français et pour subvenir au luxe des officiers. Les gouvem^ ments anti-républicains sont devenus comme hébétés : ils tremblent d'effroi à la seule idée de s'adresser à Tenthousiasme patriotique de leurs sujets , qui n'est , aux yeux des dynasties, qu'un précurseur de la Révolution. Les peuples n'y comprennent plus rien du tout et se laissent tondre, parquer et échanger par la République française. Quand un peuple voisin , délivré par la république-mère et constitué en république filiale, montre quelques tendances indépendantes, il va disparaître du tableau des états existants [il va cesser d* exister, selon la formule consacrée), et le territoire français compte quelques millions d'habitants de plus. Les individus, au reste, qui font le coup de fusil contre les troupes françaises sont presque tous des enfants perdus ; ce sont les lazaroni , les barbares soudoyés ( les gardes esclavoniens de Venise), les moines et les Jésuites, les paysans suisses, rendus furieux ou plutôt possédés par les sermons des fanatiseurs papistes. Les classes supérieures et instruites , en Suisse, en Hollande, en Italie, en Allemagne, sont divisées en deux camps ennemis : les uns haïssent la France d'une
manière injuste; lea autres, qui s'appellent les esprits forts ou éclairés, idolâtrent (Tune manière outrée tout ce qui émane de cette nation.
Bref, la France est tout à coup devenue le soleil de l'Europe : les autres nations ne sont plus que ses planètes. Mais ce soleil lui-même, peuplé de millions de serfs récemment émancipés et exploités par une poignée de chevaliers d'industrie, de jouisseurs, de charlatans politiques, connus sous le nom flétrissant de la Jeunesse dorée ^ qui n'a ni Dieu, ni la force morale de vivre vertueuse sans Dieu , ce soleil va bientôt décliner en devenant la possession d'un général , bizarre personnage issu d'un mélange du sang italien avec le sang du Bas-Empire (1). Quant à l'aristocratie allemande, il faut avouer qu'elle se montra dans toute la naïveté de son infamie morale et matérielle, quand elle accourut à Rastadt pour entourer les carosses des ambassadeurs républicains et encombrer leur antichambre. Les seigneurs d'Allemagne, si hautains envers tout Allemand, courbèrent le dos et saluèrent profondément les envoyés du Directoire, quand ils mendièrent des dommages-intérêts pour leurs terres dont l'empereur d'Autriche, sans les avoir consultés , venait de disposer dans le traité de Campo-Formio. Les sécularisations des princes ecclésiastiques d'Allemagne, des archevêques de Mayence, de Trêves, de Cologne, etc., ajoutèrent encore à la débâcle générale. On y a vu plus d'un simple baron de l'Empire qui, 'bien que n'ayant rien, sinon des dettes, présenta aux ambassadeurs français son humble demande de lui donner une principauté. L'Allemagne se sentit, enfin, trop bas tombée, trop épuisée, trop honnie pour trouver encore l'énergie du désespoir ; elle n'avait que la sensation vague
(1) La famille grecque Bonaparte ^ en se fixant en Italie au moyen âge , se nomma Kalo^Mcros, ce qui signiGe en grec bonne part.
du dépit et de l'inquiétude, d'un rêve confus, d'un cauchemar nocturne. Â l'occasion du congrès de Rastadt, la littérature allemande vit éclore plusieurs centaines de brochures et de pamphlets anonymes, dont les caricatures s'efforçaient de faire bonne mine au mauvais jeu , mais cela avec un goût détestable et niais; par exemple : « Les souffrances de notre ** saint Seigneur Jésus-Christ , comparées à celles du saint empire romain-allemand; » — » Litanie très-patriotique pour » VÂlIemagne tout entière, à chanter à la fête de la paix « actuelle, etc. »» Le vieux bon mot de Voltaire, que le saint empire romain- allemand n'était ni saint, ni empire, m romain, aurait pu être augmenté par la remarque qu'il n'était pas non plus allemand. Voilà où en était venue la grande nation des Ghibelins.
En France, le vrai parti démocrate était écrasé ou enterré vivant. Reubel, le chef absolutiste du Directoire, connaissait profondément les affaires des états étrangers; mais, après le 9 thermidor, il croyait la liberté rationnelle incompatible avec le caractère français en général, et avec l'époque actuelle en particulier. Carnot demanda un jour à Reubel s'il désirait en effet la terreur? et Reubel lui répondit sans hésiter : ** Sans doute; et quant à Robespierre, je ne lui ai jamais £Edt « d'autre reproche que d'avoir eu trop de modération. •• Reubel crut à la fin que la France ne pourrait se soutenir qu'en exterminant dans des combats continuels tous les gouvernements voisins. Le Directoire, au reste, était d'une ignorance et d'une ambition vraiment scandaleuses^ il poussa heure par heure ses armées en avant , et croyait avoir fait preuve de combinaisons profondes et sublimes, quand un bulletin victorieux était publié. Mais pourquoi la victoire n'aurait-elle pas souri ï les peuples étrangers étaient depuis longtemps dissous dans leur intérieur, et leurs gouvernements étaient desséchés au point de tomber en poussière au premier choc républicain.
Les ambassadeurs français Bonnie , Robertgeot et Jean de Brie avaient donc parfaitement raison de traiter l'empire allemand en canaille; malheureusement la France, qui allait devenir bientôt napoléonienne , ne pouvait soutenir le grand rôle que la Montagne lui avait fait. A la fin les ambassadeurs furent surpris par cinquante hussards hongrois, et dans la nuit on en massacra deux. La femme de Jean de Brie et celle de Robertgeot appelèrent en vain au secours. Jean de Brie seul s'échappa en simulant la mort. Le lendemain à midi on le fit partir sans lui faire de mal. Ce misérable exploit de brigands avait été organisé par le comte autrichien Lehrback, résidant à Augsbourg. Au reste, cet acte était parfaitement dans les traditions de la politique de Habsbourg. L'assassinat de Wallenstein, sous Ferdinand II, pouvait trèsbien conduire à l'assassinat des ambassadeurs étrangers sous François II (28 avril 1799).
TINGT-HUITIEMË TABLEAU.
L'Allemague et l'Empire de Napoléon.
Déjà un mois avaiit cet acte infâme, les armées françaises avaient rouvert la guerre en Suisse , sous Masséna , et en Souabe , sous Jourdan. Ce dernier fut battu par Tarchiduc Charles, à Stockack , le 25 mars ; et le général autrichien Mêlas, soutenu par le russe Souwaroff, remporta plusieurs victoires. Les Russes restèrent surtout vainqueurs dans la grande bataille de la Trébia (en Italie). SouwaroflFse distingua aussi dans les Alpes Suisses , surtout à Glarus ; mais tout à coup l'empereur de Russie , Paul P', attaqué d'aliénation mentale, rappela l'armée russe, et les Français repri-
rent le dessus. Cet infortonë Panl , fils de Catherine II et père d'Alexandre I" et de Nicolas I"*, eut le malheur de tomber entre les mains des jésoitea et des machiavétistes réunis. On D'à qa'à ouvrir les annales polonaises de ce temps-là, poar avinr pitié de ce malheureux prince. Il était en tout sens le contraire de sa mbrevoltainenrie. Du r^ste , il était trèfr-content d'être flatté etadi i pftr tous leâ énîvmns réactionnaires en prose et en vers. 1 es réactionnaires allemands su]*tont se distinguèrent par un serviUsme vraiment infâme , et pré(»sénient des écrivains qui , quelques annôas auparavant , avwent salué la révolution. Ainsi , le médecin Gmunert, à léna, écrivit contrôles philosophes Kant, Pauiuset Fichte , en même temps qu'il i éblatéiiiit contre CagliosIrO et les anâens stoïciens. Le chevalier Zimiiiermann épuisa le dictionnaire tout entier des caresses les plus mensorrgitrei envers le pauvre empereur Paul I", et insista à chaque page sur la nécessité absolue de tourner les cœurs et les regards vers £i hriilanU étoile du Nord, la vérilnhle étoile des roU Mages, qui annonçait l'arrivée du Sauveur de h idjgko, de la morale , de la famille et de l'ordre. Ce Saovn^ , rfadant à Saint-Péterebourg , avait reçu daqs «on enfinies di poison des mains de sa tendre mère voltaineon^ et momt un beau matin étranglé par sa propre écbarpe , dans une misérable révolution du palais impérial , révolution commandée par les comtes d'Orloff. Paid I*' était pour ainsi dire In caricature de la réaction monarchienne daoE li? nord, comme Napoléon l'était dans le midi.
A Vienne, la réaction IravaiUa jour et nuit. Les jésuites^ redevenus maîtres absolus de l'instruction publique , repn<i rent le vieux système qu'ils avaient suivi avant Joseph II^ de rendre îmbécille l'esprit du peuple , et de rétrécir son âme. Ainsi Hoffmann , dans sa Reçue de Fientiû , le Ma- §afia, par Hofistâtter . J.-G. Bader, Hascliku . jailis de»
progressistes , étaient devenus réactionnaires. A Dessau , le nomnné De Mares crut devoir démontrer qu'il y avait à ses yeux du non sens dans l'assertion du Journal de Brunsvick: « La presse quotidienne est un pouvoir législatif. » Les prédicateurs protestants Richter, Fock, Velthusen, Reinhard, Thiess, tous salariés par les cours princières , pérorèrent avec une éloquence très -chrétienne contre «« le peuple français qui , depuis sa révolution , ne fait que piller les églises et proclamer la souveraineté nationale ; ce peuple impie qui ne peut être dompté ni par la sévérité , ni par la douceur, mais par rabaissement total de ses forces. »» Le fameux Aimanach révolutionnaire de 1796 dit : « Une mauvaise consti- « tution politique ressemble à un malade ou à un vieillard , « on n*a pas le droit de la tuer, etc. »» Même les esprits supérieurs , tels que Klopstock , Campe ( auteur de Robinson Cruso'è ] , ne pouvaient se rendre compte de la marche logique que suivait la révolution. Wieland et même Posselt , célèbre historien progressiste, étaient incapables de s'orienter dans ce chaos apparent.
Bonaparte écrasa le général autrichien Mêlas à Marengo, le 14 juin 1800. En même temps Moreau battit le général autrichien Kray dans une série de combats à Hockstedt. L'archiduc Jean fut vaincu par Moreau à Hohenlinden. Enfin , l'empereur d'Autriche conclut la paix à Lunéville (1801). La Confédération suisse reçut, en 1803 , le fameux acte de médiation par Bonaparte , et paya 15,000,000 de francs d'une manière assez singuhère : les bons français, que les Suisses avaient reçus pour leurs nombreuses prestations et fournitures , furent déclarés par Bonaparte comme déjà payés : " Puisque, disait-il, la Suisse avait été affranchie de " ses ennemis intérieurs par l'occupation de l'armée fran- « çaise. »» Le célèbre écrivain et homme politique Zschokke, né Prussien et naturalisé Suisse , fit tout son possible pour
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recommander à la Suisse cette nouvelle constitution napoléonienne.
Le pitoyable empire allemand fut entièrement changé par les décrets de Bonaparte, en 1803; et on peut vraiment dire que ce fameux changement, produit par le comité de la Diète [députât ion impériale] , a été comme une incision salutaire faite dans un ulcère de la pire espèce.
Depuis ce moment jusqu'en 1815 , la plupart des souverains allemands fléchirent le genou devant Tempereur Napoléon , et se montrèrent très-contents de ce tyran du peuple français. Napoléon n*a rien fait pour l'émancipation des Allemands, des Italiens et des Polonais. Par ci par là il a remplacé leurs anciens despotes par de nouveaux , et il a tout fait pour empêcher ces peuples de reprendre haleine. En 1804, Napoléon a commencé sa folle idée d'imiter Charlemagne, et il est vraiment étonnant que le Corse n'ait pas réintroduit les vieilles armures et le vieux langage de l'empereur frank. Voilà précisément le grand péché historique de cet homme du xix® siècle. Napoléon l'empereur n'est devenu que le singe du grand Charlemagne, après avoir étouffé insidieusement tout ce que la grande époque de la Convention avait acquis. La haine internationale entre la France et l'Allemagne a été réchauffée par lui , et c'est pour cela que les bons démocrates des deux côtés du Rhin doivent jeter la pierre à a mémoire.
En 1805, Napoléon prend soixante mille Autrichiens sous le général Mack dans la forteresse d'Ulm ; puis il refoule , le 2 décembre 1805, à Au terlitz , près de Brunn en Moravie , les empereurs d'Autriche et de Russie. En 1806 , seize princes de l'Allemagne occidentale concluent, le 12 juillet, la Confédération rhénane sous la protection de Napoléon. Cet acte fait s'écrouler l'empire allemand, ébranlé par tant de vicissitudes et tant de mauvais empereurs. L'empe-
L'ALLEMAGNE ET L'EMPIRE DE NAPOLÉON. i95
reur allemand, François II, devient ainsi , le 6 août , empereur autrichien. Les princes-électeurs deviennent autant de tdis et de grands-ducs , et tous ceux qui appartiennent à la Confédération rhénane fournissent à Napoléon d'énormes contingents militaires et d'énormes subsides d'argent.
Pour prouver qu'il est le maître dans l'Allemagne méridionale , Napoléon fait fusiller, le 26 août 1806, le libraire Palin , de Nuremberg , parce que celui-ci refuse de nommer le rédacteur d'un écrit contre le gouvernement napoléonien.
Après avoir terrassé plusieurs fois la maison de Habsbourg , Napoléon en fit autant de celle de Hohenzollern. Frédéric-Guillaume III le Silencieux était tout à fait sous la main de la camarilla , composée de généraux vaniteux et de sophistes de la pire espèce, par exemple le fameux Johannes Muller. Cet écrivain, homme taré soùs tous les rapports , venait de jouer un rôle comme agent français, puis il s'était retiré en Autriche pour déblatérer contre la France. De là il alla à Berlin, et publia un écrit intitulé : La tempête de la guerre sainte contre Napoléon. Sous peu nous verrons ce Johannes Muller redevenu fonctionnaire français.
[Au lieu de combattre à Austerlitz , à côté des empereurs Alexandre et François , Frédéric-Guillaume III tira tout seul le glaive, et cela avec une armée complètement démoralisée. La schlague , la mauvaise nourriture , rhabillement le plus incommode , la débauche des officiers , Tabrutissement du simple soldat , tout cela ensemble avait fait de l'armée de Frédéric-le-Grand la caricature la plus affreuse du monde. Ainsi, le vieux duc Ferdinand de Brunsvick, âgé de soixante-dix ans , fut battu à léna vers le milieu d'octobre 1806. Le duc lui-même eut les deux yeux emportés par un coup de feu, et Napoléon ne manqua point de s'écrier : « Voilà la punition dé Dieu : le
duc n'a pas voulu voir avec ses deux yeux ; il a signé le fameux manifeste de la Champagne. » La trahison y était évidemment pour beaucoup. Le prince de Hohenlohe , les généraux de Kalkreuth et Mellendorf , et d'autres encore, ne savaient que faire de leurs troupes. Près de quarante mille Prussiens restèrent loin du champ de bataille. Le général de Kleist rendit la grande forteresse de Magdebourg, réputée inexpugnable. Le malheureux duc de Brunsvick supplie Napoléon de lui accorder sa protection de vainqueur, mais celui-ci lui répond en riant : « Je ne connais pas le duc de Brunsvick, je ne connais qu'un général prussien Brunsvick, l'envahisseur de la Champagne. »» Le vieillard mourut de ses blessures en Holstein. Les jeunes officiers prussiens, tous gentilshommes, étaient, à ce qu'il paraît, très-contents de capituler^ c'est-à-dire de se faire mettre en retraite sur parole d'honneur par les généraux français ; ils avaient ainsi le loisir de s'abandonner à tous leurs plaisirs habituels dans les villes de garnison.
Le 27 octobre, Napoléon occupe Berlin, ville parfaitement ouverte et dont la population reçoit le vainqueur au cri de : Vive l'Empereur ! Le chaos des idées était au comble. Napoléon prend l'épée de Frédéric-le-Grand , dont il salue le tombeau le chapeau à la main. «« Cette épée , dit-il , vaut mieux à mes yeux que 20 millions de francs. » Mais le même jour encore , il n'oublie pas de puiser 40 millions de francs dans les caisses publiques de la Prusse. Dans un bulletin, adressé à l'armée française , Napoléon se permet des allusions à X esprit français du grand Frédéric. H fait venir le misérable Johannes Muller et lui demande : « N'est<» pas , les Allemands sont assez bêtes ?» Le professeur s'inclinant profondément sourit , et fit un discours pompeux à l'académie sur Frédéric-le-Grand, qu'il déclare sous tous les rapports inférieur à Napoléon-le-Grand.
L'z\LLEMAGNE ET L'EMPIRE DE NAPOLÉON. 497
Dans Tautomne et dans l'hiver de 1806, toutes les forteresses prussiennes, excepté trois, ouvrirent leurs portes aux Français. Pen à peu Frédéric Guillaume III le Silencieux s'entouradeconseillers intelligents et magnanimes. Deuxgénéraux du premier ordre , Scharnhorst et Gneisenau, réorganisèrent Tannée, et le baron Stein de Altenstein (né à Nassau ) , se diargea de l'administration générale du royaume. Ce baron était, nous l'avons dit, ennemi juré de toute république, mais libéral , et par conséquent progressiste jusqu'à un certain point. La schlague fut abolie ; toute fonction militaire était désormais ouverte aux roturiers. Et en effet , les officiers Courbière, Neumann et Hermann , commandants des trois forteresses qui ne s'étaient pas rendues à Napoléon , étaient trois officiers bouigeois de naissance.
En 1807, Napoléon ayant gagné les batailles de Eylau et de Fridland, fait la paix de Tilsitt, qui lui rapporte 140 millions de francs ; la Prusse perd la moitié de son territoire, et ne peut avoir sous les armes qu'une armée de quarante-deux mille hommes. Napoléon, fidèle à son rôle mesquin d'imitateur de Charlemagne , fabrique le royaume de Vestphalie pour son frère Jérôme , dont l'administration a laissé , dans sa nouvelle capitale de Hesse-Cassel , un souvenir des plus désavantageux. La Vestphalie, la Bade, la Bavière, et autres états de la Confédération rhénane jouirent, en effet, d'un ordre matériel comparativement au chaos précédent , mais Napoléon n'eut nullement à cœur le bien-être des peuples. A preuve la pauvre Pologne dont il ne fit qu'un misérable petit duché , au lieu de la rétablir tout à fait.
En 1808 , Napoléon et Alexandre s'embrassent tendrement à Erfurt. L'empereur de Russie , tout à fait sous l'influence morale de son adversaire, croit en effet que l'Europe pourra être partagée entre la France et la Russie. L'Autriche et la Prusse seules maintiennent une attitude menaçante.
Et après avoir vidé la coupe de la honte jusqu'au fond, l'Allemagne verra rensdtre le sentiment national.
Jean de Muller ( Joannes de Muller ) était tellement enthousiaste de Napoléon, que, entré au service du roi de Vestphahe, il s'écria, entre autres , dans un discours pompeux: •« L* empereur des Français porte dans sa main le monde « entier, et TAllemagne n'a plus rien autre chose à désirer « que de vivre tranquillement à l'ombre de cet homme pro- • videntiel. Napoléon a réorganisé la constitution allemande « et fait revivre l'esprit national. Nos petits - fils pourront - dire un jour de ce nouveau César gallo-romain , ce que « l'ancienne Gaule a dit du premier César, etc. n Un autre écrivain allemand , Christophe de Aretin , fit de même l'éloge du gouvernement napoléonien en Bavière , et dénonça, en 1810, dans \e Journal de la Haute-jéllemagne ^ ijous les patriotes allemands comme « autant de traîtres et de cnmi- « nels , qui ne font que souiller le sol de la Confédération « rhénane. » A Giessen , l'écrivain Crome , et en Suisse , Zschokke , ne tarirent pas de louanges envers Napoléon; et les Annales européennes , par Posselt, en 1807, renferment aussi un article , signé W., dans lequel on lit : « Éri- « geons , ô compatriotes Allemands , à cet homme provi- •< dentiel un monument national ! L'immortel Napoléon est <• le premier bienfaiteur de la nation allemande. Mettons «• son nom sacré en lettres d'or d'ime grandeur gigantesque «< sur le rocher le plus élevé de la patrie allemande, ajSn que M ce nom divin luise chaque matin dans les rayons de l'astre « du jour, qui peut-être n'égale pas encore les bienfaits de M Napoléon envers notre pauvre peuple, Charlemagne était « un barbare ; Napoléon est le sauveur du monde. Napo- « léon a le premier résolu la terrible énigme de réunir la « liberté avec l'égaUté. » Dans l'année 1808, le même journal s'exprime ainsi : « La renaissance de l'Allemagne ne
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•• peut se faire que par la France de Napoléon. Les Français *« d*aujourd'hui sont des hommes : nous autres Allemands , « nous ne sommes que des enfants. Notre langue allemande « inênGie n'est pas encore logiquement cultivée, etc. »»
Il est évident que parmi tant de flatteries, il y avait aussi quelque sincérité. Les princes allemands avaient en effet reçu une forte impulsion pour marcher dans la route des améliorations superficielles. Beaucoup d'abus criants furent abolis. Mais, d'un autre côté , il faut toujours répéter que précisément ce progrès apparent , ce progrès à demi , ce progrès hypocrite pour ainsi dire, qui avait été le résultat funeste de la chute de Robespierre en France, fut désormais introduit et sanctifié en Allemagne même. C'est là précisément la source assez impure de ce triste libéralisme de l'Allemagne méridional, qui a duré sous des phases différentes jusqu'en 1848.
Comme nous l'avons déjà dit , la résurrection de l'esprit allemand prit naissance dans l'Allemagne septentrionale , en Prusse. Le célèbre premier ministre , le baron Stein de Airt^stein , fonde, en 1808, l'association secrète connue sous le nom de Société de la vertu ( Tugendbund, prononcez Touguenbound). Cette société se répandit avec rapidité surtout parmi les protestants de toutes les classes. Après la retraite du baron Stein, qui était devenu suspect à Napoléon , le ministre d'état Hardenberg continua son œuvre réformatrice. La célèbre écrivain et poëte , Maurice Arndt , exerça une influence énorme, de même que Jahn par ses écoles de gymnastique. C'est surtout cette gymnastique organisée sur la plus grande échelle dans toute l'Allemagne septentrionale , qui a contribué beaucoup à préparer, en six ans seulement , une nouvelle génération révolutionnaire. Soit dit en passant, un fait analogue se reproduit sous nos yeux en Suède, où les classes supérieures et moyennes depuis 1840 se sont ^tièrement retrempées dans le système gynmastique du
professeur Ling. Il va sans dire que le sexe féminin doit paiticiper également à ces exercices.
