‹ L'Allemagne et les réparationsChapitre 30 sur 40 · L'ASPECT POLITIQUE DE LA QUESTION DES RÉPARATIONS · texte numérisé non relu

L'ASPECT POLITIQUE DE LA QUESTION DES RÉPARATIONS

Le Traité de Versailles a laissé à l’Allemagne la plus grande partie de son capital ; sans doute l’a-t-il privée de l’Alsace-Lorraine, des territoires de l’ancienne Pologne allemande, de ses colonies, de sa flotte et des biens que ses ressortissants possédaient dans les pays alliés ; mais, grâce à la richesse du territoire qui lui reste, à la situation privilégiée qu'il occupe au centre de l'Europe, au nombre de ses ressortissants, l'Empire allemand demeure un grand pays industriel et une grande puissance.

Cependant, si la structure politique et économique de l'Allemagne n’a été que faiblement atteinte par la guerre et les stipulations du Traité, son armature financière s’est trouvée, en 1919, dans un état lamentable. La guerre lui laissait, ainsi d’ailleurs qu'aux autres belligérants, de lourdes charges à supporter, charges auxquelles s’est ajouté le poids de la dette de Réparations. Si considérable

qu'il fût, l'effort fiscal nécessité par l'exécution de ces engagements aurait pu être accompli ; mais, alors que les peuples victorieux, rendus confiants et patients par leur victoire, étaient capables de surmonter leurs difficultés financières, le peuple allemand, aigri par la défaite, rebelle devant les dures privations nécessaires, s’est mon-

tré impuissant à rétablir l’ordre de ses finances et par suite à s'acquitter de sa dette de Réparations.

Ces dures privations ne pouvaient être supportées par l'Allemagne que si les partis appelés au gouvernement avaient tous été convaincus de la nécessité de les imposer au pays, et si d'autre part ils avaient été capables de répartir efficacement entre chacun des groupes de la nation sa part dans les sacrifices à subir.

Malheureusement les divers Gouvernements qui se sont succédés en Allemagne n’ont pas toujours eu le souei de remédier à la situation désastreuse des finances publiques, et parmi ceux qui en ont eu le désir sincère il ne s’en est pas révélé d'assez puissants pour faire voter ou faire appliquer les réformes nécessaires.

Depuis la signature de la Paix, la mentalité de la nation allemande se manifeste dans deux principales tendances : la première, celle des partis démocratiques, consiste à maintenir les avantages sociaux acquis à l’occasion de Îa défaite (loi de huit heures, nationalisation des chemins de fer, contrats de travail, représentation des ouvriers dans la direction des usines); pour conserver ces avantages, les démocrates se montrent disposés à acccepter les conditions des vainqueurs. À cette tendance s'oppose celle des partis bourgeois qui, rapidement ressaisis de la crainte que leur avaient causés les troubles révolutionnaires de l'hiver 1918-1919, ne cessent de proclamer la nécessité de retirer aux ouvriers les concessions qui leur ont été arrachées ; en outre, devenus conscients du désaccord latent qui sépare les vainqueurs, leur politique tend à résister aux exigences du Traité de Paix dans la mesure où la bonne foi que prêtent les Alliés à l’Allemagne entière ne sera pas compromise.

En juin 1920, cinq mois après la mise en vigueur du Traité de Paix, les partis bourgeois prennent le pouvoir, par réaction contre les tendances socialistes du précédent ministère. La tâche fiscale de ce gouvernement, dirigé

par le chancelier Fehrenbach, aurait dû consister d'abord à appliquer consciencieusement la réforme à laquelle Erzberger a donné son nom ; en outre, l'effet de cette réforme se révélant insuffisant, il eut été du devoir du Gouvernement de demander à la nation un effort supplémentaire ; mais Les impôts déjà établis furent perçus avec la plus grande négligence et aucune mesure nouvelle susceptible de réduire le déficit ne fut proposée. Dans l'espoir de faire réduire le chiffre de la dette allemande dont la fixation faisait alors l’objet de maintes conférences interalliées, la faillite est volontairement et incontestablement organisée. A l’égard des Alliés, l’attitude du Gouvernement devient de plus en plus arrogante ; c'est d’abord le D' Simons, ministre des Affaires Etrangères, qui, pendant la Conférence de Spa (2-16 juillet 1920) fait prononcer par M. Stinnes, en qualité d'expert, des propositions étonnantes ; en mars 1921 c’est Le refus net et absolu d'accéder aux demandes des Alliés.

Lorsqu'en mai 1921, l'Allemagne dut céder devant l’ultimatum des Alliés, appuyé par La menace d’occuper la Rubr, ce furent les partis démocrates qui acceptèrent la responsabilité du pouvoir. Il paraît vraisemblable que le chancelier Wirth, chef de ce Gouvernement dit « d’exécution du Traité », désireux d’épargner à la nation allemande les souffrances qui eussent résulté de l'application des sanctions, fut réellement sincère en exprimant sa volonté de satisfaire aux exigences des Alliés. Mais encore fallait-il que l'exécution de ces promesses ne fut pas la cause de privations trop dures :il était bien entendu, dans son esprit, qu'il ne saurait être porté atteinte aux droits reconnus par la Constitution de Weimar aux classes laborieuses.

Ces prétentions démocratiques devaient, comme on pouvait s'y attendre, faire échouer toute tentative de réforme. À l’époque même, en effet, où les partis bourgeois restaient encore disposés à faire quelques sacrifices

en faveur du rétablissement des finances de l'Etat, ils en furent éloignés en constatant que le peuple refusait de renoncer au moindre des avantages qui lui avaient été consentis.

La faiblesse du Gouvernement à faire accepter une réforme fiscale s’accrut à mesure que la réalisation des menaces formulées en mai 1921 par les Gouvernements alliés devint moins certaine. La diminution des charges de Réparations accordée par les vainqueurs, en vue de faciliter la tâche du D' Wirth, eut des résultats opposés à ceux qui étaient espérés ; elle justifiait, en effet, la politique des partis bourgeoïs, de ceux précisément qui n'avaient cessé de préconiser l'impossibilité d'effectuer les Paiements de Réparations et de proclamer la nécessité d’opposer aux exigences des Alliés une résistance légitime. En outre, plus la faiblesse du Gouvernement allemand apparaissait patente, plus le souci de l'autorité, naturel à chaque Allemand, l’attirait vers les partis de l’ordre (1).

Cet élan qui poussait l'Allemagne sous le joug des partis de droite devint irrésistible, dès qu'il devint certain que les Alliés renonçaient à obtenir pendant une longue période aucun versement. En novembre 1922, les socialistes furent expulsés du pouvoir, et le Gouvernement passa aux mains de M. Cuno, représentant des industriels ; ses premières déclarations annoncèrent l’augmentation de la durée du travail et le retour des chemins de fer à l’industrie privée.

Le refus de la France de céder à la pression de l’Angleterre et d'accorder un moratorium à l’Allemagne sans que celle-ci délivrât des gages à ses créanciers modifia la politique du Gouvernement allemand. Pour ne pas s’aliéner les partis démocrates, les réformes annoncées ne

1. Cf. Maurice Baumont et Marcel Berthelot, L'Allemagne. Lendemains de querre et de révolution (1922), p. 36.

furent pas mises à exécution ; en outre, aucun essai ne fut tenté de remédier au déficit budgétaire.

La défaite de la Ruhr paraît avoir enfin convaincu les partis de droite qu'il faut céder devant la force de la France. Il ne leur est plus possible, maintenant, de s’opposer aux paiements de Réparations, puisque les armées alliées se sont assurées le contrôle des richesses de la Rubr; d'autre part le rétablissement des finances dont la nécessité n'apparaissait pas impérieuse tant que les Alliés diminuaient la charge des Réparations à mesure que la dépréciation du mark augmentait davantage, est devenu la plus urgente des questions à résoudre. L'Allemagne entière est donc résolue à subir les sacrifices résultant de la guerre et de la défaite.

Reste à savoir si elle saura trouver un gouvernement capable de répartir entre chacun des ressortissants allemands les privations à subir ; cette question semble devoir être tranchée par l’affirmative, et la solution en être trouvée par l'établissement d’un gouvernement des partis bourgeois. L'Allemagne parait avoir en effet un profond désir d'ordre ; les conditions de la vie matérielle rendues difficiles par les écarts considérables de la valeur de la monnaie l’engagent à subir l’autorité plus ou moins pesante que seuls les partis de droite semblent susceptibles de détenir.