En même temps , le célèbre général Schamhorst institua la landwehr^ c'est-à-dire la garde nationale fortement disciplinée, et faisant le service à tour de rôle. Le général s'y prit si adroitement , que les cent cinquante mille surveillants et intendants de Napoléon, dont la Prusse était parsemée, n'en eurent aucun ombrage.
L'université de Berlin fut fondée sous les auspices du grand savant Guillaume de Humboldt, frère d'Alexandre de Humboldt; de même que celle de Breslau en Silésie. Dans ces deux universités s'organisa bien vite le nouveau mouvement systématique des idées. A Breslau , le philosophe naturaliste Henri Stephens enseigna 'aux étudiants une philosophie aussi poétique que libérale de la nature ; tandis qu'à Berlin , l'immortel Fichte , ce véritable stoïcien des temps modernes , cet homme , comme a dit un grand critique , à l'âme de diamant et au cœur de rubis , fit publiquement ses leçons progressistes en présence dé tout un état- major français, sans que celui-ci se doutât le moins du monde des terribles conséquences de cette philosophie révolutionnaire.
En Autriche, au contraire, le mouvement anti-napoléonien se manifesta d'une manière un peu voilée, pour ne pas dire obscurantiste. A Vienne, le célèbre Frédéric de Schlegel ranima de sa plume puissante l'essor romantique , uni avec les études de l'antiquité germanique. Il fut secondé par lesécrir vains et poëtes allemands Tieck, Amim, Brentano, de la Mothe-Fouqué; de même que par les grands savants Grinmi, Hagen, etc. Le point pivotai de tous ces hommes était de replier les esprits allemands sur eux-mêmes, sur leur passé , pour les détourner de l'adoration de l'étranger. Nous verrons plus tard qu'à côté de ces conséquences très-salataires , il se produisit à la longue dans ce mouvement natio-
nal un résultat affreux ; mais , pour le moment, il n y avait rien à craindre. Et même , le célèbre ex-jacobin allemand Joseph Gœrres, à Coblentz,. qui a fait depuis 1815 la réaction la plus effrénée contre la liberté, était en 1810, de la plus grande utilité.
En 1809 , la maison de Habsbourg tire encore une fois le glaive contre Napoléon, et 400,000 Autrichiens marchent sous le commandement de Tarchiduc Charles. Ce prince, le plus capable de toute la maison , s*était déjà honorablement conduit à l'occasion de la mort héroïque du jeune général républicain Marceau. Celui-ci, blessé à mort dans Iç combat de AUerheim, près de Coblentz, reçut la visite de plusieurs chirurgiens autrichiens envoyés par l'archiduc, et lorsqu'il fut mort 5 les Autrichiens rendirent au cortège funèbre tous les honneurs militaires. L'archiduc Charles, sous le gouvernement de Joseph II, aurait été un grand réorganisateur, mais sous François II il n'obtint que la chétive gloire de quelques batailles gagnées. Sa proclamation à la nation allemande s'exprimait d'une manière très-éloquente. Il rappelait le souvenir d'Arminius-le-Chérusque, et suppliait les contemporains de constituer une Allemagne indépendante et unie. Mais, malheureusement le gouvernement autrichien laissa toujours dans ses gardes nationales subsister l'effroyable schiague et la préférence du gentilhomme au détriment du bourgeois. En outre, le conseil ministériel de François força l'archiduc Charles de traverser la Bavière, ennemie ijtîortelle de la maison de Habsbourg. Au mois d'avril. Napoléon battit les Autrichiens, à l'aide des Bavarois et des Badois» dans cinq batailles, pendant cinq journées consécutives. Le général autrichien Hiller prit en Bavière trois aigles napoléoniennes , ce qui n'empêcha pas les Français d'entrer à Vienne.
Les 21 et 22 mai , Napoléon fut cependant battu pour la
première fois dans sa vie, dans la terrible bataille d'Aspem et d'Esslingen; c'est là que l'infanterie autrichienne surtout brilla par la destruction de douze régiments de cuirassiers français. Cette cavalerie d*élite, montée des chevaux les plus beaux et les plus forts de l'Allemagne, fut entièrement renversée à quelques pas des rangs autrichiens, et 4,000 cuirasses françaises devinrent le butin des Autrichiens. Mais les Autrichiens ne savaient que faire de leur avantage et perdirent, le 5 et le 6 juillet, l'énorme bataille de Wagram, pi es d'Aspern. Cette victoire de Napoléon coûta à la maison lie Habsbourg les provinces de Dalmatie, Croatie, Triesteet Carniole, qui furent incorporées à la France; Salzbourg et une grande partie du Tyrol devinrent une province bavaroise.
Près de Vienne, à Schœnbrounn, éclata enfin, pour la première fois, la juste haine mortelle que la partie saine de la jeunesse allemande portait depuis longtemps à Napoléon. Le 13 octobre 1809, Napoléon assistant à une revue, causait avec Berlhier et Rapp, quand un jeune homme, habillé en bourgeois, s'approche et exprime à haute voix le désir de parler au vainqueur. Le général Rapp lui ordonne d'abord de revenir après la fin de la revue, puis il le fait arrêter. On le conduit au château de Schœnbrounn, et on trouve sur lui un grand coutelas de cuisine. Avec un admirable sang-froid, le jeune Frédéric Staps, âgé de 1 7 ans seulement, fils d'un prédicateur protestant à Nauembourg (Prusse), avoue en souriant à Rapp et à Napoléon en personne, l'intention dans laquelle il s'était pourvu du fer meurtrier. Napoléon lui pose la question suivante : «« Mais, si je vous graciais, m'en seriez-vous^ reconnaissant î » Et le jeune Allemand répond : « Sire , si vous me laissez la vie , je réussirai infailUblement à vous ôter la vôtre : je vous le jure. » Le général Lauer lui fait alors subir un interrogatoire pour savoir s'il a des (KNoaplices.
Frédéric Staps dit que l'Allemagne toute entière est sa complice. Dès le lendemain de son arrestation, il refuse toute nonrriture; et après un jeûne obstiné de trois jours et de trois nuits, il meurt percé de balles françaises , le 17 octobre à sept heures du matin , en criant : « Vive la liberté , vive l'Allemagne , mort au despote Napoléon! » Quatre ans plus tard, entre le 16 et 18 octobre , ce même despote fut battu aux champs de Leipzig par les armées allemandes inspirées de l'esprit de Staps.
(Test à Cette époque que la formidable insurrection des Tyroliens contre la maison bavaroise de Vittelsback , en faveur de la maison autrichienne de Habsbourg , fut enfin domptée par les forces de Bavière et de France réunies. Andrée Hofer , l'aubergiste sur le sable, était à la tête des Tyroliens; avec lui, Joseph Speckbacker, Pierre Kemnater, aubergiste de Schabs , et le capucin Haspinger, tous caractères vraiment vendéens et antiques. Ces hommes naïfs et gigantesques ont montré au monde étonné un héroïsme digne d'une meilleure cause. Les Tyroliens disaient : « Nous ne •• pouvons pas comprendre, pourquoi notre province habs- • bourgienne devra désormais remplacer Taigle à deux têtes •« d'Autriche par les couleurs bavaroises. Nous sommes par- " faitement contents de nos vieux privilèges. Habsbourg ne « nous a jamais fait de mal , et nous détestons la bureau- « cratie moderne de Vittelsback sous la protection de Napo- « léon ; or, comme le bon Dieu, qui a rendu si beaux et si - grands nos rochers , a donné à nous aussi des membres « forts et grands, nous ferons le coup de fusil contre tout le « monde, excepté contre Habsbourg.» Les Tyroliens avaient oublié que les jésuites de Habsbourg, à Tépoque de Luther , avaient fait massacrer plusieurs milliers de montagnards protestants. Mais en revanche ils se souvenaient très-bien que , au commencement du xviii* siècle ( 1703 ) , dans la fiameuse
guerre de succession , ils avaient déjà remporté des victoires contre les Bavarois et les Français réunis. Le célèbre poëte politique des Allemands, Henri Heine, a dit , avec sa sagacité ironique ordinaire, que cette terrible insurrection d'Andrée Hofer, en 1809, peut se résumer dans les paroles sui-vantes : « Nous autres Tyroliens, nous aimons toujours notre « bon empereur Habsbourg , qui porte un pantalon rouge et « une redingote blanche ; et nous ne pouvons pas encore « aimer le roi de Bavière qui porte un pantalon bleu et une «« redingote bleue. « Quoi qu'il en soit, cette guerre de montagne a coûté la vie à près de dix mille Bavarois et Français. Le roi de Bavière , Maximilien- Joseph , créé roi par Napoléon , avait certainement les meilleures intentions, et, dans un manifeste du 14 janvier 1806, il leur dit : « Je per- « mets à mes nouveaux sujets tyroliens, de conserver leur « ancienne constitution provinciale avec toutes leurs libertés w et tous leurs privilèges. Je leur jure de maintenir leur bien- « être ; mais en même temps , je veux que le clergé catho- « lique des montagnes ait les ailes un peu coupée , et que « les lumières puissent enfin poindre pour ce pays éloigné. » Les femmes, les filles, les enfants et les vieillards rivalisèrent d'héroïsme avec les jeunes gens ; et à la fin, Andrée Hofer organisa un gouvernement provisoire sous Taigle d'Autriche à Inspruck. Il paraît que M. de Kolb, agent anglais, a fait beaucoup pour exciter le courage malheureux de ces montagnards par de fausses nouvelles politiques. Du reste, les chefs furent tous pris ou cheissés , et Andrée Hofer fut fusillé par les Français à Mantoue en Italie. « Il n'est pas besoin, dit- « il, de me bander les yeux, ni de me faire agenouiller. Je •• suis Andrée Hofer , l'aubergiste du Sable ; je suis debout « devant mon Créateur , et c'est debout que je lui rendrai « mon âme. Soldats, feu ! " En Allemagne septentrionale , l'ofiS-cier prussien Schill
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fe -combattit vaillamment avec ses hussards contre les Français ^ et les Allemands de la confédération allemande ; de même f^ .que Doernberg en Hesse. Le mot d'ordre de Schill était: ^ , - Mieux vaut une fin avec effroi, quun effroi sans fin. »♦ Il f «fut écrasé et tué par les troupes danoises et hollandaises, alliées de Napoléon, près de Stralsound en Prusse. Les Hol- ";^andais ont eu le mauvais goût de couper la tête au corps , inanimé de Schill, et de la conserver publiquement dans de l'esprit de vin à l'université de Leyde jusqu'en 1830. Le fils du malheureux duc Ferdinand de Brunsvick, Guillaume-le- . Sombre, organisa une légion de deux mille chasseurs habillés de noir, qui tous portaient à leur casque une tête de mort en ferblanc. Mais lui aussi fut forcé, après des efforts inouïs, de se retirer en Angleterre.
En 1810, Napoléon était au comble de sa puissance en Allemagne. Il daigna donner de sa propre main la décoration de la légion-d'honneur au grand poëte Volfganp^ de Goethe, et à Wieland, probablement parce que ce? deux messieurs avaient mal parlé de la République française. Après avoir incorporé la Hollande à la France, il en fit de même d'un grand morceau de l'Allemagne septentrionale et occidentale : c'étaient les villes anséatiques de Hambourg, Brème et Lubeck; les prirîcipautés d'Oldenbourg, Aremberg et Salm; enfin, une partie de son nouveau royaume de Vestphalie. Son intention était évidemment d'imiter Charlemagne, et de reconstituer les frontières franques de l'ancien temps. Du reste, il défendit d'introduire des Hvres allemands dans cette partie de l'Allemagne , et parsema la population d'une foule innombrable de bureaucrates français.
Enfin, la lugubre année de 1812 arrive. La malheureuse France, forcée par Napoléon de devenir le geôlier de tant de peuples, succomba plutôt par le froid que par les armes; ce que Iç bas peuple russe dans son langage barbare, mais
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pittoresque, a désigné par les mots suivants : « Les gaeN « riérs de TOccident, en 1812, ont été battus chez nous par « deux terribles généraux, son excellence le général h « Froid et son excellence le général ta Faim. » Le nombre des troupes auxiliaires allemandes mortes en Russie , est énorme. Mais en 1813, enfin, les Prussiens commencèrent à se détacher de Talliance forcée avec Napoléon ; et c'est surtout la levée en masse, dans TAllem^^e septentrionale, qui a donné un coup mortel à la puissance napoléonienne. Par une fameuse proclamation dans, la ville polonaise de Kalisch, le roi de Prusse et TempeFeor de Rassie
promirent aux Allemands la plus large liberté politique et administrative.
Le vieux général prussien Blucher livra aux troupes de Napoléon plusieurs grandes batailles ; et les corps francs, surtout celui des cavaliers noirs sous les ordres de Lutzow, firent une brillante campagne de guérillas. On essaya vainement de conclure une trêve avec Napoléon; et Habsbourg, dont Tarchiduchesse Marie-Louise était devenue impératrice de France, se rangea enfin définitivement du côté de la Rus^ sie et de la Prusse. Le prince autrichien de Mettemick, ce Talleyrand allemand, réussit en effet à bercer Napoléon, pendant quelques jours, dans des illusions, qui furent vite dissipées par la lutte décisive dont chacun, des deux côtés du Rhin, ne connaît que trop les effroyables conséquences. L'armée centrale de Napoléon, forte de trois cent, cinquante mille hommes, fut divisée en trois grands corps d'armée, dont chacun se vit bientôt abandonné par la fortune des armes. Les Prussiens, alliés avec les Suédois, remportèrent d'abord une victoire à Grossbeeren, près de Berlin, contre Oudinot. En même temps, les troupes de Napoléon furent refoulées de la Bohême, près de Coulm, et en Silésie, par Blucher, près de Katzback. Ce dernier combat fut vraiment affireux. On ne se
battit qu'à l'arme blanche à cause de la pluie. Le champ de bataille était le même que celui où jadis sous l'empereur ghibelin, Frédéric II, les Allemands avaient vaincu les Tartares. Le général Macdonald alla trouver Napoléon à Dresde et lui dit : • Sire, votre armée du Bobre n'existe plus! »»
Enfin, le 7 octobre 1813, eut lieu la terrible bataille de Leipzig, et Napoléon fut obligé de regagner le Rhin. Les alliés, après quelques batailles, entrèrent dans Paris; et, le 30 mai 1814, fut conclue la fameuse paix qui porte le nom de cette ville. Dès ce jour, la nouvelle honte de l'Allemagne commença. Ce malheureux pays fut de nouveau vilipendé par ses innombrables diplomates et princes, qui firent si bien que le nom d'Allemand devint promptement en France aassi méprisable que celui de Cosaque. Du reste, les diplomates des deux côtés du Rhin firent tout leur possible pour tromper à la fois les Français et les Allemands. Quant à ces derniers, ils ne reçurent aucun dédommagement, pour compenser les contributions levées en Allemagne par Napoléon, et les grandes richesses artistiques qui avaient été enlevées à ce pays, restèrent à Paris.
Tous les soldats français, retournant dans leur patrie, furent bien traités sur leur route. Mais ce qui révolta les patriotes allemands, qui venaient de verser leur sang sur douze champs de bataille, ce fut l'arrogance avec laquelle ils se virent traités par Mettemick et Talleyrand. Le vieux feld-maréchal pnissien Blucher qui n'était rien moins qu'un esprit éclairé et progressiste, ne prédit cependant rien de bon : •» Voyez, messieurs les diplomates, disait-il, ma tâche à moi « est remplie. Vous me faites l'honneur de m' appeler le ma- - récbal En aidant ; mais vous, avez-vous de l'honneur? Je « ne le crois pas, permettez-moi de vous le dire. Vous êtes « des écrivassiers, et vous faites encore de la générosité en- « vers les napoléoniens, qui ont enlevé un milliard à l'Aile-
« magne, depuis dix ans. Vous ferez si bien qu il me faudra M tirer Tépée encore une fois ; et beaucoup de mères et de « sœurs pleureront encore une fois. »» Le fameux publicisle Joseph Goerres, à Coblentz, dans son journal allemand, le Mercure du Rhin, insista fortement sur Turgence d'incorporer r Alsace à l'Allemagne. Mais, abstraction faite de cette extravagance, Joseph Goerres avait Tœil ouvert sur les trames diplomatiques qui s'ourdissaient dans le congrès de Paris; et cet écrivain, malheureusement tombé plus tard entre les mains des jésuites, aurait pu faire beaucoup de bien s'il eût été écouté. Le congrès de Vienne compléta l'œuvre machiavélique commencée à Paris, et les gouvernements d'Autriche, de Prusse et de Russie effacèrent déjà en 1814, ce qu'ils avaient promis dans la célèbre proclamation de Kalisch. Talleyrand était vraiment l'âme damnée de ce congrès de Vienne. Il inventa le fameux mot légitimité, et chercha tous les moyens de paralyser la Prusse progressiste. Il y réussit si bien que, le 3 janvier 1815, il se forma une alliance secrète contre cet état, pour laisser la main libre aux manœuvres obscurantistes des autres gouvernements. Quant à la confédération rhénane, son armée garda beaucoup d'amour pour ses anciens compagnons d'armes français. Les rois de Vurtemberg et de Bavière prohibèrent la vente du Mercure du Rhin. A Stuttgard, la fête solenneUe de l'anniversaire de la victoire de Leipzig fut défendue ; et à Francfort-sur-le-Mein, le rédacteur d'un journal français déversa impunément son ironie sur ce grand fait d'armes. La mauvaise volonté du roi de Vurtemberg se manifesta en effet d'une manière ignoble, quand il interdit à tous les médecins civils de son pays de prêter secours aux blessés des troupes alliées.
Sur ces entrefaites, Napoléon rentra en France ; et, le 1®^ juin 1815, il dupa la malheureuse nation française encore
L'ALLEMAGNE ET L'EiMPIRE DE NAPOLÉON. 509
une fois, par les promesses fallacieuses qu'il lui fit au Champde-Mai. La grand evictoire de Waterloo fut enfin décidée par les Prussiens de Bliicher.
Le 29 juin, Bliicher était sous les murs de Paris, et répondit à Davoust : •« Monsieur, vous voulez défendre Paris? pre-
• nez garde. Je ne sais pas ce dont mes Prussiens seraient
• capables en ce cas. J'espère que vous ne voudrez pas atti-
• rer sur vous les malédictions des Parisiens, vous qui êtes déjà « chargé de celles des habitants de Hambourg. »» A un grand banquet, que Wellington donna aux alliés à Paris, le vieux Bliicher porta le toast suivant : « Je prie le bon Dieu que les
• plumes de messieurs les diplomates ne gâtent pas encore
• une fois, ce que nos bonnes épées viennent de regagner. » n disait à Hardenberg, ministre prussien et successeur de Stein : - Mon cher, vous avez déjà fait la misérable paix de « Baie dans le dernier siècle, et je suis presque sûr que votre « fameuse paix nouvelle sera aussi malencontreuse. Si mes- « sieurs les diplomates devaient soutenir pendant une heure •i seulement un feu de tirailleurs,'ils ne joueraient plus, j'es- - père, leur détestable jeu. »» Le baron de Stein, lui aussi , écrivit à M. de Gagern : « Mon désir d'agrandir le territoire « prussien est un désir national. Je crains et je hais à la fois « Téparpillement de la surface de TAllemagne. » Malheureusement, Hardenberg, bien que progressiste en quelque sorte, n'avait qu'une politique exclusivement prussienne.
Cette fois, la France fat obligée de payer sept cents millions de dommages et intérêts, et de rendre les monuments d'art qu'elle avait enlevés. La célèbre épée de Frédéric-le- Grand emportée par Napoléon à Paris, ne s'y retrouva plus. Le général-maréchal Serrurier déclara l'avoir jetée au feu.
VINGT-NEUVIÉHE TABLEAU.
L'Allemagne et la Restauration.
Le 8 juin 1815, les diplomates de l'Allemagne daignèrent constituer ce qu'ils appelaient la confédération allemande. Cette détestable organisation politique dure toujours. On ne sait pas, en effet, si c'est par malveillance, ou par incapacité qu'elle a été créée. LesEtats qui la conriposent sont : 1® L'empire d'Autriche; 2® le royaume de Prusse; 3" le royaumede Bavière; 4^ le royaume de Saxe; 5^ le royaume de Hanovre; 6" le royaume de Vurtemberg ; 7® le grand duché de Bade ; 8^ le grand duché de Darmstadt; 9° l'électorat de Hiesse; 10° le duché de Holstein ( roi de Danemark ); 11® le duch^ de Luxembourg ( roi des Pays-Bas) ; 12° le duché de Brunsvick; 13° les deux duchés de Meklembourg; 14° le duché de Nassau; 15° le duché de Veimar; 16° le duché de Coboorg; 17° le duché de Meiningue ; 18° le duché de Hildbourghausea; 19° le duché de Oldenbourg; 20° le duché de Dessaa; 21° le duché de Bernbourg; 22° le duché de Koethen (prononcez Keute] ; 23° le duché de Sondershausen; 24° le duché de Rudolstadt; 25° les deux duchés de Hohentzollem (appartenant aujourd'hui à la Prusse); 26° la principauté de Licktenstein; 27° la principauté de Valdeck ; 28° les deux prifîcipeutés de Reuss ; 29° les principautés de Schaumbourg ; 30° la principauté de Detmold; 31° la principauté de Homboi|rg-He8se; 32° enfin, les quatre villes appelées //^r^^ : Brème, Hambourg, Lubeck et Francfort-sur-lé-Mein. Une diète permanente à Francfort-sur-le-Mein, composée des diplomates plénipotentiaires de toute cette fourmillière, s'occupe jour par
jour de réglementer la malheureuse nation. Les onze États c|u premier rang possèdent chacun voix entière, tandis que le» États secondaires n'ont chacun qu'une demi-voix ou même '{ne riez pas trop) un quart de voix. Ainsi, par exemple, la • foule des petits duchés saxons possèdent ensemble une seule iroix ; Brunsvick et Nassau ont une voix ; les deux Mecklem- ; |içurg n'ont qu'une voix; Oldenbourg, les Anhalt et les 1 4ËQbwartzbdurg, une voix, et ainsi de suite. Dans les questions f- Kfénérales de constitution qui concernent l'Allemagne toute j #ïHière, les six grands Etats possèdent chacun quatre voix,* : les cinq Etats suivants ont chacun trois voix ; Brunsvick, ^ 4eux; Nassau, deux; Mecklembourg-Scfaverine , deux; et tous les autres, une seule. Le plénipotentiaire autrichien lut déclaré président perpétuel ; et il faut dire que M» de Bdr }inghausen était parfaitement digne du rôle principal dans ce jpandémonium diplomatique. Le 13^ article de Tstcte confédératif contenait un gros mensonge, en déclarant que chaque partie de l'Allemagne aurait désorn)ais une charte constito-^ tionnelle. Le 16^ article promettait l'égalité civile à toutes les confessions chrétiennes ; mais il gardait un silence insidieux sur la position des Juifs. Le IS"* article parlait de mesures unir- » formes quant à la hberté de la presse. Le 19^, enfin, faisait espérer l'affranchissement des chemins, qui réunissaient les divers pays de la confédération. Les forteresses de LuxenoH bourg, de Mayence et de Landau furent déclarées confédératives, et pourvues de garnisons mixtes.