Dès que l’Allemagne, ayant définitivement la volonté de rétablir ses finances, sera dirigée par un gouvernement puissant, il n’est pas douteux qu'elle redeviendra rapidement up pays prospère et qu’elle sera capable de faire face à un montant appréciable des charges de Réparations. Sans doute ces charges lui seront-elles lourdes à supporter, mais il est juste qu’elle subisse le châtiment du crime qu’elle à commis en 1914.

IT

Seules la pression des vainqueurs et la menace de sanctions bien déterminées auraient pu faire naître dans l'Allemagne entière la volonté de rétablir les finances publiques et lui permettre d'assurer le paiement des Réparations ; cette volonté étant créée, il se serait trouvé aisément un gouvernement capable de fixer un programme de réformes accepté par tous. Malheureusement, à mesure que s’éloignait le souvenir des combats communs, la divergence des intérêts des grandes Puissances est apparue plus nettement et les gouvernements alliés se divisèrent toujours davantage sur la conduite à tenir à l'égard de leur ancien ennemi.

Des puissances ayant participé à la lutte contre l’Allemagne, c’est à la France, l'Angleterre et les Etats-Unis, qu'est revenue, en fait, la responsabilité de la direction de la politique alliée. Sans doute l'intervention de la Belgique, de l'Italie et des Etats de la Petite-Entente a-telle produit des effets directs à l’occasion du règlement de certaines questions, mais, pour que cette intervention ait pu être efficace, il a toujours fallu l’appui de l’une ou l’autre des trois grandes puissances.

De ces trois puissances, l’une a bientôt renoncé à intervenir activement dans la solution du règlement de la paix: les Etats-Unis, bien qu'ayant pris une part très active dans l'élaboration du Traité, ont refusé d’appuyer de leur concours l’une ou l’autre des deux conceptions qui allaient s’affronter, et ils se sont contentés d’assister aux événements d'Europe en observateurs de plus en plus impartiaux, soucieux seulement de veiller à la protection des intérêts de leurs ressortissants.

La France et l'Angleterre restaient seules en présence l’une de l’autre, et leurs décisions devaient fixer, dans une

farge mesure, le cours des événements ; l'Entente complète entre ces deux nations eût assuré l’accomplissement intégral des clauses des Traités ; de leur désaccord est résultée l'inexécution de certaines de ces clauses, sans que d'ailleurs l’une ou l’autre de ces deux puissances et même l'Allemagne n'aient souffert de cette impossibilité d'adopter une politique commune. Pour comprendre mieux pourquoi ces intérêts particuliers de l’Angleterre et de la France n’ont pu trouver de terrain d'entente, il convient d'examiner successivement quels facteurs ont influencé l'attitude des gouvernements de chacun de ces deux pays.

Les conditions générales qui déterminent la politique extérieure de l’Angleterre, son climat, les ressources de son sol et de son sous-sol, sa configuration géographique, les mœurs de ses habitants sont tels, qu'aisément assurée de sa sécurité, l'attention de ses gouvernants se concentre le plus souvent sur des préoccupations d'ordre économique. Favorisée sur le premier point qui est de capitale importance, puisque de la sécurité d’un pays dépend son existence même, elle éprouve au contraire des difficultés assez grandes pour réunir les éléments nécessaires au bien-être de ses habitants. Si, en effet, l'Angleterre peut acheter à l'étranger les produits alimentaires qu’un sol ingrat et peu fertile ne peut lui donner, c’est grâce au perfectionnement de son organisation financière, au développement de son industrie et de sa marine ; ses ressources ne lui permettent d'ailleurs pas de conserver dans ses frontières la totalité de sa population dont avant la guerre une partie appréciable s’expatriait chaque année.

L'Angleterre a été entraînée dans la guerre contre l'Allemagne à la fois pour défendre sa sécurité et pour maintenir l'équilibre politique européen : il eût été dangereux pour elle que l'Allemagne s'installât à Anvers et à Calais, et que les industriels allemands prissent posses-

PIERRE NOEL a

sion des richesses minières de la Belgique et du Nord de la France.

Lorsque la guerre fut terminée par la défaite de l'Allemagne, la sécurité de l'Angleterre s’est retrouvée aussitôt hors de question, la destruction de la flotte de guerre allemande fortifia sa suprématie navale. Mais son organisation économique avait subi de graves atteintes, sa structure financière était gravement endommagée par suite de l’augmentation de sa dette publique ; les courants commerciaux d’avant-guerre étaient rompus ; l’état d’interdépendance économique à l'égard de l'étranger dans lequel elle se trouve est devenu pour elle la source d’une gêne considérable puisque l'étranger ne peut plus tenir la place qu'il avait occupée depuis si longtemps. Cette gêne s’est manifestée par une intensité exceptionnelle du chômage de la population. Aussi comprend-on que le but principal de la politique anglaise ait été, dès la fin des hostilités, de rétablir les courants commerciaux d’avant-guerre, en favorisant notamment le relèvement économique de l'étranger.

Ce rétablissement des courants commerciaux d’avantguerre s’est heurté aux modifications des frontières politiques insérées dans les Traités de Versailles, de Saint-

Germain et de Trianon, et surtout à la diminution de la

puissance économique de l’Allemagne ; d’abord le Reich était l’un des meilleurs clients de l’Angleterre ; ensuite l’opinion britannique estime que l'Allemagne est le seul pays de l'Europe Centrale susceptible de posséder une solide organisation économique, et que sa reconstitution industrielle et commerciale est la clé de voûte de la reconstruction de l’Europe.

Le paiement des Réparations est apparu rapidement devoir contrecarrer les desseins de la politique anglaise : d’une part ces paiements n’allaient-ils pas rendre impossible le relèvement économique de l’Allemagne ? d’autre part pour que celle-ci s’acquitte de l'indemnité qui lui

est réclamée, n’en résultera-t-il pas fatalement sur les marchés étrangers une concurrence extrêmement vive de l’industrie allemande à l'encontre de l’industrie britannique ?

Ces conclusions ont été indiquées dès le début de 1919 par M. Keynes, qui siègea à la Conférence de la Paix, en qualité d'expert auprès de la Délégation britannique. Il n'a pas été tenu compte de ses observations dans l’élaboration du Traité qui prescrit à l'Allemagne l'obligation de réparer la totalité des dommages ; mais, dès l’année 1920, les idées de M. Keynes exercèrent une influence considérable en Angleterre; elles furent développées à maintes reprises dans la Presseetle Parlement ; Les passions politiques et sociales s’en mêlant, et bien que M. Keynes lui-même se soit à plusieurs reprises élevé contre cette affirmation, on accusa le paiement des Réparations d'être la principale cause du chômage dont souffre l’industrie britannique. Une campagne des plus violentes fut menée en faveur de l’allègement des charges de l'Allemagne ; M. Lloyd George lui-même qui, en mai 1919, s'était opposé à ce qu’on fixât la dette de Réparations à un chiffre inférieur à 200 milliards de marks-or, dirigea toute sa politique pour que les obligations de l'Allemagne fussent réduites dans la mesure du possible. Ayant obtenu l’assentiment des Gouvernements belge et italien, le Gouvernement britannique faisait limiter à Spa (2-16 juillet 1920) Les livraisons de charbon à effectuer par l’Allemagne et contraignait les Alliés à faire à l'ennemi vaincu des paiements en espèces sous le prétexte d'améliorer, au lieu et place de l'Etat allemand défaillant, le ravitaillement des mineurs ; à Londres (1° mai 1921) il refusait d'exiger de l'Allemagne aucun acompte sur les 12 milliards de marks-or restant dus en exécution de l’article 235 du Traité. Pendant toute l’année 1922, ce fut le Gouvernement britannique qui insista pour que l’Allemagne ne fût pas tenue d’effectuer les paiements fixés par l’Etat des

Paiements du 5 mai 1921. Le 3 janvier 1923, M. Bonar Law qui venait de remplacer M. Lloyd George, mais qui suivit la même politique extérieure que son prédécesseur, présenta à Paris un plan de Réparations accordant à l'Allemagne un moratorium de 4 ans, sans exiger d'elle aucune sérieuse garantie.

La politique britannique n’a pas tendu seulement à faire réduire au minimum le montant des paiements de Réparations : de peur qu'il ne soit causé quelque trouble à l'économie allemande, elle n’a cessé de s'opposer à ce que fut exercée par les Alliés sur le Gouvernement allemand la pression nécessaire pour que celui-ci impose à ses ressortissants les réformes indispensables au rétablissement des finances allemandes, et 'à ce que fussent prises les sanctions susceptibles de dominer la mauvaise volonté de l’Allemagne à s’acquitter de sa dette de Réparations.