Un misérable discours tenu par le comte Buol-^(^auenr stein ouvrit la première séance de la diète. Un orateur d^qs lôs États-Unis d'Amérique s'écria à lalecturedu premier procèsverbal de Francfort : « Malheureuse Allemagne I tu as vaillam- «« ment combattu contre celui qui avait tyranisé la France et « l'Europe; pour récompense, tes diplomates effrontés te « mettent sur la tête un couvercle de plomb; et, si ta n'é-
3«3 L'ALLmAGNfE RT IB& AUMMIieB.
. toufTes pas, tu auras de p ^ettedcl»- 1
labic assemblée parlemmtoin' a rtant eu des pan^gjTisUii, Plus d'une fois on a oaé la c E:r au conseil Ampfalctyt- |
nique de l'ancienne Grèce, i congrès des Ëtats-Unn d'Amériqoe.
La Sainle-jtUianee fit coi\c]\i<i s 26 septembre 1815 pu les souverains de B '. d'Aut che et de Prusse. Mm cette alliaiice fond so l'invo tion de la Saînte-Tritiitj chrétienne, devint promp t 1 ironie la plus améiY à
son principe. En effet, S e-AUiance, telle ip'é^t esiste encore anjourd'hui j mte-six ans, n'^t ip'mt
traité défensif et offawîf < les de toute espi^cc root»
la liberté, l'égalité et la f L-rn i'. Au nom de celle alliance, dite sainte, les c s ilus ahoininnblcs ont été perpétués ; et c'est elle 'ju n contribua indirectemeil
& l'exaspération uni ver le, d la conclusion inévitable a été l'nrgente nécesnté de tra nner l'Eui ope entière en une vaste eonfédération.démoc ]ue.
L'Allemagne , reconstiluûe en 1815 , devint ainsi um misérable pierre d'achoppement :ellée au centre de l'Earope. Les diplomates de la Sninte-Alliance sanctionnèrent les trois partages delà Pologne. La Prusse conserva le ^and duché dé Poanœiie; l'Antriche, le royaume de GallJcîe; In Russie garda la plus grande partie sous le nom de royaume polonais (le grand duché d e Pologne forme par Napoléon ), et les anciennes provinces la Lithuanie, la Volynie, la Podoiie et l'Ukraine. En outre, la Russie resta en possession de la Fmlende, jadis province suédoise ; la Subde obtint la Norvège, arrachée au Danemark qui s'était montré trop fidfele à Napoléon; le roi de Saxe, également MUe à Napoléon , perdit nnepartie considérable de son pays, qui cchut à la Fnisse. L'Autriche retint Milan et Venise, les provinces iUyriEDD.es et plusieurs autres morceans du pays des Ai
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■ L'ALLEMAGNE ET LA RESTAURATION. 5fï
i k- En 1816, déjà, le parti de l'opposition libérale parla très» f Jjautdans des réunions et dans des brochures. Le môtjji^ i pdote fut aussitôt déclaré suspect par la Sainte-Alliance ; et V. ^elle-ci fut tellement violente, qu*elle n'épargna pas même le journal de Gœrres ( prononcez Gueurrès), le Mercure du RAin^ '-{- Jbien que cette feuille fut loin de prêcher un libéralisme : ,écàairé. Gœrrçs était déjà anti-révolutionnaire; l'ex-jacobia r .^nait de se changer en obscurantiste bilieux et perfide. Pour ; le moment, cependant, il était encore attaché au parti anti* ;gpuyememental ; et, en 1817, il approuva la démonstration ^ des étudiants patriotes réunis dans le vieux château de j iVartbourg. « Ces jeunes gens, disait-il, viennent de brûler ; M sur la plate-forme du château bon nombre de livres et 4^ « journaux serviles, car ils ne peuvent pas comprendre pcmr- « quoi les princes allemands du xix^ siècle veulent toujours « perpétuer Terreur des princes allemands du xvi*. Cèrt^, « la réforme de Luther en matière ecclésiastique doit désor«* M mais être appliquée aussi aux affaires politiques. ^ Les étu^ diants réunis dans le château de Yartbourg étaient ceux dès universités de Halle, Leipzig, léna et quelques autres. L'époque choisie pour leur réunion était précisément celle, où , trois siècles auparavant , le docteur Martin Luther avait rompu avec le pape Léon X. Ces jeunes gens s étaient presqiÉi tous battus contre Napoléon. Ils arborèrent Tancien drapeau de Fempire allemand, aux couleurs rouge,, noire et or, en dépit des innombrables petits drapeaux particuliers dont dia-* que mesquine souveraineté de T Allemagne actuelle croit utile de se pavoiser. Les étudiants patriotes des universités allemandes s'étaient organisés en sociétés plus ,ou moina secrètes, appelées la Burschenschafi [XermiBursck signifie dans le langage des étudiants un homme qui s'occupe et de politique libérale et de science). Ces sociétés avaient une. tendance très-morale, mais ipalheureusement un peu trop
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religieuse et entichée d*un patriotisme exclusif. Malgré ses défauts, cette vaste association, vraiment fraternelle et ve^ tueuse, avait le mérite de combattre le provincialisme ^ la démoralisation. Ses membres, tous en même temps affiliés i la grande société gymnastique, sou» la direction du citojrea Jahn, se distinguèrent aussi par leur costume particulier. Ofl portaient une redingote très-courte^ de couleur noire, un pantalon noir, une casquette de velours noir, et point de cravate. Leurs assemblées fréquentes iiirent d* abord pu** bliques. L'ordre et la discipline qui y régnaient citaient exemplaires. Leurs procès-verbaux, leurs livres de caisse, leurs livrets de censure morale, tout cela était inspiré d'iin esprit rigide , mâle et dévoué. Quant à la soleaiùté révolutionnaire dont nous parlons ici , elle eut lieu le 18 octobre 1817, sous les auspices de Charles- Auguste grandduc de Yeimar, qui ordonna même à tous les bourgeois de la ville d'Eisenack de donner gratis l'hospitalité aux éixtdiants invités. Vingt-quatre membres furent choisis, comine directeurs de la solennité ; le ministre d'État du gnmd^doc de Yeimar, M. Schweitzer et beaucoup d-autres fonctionnaires y prirent part.
Pour donner une preuve de la grande agitation de la jesne Allemagne littéraire de ce temps-là, nous fournirons ici quelques notices sur deux nobles frères , qui. ont joué utL râle éminent parmi les étudiants de 1817, Auguste- Adolphe- Louis FoUen et Charles Follen.
Auguste- Adolphe*Louis Follen {prononcez Follènê), né en Hesse à Giessen (prononcez Guissen), en 1794, avait quitté sa place d'instituteur pour combattre, en 1813, dans un régiment de chasseurs contre l'empereur Napoléon. Après 1815, il fît ses études juridiques et devint rédacteur, du Journal Unwersel de la ville d'Elberfeld. Mais il fut mis en prison à Berlin comme démagogue et ennemi de la
Alliance. Il ne recouvra sa liberté qu'en 1821 et se retira en Smsse ; il y obtint les droits de citoyen dans le canton de Ztinè, et fut élu dans le grand conseil. Ses travaux litté« fttitâs tmr les langues anciennes et modernes, principalement tfttr r*Uemand ancien , sont importants ; mais il n'est pla^ dans lé parti le plus avancé des démocrates allemands. Son ficènr Gbarles, étudiant en théologie et en droit, fit égale- DMnt^ eommè chasseur volontaire^ le coup de fusil contré l'empereur Napoléon, puis il devint professeur agrégé à Tuni-^ TAtÉté de sa ville natale. Après le célèbre acte de vigueur exétitité par le fameux Charles Sand, il fut forcé de s'exiler en Siiisee , oii on le fixa comme professeur de Tuniversité de Billf. Mais la diplomatie prussienne le fit chasser de son Mile helvétique en 1824. Arrivé en Amériqfue, cet inatta^ qmble Mile d'outre-mer, d'où la jeune et puissante Union 4èd Républiques-'Unies , lancera tôt ou tard les flèches eM^oiflonnées et les javelots brûlants contre la vieille Eu* rope monarchique, Charles FoUen remplit les fonctions de pffpfooocur de droit romain et de la littérature allemande à Lendngton, à Cambridge et à New^York; puis, il fit beau* eéap |Kmr répandre la secte dite de VUnitamme ou de l'Unité de Dieu, arasi appelée par opposition avec la Trinité officielle de l'église. Mais il périt, à la grande sati^aetion des antre» sectes, le 13 janvier 1840, dans l'incendie d'un bateau è vapeur, sur lequel il s'était rendu avec cent soixante-quinze passagers, pour aller inaugurer^ à Lexington, un édifice du culte imitariste.
Les deux frères FoUen , surtout Charles , ont fait preuve é'rni caractère patriotique sévère, et d'un talent politique supérieur; beaucoup de leurs chansons et de leurs cantiques en l'honneur de la Révolution et de la Liberté brilleront toujours dans la mémoire des Allemands. En ne citant ici qu'un seul exemple, mais un des plus grandioses, de toute cett«
fougueuse litt(5rature démagogique entre 1816 et 1820, je traduis les passages principaux de ce célèbre chant des étudiants conspirateurs, nommé le Chant suprême (Das faohe lied). Cette poésie, composée d'un grand nombre de strophes variées, mais toutes distinguées par leurs idées, par leur style et par leur sombre mélodie , a sans doute plusieurs auteurs : mais il est certain que Follen se trouve parmi eux. Du reste, depuis 1831 , elle est tombée en une désuétude peu méritée :
«« Prince des Archanges, Ange gardien du genre humain, M Ange vengeur de Tinnocence opprimée, nous t'invoquons... « Au milieu d'un désert sablonneux, entre les broussailles et « les orties, un pauvre petit rosier commença à fleurir, mais « presque étouSé par ses sauvages voisins, il vit bientôt ses <• fleurs se faner, et l'ouragan souffla dessus. La pousaièfe « et les dards du soleil , la pluie et la neige tombèrent sur la « petite plante pour la détruire, et les ronces ncanèrent : Re- « gardez donc ce rosier, nous le faisons mourir I
» Mais il ne mourut pas, il grandit. Il porta à chaque •« printemps son tribut, sans fléchir devant ses ennemis con- «• jurés. Un jour enfin la rose merveilleuse éclata, la rose de « la Liberté allemande. L'aiguille de l'Horloge étemelle « marqua alors l'heure de 1813, 1814, 1815,
M Mais cette heure tyrannicide s'envola, et les ennemis «• de l'intérieur, conspirant de nouveau avec ceux de Texte- «rieur, arrachèrent le rosier miraculeux.
« A bas la liberté allemande I hurlèrent-ils; vive ledèspo- « tisme allemand ! Le général corse est abattu, abattons ceux «• qui nous ont prêté leurs bras pour le vaincre! Etablissons la « Sainte-Alliance des rois contre l'impure alliance des peuples « rebelles!... »
«« Maintenant, chers frères allemands, le grand Dieu nous «• inspire et nous a donné son glaive exterminateur contre
«• cette alliance des rois, qui est infernale tout en s'appelant « sainte.
« Ici, dans cette vaste salle tapissée de noir, devant ces » treize flambeaux de cire noire sur les treize chandeliers « noirs, à cette table ronde couverte de noir, nous sommes « encore debout, les derniers hommes libres de la grande Al- «i lehiagne retombée en ruines.
«< Ah! qu'elle fut belle et puissante, notre grande Aile- « magne, en brisant Texploitation étrangère et injuste du « Corse, du fameux général brigand et voleur, dont la patrie « est cette sauvage île italique , renommée déjà chez les «< Romains anciens pour ses sapins, ses chèvres et ses bandes « de brigands.
« Mais ne maudissons pas lui seul, maudissons autant les « nombreux princes et courtisans d'Allemagne , qui cour- « bèrent leurs fronts hautains jusque dans la poussière de « ses pas , et qui tous le flattèrent comme les chiens flattent « le maître qui leur distribue du pain et des coups de «fimet.
« Après Tavoir assez caressée, ils trahirent leur idole; ils « se laissèrent, les lâches, entraîner par le courant impétueux « de nos cœurs et de nos bras, ils nous promirent la liberté M et la grandeur politique et religieuse. Mais quand nous « eâmes terrassé leur ancien maître , le général brigand et « yoleor, ils commencèrent, le lendemain même, à devenir « parjures.
» Que la Sainte- Alliance des rois parjures soit maudite !
«< Nous avons prodigué notre sang sur les champs de ba- « tailles contre le Corse, notre chair porte les déchirures de « sa mitraille , nos femmes et nos mères , nos filles et nos • sœurs ont versé les larmes du désespoir : mais où sont <• donc aujourd'hui la grandeur et la liberté qu'ils avaient «• promises à r Allemagne {
M Trois ans ont suffi pour nous rendre la risée du monde » entier. Frères de la ligue des Hommes Libres, comme « les agents secrets de la sainte Fême d'AUeoiagne dans «« l'antiquité, ainsi marchonsHious tous pour détruire les pé- « cheurs et les traîtres qui nous ont menti en 1813) 1814, « 1816....
M A genoux , frères noirs » à genoux , nojtre misérable « existence terrestre ne mérite plus d*être soutenue aux dé- «( pens de notre honneur personnel et national* De parla « grâce de Dieu , du Christ et de la Nation , nous noua con- K stituons en juges suprêipes et en exécuteurs sans peur et « sans reproche.
«« Vive la vertu et la dignité de notre patrie malheureuse, M lavons ses taches dans le sang de ses traîtres I •••
. « Et ils se dispersent lentement, tous les frères noirs de la « sainte Fâme ; en vérité ce sont les bras armés dis Dieu. H Les frères noirs de la juste venge^nœ ne pprtcmt ni orne- « ment , ni habit brodé ; le seul objet qui brille à kor côté, ** c'est la dague d'acier, bien trempée et effilée. .«.Et ils K marchent, chacun dans son chemin, parcourant en siknoe la » grande Allemagne , depuis les rives isablonneuses de la mer « Baltique, jusqu'au pied des glaciers des Alpes ; depuis les • monts du Géant , jusqu'aux ondes vertes du Rhin ••. Par- « tout ils vont, partout ils pénètrent , ' la main à la poignée M du fer sacré. Ils cherchent leurs coupables victioMS or- « nées de rubans bariolés, d'hermine, de poui^re, et de « diamants ; ils les poursuivent comme Tombre le eorps, « ils les traquent jusqu'à la table des orgies royales, jusqu'à « la cave des trésors accaparés, jusqu'à la revue militaire de « leurs gardes-esclaves, etjusqu'àl'opéra où dansent lea belles « filles du peuple affamé , abusées par l'or des infâmes. 0 « grande Allemagne , réveille-toi 1
M L'heure suprême approche : aujourd'hui il, y a trois
«• siècles (1) Martin Luther, envoyé de Dieu , mit la cognée « et le feu à l'idole de Rome , redevenue païenne ; Martin « Luther délivra notre nation du joug des papes. Quant i « nous, petits successeurs du grand libérateur, donnons notre « sang pour la délivrer du joug des rois.
i« O grande Allemagne ! tes rois t'ont clouée au carcan , « ils t'ont serré la corde autour du cou ; ils font couronnée » d'un diadème d'orties et d'épines ; ils t'ont craché à la fi- •« gure ; ils jouent aux dés les biens qu'ils t'ont volés , et « ils dansent, hurlant et ricanant, autour de ton bûcher, ô « grande Allemagne ! . . .
m Et vous autres, Allemands, dormeurs, qui dormez depuis «• la bataille de Waterloo , comme si tout eût été dit et fait « avec notre dernier coup de canon , dormeurs , réveillez- « voua! Déjà la trompette du Seigneur ébranle le ciel et la « terre, les cercueils brisés d'eux-mêmes laisseront sortir M leurs cadavres et leurs squelettes , qui recommenceront la « guerre civile entre la liberté et le despotisme. Mais notre « cause triomphera ! Vive l'Allemagne ! »
La Sainte^AUiance , il va sans dire , traqua sur-le-champ non-seulement tous ceux qui avaient assisté à l'assemblée de Vartbourg , mais aussi ceux qu'elle suspectait. Déjà en 1815, le professeur universitaire Schmaltz, à Berlin, immédiatement après la deuxième paix de Paris, avait accusé publiquement comme périlleuse au gouvernement la célèbre Société de la 'vertu , par laquelle la domination napoléonienne en Allemagne avait été si profondément minée. Un des assistants à cette fête révolutionnaire était l'étu-
(1) En effet, en 1517 , 31 octobre , Martin Luther ouvrit la Réforme du CbrisHanismc par ia célèbre afRche au portail de réglise de Vittenberg, et en 18M, 11 décembre, il brûla , devant la porte de cette ville universitaire, la procUioalJon du Pape avec le code de 1 Ëgli&tt.
diant Karl Sand, jeune homme d'un esprit élevé, d'un coeur noble, et d'un courage à toute épreuve. Fils d'une honnête famille bourgeoise ; il fut choisi par le comité directeur pour tuer Técrivain réactionnaire Kotzebue. Ce Kotzebue était d'un caractère vil et abject, mais plein d'esprit et de verve. Dans ses relations personnelles , et surtout dans son foyer domestique , il n'était point condamnable. Mais il s'attira la malédiction de T Allemagne pour tout ce qu'il a fiât lui-même, et qu'il a fait faire contre le jeune parti patriotique. Né à Veimar, d'un père qui était employé supérieur dans la diplomatie, Kotzebue était devenu avocat, et en même temps auteur dramatique. A vingt ans déjà il obtint plusieurs emplois fort lucratifs en Russie , où il avait été adressé avec de bonnes lettres de recommandation. Quant à sa valeur littéraire, elle est bien mince. Son mérite principal ( si mérite il y a) est sa fécondité incroyable; mais dans ses pièces, il se montre le plus souvent flagorneur et ignorant. Un grand démocrate allemand a très-bien dit , en parlant de Kotzebue , qu'il avait l'âme d'un laquais; et en effet dans chacune de ses pièces, les laquais, les cuisiniers, les soubrettes , les gouvernantes jouent un grand rôle. Mais il y a peut^tre peu de laquais qyi aient l'âme aussi basse que cet homme. Ne nous étonnons pas trop toutefois de la renommée dont il ^a joui pendant assez longtemps comme auteur dramatique : son langage ou plutôt son babillage est facile , coulant, mais dépourvu de valeur réelle; c'est précisément pour cela qu'il a charmé , dans un temps où tout le monde était blasée Pour être juste il faut avouer, que l'intelligence du public allemand était comme engourdie de 1816 à 1830. Kotzebue a composé quatre-vingt-dix-huit pièces, dont la plupart sont des comédies qui ont beaucoup fait rire. Les quelques drames qu'il a laissés ont eu aussi beaucoup de succès. Ce qui lui attira surtout la h^inç du jeune parti patriotique, en 1816, fut l'i-
^ ronie basse et plate qu'il déversa sur toutes les idées libérales ^ de r Allemagne. Le coup de poignard fut, pour ainsi dire, le ^' résultat de la condamnation prononcée par toute la classe éclairée. Karl Sand le tua , le 23 mars 1819 , à Manhèim , fet mourut lui-même sous la hache du bourreau avec un sangfroid héroïque. L'exemple de ce jeune martyr fut imité par le pharmacien Lening, qui attaqua Ibell, président-ministre du grand-duc de Nassau ; mais Lening fut désarmé. Il se suicida dans sa prison.