Les résultats de cette politique ont été lamentables ; l'Allemagne fut incitée à affaiblir sa situation financière dans l'espoir d’éviter de payer les Réparations. Aussi bien la doctrine britannique, telle qu’elle est énoncée par M. Keynes, est-elle en partie critiquable. IL est difficile, en effet, de soutenir que la crise allemande ait été un obstacle à la « reconstruction » de l’Europe ; si certains pays ont souffert d'une diminution de leur production, de la désorganisation de leurs transports, du chômage, :ïl faut y voir surtout la conséquence des pertes de capital subies du fait de la guerre et de l'indiscipline des peuples frustrés dans leurs espérances d’une vie plus facile que leurs gouvernements respectifs leur avaient prodiguées pendant les hostilités. Au surplus, la « reconstruction » de l’Europe est déjà en bonne voie ;comme bien d'autres économistes britanniques, M. Keynes a fait preuve en 1919 d’un pessimisme exagéré, provenant vraisemblablement de l'influence des conditions économiques particulièrement ingrates de son pays. Dans un ouvrage publié en 1922,

M. Keynes reconnait lui-même que la situation générale n'est pas si mauvaise qu'il l'avait craint, et il en voit l'explication dans le fait que le Traité n'a pas été appliqué intégralement ; mais comment soutenir que la situation de la France, de la Tchéco-Slovaquie, de l'Italie et des pays balkaniques eût été pire si l'Allemagne avait effectué les paiements auxquels elle était tenue en exécution de l'Etat des Paiements du 5 mai 1921. En réalité, la situation de l'Europe s’est améliorée dans la mesure où l’ordre politique et social a été rétabli.

D'autre part, si les quelques paiements de Réparations effectués par l'Allemagne ont affaibli sa puissance économique, on ne peut nier sincèrement que ce soit là le résultat de la mauvaise gestion des finances publiques.

Fausse sur certains points, la doctrine britannique contient cependant une part de vérité ; il paraît certain que pour effectuer le paiement de Réparations, le marché allemand sera fermé partiellement aux produits britanniques, alors que l’industrie allemande sera contrainte de faire une concurrence très vive à l'industrie anglaise non seulement sur les marchés étrangers, mais encore sur le marché britannique lui-même. Sans doute est-il contestable que la crise allemande soit la cause principale du chômage qui sévit en Angleterre, celui-ci paraissant pouvoirêtre surtout attribué à l'industrialisation de l’Indeetdes Etats-Unis, à la lourde taxation qui résulte de l’inégale répartition des fortunes, et aux subsides exagérés qui retiennent les chômeurs dans leur pays alors que dans les conditions d’avant-guerre ceux-ci eussent émigré. Il n’en reste pas moins vrai que le paiement des Réparations aura une influence néfaste sur l’industrie britannique.

Cependant, pour empêcher que se produise le trouble dont pourrait souffrir l’industrie anglaise, il est tout au moins regrettable que le Gouvernement anglais ait seulement tenté de faire réduire le montant des versements à

effectuer par l'Allemagne, sans abandonner lui-même complètement sa part de versements et sans offrir à la France des compensations susceptibles de lui faire accepter une réduction de l’indemnité à laquelle celle-ci a droit, telle que l’annulation de sa créance vis-à-vis de notre pays.

À cet égard la politique anglaise a été tout à fait illogique. Le Gouvernement britannique a été, en effet, d’une âpreté incroyable à revendiquer pour son pays une partie des faibles versements de l'Allemagne. Il a, d’abord, pris possession de la plus grande partie de la flotte allemande qui lui a été décomptée à des prix dérisoires ; il s'est fait attribuer une part des versements en espèces bien supérieure à celle reçue par la France. Enfin il entend recevoir de l’Allemagne l’équivalent des versements qu'il doit effectuer aux Etats-Unis en remboursement de sa dette de guerre. Vis-à-vis de la France, s'il ne lui a pas réclamé le montant de sa créance de guerre, celle-ci ne s’en libère pas moins chaqué année de sommes relativement importantes représentant le paiement des intérêts et l’amortissement de sa dette vis-à-vis de la Banque d'Angleterre (1).

En tout état de cause, la politique suivie par le Gouvernement anglais n’a pu triompher, puisque, surmontant son opposition, le Gouvernement français s’est montré résolu à ne pas accepter d'accorder des délais de paiement à l'Allemagne sans être garantie qu'un tel sacrifice momentané ne serait pas inutile, et, par la suite, à contraindre les industriels allemands à effectuer certaines prestations.

L’Angleterre a voulu imposer sa volonté à la France ; elle a manqué de voir que celle-ci pourrait, à un moment

1. La dette du Gouvernement français envers la Banque d’Angleterre s’élevaiten 1921 à 1.625.000.000 francs-or; le Gouvernement français s’acquitte chaque année des intérêts de cette dette (calculés sur la base du taux de l’escompte de la Banque d’Angleterre);en vertu d’un accord passé en avril 1922, le capital de cette dette est remboursable en six ans.

donné, se révolter, et reconquérir son indépendance.

Au surplus, tous les arguments d'ordre économique ont dû céder le pas aux considérations politiques : il importe avant tout à la France d'avoir sa sécurité assurée ; et comme le non-paiement des Réparations eut favorisé la formation d'une Allemagne impérialiste qui seserait préparée rapidement à la revanche, on comprend que la France n'ait pas voulu courir le risque d’être envahie à nouveau par l'ennemi séculaire.

IT

La France a accepté les conditions d’un Traité qui laissait à ses frontières une puissante Allemagne parce que cette puissance lui paraissait devoir être une garantie du paiement des Réparations auxquelles elle avait droit.

Cependant, l'Allemagne s’est refusée à employer ses ressources à l’acquittement de sa dette ; elle a opposé la force d'inertie la plus complète aux observations de la Commission des Réparations et elle a préféré ruiner ses finances publiques plutôt que de faire l'effort qui l'aurait mise à même d'effectuer les versements qui lui étaient demandés. Bien loin de consacrer son activité à la réparation des dommages qu'elle avait causés, elle l’a employée à la satisfaction de ses propres besoins.

Pendant les trois années qui suivirent la signature du Traité de Versailles, la France, obligée de consacrer toutes ses ressources à la restauration de ses provinces dévastées, a consenti de lourds sacrifices en accordant des délais à l'Allemagne défaillante; ces sacrifices, elle les a consentis contre son gré, et sous la pression du Gouvernement britannique dont la politique consistait à faciliter le relèvement des finances allemandes non par un effort fiscal du peuple allemand mais par l’allègement des charges de Réparations. Pendant ces trois années il a été impossible

à la France, dont les finances publiques étaient dans une situation désastreuse et dont la production était réduite par suite de la destruction d’une partie de son territoire; d'entreprendre aucune action séparée en dehors de la Grande-Bretagne ; lorsqu’à Spa en juillet 1920, la question du maintien de l'entente fut posée par le Gouvernement britannique, le Gouvernement français a bien étéobligé d'accepter les conditions de ce cruel marchandage qui l’obligea à payer, en espèces, jusqu’en février 1921, les livraisons de charbon obtenues de l'Allemagne. Cependant lorsqu’à la fin de l’année 1922 la situation financière et économique de la France se fut sensiblement améliorée, grâce à la réforme fiscale de juillet 1920 et à l'effort magnifique fournipar les producteurs français, le Gouvernement put enfin envisager defaire respecter ses droits, avec le concours de ses Alliéssi ceux-ci voulaient bien la soutenir,seule au besoin si ces derniers préféraient ne pas l’appuyer dans ses revendications légitimes.

Aussi bien ne s’agissait-il pas seulement d’obtenir que l'Allemagne exécutât Les obligations d'ordre financier qui lui étaient imposées par le Traité ; il devenait de jour en jours plus certain que l’attitude de conciliation adoptée par les Alliés donnait à penser à la nation allemande que cette attitude était la conséquence de leur faiblesse ; de là l'expansion des idées de revanche et la poussée d’un élan irrésistible vers les partis ultranationalistes. Dès lors ce n'était plus seulement le paiement des Réparations qui était en jeu, c'était la sécurité de la France.