Un déluge de brochures, de pamphlets, de rapports ministériels de toute sorte, se fit alors pour détruire ce qu'on appelait la démagogie. Stourdza, prince et conseiller russe, remporta le prix comme rédacteur d'un mémoire venimeux et menteur, qui accusait les universités allemandes d'être un foyer de carbonarisme. Les congrès d'Aix-la-Chapelle et de Karlsbad frappent alors leur grand coup. Les universités allemandes sont mises sous la surveillance d'un commissaire spécial de l'Empire. L'associatjon des étudiants est poursuivie; ses trois couleurs sont interdites, et la commission centrale d'enquête, instituée à Mayence, organise l'espionnage le plus odieux. Le directeur gymnastique Jahn est arrêté ; les écoles, à la tête desquelles il était, sont fermées; Maurice Amdt est suspendu ; Joseph Goerres se réfugie en Suisse et de là en Bavière, où il devient le professeur le plus réactionnaire de l'université de Munich. De Wette, professeur de théologie à Beriin, est destitué pour avoir écrit une lettre de consolation à la mère de Karl Sand. A l'université de lena, Fries, professeur de philosophie est suspendu. Le grand Oken, professeur d'histoire naturelle et rédacteur de la revue mensuelle Isis^ reçoit son congé. Une centaine de journaux libéraux sont supprimés. La censure la plus rigoureuse est établie pour cinq ans, et la commission de Mayence qui dura jusqu'en 1828, peuple les prisons de victimes et de
martyrs. Beaucoup de réfugiés patriotes prennent domicile en Suisse; quelques-uns même s'enfuient dans T Amérique du Nord. L'anniversaire des victoires remportées par les patriotes allemands sur Napoléon, au mois d'octobre, est interdit. Le roi de Saxe fait renverser le monument élevé sor le champ de bataille de Leipzig; et le monument qu'on érige à Waterloo est si mesquin, qu'on voit bien que la, diplomatie allemande a présidé à sa construction. <
L'Allemagne rentra , après cette effervescence des étudiants» dans l'apathie la plus profonde. Sa littérature même se détourna des événements du jour, et produisit une foule prodigieuse de livres scientifiques, de poésies et de ronuuis, qui, tous à la fois, dirigeaient les regards du public vers le Moyen Age. Cette nation avait été surprise par le mouvement de 89. Frédéric-le-Grand et l'empereur Joseph U, ralliés aux écrivains progressistes, avaient, en elSet, préparé el même fait des améliorations considérables, mais le gros de la nation était tout à fait arriéré. De là cette aii)gulière aversion des écrivains réputés progressistes pour les idées de liberté. Si Robespierre eût dominé plus longtemps, il est très-probable que l'Allemagne se serait vaillamment associée à la France. Mais, bientôt, la Montagne française fiit remplacée par le Directoire et par Napoléon, ce 'qui contribua beaucoup à entretenir, au delà du Rhin, la confusion dans le? idées. Napoléon renversé, des hommes vraiment édairés et droits auraient pu conduire l'Allemagne dans la vcâe du progrès. Au lieu de cela, la Sainte-^Alliance s'dTorça de ramener ce malheureux peuple dans les ténèbres du passé. Parmi les souverains , fondateurs de la Sainte-'AUiance, Alexandre de Russie seul avait une âme élevée. Ce prince , en 1818, disait un jour au docteur en théologie Eylert, évêque protestant de Berlin et confident intime du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume-le-Taciturne :
« Aux journées de Dresde, de Lutzen et de Bautzen, après « tant d'efforts inutiles, où malgré le plus grand héroïsme de •• nos troupes, le roi de Prusse et moi nous fumes néanmoins «• obligés de battre en retraite devant Napoléon, nous ne 0 pûmes nous soustraire à cette conviction que le pouvoir
• des mortels était bien peu de chose, et que l'Allemagne « était perdue, à moins d'un secours et d'une bénédiction » spéciale de la Providence divine. Nous chevauchions côte •• à côte, votre roi et moi, sans escorte, sérieux et livrés à «* DOS tristes réflexions; nous restions muets l'un et l'autre. « EInfin , Frédéric-Guillaume , le plus cher de mes amis , •• rompit le silence pour me dire : — Cela ne peut aller ainsi ; H nous sommes dans la direction de l'est , et c'est à l'ouest •» que nous voulons^ que nous dei>ons marcher! Nous y
• parviendrons, Dieu aidant, et si, comme je l'espère, il «« favorise nos effort» réunis, alors proclamons, à la face du « monde entier, notre conviction, qu'à lui geul appartient « l'honneur. Votre roi et moi nous nous en fîmes lapron messe, et nous nous serrâmes la main sincèrement. Yin- « rent alors nos victoires de Koulm , de Katzback , de « Grossbeere et de Leipag ; et lorsque, arrivés à Paris, nous
• touchâmes au but de cette pénible course, Frédéric-Guil- « laume , toujours sérieux et sévère , rappela nos saintes « ré^Ql^tions, dont il avait eu la première pensée, l'empereur
• d'Autriche François entra volontiers dans nos idées. Qui- M conque ne reconnaît et ne sent pas cela (ici l'empereur « Al^uuidre éleva sa voix), quiconque, mêlant au saint le «• profane, ne voit là que des arrière-pensées et les des^-eins « rusés' de la poUtique ordinaire, ne doit pas parler dans cette tf discussion solennelle, et il serait superflu de l'y admettre. » Madame Krudner contribua beaucoup à tourner tout à fait la tête à l'empereur de Russie, et, revenu de Paris à Saint- Pétersbourg, ce malheureux monarque fut atteint d'une mé-
lancolie qui ne le quitta plus. Il disait à Tévêque Eylert: « A quoi sert notre Sainte- Alliance, si les principes dont elle « doit être l'expression restent isolés au sein de nos peuples, « sans pénétrer dans nos cœurs royauxî - De là, ce penchant outré vers la religion chez les souverains de Russie et de Prusse. Frédéric-Guillaume s'écriait quelquefois : « Ah! M je ne voudrais pas régner sur une nation qui n'aurait pas « de religion ! h
En Prusse, le ministre-président, le prince de Hardenbei^, remplaça, nous l'avons déjà dit, le baron Stein, et bicfn qu'il fôt éloigné de tout sentiment national pour l'Allemagne entière, il marcha pourtant dans la route d'un demi-progrès, tandis que les autres souverains allemands se jetaient , la tête la première, dans la réaction la plus effrénée. En 1819 et en 1820 , le prince autrichien de Metternick exécuta son chefd'œuvre infernal, et le iameux acte final de Vienne supprima d'une manière rigoureuse tout développement constitutionnel. La Sainte- Alliance des souverains allemands fut interprétée dans le sens le plus despotique, et devint une association défensive et offensive contre toute chambre libérale. Le prince Clément de Metternick, dont le caractère a beaucoup de ressemblance avec celui de Talleymnd, s'éleva au poste de directeur-général de la diplomatie européenne. Avec des opérations financières assez rusées, il obtenait un nouveau crédit pour l'Autriche épuisée par tant de guerres, et se mettait par là dans la possibilité de soudoyer une armée d'espions et d'agents provocateurs. Au jour de l'an 1820, les libéraux d'Espagne s'insurgèrent contre leur roi, l'infâme Ferdinand VII, et les Napolitains en firent autant ; mais le prince de Metternick convoqua aussitôt un congrès à Troppau. Il démontra là à l'empereur de Russie, ami dés Grecs soulevés contre les Turcs, que l'esprit d'insurrection s'étut déjà manifesté à son insu dans un régiment de gardes à Sainte
Pétersbourg; ce qui ébranla tellement Alexandre, qu'il accepta toutes les mesures liberticides proposées parMettemick. Un autre congrès assemblé par Mettemick , à Layback , en 1821, permit aux Autrichiens d'envahir l'Italie révolutionnaire. Naples et le Piémont succombèrent bientôt sous les eoups des généraux autrichiens Frimont et Boubna. En 1Q22, Metternick^ réunit un congrès à Vérone, et proclame en face de Sainte Trinité chrétienne le principe de la légiti- Bttité, de sorte que tout insurgé grec est déclaré hors la loi. Les Turcs se livrent alors aux cruautés les plus barbares entera leurs malheureux sujets chrétiens.
L'empereur de Russie envoya alors à tous les gouvernements allemands une note, pour les obliger de déclarer que le congrès de Vérone ne se faisait que dans l'intérêt bien entendu des peuples. Cette déclaration, que le malheureux Alexandre , dans son âme déchirée par tant de sentiments opposés, avait fait de la meilleure intention du monde, fut acceptée avec un rire perfide par toutes les cours allemandes, et celles-ci tourmentèrent désormais les libéraux, dans fin^ iérei bien entendu des peuples .
Dans la malheureuse Hesse. les saturnales de la réaction arrivèrent bientôt au comble. Le vieux landgrave Guillaume était devenu prince-électeur par Napoléon , en 1803 ; mais 80D pays lui avait été retiré en 1806 , et incorporé au royaume de Vestphalie. Après la chute de Napoléon, Guillaume reprit le trône, et avait l'insolence de dire : « Je n'ai fait que dormir « pendant huit ans. »* Tout fut par conséquent restauré comme an moment où il s'était endormi. Il daigna pourtant garder encore le titre de prince-électeur, ce qui était la plus grande niaiserie du monde, puisqu'il n'y avait plus d'empereurs à élire. Ce misérable renvoya tous les fonctionnaires supérieurs du roi Jérôme Bonaparte, cassa tous les colonels et capitaines, réintroduisit dans l'armée la queue et la perruque, défen-
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dit à tout citoyen, qui n était pas fonctionnaire sapérieur, de s'intituler Monsieur, rétablit toutes les charges seigneuriales abolies sous Napoléon, etc.; puis il poussa rabsolutisme jusqu'à ce point de réduire à un tiers les obligations d'état; enleva aux acheteurs tous les domaines vendus soua Jérôme, sans leur en donner un équivalent ; fit payer p&r la caine d'état les dettes de son fils montant à deux cent mille thalers; réduisit les salaires inférieurs, au point de ne donner que cinq thalers par mois à un lieutenant. Il avait, à la fin, la bonté toute paternelle d'offrir aux Chambres une nouvdte charte constitutionnelle pour quatre millions de thalOB. Les Chambres ayant refusé cette offre infâme, la charte fot sapprimée, et ce bon père du pajrs gouverna d'après soif bon plaisir. Guillaume jeta en prison les officiers Rothnnann et Hutb, à cause d'une pétition en faveur de leur oorps. Des fit de même de M. de Gohr, qui avait commis le erime de
donner une petite fête au moment oii Son Alterne Eleetp* raie se trouvait par hasard au lit, par suite d'unentaladiesil* bite. Les acheteurs des domaines eurent beau s'adrasser à la haute diète de Francfort, Télecteur resta soard à toute intercession supérieure. Après sa mort, en 1821, le pàatre peuple hessois tomba entre les mains de son soccessear Ouillaume II. Ce seigneur, il est vrai, abolit dans l'armée te qneoie et la perruque, mais il laissa subsister les abus admimstratifa et y enajoutaencorequelques nouveaux. Sa maîtresse^ te céd^ tesse de Reichenbach, gaspilla des sommes énormes, et Gteil* laun>e était au plus mal avec son épouse , scettr da roi de Prusse, et avec son fils légitime. La eamarilla fit éerireè Guillaume II des lettres anonymes pleines de menaces, elle résultat de cette misérable intrigue était l'incareération ett masse de quelques milliers de personnes des dettx sexes. Aucun voyageur n'avait plus le courage de passer pap Casse], résidence du prince. A ta fin, on découvrit que led lettres
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Avaient été écrites par un favori de la cour, le directeur de la police Manger.
Dans le petit duché de Brunsvick, des scandales sem-^ blables eurent lieu. La duchesse Caroline, épouse du roi d'Angleterre Georges IV, mena une vie de libertinage, et elle mourut après avoir été acquittée à Londres dans un procès d'adultère. Ce roi d'Angleterre, Georges IV, était le tuteur de Charles, duc de Brunsvick, petit- fils du duc Ferdinand, tombé dans la bataille de léna. Le pays de Brunsvick qui avait obtenu une constitution en lâ20, était assez bien administré par le ministre d'état Schmidt-Phiseldeck. Mais le jeune duc, âgé de 19 ans, assouvit sa haine personnelle contre ce digne fonctionnaire et renversa la charte constitutionnelle. Charles était entouré de Bosse, jadis très-humble serviteur du despotisme napoléonien, de Frike, de Klindworth et de Bitter, tous fonctionnaires qui n'ont pas laissé un souvenir agréable aux citoyens de Brunsvick. C* est surtout le directeur des finances Bitter qui exécu^ tait les mesures les plus arbitraires. La haute diète de Francfort fit la sourde oreille à toutes les doléances des représen-* tante de Brunsvick.
En Bavière, le roi Maximilien P'^ mourut en 1825. Le snocesseur de ce prince aimé de son peuple était Louis, en-* neuÀ mortel du napoléonisme, patriote allemand et libéral* Malheureusement son libéralisme ne fut que de courte durée, et son imagination poétique dégénéra bientôt en hallu* Gination £Bmtastique ; à preuve ses nombreuses poésies qui ma« nifestent un sentiment maladif. Au commencement il fit beaucoup de bien ; il introduisit des économies administra* thres, et n'épargna rien pour embellir les grandes villes du royaujne. Ayant transféré l'université de Landshout à Munich, il y fonda de nombreuses académies pour les sciences et lesbeaax-arts,il s'intéressa vivement en faveur de Tinsurrec^
tion des Grecs contre les Turcs, et le premier parmi tous les princes allemands, il manifesta l'amour de la liberté. Louis de Bavière proposa au roi Guillaume de Vurtemberg une alliance commerciale, et devint ainsi Tauteur de l'unité allemande sous ce rapport. Avant lui la malheureuse Allemagne était tellement déchirée et divisée, que M. de Pradt, un Français, avait parfaitement raison de dire : » Les Alle- « mands ressemblent aux animaux d*une ménagerie qui, bien « que rapprochés les uns des autres, ne se regardent qui « travers leurs cages grillées, n En 1819, les négociants de Francfort- sur-le-Mein avaient déjà envoyé à la haute diète une pétition pour réaliser enfin la liberté commerciale sur le sol allemand, diaprés l'article 19 du pacte de 1815. Dans cette pétition remarquable il se trouva la phrase suivante : « Toutes les nations de l'Europe, y compris les Espagnols et <« les Turcs, s'efforcent de renverser dans leurs pays récipro- « ques les barrières commerciales, mais les Allemands sont M ennemis des Allemands : nos rivières et nos routes scmt " également coupées par des octrois innombrables, etc. » La diète de Francfort, cela va sans dire, n'écouta point les plaintes des citoyens de Francfort. Elle regarda même d'un œil indifférent l'outrecuidance du roi des Pays-Bas, auquel la Sainte-Alliance en 1815 avait octroyé la couronne royale sous la condition de laisser hbre le commerce allemand siir le Rhin jusque a la mer. Or, tous les documents diplomatiquâi de l'Europe étant rédigés en langue française, le roi néerlandais trouva bon d'interpréter l'expression françaiseyii^n^à la mer par les mots suivants ; « jusqu'à la rive de la mer, '• par conséquent il se permit de rançonner durement les navigateurs allemands à l'embouchure du Rhin. Le roi Loois de Bavière ayant donné un bon exemple, la Prusse et le grandduc de Hesse-Darmstadt l'imitèrent. Une autre assodation commerciale fut projetée par la Saxe, le Hanovre, la
électorale. En 1828, le baron de Cotta proposa enfin à une assemblée de naturalistes allenriands tenue annuellement à Berlin, le plan de réunir l'association commerciale de l'AUemagne méridionale à celle de TAUemagne septentrionale* Voilà l'origine du Zollvereln, c'esl-à-dire l'association des 4ouanes allemandes.
Louis de Bavière nourrissait cependant dans son cœur un ennemi caché, qui bientôt allait se développer et prendre des proportions formidables. Ce prince généreux, mais fantastique, était profondément adonné à ce que Ton appelle en Allemagne le romantisme. Sous ce mot on comprend l'ensemble des tendances et des idées qui voudraiei?t ramener Vhumanité européenne du xix® siècle à celle du moyen âge , i^e romantique par excellence. Le romantisme politique peut très-bien se manifester sous la forme catholique comme dans la personne de Louis le Poète, roi de Bavière, et sous )a forme protestante officielle comme dans la personne du roi actuel de Prusse, Frédéric-Guillaume IV le Parleur. Louiç le Poète commença déjà vers 1827 à restaurer quelques couvents et à donner asile, dans sa jeune université de Munich , à quelques professeurs du parti ultramontain et du mysticisme catholique. Le célèbre Joseph Gœrres, ancien jacobin et journaliste distingué du parti anti-napoléonien, brilla bientôt à Munich par son immense éloquence et par ses 8opI^ismes. Ce romantisme catholique était toujours le même flous les formes les plus différentes. Immédiatement après 1815, s'éleva un prophète, Adam Muller, paysan du Palatinat. Madame de Krudner, dans la haute société, joua son rôle fameux. A Bamberg , le jeune prince Alexandre de Hohenlohe s'efforça, sans toutefois y réussir, d'opérer des miracles, jusqu'à ce que la police intervînt. En Autriche, la cour impériale s'entoura des Jésuites, connus sous
le nom des Ligoriens. Le comte Frédéric de Stolberg et
ai
r>30 r/AlJXMAONE FT LFS ALLEMANDS.
l'aristotratp >ui>se tlo Jlaller qnitlorent le protestantisme et se iiront catholiques; quant à Stolberg, il ne causa point de mal. mais de ?Taller publia un livre politique tellement envenimt*, qu'on appelle avec raison son auteur le De Maistre allemand.
Cette ab(Tration romantique, cette reculade du protestantisme au papisme , trouve son explication dans Tétat désespr^TO, qui suivait le parjure des princes allemands après 1815. La nation, éveillée par ses grands efforts contre l'usurpateur corse, fut trompée d'une manière vraiment infernale par les dynasties et les diplomates; et précisément les esprits les plus fougueux et les plus poétiques, ne trouvant aucun terrain pour leur activité réelle, se replièrent sur euxmêmes, et se perdirent dans les crépuscules du passé romantique et réactionnaire. Ce romantisme du moyen âge, romantisme réactionnaire au fond quoique très-riche en beautés, ne doit point être confondu avec le romantisme moderne ou révolutionna
Herder avait le premier appelé l'attention des Allemands sur la poésie nationale des peuples du moyen âge et de l'Orient; le grand Gœthe avait même composé des poésies allemandes dans ces genres. Toute cette espèce de poésie cultivée par les poètes allemands les plus divers, fut appelée la poésie romantique , pour la distinguer de la poésie classique et de la poésie de la société actuelle. Les deux frères de Schlegel, Frédéric et Auguste Guillaume, ennemis de la poésie ordinaire de la société actuelle, aimaient également l'antiquité païenne et le moyen âge chrétien ; ils espéraient, comme Léssing et comme Gœthe, pouvoir combiner le goût antique avec le goût romantique. Mais tous les autres poètes de ce temps-là n'avaient de sympathie que soit pour le romantisme, soit pour l'antiquité. Ainsi Louis Tieck n'aimait point du tout les Grecs et les Romains; après
avoir étudié profondément la littérature du moyen âge tout entier, les maîtres chanteurs de TAllemagne , l'Anglais Shakespeare et les Espagnols Calderonet Cervantes, etc., il a produit lui-même des poésies admirables, et on doit dire que l'Allemagne de nos jours n*a commencé que par les efforts tle Tieck à comprendre les sublimes beautés de la littérature du moyen âge. D'autres poètes romantiques, le baron de Hardenberg, connu sous le nom de Novalis, Henri de Kleist qui finit sa vie par le suicide, Achim de Arnim et Brentano ont composé en vers et en prose des contes populaires d'une beauté aussi touchante que mystique. Brentano et Arnim ont le mérite d'avoir recueilli les chansons du bas penple allemand, dans lesquelles on rencontre une simplicité naïve unie à une profondeur inattendue. Le baron prussien FouquédelaMothe, descendant d'une famille calviniste expulsée de France, commença bientôt à outrer ce goût romantique du moyen âge, et les imitateurs de cet auteur ont fini par tomber dans le ridicule. Du reste on ne peut pas nier qofif tous ces romans écrits dans le goût du moyen âge n'aient contribué beaucoup à enflammer en 1813 et 1815 l'esprit belliqueux contre Napoléon. Un autre poëte de cette époque-là, qui finit sa jeune vie sous les murs de Hambourg, ville napoléonienne en Allemagne, défendue par le maréchal DavDUst, était le brave Schulze (prononcez Schoultze). Le baron de Sonnenberg, qui finit sa vie dans l'aliénation men» taie, a laissé au commencement de notre siècle un poème religieux intitulé la Fin du Monde^ qui est infiniment préférable à la célèbre Messiade de Klopstock.
Pour bien comprendre le développement littéraire tout entier de r AllemâgTîe, le lecteur sera obligé de jeter un regard en arrière jusqu'à Luther.
Ifartin Luther n'a pas le mérite d'avoir fait des décou-
Tert6B scientifiques; ce qu'il proclamait^ d'autres l'avaient
déjà dit par ci par là. Les grands Albigeois et Vandois avaient subi le martyre ; Jean Huss et Jérôme de Prague, les grands témoins du sang, avaient été brûl& vifs; toute la vaillante nation tchèque (bohème) avait lutté du glaive avec un enthousiasme excellent. Mais Martin Luther était Y homme du peuple allemand^ c'est-à-dire il a le premier porté la lumière en public, et éclairé même les dernières cabanes. Cette lumière, avant lui, n avait guère osé luire qu'être les quatre murs du savant. Ce chef réformateur possédait au plus haut degré Téloquence populaire qui, comme une fontaine, monte du fond de Tâme, et devenue un puissant fleuve avec des cascades, force tout le monde de lui céder. Luther avait, en outre, la singulière force de trouver à dmque instant le mot vrai et clair, le mot que tant d'^tutres pe^ sonnes avaient cherché en vain.
La réforme de TEglise, le protestantisme allemand da xvi' siècle, n'a pas, à son début, produit une littérature classique ; il ne Ta produite qu'au dix-huitième. Dans le seizième, les querelles et les sophismes des -théologiens épuisaient l'énergie intellectuelle des Allemands, tellement que la littérature nationale devenait pauvre et ennuyeuse , dépourvue d'esprit et de goût.
A la fin du siècle de la réforme de l'Église, F Allemagne rentrait en paix, comme un malade, après d'énormes pertes de sang et après d'énormes commotions nervensei, tombe peu à peu en assoupissement. Ce qui cachait en quelque sorte cette faiblesse maladive, c'étaient les nombreuses sectes dans lesquelles l'Église protestante se multipliait sans cesse et nécessairement, puisque le Protestantisme c'est le Progressisme, le mouvement perpétuel, vis-à-vis du Catholicisme qui est le stahilisme, le repos perpétuel. Mais l'enthousiasme sectaire allait enfin disparaître^ il n'en restait debout que les anciens mots d'ordre des sectes, wAa
vains et vides, tandis que Tesprit protestant de la littérature s'évaporait avec Tenthousiasme sectaire.
En même temps, le jésuitisme commença à mettre son éteignoir sur les têtes de rAIlemagne catholique. Soyons justes pourtant ; ce n'est pas la réforme ecclésiastique qui en était la cause, c'est la réaction qui s'oppose partout et toujours aux progrès réformateurs, et quelquefois avec succès. La réaction, que veut-elle sinon enchaîner le libre examen et la critique sincère t sinon assujettir l'intelligence vivante à la lettre morte?