On sait que les négociateurs du Traité ont basé cette sécurité de la France sur le désarmement actuel de l’Allemagne, la limitation de ses forces militaires futures, la conclusion d’un Pacte franco-anglo-américain, l’institution de la Société des Nations, et en dernier ressort sur la création d’une ceinture de petits Etats créés autour de l'Allemagne et notamment de la Pologne. Or, il était impossible à la France, au début de l’année 1923, de

s'appuyer sur aucun de ces différents facteurs pour ge sentir à l'abri d’un péril militaire : sans doute ce péril n'était-il pas lui-même imminent, mais comment prétendre que dans une dizaine d'années l'Allemagne eut été incapable de chercher à venger sa défaite par un nouvel appel aux armes ? On sait, en effet, quelle résistance opiniâtre l'Allemagne a opposée à l'activité des Commissions de Contrôle instituées par les Alliés pour surveiller son désarmement ; comment le pacte franco-anglo-américain n’a été ratifié ni par le Gouvernement américain ni par le Gouvernement britannique ; (et d’ailleurs quelle aurait été la valeur d’une alliance avec ces deux pays qui n'ont pratiquement pas d’armée ?) L'efficacité de l’action de la Société des Nations en cas de conflit est pour le moins douteuse. Enfin, s'il est incontestable que l'appui de la Pologne sera un jour de grande valeur, cette nation est encore un Etat trop jeune et trop occupé d’assimiler les diverses races qui le composent pour que la France puisse lui fier ses destinées.

Ainsi donc rien ne saurait empêcher l'Allemagne d’envahir à nouveau le territoire français que la conviction que la France est capable de se défendre et de briser toute tentative d’attaque militaire. En conséquence, dans le double but de prendre des gages du paiement des Réparations et de témoigner de sa puissance, la France a procédé à l’établissement du contrôle des mines et des forêts fiscales situées dans la Rubr, et, à la suite du refus de l'Allemagne de se plier à ce contrôle, à l'occupation militaire de la Ruhr entière. Cette occupation nous assure, au surplus, une situation stratégique des plus avantageuses.

Dans cette opération, la France a été appuyée par la Belgique et partiellement par l'Italie ; la Belgique avait pendant longtemps favorisé la politique de concessions de l’Angleterre, d’une part, parce qu'elle était sous une dépendance assez étroite du Gouvernement britannique

au point de vue financier, d'autre part, parce qu'elle craignait qu’une politique de violence à l'égard de l’Allemagne ne lui fit perdre le bénéfice immédiat des versements que cette dernière continuait d'effectuer et qui lui étaient attribués, enraison de la priorité de 2 milliards 1/2 de francs-or qui lui a été reconnue par les Gouvernements alliés. Lorsqu'il fut question d'accorder à l'Allemagne un moratoire complet, on comprend aisément que la Belgique se soit jointe à la France pour refuser. Quant à l'Italie, la question des Réparations est pour elle intimement liée à celle du règlement des dettes interalliées ; assurée de ne pas recevoir de paiements en espèces, puisque le montant de ses dettes vis-à-vis de ses Alliés est à peu près égal au montant qu’elle devrait recevoir de l’Allemagne ou de l’Autriche, la politique de l'Italie a été tout d’abord d'obtenir de l'Allemagne les plus grandes quantités possibles de livraisons en nature et ensuite de prêter son appuià l'Angleterre ou à la France selon les avantages offerts par chacune de ces deux dernières puissances.

Contre l’occupation de la Ruhr, l'Angleterre s’est opposée avec la plus grande vigueur. Cette opération, prétendait-elle, devait entraîner les plus graves perturbations, le chômage, la révolution, la dislocation du Reich ; elle devait anéantir totalement la capacité de paiement de l’Allemagne et être le signal de l’ajournement indéfini de la reprise des versements, alors qu’au contraire la France aurait pu espérer, après un court délai de quatre années, recevoir des versements appréciables ; enfin les troubles que susciterait cette occupation devaient avoir des répercussions profondes dans toute l'Europe qui se serait ainsi trouvée à nouveau en état de guerre. En ce qui concerne les craintes de la France pour sa sécurité, l'opinion britannique estime que les facteurs matériels qui pourraient nous garantir contre une attaque allemande seraient inopérants : c’est seule-.

ment dans un certain état de la mentalité allemande que doit être cherchée la garantie de la paix ; le militarisme allemand aurait été le fait d’une seule classe à laquelle la guerre à porté un coup fatal ; une politique de violence pourrait toutefois faire renaître ce militarisme alors qu'une politique de conciliation suffirait à donner au peuple allemand l'horreur de la guerre.

Il n’est pas possible encore de juger des résultats défimitifs de la politique française et de l'occupation de la Ruhr. Conformément aux prévisions du Gouvernement britannique cette occupation a été une cause de troubles considérables en Allemagne, et un moment l'unité du Reich en a été elle-même menacée ; toutefois ces troubles furent limités à l’Allemagne même,et cessèrent avec la fin de la résistance passive.

Si graves qu'ils aient été, il est bien certain qu'ils n'ont pas affecté gravement la capacité future de paiement de l’Allemagne ; comme il a déjà été indiqué, cette capacité restera toujours grande, parce que le sol allemand est riche et que la population allemande est nombreuse et parvenue à un haut degré de civilisation. Pour rétablir ses finances, il ne manque à l'Allemagne qu'un gouvernement fort : dès que l’ordre sera complètement rétabli, et la présence de la France dans la Ruhr ne peut pas être considérée comme un obstacle à ce rétablissement, il lui sera certainement possible d’équilibrer à nouveau son budget et d'effectuer des paiements importants aux Alliés au titre des Réparations.

Les paiements de Réparations assureront à la France des avantages appréciables, en ce sens qu'ils lui faciliteront l’amélioration de ses finances; ils lui permettront notamment de rembourser sa dette de guerre aux Etats- Unis et à la Grande-Bretagne ; en ce qui concerne son

propre budget intérieur, tous allègements seront agréables au contribuable français.

Toutefois, ce qui importe au moins autant que de réaliser des avantages financiers et vers quoi la politique française doit tendre c’est la poursuite d'avantages économiques. Il ne faut pas se dissimuler en effet qu'au cours des prochaines années les paiements à recevoir par la France ne dépasseront pas 1 à 2 milliards de marksor soit 3 à 6 milliards de francs en supposant que la dépréciation du franc se prolonge encore longtemps ; or, comme les budgets français ne seront pas inférieurs à 30 milliards, on voit que l’aide susceptible de nous être apportée par l'Allemagne ne sera guère considérable ; de ce point de vue il n’est pas capital que la dette allemande soit fixée à un chiffre plutôt qu'à un autre qui lui serait peu inférieur. Par contre, il est d’une nécessité vitale que l'industrie métallurgique française ait la certitude d’être approvisionnée constamment et dans des conditions avantageuses en combustibles (1).

Il est donc à souhaiter que le problème des Réparations soit résolu par un rapprochement économique franco-allemand basé principalement sur l’échange du fer lorrain contre le coke allemand. Un tel rapprochement ne peut se faire que sur la base de notre force et c'est pourquoi l’occupation de la Ruhr était une opération nécessaire ; déjà, à maintes reprises, depuis l’armistice les industriels allemands avaient recherché ce rapprochement ; mais, aveuglés par leur orgueil et leur

1. La France, depuis la reprise du bassin métallurgique lorrain, a des besoins considérables de coke, que seule l'Allemagne est en mesure de satisfaire entièrement. Avant la guerre, la Ruhr envoyait en Lorraine, Meurthe-et-Moselle et Luxembourg, 9 millions detonnes par an. En 1922, la France était assurée de recevoir 1.600.000 tonnes provenant de mines appartenant déjà à des sociétés françaises ou luxembourgeoises. Restent 7.400.000 tonnes à se procurer. Ce tonnage devra nous être fourni parles mines fiscales (2.400.000 t.), le solde étant assuré par la conclusion d’accords avec les propriétaires des mines et industriels allemands.

réelle puissance, ils n'avaient cessé de vouloir le subordonner à des conditions inacceptables, comportant principalement le quasi abandon des Réparations, ce qui aurait consacré leur supériorité sur nous. Il n’est pas douteux que, dominés par les résultats de notre occupation militaire, ils n’acceptent tôt ou tard nos propres conditions et ne reconnaissent qu’une collaboration francoallemande nécessite leur préalable soumission à nos exigences les plus naturelles.

Bien plus que l’installation provisoire d’un régime démocratique en Allemagne, une union économique appuyée par de sérieux avantages d'ordre militaire sera la meilleure garantie de notre sécurité.

Lorsque ce but sera atteint, le peuple français pourra dès lors considérer l’avenir avec une confiante tranquillité. La récupération de l’Alsace-Lorraine, l’admirable développement de l’Algérie et du Maroc lui promettent des destinées magnifiques. Si elle sait trouver un remède au seul fléau qui la menace, c’est-à-dire 1x dépopulation, la France est assurée de connaître une ère de prospérité qui la compensera largement des souffrances qu’elle aura . endurées à la suite d’une guerre dont elle n’a pas été responsable.

Page 1