U ne restait bientôt au peuple allemand protestant, de tout ce que la grande réforme luthérienne lui avait garanti, que la traduction allemande de la bible, et que le livre des cantiques protestants, également en allemand. Cela lui suffisait pour le moment , et Tesprit religieux pénétrait de plus en plus par la méditation nécessaire dans Tâme allemande, tandis que les doctrines et les sophismes de la théologie supérieure devenaient la propriété exclusive et morte d'une poignée de doctes prêtres et de professeurs ecclésiastiques, qui s'intitulaient Docteurs de la Réforme.
L'affireuse guerre de Trente Ans dévasta le reste du bienêtre national ; elle avait été soufQée aussi par des Allemands qui, abrutis par le jésuitisme, n'avaient plus de cœur pour la patrie réelle et pour la société humaine, mais d'autant plus pour Rome papale, cette patrie fantastique, et pour la société de Jésus, cette société humaine en caricature. Les puissantes villes coiùmerciales de l'Allemagne, surtout ses villes maritimes, appelées la ligue de la Hanse, succombaient à la concurrence des Hollandais et des Anglais; elles n'étaient pas soutenues par l'empire allemand, et l'Allemagne qui s'étendait tout le long d'un littoral sur deux mers, fut enfia séparée de la mer par l'impuissance forcée de ses ports et de aea villes maritimes. Cette époque, où ta décadence devenait
telle que même Fidiome et les mœurs, ces deux dernieis sanctuaires de la nation, avaient à subir Imfluence étrangère, ne put produire, en allemand, que des cantiques mélancoliques d'église, et certes elle en a produit tant, que Fobservateur doit frissonner à leur seule énumératiod, puisqu'dle lui montre le degré que le désespoir national d'alors avait atteint en Allemagne ; désespoir morne et froid , véritable £atigue morale et intellectuelle, qui menait directement au dégoût suprême de l'existence. D'après l'exemple du pieux roi d'Espagne Philippe, le Buçeur de sang^ la bureaucratie et les monopoles s'intronisaient partout sur le continent européen : les gouvernements arrachaient aux citoyens toute participation aux affaires communes; les savants, les érodits redevenaient presque ce qu'ils avaient été dans TEgypte païenne, une caste aussi jalouse que celle des nobles. Certes, au moyen âge le bas peuple avait eu à souffrir de la cruauté non réfléchie des seigneurs ecclésiastiques et mondains; mais depuis la Réforme, ces seigneurs-là s'efforcèrent d'y ajouter , en continuant la cruauté avec des jo^ifications érudites.
Plus que tout cela, contribua à 1^ décadence intérieure de l'Allemagne , sa misérable position politique. Les peuples protestants anglais et hollandais étaient mille fois plus heureux sous ce mpport : ils avaient les yeux ouverts sur rocéan, ils couraient le conquérir, tandis qu'ils jouissaient chez eux toujours de leurs anciennes libertés municipales, auxquelles la bureaucratie n'osait toucher. La Suède -et le Danemark, pays protestants, n'avaient pas non plus perdu dans cette guerre de Trente- Ans, qui ne s'était pas faite à leurs dépens. L'Allemagne, distribuée en propriété héréditaire à une foule fabuleuse de princes souverains supérieurs, moyens et inférieurs, n'avait pas même l'avantage d'être gouvernée unitairement comme la Fraiice, qui elle aussi yènait de
perdre bien des anciennes franchises du moyen âge, mais qui les voyait remplacées au moins par un gouvernement centralisateur et universel. L'Allemagne perdait jusqu'alors l'ombre de sa poésie nationale, puisque la nationalité allemande, au dehors comme au dedans, était éteinte. Alors un spectacle dégoûtant s'offrait : on tombait dans l'hypocrisie, on s'efforçait à simuler la poésie.
Dans les cercles de la haute classe aristocratique et érudite on s'amusait à bâcler des rimes guindées, qu'on osait appeler des produits du Parnasse, L'étiquette la plus méprisable et l'affectation la plus détestable qui aient jamais existé en Europe, et qui ne trouvent de pendant que chez les caricatures déshumanisées en Asie, qu'on appelle les Japonais et les Chinois , dominaient désormais la société allemande d'en haut , tandis que son bas - fonds croupissait dans la fange et dans la misère tant matérielles que morales. Pendant un siècle entier , depuis la paix de Vestphalie qui mit fin à la Guerre de Trente Ans , en 1648, jusqu'en 1740, avènement sur le trône du roi Frédéric-le-Grand de Prusse , les êtres qu'on appelait alors poètes allemands , n'ont jamais eu le courage ni la force d'exprimer un sentiment personnel, une sensation de leur propre cœur. Les poëroes de mariage , de baptême, de funérailles , de couronnement, etc. , étaient fixés d'avance par d'immuables règles. Tandis que le bas peuple al- Iraiand savait encore produire des poésies simples, naïves, mais vraies et remplies de sève, les savants allemands s'occupaient , dans leur coupable orgueil , de s'adonner , loin de leur peuple , aux études de la versification latine* Quand la poésie populaire allemande fut définitivement morte et enterrée, cette pitoyable poésie érudite latine daigna se transformer en une poésie érudite allemande. Oui , elle était pitoyable ; car c'est elle qui , gonflée d'une éloquence fausse et sans goût, a fini par infecter toutes les littératures ocdden-
taies, rUalienne, la française, la hollandaise, etc. Les Allemands d'alors, dans leur banqueroute générale d'esprit et de poésie, imaginaient d'imiter ou plutôt de copier les littératures étrangères; et il faut avouer qu'ils s'y prenaient comme de vils esclaves. Les louanges serviles adressées par eux aux poètes étrangers, marchaient à pas égal avec l'imitation stupide des mœurs étrangères, des modes étrangères, et de la conversation étrangère. Certes, on n'a pas besoin d'être un des germanomanes, qui ne méprisent toute influence étrangère sur l'Allemagne que parce qu'elle est étrangère, et qui n'adorent les choses indigènes que parce qu'elles sont germaniques; mais il y a deux sortes d'imitations, une qui est intelligente, qui prend les modèles étrangers pour y rechercher ce qui est convenable à la nature , et pour en rejeter ce qui est faux ; l'autre qui est niaise, qui ne sait que singer l'étranger.
L'Allemagne dans ces classes supérieures ne devenait que le pauvre singe de la France, au lieu de devenir son observateur, son critique, son imitateur zélé, mais en même temps éclairé. Les dynasties allemandes presque innombrables qui exploitaient l'Allemagne, et les aristocrates allemands, plus nombreux que ceux de la France d'alors, se défaisaient par principe de leur vieille nationalité allemande, sans pouvoir la remplacer par une autre meilleure.
Pendant un siècle, nous le répétons, l'Allemagne était dépourvue de poésie. Or, la poésie , c'est la fleur de l'arbre , sans fleur point de fruits, sans fruits point de graines, donc l'arbre allemand était devenu parfaitement stérile pendant un si grand laps de temps. Plus d'intelligence , plus d'âme, plus d'imagination, plus de sentiments, plus de cœur; rien, absolument rien en vérité , mais d'autant plus en simulacre et par affectation. Et ce qui était honteux par dessus le marché, c'étaient les louanges entièrement dépourvues de bon sens que s'adressaient mutuellement ces poétereaux allemands ; il ré-
gnaity comme le nec plus ultra du bon ton, Une tolérance sans bornes pour les productions les plus mauvaises.
Soyons toutefois justes : Opitz, Flemming, Gerhard, Gryj^us , Lohenstein , essayaient au moins de rendre pure la langue allemande, qui se trouvait depuis les longues guerres religieuses avec TEurope entière exposée à des souillures constamment répétées. L'âme du moyen âge était éteinte, par conséquent aussi la poésie ; or, comme il n'y avait pas encore une nouvelle époque historique pour TAllemagne , qui pouvait lui offrir des souvenirs populaires , et s'adresser à un juste orgueil national, cette pauvre nation restait nécessairement sans poésie jusqu'à l'arrivée de l'époque de Frédéricle-Grand; mais pour la forme allemande, elle n'en restait pas moins bien boursoufflée et allégorique.
La littérature de Louis XIV réagissait heureusement contre le goût détestable , qui était le signe caractéristique de l'ancienne littérature française, et cette influence commençait vers 1700 à se faire sentir en Allemagne. La cour du roi de Prusse et celle du prince souverain de Saxe adoptaient les premiers cette innovation favorable ; mais il a fallu encore att^idrebien des dizaines d'années avant que toute la poésie allemande se soit pénétrée du nouveau principe. Elle pataugea longtemps encore spus le patronage du bon et ennuyeux Gottsched, dans une détestable prose rimée. Enfin, yersl740, l'état des choses changea comme par enchantement.
A Hambourg , république oligarchique à l'extrémité de l'Allemagne septentrionale, et en Suisse, république oligarchique à l'extrémité de l'Allemagne méridionale , se réveillèrent alors des talents poétiques. Hambourg avait plus de libéralisme que la Suisse ; il était en contact perpétuel, par son commerce immense, avec les puissances d'outre-mer ; il ne souffrait pas dans ses murs la poésie servile des têtes couronnées par la grâce de Dieu ; il attirait dans le cercle
de la misérable littérature allemande la puissante poésie des Anglais. A la Suisse la vieille liberté républicaine avait été volée sournoisement par Taristocratie et par l'élise , soit protestante , soit catholique. Mais le clergé et l'aristocratie, tout en haïssant le peuple, n'avaient pu renverser les Alpes, ces montagnes rayonnantes d'une étemelle et sainte poésie naturelle, d'une poésie qui se rit des dogmes de toutes les religions révélées ou non révélées à la fois ; les pieux et les dévots savent cela, et ils n'aiment guère la belle et majestueuse nature, dont ils cherchent à neutraliser ou du moins à rabattre l'influence anti-rehgieuse, en s'écriant sans cesse : M Cela n'est pas mal ; mais bien plus beau, bien plus grand « doit être Dieu qui l'a créé ! >• Eh bien, cette nature anti-divine et purement grandiose était assez puissante pour détruire la léthargie d'une âme dépoétisée. Ainsd, le célèbre physiologiste et médecin Haller , patricien dévot et orgueilleux , et DroUinger ne pouvaient pas se défendre de chanter les Alpes de leur patrie ; ils le faisaient souvent d'un ton piteusement religieux , indigne de la vaste et noble nature ; mais enfin, ils avaient une bonne intention poétique , et la religiosité n'y était heureusement que pour peu de chose.
Ces poëtes, peintres de la nature qui est toujours rebelle à toute rehgion , jetaient ainsi le germe de Tenthousiasme naturel, non religieux , dans les âmes des Allemands. En Suisse encore , Bodmer et Breitinger organisaient une activité littéraire très-vaste et si bien appropriée aux besoins du temps, si bien dirigée, que depuis 1740 elle s'était déjà répandue dans toutes les contrées de l'Allemagne. Le professeur Gottsched à Leipzig, vieux pédant, malgré tout ce qu'il avait de bon, qui s'était arrogé une sorte de dictature littéraire, ne pouvait plus résister victorieusement à la jeune génération; il fut détrôné.
En Suisse, les jeunes poètes allemands Klopstock et Wie-
Jland, trouvèrent un encouragement antérieur à la sympathie que leur donna plus tard TÂllemagne. En même temps le jeune Frédéric-le-Grand avait mis sur sa tête la couronne de Prusse, et aussitôt le mouvement littéraire éclata; il se forma 4ans les centres de Berlin, Halle, Halberstadt, d'où il se répandait comme la brise vivifiante du printemps sur un sol demi-mort sous les rigueurs de Thivèr.
Aussi arriva-t-il que Téglise régnante d'Allemagne septaitrionale, l'Eglise protestante, fut alors attaquée dans^on sein même par des protestants qui ne trouvaient plus assez d'édification: dans les leçons et les sermons des théologiens officiels. Le pédantisme dogmatique était devenu tel dans cette institution , que personne de ceux qui avaient un cœur chrétiennement chaleureux et aimant , ne pouvait plus s'en contenter. L'ancienne histoire des pharisiens juifs et des pharisiens papistes s'y répétait encore une fois sous la forme des pharisiens luthériens : jadi^ généreuse et fougueuse, TÉglise protestante s'était pétrifiée comme celles de Jérusalem et de Rome, et le schisme inévitable naquit dans le protestantisme d'alors. Spéner devint le fondateur du piétisme allemand : il réclamait la part du co^r et de Tamilur du prochain vis-à-vis du mécanisme officiel. Le piétisme dégénéra plus tard , mais non sans avoir gagné au progrès bien des esprits distingués.
Le professeur universitaire Thomasius, allié des piétistîes, soutenait une lutte victorieuse contre les usages vieilfis. Il recommanda l'emploi de l'idiome allemand , au lieu dulatfai dans les travaux scientifiques et dans les cours des universités. Exilé de l'université saxonne de Leipzig, il se rendit en Prusse à Halle, dont l'université nouvellement fondée se piquait fort de servir d'asile à une nouvelle science. A Halle ce raisonneur toujours simple et clair, ce professeur du gros bon sens, a fait de vrais prodiges par la guerre contre les abus
de toute sorte, et cela avec un zèle courageux comme on n'en avait plus vu aux professeurs universitaires allemands , depuis la décadence de Vittenberg, la grande université de la réforme luthérienne. Thomasius a fait beaucoup pour appel» sur les sciences, popularisées par lui, l'attention des classes bourgeoise et populaire. Il a lutté comme un héros , par exemple contre la juridiction des sorciers, contre l'application delà torture, etc., etc. Le grand Leibnitz a contribué de même beaucoup à dépouiller les sciences de leurs affreuses formes scolastiques ; mais son influence sur le peuple n'a été qu'une influence fort indirecte et tardive. Wolff , son disciple, écrivit la première philosophie en langue allemande, et c est de cette entreprise philosophique presque ausâî hardie que la première version luthérienne de la Bible ai langue allemande, que date le vif intérêt que toutes les classes de la nation allemande ont porté à la religion et à la philosophie. La prose allemande s'émancipa d'un bond, pour ainsi dire, par cette philosophie de Wolff, et, chose remarquable, elle alla tout d'abord s'occuper des beaux-arts et des belles lettres, qu'elle soumettait à une série de critiques. Quels sont, se demanda-t-elle, les règles et les maximes fondamentales de la poésie et de l'art eu général 1 C*est ainsi que la poésie allemande s'est habituée à marcher toujours à côté de la philosophie allemande ; chaque nouveau système philosophique s* est alUé à un nouveau genre de poésie.
En 1746, deux jeunes étudiants de l'université saxonne de Leipzig commençaient à préparer chacun son immortelle gloire : KIopstock s'occupait de son poëme la' Messiade , Lessing de recherches sur le drame et sur la comédie. Bientôt KIopstock devint le plus grand poëte , Lessing le plus grand critique de T Allemagne septentrionale. KIopstock embrassa la poésie lyrique dans sa Messiade et dans ses Odes, et rendit par là à la muse allemande le monde . des senti-
ments et de l'âme ; Lessing étudia le premier à fond le drame, et découvrit les éternelles règles des beaux-arts. Le jeune Wieland , de l'Allemagne méridionale , s'adonna avec un zèle et une habileté infatigables à faire connaître à ses compatriotes les productions littéraires de l'Europe entière, en les popularisant dans un style vulgaire et clair. On se mit à étudier Shakespeare, et on y réussit mieux qu'en France et ai Angleterre.
Le célèbre Herder, théologien protestant dans T Allemagne du nord , se lança dans cette nouvelle carrière de la poésie lyrique, du drame régénéré, et de la critique historique, ou ce qui revient à peu près au même , de la philosophie de ^histoire. Herder, connaisseur profond des langues orientales, traduisit plusieurs morceaux de la bible bien mieux que ne l'avait pu faire Luther, qui ne disposait pas encore d'une science orientaliste très-élaborée. Herder, bien que théologien protestant, se mettait courageusement en opposition avec le vieux protestantisme dogmatique ou officiel , qui , comme le jésuitisme, son cousin germain , se plaît à répandre l'intolérance religieuse, l'obéissance passive , l'adoration servile de l'autorité, l'hébétement des intelligences , le rétrécissement des âmes , l'orgueil fanatique des classes supérieures envers les classes inférieures, et le faux point d'honneur qui conduit, par l'exemple, aux guerres internationales.
Ainsi , Herder était comme un prophète précurseur des grandes idées de régénération politique et sociale, qui allaient bientôt apparaître. Et en effet, au milieu de la profonde paix en Europe, qui suivait la guerre de Sept-- Ans, de 1763 jus-* qu'à 1789, il était permis à un simple observateur littéraire de pressentir un avenir extraordinaire, dont les hommes politiques et les bureaucrates ne se doutaierit pas. L'Europe demandait peu à peu des réformes , quelques princes souverains mêmes en donnaient par ci par là. Ainsi, il com*
mença à se former en Allemagne, bien longtemps avant 1789, une littérature , qu'on peut désigner sous le nom de littérature des malcontenis ; c est elle qui porte le vrai signe caractéristique de l'époque révolutionnaire. Deux ouvrages parurent alors, qui exerçaient et exercent encore aujourd'hui une influence incalculable sur l'Allemagne : c'est le roman philosophique et sentimental de fFerther, parGœthe, et la tragédie le docteur Faust, par le même. On a beau dire que ce ne sont que deux copies du Handet de Shakespeare ; c'est faux. Le sombre prince danois , Hamlet le douteur, le sauvant sophiste, le rêveur, qui méprise la mort et qui déteste la vie, est une production grandiose et parfaitement appropriée aux nationalités Scandinave et allemande du nord; jamais l'Europe méridionale ne serait capable d'imaginer on type pareil, et le grand Anglais, le plus grand de tous les auteurs dramatiques depuis la création du genre humain, Shakespeare a acquis un éternel honneur en composant , lui le premier, le caractère de Hamlet. Mais la seconde moitié du XYin* siècle était plus avancée eu expérience, en profondeur, en sdence que le xvi*" ; Hamlet n'a pu être suffisamment compris avant Werther et avant Faust.
Hamlet s'aperçoit des infamies sociales, il va mèèie plus loin : il trouve (chose extrêmement facile du reste) que la nature entière du globe terrestre est assez mal organisée, et qu'elle devait l'être mille fois mieux, s'il y avait en eflfet im architecte divin de l'univers. Hamlet, ce puissant rêveur est tout à fait impuissant, quand il s'agit de mettre la main à l'œuvre pour réorganiser la société. Le jeune Werther de Gœthe est plus doux, plus sensible, plus sentimental encore ; il a l'âme généreuse et tendre, et quand le monde qui Tentoure lui a refusé de réaUser ses belles idées, il se suicide, nft pouvant pas dompter ce monde récalcitrant, et ne voulant pas se courber devantlui.
L'ALLEMAGNE ET LA BESTACRATION. Si3
f On a tort de dire qne l'exemple de Werther fiit suivi par \ Ijeaucoup de jeunes gens ; ce Toman n'avait fait qu'ouvrir les
* yeux à ceux qui couvaient une inquiétude impétueuse et vague ^ ^ensrabîmed'uneâtnesublimeet délicate. Les suicides de cette
• sorte devenaient en effet trfes-fréquenta ; le roman de Grœthe K Avait touché de près la question de l'époque. Mais ai ce ro- If "Bian s'adresse aux gens tendres et timides, le docteur Faust ( *1 même auteur parle plutôt aux hommes d'une intelligence
forte et d'un cœur courageux, aux penseurs intrépides, qui n'ont qu'un seul défaut , celui de manquer de patience dans leurs études et de vouloir arriver à connaître tout et à réaliser d'un bond les conceptions de leur tête, qui ne se réaliseront, len partie, que dans le cours des siècles, de génération en génération. Il y a du vrai dans cet enthousiasme sublime, qui pousse l'homme à sonder la nature, l'âme, l'histoire; biais il y a là aussi du &ux, c'est de se rebuter du travail dur et long de l'intelligence méditative et expérimentative, et de vouloir forcer ce qui paraît être la serrure de la porte mystérieuse, tandis que, à vrai dire, cette porte n'existe que par une illudon d'optique. Certej tant qu'on maintient le Dieu créateur tout-puissant, toat savant et tout bénin , on a raison d'être en colère contre lui , en voyant tant d'impuissance , tant d'ignorance, tant de crimes et de; malheurs naturels ou artificiels.
Les poètes Schoubart de Vurtemberg et Burger de Brunsvîc lançaient des odes à la liberlé. Une dizaine d'années avant le commencement de la révolution française, il y avait déjà en Allemagne beaucoup d'exaltation et de mécontentement. Le grand Schiller, deTÂIlemagne méridionale, se fortifiait dans cette préparation littéraire, à laquelle on a donné le nom reçu d'époque orageuse, et après l'avoir traversée, il se lançait avec succès dans l'étude de la jeune philosophie de Kant, dont l'énergie révoluttoimaire l'apoussé puissamment vers les aspi-
rations démocratiques en politique. C*est de là que ses écrits, soit poétiques, soit historiques, si dangereux aux despotes et aux prêtres ont pris naissance ; seulement, il n'y faut pas apporter la mesure démocratique d'aujourd'hui. Dans Schiller, les idées de l'émancipation en matière de religion, de législation et d'administration ne sont encore, pour ainsi dire, qu'à l'état flottant et nuageux; il y manque le détail; les généralités prévalent. C'est un idéaliste noble, vertueux, fougueux. Herder n'était pas orageux, son âme était comme un ciel d'azur qui embrassait la création terrestre toute entière ; les bégaiements des nations antiques, au berceau de l'Orient, qu'on est convenu de nommer les religions primitives, de même que le christianisme et le mahométisme n'étaient, aux yeux d'Herder, que des essais, des expériences, des transports qu'il faut savoir comprendre du point de vue psychologique et physiologique, et qui dispardtront à leur tour pour céder la place à d'autres.
Gœthe de Francfort, qui avait une aversion immense pour toute sorte d'idéalisme métaphysique , proclamait la toutepuissance de la réalité, mais de la réalité embellie par les beau-xarts et par l'ordre. Marchant d'après l'exemple de deux immenses génies de l'Allemagne septentrionale, du grand philosophe-artiste Winkelmann, et du critique des beauxarts Lessing, Gœthe devenait celui qui a réussi à enthousiasmer le plus ses compatriotes pour l'art du beau et pour l'étude du beau. Gœthe, fils d'un patricien de l'ancienne capitale de l'empire, située au milieu de l'Allemagne sous un doux climat, sur un sol merveilleusement fertile et doué de beaux sites; Gœthe, le riche premier ministre, toujours modéré dans ses passions, toujours mesuré dans ses allures, représente parfaitement \e juste-milieu, Schiller, au contraire, tout ami et philosophe du beau qu'il était, n'a jamais pu arriver à la tranquillité sévère et un peu égoïste de
Gœthe. Schiller avait lutté contre la misère, et il mourut . jeune d'un mal douloureux ; Gœthe fut toujours bercé par le » bonheur et il mourut vieux , sans douleur physique ni morale. Ce qui fait honneur à ces deux princes des poëtes allemands, c'est l'absence totale de jalousie réciproque, et la hardiesse éclairée dont ils font preuve dans mille écrits en prose et on vers, quand ils relèvent contre le mauvais côté du christianisme le bon côté du paganisme ; digne et écrasante réponse à l'adresse de nos ennemis perpétuels qui ne voient dans le christianisme que le bien, et qui ne trouvent au paganisme que le mal.
Gœthe a laissé à l'humanité le grandiose poëme dramatique intitulé : le Faust (prononcez Faoust). J'ai déjà dit que le docteur Faust, également érudit et savant dans les quatre facultés universitaires, puis devenu allié du prince de l'enfer, parce qu'il n'a pu obtenir la plus haute science qu'il cherchait, du roi du ciel, est probablement imité d'un type historique, qui était le célèbre philosophe de Nettesheim, au temps de Luther. La fable populaire du Faust, telle qu'elle a été modifiée par Gœthe, représente parfaitement bien l'esprit et le caractère de l'Allemagne révolutionnaire. Espérons, toutefois, que les tendances révolutionnaires de cette nation si maltraitée par ses ennemis et par ses amis, seront couronnées d'un meilleur succès dans la deuxième moitié de notre siècle, que celle de Faust dans le deuxième volume. L'impression faite sur l'Allemagne par la première partie du Faust, pubUée en 1790, fut incroyable; l'Allemagne s'était, pour ainsi dire, regardée pour la première fois dans le miroir miraculeux que son grand poëte lui avait mis sous les yeux. La deuxième partie du Faust a le tort de vouloir être une conclusion ; le docteur Faust, au contraire, doit nécessiiirement rester une œuvre inachevée.
L'autre ouvrage de Gœthe, intitulé : les Souffrances du
jeune Werther, publié longtemps avant 1789, avait exercé une énorme influence sur le public allemand , en lui représentant le tableau touchant d'un jeune homme vertueux, tendre et doué d'une sensibilité extraordinaire. C'étsût précisément alors l'époque qu'on appelait celle des belles aFneSj dont l'Anglais Sterne, dans son Voyage sentimental, avait déjà donné l'exemple.
En résumé, Schiller et Goethe ont puissamment régénéré l'esprit poétique et le cœur de leurs compatriotes ; ils leur ont ouvert les sens pour le beau de la nature et de Tart, en cultivant le champ labouré par le grand Winkélmann et le grand Lessing. 11 va sans dire que le christianisme officiel n'existait plus pour Schiller et Goethe; quant à ce dernier, il a dit : «« Il y a quatre choses au monde que je déteste égale- H ment : le tabac, le son des cloches d'église, les punaises et M le christianisme. » En revanche, il avait beaucoup de sympathie pour le côté poétique du judaïsme, de l'islamisme et du paganisme grec. Malheureusement le patricien Volfgang de Goethe, premier ministre du grand-duc de Veimar, était profondément aristocrate, et il a toujours cru que sa vie était suffisamment employée à étudier les sciences naturelles et les beaux-arts, sans se donner la moindre peine de pénétrer dans le développement politique des nations. Goethe était moralement inférieur à Lessing.
Lessing a fondé en Allemagne la critique saine et vigoureuse ; doué d'une intelligence admirable et d'un cœur généreux, il a vaillamment préparé l'avenir. Sans mépriser la beauté du théâtre français, il a le premier réprimé les imitations outrées des modèles français, et c'est de Lessing que date le théâtre allemand. En même temps il a combattu l'orthodoxie chrétienne. Dans sa célèbre pièce de théâtre Nathan^ il prêche la tolérance et la vertu.
A côté du romantisme réactionnaire dont nous avons parlé
plus haut, il existait un romantisme éclairé et progressiste Buquel on a aussi donné le nom de humorisme^ parce que sçs écrivains avaient quelque ressemblance avec Técole hu- ^ moriste des Anglais. Il faut nommer surtout parmi eux l'ai- ^ mable Jean Paul Richter et le terrible E.-T. Hoffmann. L'un "^ est complètement le contraire de Tautre ; Hoffmann et Richter ont cela de commun qu'ils reconnaissent profondément les faiblesses de l'individu et de l'époque ; Hoffmann et Richter détestent également les crimes et les vices. Mais Richter, esprit doux, tendre et philanthropique, prêche partout et toujours la réconciliation, tandis que Hoffmann, esprit infiniment riche et vigoureux, également bon musicien, poëte, écrivain et comédien, se trouve bientôt précipité dans la misanthropie la plus noire. Richter et Hoffmann sont également psychologistes, c'est-à-dire, comme les humoristes anglais, ils s'efforcent d'étudier l'âme humaine jusque dans ses profondeurs; mais leur résultat est différent. Richter arrive toujours à Dieu , Hoffmann rencontré partout le Démon ; Richter, les yeux remplis de larmes d'une tendre douleur, se console aisément aux sons d'une belle musique , à l'aspect de la belle nature et à la méditation d'une idée généreuse et grandiose ; Hoffmann , l'œil sec ou remph de larmes de rage, un rire moqueur sur les lèvres, s'élance avec désespoir dans les sentiments fiévreux et outrés, qui font vibrer le cœur et tressaillir l'âme; sa musique à lui est une musique qui ébranle le système nerveux tout entier, au point même d'en déchirer quelques cordes. On a eu tort de séparer ces deux humoristes romantiques , ils s'appartiennent l'un à l'autre , ils se complètent mutuellement comme Rousseau et Voltaire, comme Schiller et Goethe, etc. Pour s'en convaincre on n'a , par exemple, qu'à lire le roman de Richter intitulé . la Vallée de Campan, et, à côté de lui, le conte fantastique de Hoffmann, le Fiolon de Crémone. Quant à la politique, on
en découvre à peine quelques traces dans Jean Paul Richter, et encore son progressisme est bien faible ; Hofl&nann est tout à fait étranger à la politique. Quant au style, leur différence est immense, celui de Jean-Paul est insupportablement difios et confus, tandis que celui de Hoffmann est mi modèle de précision et de netteté. Richter était un enfant de T Allemagne centrale du nord de la Bavière (de la Franconie), et Hoffmann naquit en Prusse orientale, dans TÂllemagne du Nord, à Kœnigsberg, patrie du grand philosophe Emmanuel Kant et de deux auteurs humoristes allemands distingués, Hippel et Hamann, et de Wemer, écrivain romantique et plus tard néo-catholique. Hojf&nann, Werner, Hippel et Hamann, sont du commencement de ce siècle, et ont tous un lien commun : le côté fantastique, bizarre et mystique.
Le développement grandiose de la philosophie allemande, dont nous n'avons pas encore parlé explicitement, sera discuté dans le tableau suivant.
Nous sommes maintenant arrivés à la révolution de
Pour compléter le triste spectacle de la Restauration en Allemagne, nous dirons ici un mot sur un événement affreux qui eut lieu dans le royaume de Bavière, la séquestration souterraine du jeune Caspar Hauser (prononcez Horousei).
Le 26 mai 1828, on rencontra dans la ville bavaroise de Nuremberg un jeune paysan qui était incapable de se tenir debout et de marcher droit. Un bourgeois Taccosta et l'étranger lui montra une lettre, adressée à un officier si:qpérieur de cavalerie en garnison à Nuremberg; conduit chez cet officier, il dit qu'il désire être cavalier. Le jeune homme ne parle que patois, et répète toujours les mêmes phrases, qu'il avait évi* demment apprises par cœur. Enfin, on le met en prison, et le médecin de la police se voit bientôt obligé de déclarer que 4e prisonnier semble être attaqué d'aliénation mentale. Dans
■: la lettre qu'il avait donnée à Tofficier supérieur de cavalerie, é on trouve des phrases extrêmement singulières, toutes écrites i;? en patois. L'intention de cette lettre était, à coup sûr, 'de iî tromper le lecteur. Le jeune homme désigné dans cette lettre Il sous le nom de Caspar Hauser était âgé de seize ans, d'une i stature robuste et bien proportionnée. Ses pieds étaient aussi ç; blancs et aussi délicats que ses mains, ses mouvements étaient 1^ ceux d'un petit enfant; quand il riait ou pleurait, on aurait dit un garçon de cinq à six ans. La seule nourriture à laquelle il était habitué était du pain et de l'eau, et il vomissait chaque fois qu'on lui donnait, à Nuremberg, d'autres aliments. Il montra l'ignorance la plus complète pour les objets extérieurs. Après beaucoup d'efforts on apprit de lui qu'il avait été élevé, depuis sa naissance, dans un cachot sous terre, presque obscur, cachot tellement étroit, qu'il avait été forcé de s'y tenir courbé. Son seul jeu avait été avec de petits chevaux en bois. Pendant son sommeil quelqu'un lui avait apporté du pain et de l'eau. Peu de temps avant de le renvoyer de son cachot, quelqu'un était venu pour lui apprendre à écrire les mots Caspar Hauser. Enfin, le gardien l'avait porté sur ses épaules en montant, soit un escalier, soit une colline; mais toujours avec la défense expresse de lui regarder le visage. Les opinions les plus contraires se firent alors jour sur la personnalité de ce jeune malheureux. Du reste, ceux qui osaient regarder cette pauvre victime comme un imposteur, se voyaient bientôt obligés de changer d'idée. Le professeur Daumer, philosophe distingué et ennemi juré de toute »eligion révélée, s'occupa de son éducation. Ce professeur, connu pour sa vertu et sa perspicacité, essaya, avec le grand jurisconsulte allemand, Anselme de Feuerbach (père du célèbre philosophe Louis de Feuerbach), de pénétrer ce mystère effroyable. Plusieurs attentats à la vie de Caspar Hauser eurent lieu. A la fin, Stanhope, un lord anglais, pro-
550 ^ALLEMAGNE ET LES ALLEfilANDS.
viit de se dévouer entièrement à ce jeune homme intéressant; mais en 1833, Caspar Hauser mourut d'un coup de poignard. On ne sait rien du tout officiellement, mais on sait beaucoup sous-main; on sait que Caspar Hauser était un prince de la maison ducale de Bade, né en 1812, et mis dans un cachot souterrain, parce que son existence était gênante pour certains personnages. Le grand jurisconsulte Feueibach était sur le point de publier le résultat de ses recherches infatigables, quand il mourut, lui aussi, d'une mort trës-sipguliëre, et qui a confirmé les soupçons du public.
TRENTIÈME TABLEAD.
L'Allemagne et la Rôyolution de Juillet.
Le renversement du trône des Bourbons, qui riont rien appris ni désappris, eut pour résultat en Allemagne , une foule de commotions locales, par lesquelles l'esprit allemand recommença enfin à se tourner vers la politique, et à sortir peu à peu de cette absorption littéraire, où les gouvernements allemands l'avaient retenu depuis 1820. Mais le. véritable réveil de l'Allemagne politique ne date que d'une époque beaucoup plus récente, de 1840.
Le duc Charles de Brunsvick fut expulsé par les citoyens de sa capitale et par son frère Guillaume, le 7 septembre 1830. Dans le royaume de Saxe, le vieux roi Antoine, entièrement entre les mains des jésuites et de la camarilla, fut forcé parla bourgeoisie de Leipzig et de Dresde de faire des concessions. Dans la Hesse Electorale dont le prince, ce fou réactionnaire éternel, ne rougissait pas de vivre publiquement en bigamie, comme ce fameux landgrave de Hesse, Philippe, au tempsde Martin Luther, la bourgeoisie obtint, le sabre à la main, des
concessions libérales. Mais son successeur Guillaume répéta les mêmes scènes scandaleuses , héréditaires depuis un siècle . dans la dynastie de ce malheureux pays. Dans le grand-duché de Hesse Darmstadt, dont chaque habitant payait anraellement Ténorme impôt de quinze francs , les députés avaient déjà refusé avant la révolution de juillet, d'acquitter les quatre millions de francs de dettes, que le grandduc Louis II avait contractées pour son propre compte. Les paysans écrasés par les taxes s'insurgèrent. Dans le royaume de Hanovre, une révolution éclata à Osterode, sous la direction du docteur Kônig, et à Gottingue, sous celle du docteur Rauschenplat, au mois de janvier 1831. Le docteur Kônig fut emprisonné, le docteur Plathe, auteur d'une histoire remarquable sur la Chine, fut retenu en prison jusqu en 1836, et puis condamné à quinze ans de détention. Mais pour le moment, le gouvernement fit des concessions.
L'insurrection héroïque des gentilshommes polonais fut comprimée , et les réfugiés se répandirent dans une grande partie de F Allemagne. La presse allemande était vigoureusement dirigée par les docteurs Wirth et Siebenpfeifer, en Bavière rhénane, organes de la république allemande et vivement en opposition avec M. de Roteck, en Bade, historien distingué et député, mais qui ne s'est jamais élevé au-dessus du constitutionalisme parlementaire et royaliste. La diète de Francfort supprime en 1832 les journaux républicains de la Bavière rhénane; alors les citoyens Geib, Schuler et Savoye fondent dans cette province une association pour la liberté de la presse, et le 27 mai, a lieu la célèbre assemblée populaire de Hamback.
Le prétexte de cette fête populaire était l'anniversaire de la constitution bavaroise. Le docteur Siebenpfeifer invita tous les individus de race allemande, hommes et femmes, et le docteur Wirth somma les patriotes de tous les pays al*
lemands, de consolider dans cette assemblée la souveraineté populmre. On répandit dans la Bavière rhénane cent mille exemplaires des Droits de l'Homme et de la Constitution française de 1793. Le gouvernement bavarois avait d* abord interdit cette fête politique, mais, intimidé par la persévérance des autorités municipales de la Bavière rhénane, il permit rassemblée. Trente mille personnes du pays rhénan, avec beaucoup de Polonais et de Français, y assistèrent ; la garde civique, musique en tête, ouvrit le cortège suivi d'un grand nombre de femmes de toutes les classes, toutes ornées de fleurs et chantant des poésies républicaines. On arbora le drapeau allemand, rouge, or et noir, avec l'inscription : Renaissance de F Allemagne, Siebenpfeifer fit un discours sur la liberté et l'unité de l'Allemagne. Après lui parla le docteur Wirth sur l'Europe républicaine et confédérée. Le lendemain on décréta de faire tout pour obtenir la liberté de la presse dans la voie légale. Mais bientôt le général bavarois Wrede occupe le pays, tous les comités de la liberté de la presse sont dissous ou incarcérés. Les chefs furentpresque tous emprisonnés ; Siebenpfeifer se réfugia en Suisse. Dans le royaume de Bavière , le roi Louis, devenu peu à peu jésuite et réactionnaire, força presque tous les prisonniers politiques, ou ce qu'on appelait les démagogues, de demander pardon à genoux devant le buste du roi ; entre autres, le célèbre professeur Behr, ex-député et maire de la ville de Viirzbourg. Cette punition humiliante fut suivie d'un emprisonnement de plusieurs années. Le 28 juin 1832, la diète de Francfort publia ses fameux décrets contre la liberté allemande, et réprima sans peine l'insurrection des étudiants, qui dans la nuit. du 3 avril 1833 essayaient un coup de main contre le corps^degarde central de Francfort. A partir de ce moment tous les cachots entre la Vistulc et le Rhin, entre les Alpes et la mer Baltique regorgèrent de martyrs révolutionnaires.
Dans le sud-ouest de l'Allemagne, le libéralisme se fit jour dans les débats parlementaires, tout en ayant soin de protester contre les mesures révolutionnaires. Mais cette opposition modérée et honnête fut partout vaincue par les mesures réactionnaires de la diète. En Bavière, la deuxième chambre accusa le ministre de Schenk, qui avait restauré plusieurs couvents, et qui venait de contresigner un édit de censure. En inême temps , le roi Louis avait exclu de la chambre quelques employés que le peuple avait nommés députés. Les chefs de Topposition étaient les citoyens Schvindel, Closen; Kullmann, Seyffert, etc. Le ministre de Schenk se retire, l'édit de censure est annulé, et la deuxième chambre réduit le budget de deux millions de florins. Toutes ces réformes furent cependant révoquées par la première chambre.
Eln 1832, le prince Othon , fils du roi Louis, est mis sur le trône de la Grèce par les gouveriiements de la France, de l'Angleterre, de la Russie et de la Turquie. On lui donne quelques régiments bavarois , et pour premier ministre le comte bavarois Armansperg. Cette occupation de la Grèce moderne par les Bavarois, peuple principal de l'Allemagne méridionale, n'est pas sans intérêt. Aucune nation moderne, en efiist , n'avait étudié depuis si longtemps et avec tant de zèle la littérature et l'antiquité grecques que la nation allemande. Il y a un lien intérieur, quoiqu'on en dise, entre l'esprit allemand et l'esprit hellénique. Le roi Louis luimême, très-versé dans la connaissance de la langue et les beaux-arts de la Grèce antique , avait envoyé aux insurgés grecs de l'argent , et , bientôt après le congrès de Vérone , le colonel bavarois Heideck. Malheureusement, la bureaucratie bavaroise , et les diplomates que le roi Louis imposa au peuple grec, ne comprirent pas tout ce qu'il y avait à faire. En Wurtemberg, les chambres offrirent un spectacle semblable. En Bade, le nouveau grand-duc, Léopold, de la
ligne collatérale des comtes de Hockberg, joua, au commencement, le même rôle progressiste que le roi Louis de Bavière avait jugé à propos de jouer. Léopold , surnommé dans ce temps-là tami des citoyens^ se mit, pour ainsi dire, à la tête des réformes parlementaires. Il marcha d'accord avec les députés libéraux Wessenberg, Rotteck, Welkèr et Itzstein ; mais la diète de Francfort força sur-le-champ Léopold de laisser tomber le masque libéral dont il s'était affublé, et toutes les mesures progressistes de la chambre badoise furent interrompues. En Hesse-Cassel , la nouvelle constitution de 1831 fut bientôt affaiblie par les intrigues du gouvernement : la chambre fut dissoute en 1832 et 1833; le ministre d'état Hassenpfleug, jadis libéral et plus tard ultra-réactionnaire, commença ses opérations machiavéliques , et le professeur Jordan de Marbourg, le plus grand orateur de la chambre, fat forcé de se retirer. Des intrigues semblables eurent lieu contre la majorité libérale de la deuxième chambré du grand; duché de Hesse-Darmstadt; elle aussi fat dissoute, réélue et encore une fois dissoute. Dans le duché de Nassau , le duc Guillaume se conduisit aussi comme un véritable prince allemand, c'est-à-dire, il rompit sa parole jurée, il intrigua, il mentit, et à la fin il employa la force la plus brutale, en inet^ tant en prison le vieux président Herber et en faisant \m procès juridique à la majorité parlementaire. En Saxe, le ministre d'état Lindenau opéra quelques réformes; mais la eensure la plus despotique fut maintenue et les prisonniers politiques eurent à souffrir des traitements à la russe.
En Autriche, le prince Clément de Mettemick était le soleil tout-puissant de tout le système réactionnaire. Après avoir commis la faute d'occuper lltalie septentrionale après 1815 et d'irriter ainsi continuellement Tesprit italien contre l'esprit germanique, au lieu de s emparer des bords du Rhin supérieur, de la même manière, que la Prusse avait fieût
' «iix bords du Rhin inférieur, leprintede Mettemick fit encore *, 'nne plus grande faute, tout à fait impardonnable : il oublia f , de prendre une position imposante tout le long du Danube f inférieur jusqu'à la Mer-Noire et permit au cabinet russe
■ d'empiéter sur les intérêts commerciaux et politiques de 1' A^
■ Kmagiie méridionale. Nous n'avons rien à dire ici du gou- ^ibmement de M. de Mettemick, véritable empereur d'Aulri-
l ■ 'Àe et doyen de la diplomatie européenne; il est le Macbiavel Ans en pratique; voilà tout. En 1833, Mettemick organisa mi congrès universel de tous les diplomates allemands à yienne, dont le résultat était de forger encore quelques cbaî-
- nés pour les membres meurtris de cette malheureuse Allemagne.
En Prusse, pas plus qu'en Autriche, la révolution de Juillet n'avait produit des insurrections populaires; mais le gouvernement prussien était depuis 1815 moralement forcé da " marcher en avant. Seulement , cette marche progressiste se fit d'une manière théorique et assez souvent pédantesque. Le roi Frédéric-Guillaume III était ce qu'on appelle un bon homme, mais probe et économe. Abstracîion faite de sa prédilection puérile pour le militaire et pour les danseuses d'opéra, il avait soin de s'entourer de ministres capables. La célèbre constitution communale, donnée à toutes les villes du royaume prussien lors de sa réorganisation après la défaite de léna, fonctionna toujours; l'instruction inférieure et celte des universités étaient réglées d'une manière rationnelle. Malheureusement, le roi, toujours silencieux et pieux, se crut entièrement dispensé de faire exception aux mesures ultra-réactionnaires que la Sainte^AIliance, dont il faisait partie, avait ordonnées. Il ne remplit donc point sa promesse de donner aux Prussiens le régime constitutionnel, avec deux chambres, liberté de la presse, jury, etc. Frédéric-Guillaume IH n'était pas un homme d'initiative; son caractère était très-
semblable à celui de Louis XVI. Il sévit avec rigueur contre les démagogues après la fête du château de Vartbourg et après celle du château de Hamback. Mais ce que le roi ne savait pas faire, faute d'intelligence ou de cœur, la grandiose instruction populaire le fit sans lui et malgré lu}. Chaque habitant de la Prusse apprenait à lire et à écrire, les conDai&sances utiles se répandaient jusque dans les basses classes de la société, et les universités surtout, au nombre de six, devenaient de plus en plus le foyer indestructible du mouvement intellectuel de toutes les nations. Les idées révolutionnaires en politique étant chassées et réprimées, elles se réfugièrent dans la science. C'est de l'université de Berlin surtout que partit la philosophie si importante de Hegel. Cette philosophie, qui s'enseignait au milieu de l'époque despotique de la Restauration, entre 1813 et 1830, a fini vers 1840 par donner à l'esprit allemand des forces et des formes extraordinaires. Il faut citer aussi, en deuxième ligne, l'influence des ouvrages de George Sand et de Saint-Simon.
La nation allemande a produit, la philosophie du temps moderne. Cette nation a cela de commun avec la nation grecque de l'antiquité qu elle a résumé toutes les phUosophies du passé, et en les résumant elle a créé un immense prc^frès intellectuel, moral et esthétique. Il n'y a pas de philosophie en dehors de la philosophie allemande. Lltalie, l'Angleterre et la France ont travaillé vaillamment dans les époqaes antérieures du développement philosophique; aujourd'hui ces trois pays ont autre chose à faire que de philosopher. Jusqu'en 1840, on a pu dire que les Allemands ne dirigeaient pas leurs méditations philosophiques sur les rapports politiques et sociaux; mais ce reproche n'existe plus. Il est pourtant d'un intérêt palpitant de remonter le fleuve majestueux de la métaphysique allemande pour découvrir la longue filiation des idées, appelées si souvent des rêves et des
visions, qui ont fini par engendrer une théorie parfaitement réelle et rationnelle. En commençant par Emmanuel Kant et Lessing, on rencontre aussitôt la nombreuse école kantienne, Jean Schuize, Kraus, Maimon, Krug, Tenneman ; puis Reinhold, le poëte Frédéric Schiller, etc. Après Técole de Kant, nous rencontrons Gottfrid Herder et Jacobi , avec Técole nombreuse de ce dernier, dans laquelle se distinguent Ancillon, Weiler, etc.; Jean-Frédéric Fries et ses disciples, parmi lesquels de Wette, Bouterweck, Eschemayer, etc. A-côté de ceux-ci se trouve Fichte, avec son école et ses ' adversaires ; Rinck , Schaumann , etc. La philosophie de Schelling a pour précurseurs Novalis, Hoelderlin et Schleiermacher; puis Herbart et son école. Schelling a produit un système de philosophie qui se montre sous cinq formes différentes. De son école sont sortis entre autres Oken, Schubert, Kraus, Steflens, Bader, Goerres, Windischman, etc. La transition de la philosophie de Schelling à celle de Hegel est faite par Krause et par Solger. Enfin, Hegel et sa nombreuse école nous conduisent directement à la nouvelle philosophie allemande, dont les trois représentants principaux sont David Strauss, Louis de Feuerbach et Arnold Ruge (prononcez Rougue). C'est dans Arnold Ruge que la théorie philosophique devient ouvertement la théorie de la révolution politique et sociale.
Avant Emmanuel Kant, au milieu du xviii® siècle, T Allemagne avait une philosophie de lumières , qui était dégénérée en un tissu de lieux communs et de banalités.
Son représentant principal était Moses Mendelsohn , un juif éclairé et généreux ; à côté de lui on remarquait Engel , Garve, Reimarus, Bahrdt, Basedou. Leur raisonnement sec et faible fut combattu par le grand Gotthold Ephraïm Lessing , également ennemi des fausses lumières et de la superstition religieuse.
558 UALLEMAGNE ET LES ALLEBIÂNDS.
Gotthold Ephraïm Lessing, que les insipides crojrantsde nos jours voudraient nous faire passer pour un croyant, i Cfiusf'de certaines expressions un peu équivoques, a étén fond un des plus implacables ennemis des Eglises catholique, protestante, juive, mahométane. Il a travaillé toute sa vie avec un zèle admirable à ébranler leurs bases ; seulement il était prudent, comme on le voit dans une lettre devenue célèbre qu'il écrivit à son frère : « Tu comprends mal mi « conduite à Tégardïde la vieille foi orthodoxe. ..Comment,» • ne sais pas encore que mon seul but est d'instruire les geni » à penser raisonnablement sur les choses religieuses! 1\i •« ne t'aperçois pas, ce semble, que ma manière diffère quiei- ^ quefois de celle des autres ; vois-tu, c'est que je n'aime •• point à garder un temps indéterminé l'eau sale, dont certes « on ne peut plus se servir ; mais je veux qu'on ne la vene « pas avant de savoir où prendre une eau moins sale. Sais^ti «< ce qui en arriverait? la vieille orthodoxie c'est une eau sale, « la théologie moderne c'est pis encore, c'est une mare de « fumier, et je veux qu'on ne soit pas forcé à baigner les en- « fants dans celle-ci , après avoir jeté Feau sale san» s'être « procuré l'eau propre. •» Dans une autre lettre le grand Lessing écrivit à son frère : - Quand je parais préférer Tan- " cienne orthodoxie à la théologie moderne , c'est parce que M l'orthodoxie fait au bon sens une guerre ouverte , tandis « que la théologie moderne cherche à le séduire^ le oor- « rompre , l'énerver, bref l'affaiblir et à la fin l'étrangler. « Eh! cher frère, que me font messieurs les orthodoxes! « je les méprise , mais je méprise plus les théologiens mo- - dernes, puisqu'ils sont en même temps trop peu théolo- « giens et trop peu philosophes. Je veux que l'orthodoxie , <« la foi ecclésiastique , soit solide et rigoureuse , pleine de •• caractère et de constance : je la hais et je l'estime. Quant « à notre théologie actuelle, je la hais et je la méprise. Ycntt
« toute la différence. »♦ — « Les miracles que la Bible met tt sar le compte du Christ et des apôtres ne se sont pas passés « en ma présence, donc je ne peux pas les croire. Du reste, • on n'a pas besoin d'y croire, pour vivre en homme ver- •• tueux, probe, généreux; leurs miracles , c'est pour ainsi « dire l'échafaudage de l'édifice , et non l'édifice lui-même ; « quand on a achevé la construction, on ôte l'échafaudage. »
Lessing a laissé à la postérité un nombre considérable de fragments, d'esquisses, et de pensées remplies de vigueur et de sève. Cet homme extraordinaire n'appartenait pour ainsi dire à aucun parti, à aucune église, à aucun état; Lessing était vraiment l'incarnation de V esprit de la recherche , et cette recherche était celle de la vérité. L'âme de Lessing s'était concentrée dans la soif du vrai, et c'est pour cela que ce penseur infatigable , généreux et invincible représente l'esprit allemand du xvni" siècle, absolument comme Martin Luther avait résumé en lui l'esprit allemand du seizième. Sur les traces de ce puissant génie de la critique marche Emmanuel Kant.
Kant, le grand philosophe de l'Allemagne septentrionale et protestante, n'aurait pas été possible sans la liberté de la pensée et delà plume, favorisée par Frédéric-le-Grand. Né à Kœnigsberg, le 22 avril 1724, il était descendant d'une famille écossaise. Devenu professeur universitaire, il était en faveur auprès du ministre d'état Zedlitz , chef de l'instruction publique sous Frédéric-le-Grand. La gloire du penseur allait croissant ; et , sous Frédéric-Guillaume II le Gros, il était bien vu du ministre d'état Herzberg. Kant était sobre sous tous les rapports , comme un véritable stoïcien, et son immense réputation européenne n'a jamais excité son ambition. La Hollande, l'Angleterre, la Scandinavie, commencèrent à étudier son système philosophique. Mais deux ans après la mort du Grand Frédéric Tex-prédica-
:;oo L'ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS.
leur \\'o('llnor était devenu ministre d'état, et ce monsioir permit au roi Frédéric-Guillaume II les orgies les plus scandaleuses, pour obtenir de lui des mesures despotiques contie les libres penseurs. Le misérable Woellner, appartenant à l'Église luthérienne , a été souvent accusé d*être un jésoite secret; mais l'Église luthérienne, elle aussi, peut très-bicQ produire des monstres de cette espèce. En 1794 Woellner envoya au i)hilosophe de Kœnigsberg, âgé de soixanteonze, ans, une lettre royale rédigée sur un ton insolent, et remplie de reproches à propos de son célèbre ouvrage publié Tannée précédente. Le grand philosophe ne promit (]u*après la mort de Frédéric-Guillaume II^ de ne plus fiiiie des leçons sur la religion. Cette concession tardive n aurait pas été faite par Kant dans sa jeunesse; du reste, elle Ma causé tant de chagrin , que sa santé en fut profondément altérée. En outre, Ténorme travail intellectuel avait à la fin épuisé la mémoire de ce vieillard octogénaire ; ainsi, par exemple, il était obligé de noter cinq fois par mois le nom de son coiffeur. Il disait souvent à ses amis : •* Messieurs, je suis usé par la pensée, je redeviens enfant. » Souvent il tomba dans la rue ou dans sa chambre , et il désira vivement de mourir. Ce désir fut rempli le 12 février 1803; son corps était sec comme celui d'une momie. Chaque matin , à dnq heures précises, il était déjà à son travail; il se couchait i dix heures du soir ; à une heure après midi il dînait, et c'était son seul repas pendant vingt-quatre heures; vers le soir il faisait une promenade d'une heure. Il a oublié seulement de se promener pendant quelques jours, tant il était absorbé par la lecture du livre de Jean-Jacques Rousseau, Emile ^ qui venait de paraître.
Sa gloire philosophique est d'avoir fait des recherches sur l'entendement humain. Kant se posa la question : « Jusqu'à quel point l'homme peut-il reconnjutre sa propre essence i
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■jîiui et la nature des choses ? » Kant avoue, que les livres des Sf^hilosophes anglais Locke et David Hume ont les premiers f^rigé son attention sur cet objet. Peu à peu le philosophe de ^JKœnigsberg érigea un système nouveau , et cela avec une g -force d'esprit si grandiose , que Moïse Mendelsohn s'écria : w 'h Voilà un destructeur! » Kant a réformé toutes les branches ( ^ des sciences humaines, mais son ouvrage principal, la Critique de la Raison pure^ a le mérite immortel d'avoir ébranlé jusqu'au fond les idées fixes sur la divinité. La morale qu'il prêchait était la plus pure et la plus rigoureuse ; 'Kant a prouvé qu'on peut être parfaitement vertueux , sans adhérer à une religion révélée.
' L'ensemble de sa philosophie rayonnait avec une puissance irrésistible et rapide de Kœnigsberg jusqu'à Hambourg et Copenhague , jusqu'à Vienne et Trieste ; mais en général les Allemands catholiques s'en détournaient.
Parmi ses élèves, le grand poëte Frédéric de Schiller mérite d'être mentionné. Ce noble esprit féconda l'esthétique, l'étude du beau , par les idées de Kant. Schiller publia en 1795 ses célèbres Lettres philosophiques sur P éducation esthétique du genre humain. Dans cet ouvrage important Schiller réclame la fusion de la beauté , de la liberté et de la V vertu, dans un état politique parfaitement rationnel. Il y a évidemment dans cet ouvrage un fond d'idées socialistes, qui est infiniment supérieur à presque tout ce que les autres nations ont produit depuis sous ce rapport.
Le frère du grand voyageur Alexandre de Humboldt, Guillaume, se servit des idées philosophiques de Kant, |>our ériger en système la philosophie de la languç humaine dans son célèbre ouvrage sur la langue Kas^i (1836).
L'école connue sous le nom de philosophie ^e la foi avait avec celle de Kant cela de commun qu'elle admettait l'impossibilité de reconnaître, au moyen de l'intelligence ou de
la raison , les idées suprêmes ( Dieu , Timmortalité de Tâme, etc.). Cette école s efforça de comprendre les idées suprêmes par le sentiment. Les représentants de ces systèmes sont Hamann , Herder, Jacobi.
Quant à Herder, né en Prusse orientale comme Hamann et Kant, il a produit beaucoup de livres utiles; malheureusement il attaque d'une manière peu généreuse la philosophie de Kant.
Jacobi, né à Dusseldorf sur le Rhin, avait fréquenté dans sa jeunesse, à Genève, plusieurs amis de Rousseau. Dans tous ses ouvrages il fait la guerre au criticisme de Kant , et il place le sentiment, le Gemuth des Allemands , au-dessus delà raison. Jacobi est resté pendant toute sa vie dans la triste contradiction de ces deux facultés principales de Tâme humaine. Il ne faut pas le confondre avec l'astronome allemand de ce nom ; celui-ci et les Allemands E^ncke, Bessel et Gauss sont les quatre grands astronomes de l'Europe actuelle.
Jean-Frédéric Friea essaya de trouver un lien entre la philosophie de Kant et celle de Jacobi. Plutôt partisan de Jacobi que de Kant, il ne négligea point cependant l'étode des sciences naturelles, auxquelles Jacobi était entièrement étranger. Comme professeur à l'université de léna, il fut suspendu par suite de sa participation à l'assemblée révolutionnaire de Yartburg en 1817. Fries a le mérite d'avoir dirigé l'observation sur les phénomènes de la pensée et de la volonté.
Jean Gottlieb Fichte, né dans la Lusace comme Leasing, est le fondateur d'un système admirable. Après avoir étudié, comme tous les autres grands philosophes allemands, la philosophie de l'immortel Spinoza, il se rendit en Suisse, fit connaissance avec Lavater, le physionomiste, et avec Pestalozzi, le grand philosophe de l'éducation. Fin butte à la misère , ce génie indomptable vécut assez longtemps dans des
^ maisons aristocratiques , où il dirigeait l'éducation de jeunes ^ ^gentilshommes allemands. En 1793, il publia deux écrits po-
* litiques au point de vue démocratique. Enfin, en 1797, il ^- publia son système connu sous le nom de la doctrine de
science. Bientôt après le gouvernement du grand duc de Weimar, soutenu parGœthe et Herder, força Fichte de donner 8a démission de professeur à l'université de lena. Le philosophe se fixa à Berlin, et après avoir fait des discours à la nation allemande en 1808, des discours dont Tinfluence était énorme, il mérita, en effet, le titre qu'on lui décernait de tous côtés : le restituteur de Vlwnneur allemande Fichte mourut dans la fleur de Tâge , d'une fièvre nerveuse , en
« Le genre humain, dit-il, doit se réunir en un vaste corps <« organisé, ayant connaissance parfaite de lui-même. Leôinté- " rets particuliers feront place à l'amour universel, et le but « d'existence sera de former une vie sociale, juste, vertueuse « et grandiose à la fois. La mort matérielle dans la nature «« n'est qu'une naissance nouvelle, etc. »»
Le point principal de sa philosophie était de ne reconnaître que la science, le savoir du philosophe idéaliste ; de là lé nom àUdéologie qu'on a donné au système de Fichte.
La philosophie, dit Fichte, a la tâche d'ouvrir dans l'esprit de l'homme le sens de la liberté. Esprit, existence, liberté, sont des idées qui découlent d'une source commune ; il s'agit surtout devoir, regarder, contempler, méditer; c'està-dire il s'agit de la théorie ; quand la théorie est bonne, là pratique l'est aussi. Le moi est tout-puissant en ce sens que, à travers les siècles, le moi du genre humain est capable de contempler et de raisonner, de méditer et de penser tout ce qu'il lui faut. La philosophie est donc la renaissance de l'esprit humain dans sa racine la plus profonde, et c'est
ainsi que la réorganisation politique et sociale se fait dans le
monde. L'homme religieux mhxie une vie secondaire et rêveuse ; l'homme qui sait, l'homme de la science mène une vie créatrice et réorganisatrice. Pour Thomme, la science, l'immortalité de l'âme, l'infini et Téternité existent déjà dans le monde actuel ; l'état politique réalise ici-bas ce que les hommes reUgieux^appellent le monde surhumain. Le dogme chrétien, qui parle à\i jugement dernier soMS la présidence du Christ, doit être entendu comme la prédication mystique de Tépoque, dans laquelle tous les habitants du globe seront des concitoyens, réunis sous la domination suprême de la justice. Ce royaume du ciel ou de f Esprit est, par conséquent, le but final vers lequel doit marcher l'éducation populaire, etc.
Frédéric de Schlegel, Frédéric de Hardenberg (Novalis), Hœlderlin et Schleiermacher essayèrent alors de compléter le système de Fichte. Frédéric Schlegel, né à Hannover, proclama Tartiste comme le véritable homme sous tous les rapports. Fichte avait déjà donné à l'art le grand privilège de remplir la lacune entre la philosophie idéaliste et l'existence réelle. Frédéric Schlegel déclare que les poëtes, les sages et les saints ressemblent en ceci aux divinités de la Grèce païenne , qu'ils s'efforcent de mener une vie oisive, ayant leur centre en eux-mêmes. Cette oisiveté poétique, sage et sainte est étrangère à toute impureté dans les idées et dans les actes. Comme Socrate, l'homme de Frédéric Schlegel regarde le monde d'un œi\ ironique; bien plus, Sojcrate se gênait quelquefois, il respectait certaines coutumes populaires, mais Frédéric Schlegel brise tous les liens et proclame le moi esthétique comme le législateur suprême. Ce système extravagant conduisit Frédéric Schlegel, en 1808, à l'extrême opposé ; lui et son épouse devinrent catholiques et ultra-réactionnaires.
Frédéric de Hardenberg (Novalis) était loin de ces excès. •
Cet esprit tendre et généreux prêche, dans ses immortelles poésies et dans ses fragments en prose, ce quil appelle le mariage de la nature et de r esprit,
Frédéric Hœlderlin, né en Souabe , était dans sa jeunesse très-lié avec Hegel, et après avoir étudié avec enthousiasme la philosophie de Fichte et de Kant , il proclama avec une tendresse touchante la belle nature, comme le remède qui doit ramener Thomme égaré dans les bras delà vertu. En 1806, il eut le malheur d*être attaqué d'aliénation mentale et de végéter trente-six ans, jusqu'à sa mort, dans ce triste état. Mais, dans ses productions antérieures, surtout dans son Hyperion, Hœlderlin prêche des idées d'une vérité et d'une beauté incomparables. Ici Hœlderlin est un véritable panthéiste religieux. Du reste , il était profondément initié aux beaux-arts , à la philosophie et à la littérature de la Grèce antique. Ce qu'il y a de frappant dans Hœlderlin, c'est la fusion de l'idéal hellénique et du romantisme germanique.
Le théologien protestant Schleiermacher, né dans la Silésie (Prusse) , a fondé, en matière de religion, un système de sentimentalité , orné d'esthétique et de rhétorique. Il a essayé d'interpréter le dogme chrétien; malheureusement cette interprétation a mal réussi.
Jean-Frédéric Herbart , né dans l'Allemagne septentrionale, à Oldenbourg , a essayé d'améliorer le système de Kant, Mais malgré tous ses efforts , son système à lui a le grand défaut d'être une combinaison artificielle. Ce qu'il a écrit sur la psychologie est son ouvrage le plus complet. Son école , assez nombreuse, n'a pourtant point l'importance de celle de Hegel.
Frédéric-Guillaume Schelling, né en Souabe, était un ami universitaire de Hegel et de Hœlderlin. Il se montra déjà comme écrivain à l'âge de dix-sept ans, et il obtint, dans les dernières années du xviu^ siècle, une influence prodigieuse par
son sublime et magnifique système de panthéisme naturaliste. Après avoir enseigné longtemps à l'université de Munich, au milieu des jésuites de toute espèce , il fut appelé par le roi actuel de Prusse comme successeur du grand Hegel à l'université de Berlin. Alors la gloire que ScheUing avait justement acquise dans sa jeunesse , s'évanouit rapidement par la publication de son système théosophique , mystique et ultrsa-réactionnaire .
Son école a produit des talents considérables : Laurent Ocken , professeur de la philosophie de la nature à Zuric, et rédacteur en 1817 de la revue intitulée Isis; Schubert , le médecin Canis à Dresde , le médecin Klencke , le professeur d'Esenbeck. Il faut aussi citer Henri Steffens, professeur à l'université de Berlin ; François Bader, professeur à l'université de Munich; Joseph Goerres, etc.
Charles-Christian-Frédéric Krause, né en Thuringe , était professeur universitaire à léna dans les premières années de ce siècle. Il est mort à Munich en 1832; le baron de Léonardi , son beau-fils , a publié ses manuscrits posthumes. Après avoir étudié Fichte et ScheUing , il essaya de former un système dans lequel il a le tort d'étaler une terminologie affectée , et d'établir des idées d'après une méthode formaliste ou extérieure, c'est-à-dire une méthode qui reste souvent à côté du vrai. Mais pour être juste, il faut reconnaître l'enthousiasme avec lequel il prophétise dans l'avenir la société de l'harmonie , de la paix, de la vertu et de la beauté. Parmi ses élèves, on doit citer Ahrens, professeur en Autriche , dont les ouvrages existent en allemand ; en français, en italien et en espagnol; Altmayer, professeur à Bruxelles ; le professeur Bouchité à Versailles , et Delrio , professeur à Madrid, ont également étudié la philosophie de Krause ; le citoyen Pascal Duprat s* est occupé de la propagation de ce système en Fremce.
Le professeur Solger (prononcez Soigner] prit pour point de départ la philosophie de Schelling ; il y a chez lui un sentiment profond et fervent, et il se rapproche beaucoup de Schleiermacher. Mais son talent philosophique manque d'énergie.
Le mérite de Schelling est d'avoir représenté la nature et l'histoire comme le développement de l'Absolu, c'est-à-dire de Dieu. Cette vaste tâche fut complétée par son ami universitaire Hegel.
Georges-Guillaume-Frédéric Hegel, né à Stouttgard (Souabe), était un des esprits les plus méthodiques que le genre humain ait produit. Il est devenu le bienfaiteur de la philosophie allemande, en l'arrachant aux séductions d'une fantaisie brillante, mais capricieuse. Hegel part évidemment de Spinoza et du premier système de Schelling ; il développe davantage la méthode de Fichte , et arrive au résultat suivant : « Dieu ou l'Absolu, ou la Substance, n'est rien autre «« chose que la dialectique vitale qui se manifeste extérieure- « ment dans le monde des phénomènes ; Dieu c'est le com- « mencement et la fin, le centre et le but, en un mot la vé- « rite absolue, et toutes les choses individuelles ne sont que «dés choses passagères , spécieuses et nulles. »» C'est pour cela qu'il a donné à son système dialectique le nom X idéalisme absolu. Ce n'est pas sans raison qu'on a appelé cet homme extraordinaire l'Aristote allemand, et on n'a pas eu tort non plus de le comparer à Martin Luther. En 1803 , Hegel se débarrassa de toute l'influence que le système de Schelling avait longtemps exercée sur lui ; et en 1805, il prononça, comme professeur à l'université de léna , ces célèbres paroles : « Une nouvelle époque de l'esprit humain vient de commencer; l'âme de l'univers, à ce qu'il paraît, a réussi actuellement à rejeter d'elle tout mélange étranger, et cette âme universelle se reconnaîtra maintenant comme l'Absolu. La
conscience de l'homme est désormcûs capable de s élargir et de s'approfondir jusqu'à l'infini ; le développement historique des peuples n'a été que l'immense lutte dont Thumanité a eu besoin pour arriver à ce glorieux résultat. »» Hegel publia alors la célèbre Phénoménologie de V Esprit. En 1811, âgé de quarante-et-un ans , il épousa mademoiselle de Tucher, et écrivit à un de ses amis : « Quand on a obtenu un emploi utile, et quand on est le mari d une femme qu'on aime , alors on peut pour ainsi dire regarder sa vie comme achevée. »» Dô 1812 à 1816 , il publia les trois volumes de sa Logique, Dans cet ouvrage admirable , dur et inflexible comme le diamant, et aussi pur que cette pierre précieuse , il démontre que la Logique doit être entendue comme système de la Raison en elle-même; de sorte que la Logique dialectique peut très-bien être appelée la Révélation de Dieu. En 1818, il accepta l'offre du ministre d'état prussien Stein, et devint le successeur de Fichte à l'université de Berlin , après avoir été professeur à Heidelberg. Hegel mourut du choléra en 1831.
L'immortel mérite de Hegel est d'avoir amené ses auditeurs à rectifier toutes les vieilles notions vulgaires , par exemple, celles âe grandeur^ quantité^ qualité^ ^tc. De cette manière ses élèves obtenaient l'immense avantage de se placer à un point de vue supérieur , et de regarder jusqu'au cœur des choses, que la masse illettrée , la classe soi-disant instruite et la petite minorité des adhérents des systèmes antérieurs, avaient l'habitude d'accepter sans la moindre réflexion critique.
Après avoir publié des livres sur la réorganisation systématique de la religion, des sciences naturelles, de l'histoire, de l'esthétique, de la psychologie et du droit, il fut bientôt attaqué par la plupart des philosophes. Mais sa jeune école se propagea avec rapidité, favorisée par le gouvernement
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i prussien, qui s était laissé tromper par le côté faible et en I quelque sorte réactionnaire de Hegel. Ce philosophe, qui n*4 L pour frères que Kant et Aristote, avait, en effet, un horizon t très -borné en matière politique. Hegel ne s*est jamais élevé au-dessus de la constitution anglaise, et la révolution :: de Juillet Ta beaucoup eifrayé. Mais, abstraction faite de ses erreurs politiques, la puissance de la pensée hégélienne était y telle qu elle renversait facilement tous ses adversaires.
L'école de Hegel se divisa en deux écoles, la vieille et la jeune. Cette dernière produisit , en peu de temps, la nouvelle philosophie allemande. Parmi les élèves les plus remarquables , il faut nommer : Gabier à Berlin , Schaller à Halle, Werder à Berlin, etc. , comme logiciens; Bayerhofer à Marbourg, Schaller à Halle, Ernst Kapp, comme philosophes de la nature; Erdmann à Halle, Michelet à Berlin , Rosenkranz à Kœnigsberg , Daub à Heidelberg , comme psychologistes ; Edouard Gans à Berlin, Gœschel à Magdebourg , Koestlin^en Souabe, comme jurisconsultes;' Christian Kapp à Heidelberg, Hermann à Leipzig, Cieszkowski à Berlin, comme philosophes de l'histoire; Carrière à Giessen , Feuerbach (Louis), Michelet à Berlin, comme historiens de la philosophie ; dans les sciences morales se sont distingués Vatke, Wirth, Michelet, etc.; dans l'esthétique nous nommons Rosenkranz et Hotho à Berlin, Vischer à Tubingue ; dans la philosophie religieuse enfin il faut citer Rosenkranz à Kœnisberg, Marheineke à Berlin, Biederraann à Zuric, Vatke à Berlin, Noack à Giessen, etc.
A côté de ce mouvement philosophique de la plus grande intensité, dont le centre était la capitale de la Prusse, se développe, après 1830, une réforme littéraire, connue sous le nom de la jeune Jllemagne. Le jeune Charles Gutzkow (prononcez Goutzkau)*, né à Berlin, devient pubiiciste et romancier depuis 1831. Dans une foule de drames, de ro-
mans, de nouvelles, etc., cet homme de talent ouvrit la carrière à ceux qui attaquent la vieille routine en littérature ; lui et ses amis, surtout Wiebarg, montèrent à l'assaut, chaque jour, contre les misérables préjugés en religion et en morale, que la Sainte-Alliance de 1815 avait réussi à inculquer aux classes moyennes de T Allemagne. Malheureusement Gutzkow n'est pas démocrate proprement dit, mais cela ne Ta pas empêché de devenir le frondeur le plus infatigable du pédantisme despotique sous toutes les formes. C'est surtout le théâtre allemand qui lui doit beaucoup. Le théâtre, dans le dernier temps de la domination napoléonienne, nous l'avons déjà dit, avait été inondé d'une multitude de pièces chevaleresques, et celles-ci avaient fait place aux pièces civiles, c'est-à-dire aux pièces qui représentaient la vie ordinaire d'un employé et la vie domestique dans la classe bourgeoise allemande. Ces pièces et ces romans avaient pour auteurs Auguste Kotzebue, Ewald, Lafontaine (l'Allemand), Starke, etc. Kotzebue surtout, avec la profonde immoralité dont chacune de ses productions est empreinte, avait fait un mal immense; mais les autres auteurs aussi en ont fait, en distillant dans les âmes de la jeune génération de 1815 le poison énervant de l'obéissance passive envers Dieu, le roi et les autorités. Ces écrivains, à ce qu'il paraît, avaient pour but d'efféminer ou pour mieux dire, àe puériliser\dLn^X\OTi allemande à l'époque des congrès. Du reste , il est prouvé que beaucoup de ces messieurs recevaient des salaires considérables de la bourse privée des rois et des grands-ducs, pour emprisonner les lecteurs et les spectateurs par des productions niaises et démoralisantes.
Contre cette mauvaise clique, les écrivains de la jeune Allemagne s'élèvent donc, après 1830, avec tant de fougue et décourage, qu'ils sont bientôt poursuivis de toutes manières par les gouvernements allemands. Heureusement la poésie
allemande avait déjà commencé à se régénérer, surtout la poésie lyrique, et celle-ci, unie à une musique dirigée par des talents de premier ordre, joua à peu près le même rôle précurseur dans l'Allemagne opprimée sous la Restauration, que dans l'Allemagne du dernier siècle avant 1789.
L'âme de la nation allemande est profondément musicale , de sorte qu'on a raison de dire qu'il n'y a que deux peuples musiciens en Europe : celui de TAUemagne et celui de l'Italie. Sans parler de Mozart ( 1791), l'Allemagne a produit Beethoven , Hummel , Marie Weber, Spohr, Kreutzer, Meyerbeer, etc. Le bas peuple allemand, si prosaïque dans son extérieur, conserve toujours un fonds inépuisable de poésie et de musique populaires. La poésie lyrique était, du reste, dignement représentée dans le Midi par Uhland (prononcez Ouland), et dans le Nord par Chamisso de Boncourt. Uhland, jurisconsulte et député en Souabe, a exercé depuis la chutje de Napoléon une influence salutaire par son romantisme éclairé et pur; mais Chamisso est plus vaste, plus profond et plus riche. Cet homme remarquable, Louis-Charles- Adélaïde de CSiamisso, gentilhomme français, naquit en Champagne au château de Boncourt en 1781. Emigré avec ses parents en 1790, il devient page d'honneur de la reine de Prusse; il obtient le grade de lieutenant en 1798, et, ne voulant pas porter les armes contre sa patrie primitive, il retourne en France et devient professeur à l'école de Napoléonville eïi 1801. Mais, bientôt désillusionné par la brutalité impériale, il retourne en Prusse et se livre aux études des sciences naturelles. En 1815, il ne veut pas tirer l'épée contre la France et préfère quitter l'Europe jusqu'en 1818, et il fait partie de l'expédition scientifique russe sous les ordres du capitaine Othon de Kotzbue, fils de Tespion et écrivain. Ce capitaine maltraite d'une manière ignoble le généreux Chamisso qui, en outre, avait le chagrin de voir négliger l'impression de ses
manuscrits de voyages par les intrigues de la commission. Enfin Chamisso reçoit la direction du jardin botanique de Berlin, et le titre de docteur lui est décerné par cette université. Il mourut en 1838, entouré de respect et d'amour. Chamisso de Boncourt a réuni en lui tout ce qu'il y a de bon dans les caractères du peuple français et du peuple allemand. De haute stature, une figure mâle et expressive, il avait dans ses grands yeux noirs et autour de ses lèvres finement dessinées, un mélange singulier de naïveté et de mélancolie. Parfaitement maître des deux langues , profondément initié dans les trésors scientifiques et artistiques de la France et de l'Allemagne , également ami et admirateur de sa patrie adoptive comme de sa patrie natale , Chamisso nous représente l'image d'un véritable cosmopolite , qui embrasse d'un amour égal chaque peuple, comme membre de la grande famillç humaine. Dans un temps meilleur que le sien, il aurait sans doute manifesté une prédilection politique marquée, et il eût été un des plus nobles propagateurs de la démocratie. A l'exécrable époque de la Restauration, il ne loT resta qu'à se livrer à la contemplation de la nature, des beaux-arts et de la littérature. Il était l'ami personnel du grand roinantiste fantastique E .-T . -A. Hoffmann , avec lequel il fréquentait souvent le célèbre salon de vin de MM. Luther et Wegner, à Berlin. On possède de lui une série de poésies lyriques qui toutes témoignent d'un cœur généreux, mais sombre et rempli d'ironie amère. Sous ce rapport, il ressemble à lord Byron, cet évangéliste de l'Allemagne révolutionnaire.
En effet, plus on étudie les poésies brèves, mais profondes et pures de Chamisso, plus on se trouve fortifié et élevé audessus du chaos ordinaire qui nous entoure. Souvent il s'écrie d'un ton douloureux : " Ah ! depuis mon enfance j'ai été trompé, « mes meilleurs amis se sont chargés de détruire dans mon âme «la confiance et la joie de l'existence; mais les anciens
" stoïciens de la Grèce et de Rome m'ont laissé leur glorieux - exempte, je veux le suivre en brisant, avec ma main de fer, • le désir de mon cœur, et en ne lui permettant, de temps à « autre, qu'un soupir passager ; ainsi donc courage, Chao misso, tu dois renoncer et te résigner ; prends ta harpe et •• pEu-cours le monde, etc., etc.* La production la plus célèbre de Chamisso, qui a été traduite de l'allemand dans toutes les langues de l'Europe, est un petit roman intitulé Pierre Scklc' mihl. Le héros de ce roman , qui n'est antre que Cfaamiaso lui-même sous ie nom fictif de Schlémibl (c'est-à-dire en hébreu «M jobard, un individu qui a partout du guignon), a le malheur de perdre son ombre. De cette perte, peu considérable à la première vue, il surgit pour Pierre Schlémihl une foule de désagréments, de dangers et de misères. Il finit par renoncer à la vie ordinaire et paci&que en voyageant partout, en parcourant les mers et les terres et en se livrant partout à la contemplation de la nature, ou plutôt, à l'étude la plus zélée des sciences naturelles.
Tandis que ces deux nobles poètes préparaient l'esprit public à un avenir plus digne , plusieurs poètes politiques commençaient à se montrer. La vieille Allemagne de 1815 cria haro et ne voulut pas entendre parler des poésies politiques. Mais la révolution de Juillet, et l'insurrection des Polonais avaient puissamment remué la jeune génération allemande, et une foule énorme de chansons en l'honneur des Polonais inonda l'Allemagne. En même temps !e baron allemand de Gaudy publia ses Poésies napoléoniennes , ce qui s'explique par le dégoût moral que la Sainte-Alliance, composée de princes despotiques, avilis et stupides à la fois, avait nécessairement inspin; à une grande partie de la nation allemande. Du reste, cet enthousiasme artificiel pour le destructeur de la liberté française était souvent une copie, et le modèle se trouvait (chose bizarre et pa^ablement scan-
daleuse) dans les rangs de la jeune démocratie française même.
Le gouvernement prussien refusa plusieurs fois de remplir sa promesse à l'égard de la constitution générale. Le 22 mai 1815 il avait annoncé la formation d'une représentation provinciale, d*où il devait être élu une chambre constitutionnelle dans la capitale du royaume. Plus tard, il déclara que tous les préparatifs seraient achevés pour le mois de février 1819, et le 5 juin 1823 il organisa définitivement la représentation provinciale d'après les ordres (nobles, bourgeois, paysans); mais il refusa nettement de constituer mi parlement à Berlin. Pour diminuer le mécontentement, suite de cette conduite machiavélique, le gouvernement prussien fit beaucoup pour Tagriculture, l'industrie et le commerce.
La confédération des douanes allemandes (Zollçerein), à la tête de laquelle le gouvernement prussien s'était placé, fut vivement soutenue par Frédéric List. Cet homme éniinent, né en Souabe, avait déjà, en 1818, travaillé à organiser l'union douanière; mais en 1823, la police ombrageuse le mit en prison comme dangereux pour la tranquillité publique. Emigré en Amérique, il devint bientôt écrivain économiste, et les chambres des Etats-Unis de l'Amérique l'honorèrent par le décret suivant : « Frédéric List a bien mérité de la patrie^ n En effet, il fit tout pour introduire en Amérique les chemins de fer. Le président de la république , Jackson , l'invita à une conférence particulière. Plus tard, après 1830, List retourna en Allemagne et fonda dans sa patrie natale les mêmes voies de communication qu'il venait de créer dans sa patrie adop-* tive. Dans son célèbre livre il prêche le libre-échange, et il faut dire que List a créé l'économie politique de l'Allemagne officielle. Son activité comme publiciste était infatigable. Har^^ celé par des intrigues innombrables, il se suicida.en 1847*
Le gouvernement prussien eut cependant la coupaUe fai««
blesse de sacrifier les intérêts commerciaux de l'Allemagne orientale à la Russie, qui entoura bientôt les provinces prussiennes de TEst d'un cordon militaire et de douane , en oomparaison duquel le fameux cordon de la frontière chinoise n'est qu'un jeu d'enfant. Les négociants de Kœnigsberg portèrent plainte en 1831 , et la Silésie prussienne en fit autant; mais tout cela en vain. Le gouvernement russe n'est donc pas seulement liberticide : il détruit aussi le bien-être matériel de TAllemagne, et accumule ainsi sur lui une double haine, une haine mortelle , contre laquelle il ne saura plus se protéger, espérons-le, par les plumes et par les bras des trdtres allemands domiciliés en Russie. Nicolas F^ surtout est l'incarnation de ce principe brutal, hautain, machiavélique, qui avait pour premier représentant son père, Paul P"". Mais ce qu'on a pardonné à ce malheureux Paul au commencement de ce siècle (assassiné dans une révolution aristocratique le 24 mars 1801), on ne le peut, on ne le doit pas permettre à son fils Nicolas. Alexandre F'" était déjà profondément tourmenté du mal rongeur de l'empire russe, c'est-à-dire de la vénalité eflBrayante des fonctionnaires lusses. II disait quelquefois : « Mes voleurs bureaucrates, supérieurs et inférieurs, me voleraient mes vaisseaux de guerre, s'ils savaient oii les mettre; et je crois même qu'ils me voleraient pendant mon sommeil les dents de la bouche, s'ils pouvaient les arracher sans m'é veiller.* La dynastie russe des Romanofs, dont l'aïeul est Pierrele-6rand, n'a plus de sang russe dans les veines; elle est tout à fait germanisée, et il faut le dire, elle l'est à la honte de l'Allemagne. Lorsque la nièce de Pierre-le-Grand, Anna, fut morte, la fille de Pierre, Élizabeth, femme de mauvaise vie, prit possession du trône russe. Son successeur fut Pierre III , duc de Holstein-Gottorp, le neveu d'Elizabeth, fils de sa sœur Anna et du duc Charles-Frédéric de Holstein-Gottorp. Ce Pierre fut détrôné et empoisonné par son épouse Catherine II, prin-
cesse allemande de Anhalt-Zerbst. Cette Catherine, tout à fait éclairée à la façon de Voltaire, mena une vie extrêmement licencieuse, ce qui fit dire à un grand écrivain polonais : « Le nom de \Catkenne signifie en grec ta pure; mais cette impératrice était la plus impure de toutes les femmes. »
Après la mort de l'empereur Alexandre I*', en 1825, éclate en Russie la célèbre conspiration dirigée par les chefs suivants : Paul Pestel, Pierre Kakofski, Konrad Ryleief, Michel Roumine, Bestoujef, Serge Apostole Mouravief, qui furent tous exécutés par la corde, au lever du soleil, le 25 juin 1826. Les cordes de Ryleief et de Mouravief se rompirent. Alors ces deux martyrs s écrièrent : «• Maudit pays, oii Ton ne sait ni conspirer, ni juger, ni pendre! Il sera donc dit que rien ne nous réussira, pas même la mort ! >•. Le bourreau les pendit de nouveau, et cette fois. ils moururent. Les autres conspirateurs , en tout cent vingt-un , furent tous transportés en Sibérie , entre autres les deux princes Obelinski et Troubetzkoi. Le plan de la conspiration avait été d'exterminer par le fer et par le plomb tous les membres de la famille impériale, femmes et enfants compris, et de diviser la surface de l'empire en une confédération de républiques, qui se seraient gouvernées elles-mêmes d'après les anciennes lois communales, en usage depuis un temps immémorial dans chaque village russe. L'aristocratie despotique se serait trouvée ainsi tenue en échec par les paysans affranchis.Tous les conspirateurs, sans aucune exception, appartenant à la classe des nobles et des fonctionnaires publics, étaient pour la plupart des gens instruits, généreux et courageux. A Saint-Pétersbourg, à ce qu'il paraît, il n'y avait qu'un seul traître, le sous-lieutenant Rostovzov. A Kiev, un Anglais nommé Sherwood prit sur lui le rôle de Judas Iscariote. Malheureusement, l'ignorance du peuple était telle , qu'il ne comprenait pas même le catéchisme républicain, que les chefs lisaient à haute
voix dans les villages et à la tête des batailloi s. Ainsi, par exemple, les grenadiers , après avoir entendu le mot russe qui .signifie liberté, qui en même temps signifie aussi licence, désobéissance, demandèrent naïvement à TofEcier conspirateur : « Mais on nous laissera, nous l'espérons, pour empereur notre cher Constantin 1 » En effet, après la mort d'Alexandre, qui venait d'expirer à une énorme distance de la capitale, son frère Constantin aurait dû monter sur le trône, d'après l'âge de succession; mais Constantin avait déjà solennellement promis de laisser le trône à son frère Nicolas. Quoiqu'il en soit, depuis le V^ décembre 1825 jusqu'au 24 décembre, Saint-Pétersbourg eut un gouvernement provisoire et le sénat adressa des proclamations, des dépêches et tous les autres actes publics au nom de r empereur Constantin r**. Du reste, le grand-duc Constantin était déjà aussi fou que son père Paul. Par une foule de complications, les conspirateurs manquèrent leur but : les régiments qui avaient d'abord acclamé l'insurrection, furent intimidés par la mitraille des autres et par l'éloquence de Nicolas. Constantin n'était pas présent à Saint-Pétersbourg, et toute cette vaste conspiration disparut en un clin-d'œil. QuantàPestel et Rileiev, c'étaient des caractères héroïques , des talents supérieurs. Pestel avait, pour ainsi dire, créé le plan tout entier. Plusieurs d'entre eux avaient été à Paris dans la grande guerre contre Napoléon, et tous avaient profondément étudié la littérature politique de l'Europe occidentale. La poésie aussi n'était pas étrangère à cet événement tragique : les poésies anglaises de lordByron, les pièces italiennes d'Alfieri, les ouvrages allemands de Schiller, les vers français de Chénier, tout cela avait été lu et traduit par la jeune aristocratie russe, parmi laquelle Pouchkine brillait comme poëte de premier ordre et inspiré du plus pur esprit démocratique.
Après la victoire, Nicolas P*" se conduisit d'abord avec mo-
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dération, et il obtint même une gloire méritée par le secours qu'il portait aux Grecs contre les Turcs; mais peu à peu son caractère s'endurcit, son cœur se rétrécit, et surtout après avoir terrassé l'insurrection des gentilshommes polonais, de 1831, et brisé la résistance du roi de Perse, Nicolas devint un despote ombrageux, sombre, capricieux, dont le sang se changeait en goudron liquéfié et en alcool^ comme disait un grand poëte anglais, d'un tyran du moyen âge. Nicolas P', d'une stature de près de six pieds, comme tous ses frères, d une santé robuste et d'un courage à toute épreuve, est irifiniment inférieur, sous le rapport du cœur, à son frère Alexandre, et gâté surtout par l'influence de sa femme (princesse prussienne), hautaine, orgueilleuse et dure, il a fini par descendre au degré de bourreau de l'émancipation européemie. Le gouvernement russe est essentiellement aujourd'hui celui de Paul P', qui écrivait à Souvarof, à la fin du dernier siècle, la fameuse lettre qui contient ces paroles : •• Vainqueur de * l'Italie, tu es le serviteur dePaul, et Paul c'est le vicaire de « Dieu sur terre; tout par conséquent t'est permis de faire « à l'ombre de ton épée victorieuse , car ton épée c'est « mon épée à moi, et moi je suis divin. « Alexandre avait, avant 1812, l'idée d'imiter l'empereur Nerva de Rome païenne en associant, comme dit Tacite, la domination ai^e la liberté; mais pendant son séjour à Paris, Alexandre fléchit et devint rétrograde. Nicolas P' a le malheur de né pais posséder élévation de l'âme , par laquelle Alexandre a toujours été préservé, même pendant ses accès d'obscurantisme fanatique, de tomber dans les crimes et dans là bassesse.