LES DUELS
Pourquoi se bat-on ? — Défis imposés par les statuts. — Comment on organise les duels. — On se bat de sept heures du matin à sept heures du soir, — Une matinée à la Landwerh. — V auteur assiste à douze duels.
— Les préparatifs du combat. — Accoutrement des duellistes et de leurs seconds. — Les spectateurs. — Règlement du combat. — La comptabilité des « sangs». — Spectacle répugnant. — Du sang partout. — Un duel <i Pro patria». — La besogne du chirurgien. — Il faut que les cicatrices restent (lisibles. — Un duel au sabre. — Mystérieux rendez-cous. — Le cérémonial. — Pas la moindre escrime. — Des coups et du sang.
— Balafre de 12 centimètres. — Un surjet dans la chair cive. — Le point de eue d'un ambassadeur allemand. — Raisons de ces mœurs sauvages. — Leur grossièreté indéfendable. — Obéissance à Vhérédité et à la tradition. — Ce que pourraient faire les femmes allemandes. — A quoi V Allemagne devrait bien
songer.
u' EST- CE qu'un duel d'étudiants? Pourquoi se bat-on?
On dit en France :
« Les duels des étudiants allemands sont de la plaisanterie. Couverts de matelas et de cuirasses, les combattants ne peuvent se faire mal.»
C'est vite dit. Pour ma part, je reviendrai d'Allemagne avec l'horreur de ces mœurs barbares, plus encore stupides que barbares, et avec l'étonnement profond qu'elles puissent subsister dans l'Europe civilisée.
Un duel (Mensur) n'est que rarement la conclusion d'une querelle. C'est qu'à
part le Berlinois, l'Allemand n'est pas querelleur. Je n'ai jamais vu une rixe dans la rue, jamais entendu de disputes violentes ; même entre ouvriers des faubourgs, même entre cochers, elles doivent être relativement rares. Et il n'y aurait que très peu d'occasions de se battre, si on attendait que les étudiants se provoquent. Mais il y a les statuts des corporations ! Je vous ai dit que les jeunes étudiants, les renards (FûcJise), ne peuvent devenir des Barschen qu'après trois ou quatre duels, et ils ont hâte d'être traités comme des « grands ». Lé duel passe pour un acte de courage ; les cicatrices sont des décorations et des trophées. Les jeunes Gretchen apprirent de leurs pères, de leurs frères — cicatrisés — que seuls les enfants bala-
i'rés sont des héros dignes d'être aimés, et le jeune renard qui a encore au bout du nez une goutte de lait de sa nourrice est pressé de devenir ce héros et de boire du sang.
Toutes les semaines, le conseil de chaque corps se réunit et prépare le programme de travail, — je veux dire le programme des duels du samedi. Il faut pour chaque samedi une ou plusieurs Mensurs. Suivant le degré d'entraînement des « renards », on les désigne pour une semaine ou pour l'autre. Comme les membres d'une même corporation ne peuvent se battre entre eux (en cas de querelle grave entre deux membres d'un même corps, l'un d'eux doit quitter les couleurs, c'est-à-dire donner sa démission, s'il tient absolument à se battre), il faut décider à quelle corporation le défi sera porté. Quand le choix de la corporation est fixé, le défi lui est envoyé, et le corps provoqué doit choisir, de concert avec les représentants du corps provocateur, l'adversaire qui lui sera opposé. Ceci est une précaution utile pour ne pas mettre en présence un débutant, ou un poids léger ou un petit, en face d'un brisquard, d'un poids lourd ou d'un géant.
Les corps ne se battent pas avec les Burschenschaften, à moins d'une querelle grave qui entraîne alors le duel au sabre. On trouve une exception à cette règle à Kiel, où il n'existe qu'un corps et qu'une Burschenschaft qui sont bien forcés de se battre entre eux.
Comment ces duels se passent-ils ?
Je peux vous le dire, car j'en vis une douzaine par un^beau jour"de mai.
On se bat quelquefois de sept heures du matin à sept heures'du soir. Ce jour-là, il y avait seulement quatorze parties organisées, qui durèrent de sept heures à deux h*^-ures environ.
L'endroit où se passent les duels s'apdelle Landwehr. C'est une sorte de salle de bal, qui ressemble extérieurement à une grange, située à deux kilomètres de la ville, sur la grande route, en face d'un cabaret. Les étudiants s'y rendent les uns en voiture, les autres à pied.
Voici les personnages :
Au milieu de la salle, les adversaires se tiennent debout. Comme il ne s'agit pas de se tuer, mais seulement de se balafrer, de s'endurcir à la douleur, de s'habituer à la vue du sang, ils ont le cou entouré d'une large cravate de tissu ouaté, les épaules couvertes par des bandes de cuir ; un brassard enveloppe le bras; le cœur est protégé par un plastron de cuir noué de lanières ; les yeux s'abritent sous des lunettes d'automobiliste retenues par des courroies ; un tablier de cuir monte jusqu'aux seins et tombe sur les jambes, comme celui des forgerons. Il ne reste donc d'exposée que la tête : crâne, figure, oreilles. Ce ne sera pas un duel à mort.
Je vais regarder de près les armes, de longues et larges lames lourdes et bien en main, au bout arrondi, aiguisé sur une longueur de 20 centimètres seulement.
A gauche de chaque adversaire, et cuirassé aussi contre les contre-coups possibles, se tient son second, la tête sous un solide masque d'escrime à la large visière, la rapière pointe en terre, le corps assis sur les jambes fendues, le buste incliné en arrière, prêt à arrêter le combat aussitôt que sont portés les coups réglementaires.
L'arbitre crie :
« Silentium fur die Mensur! (Silence pour le duel !) »
Et il appelle les noms de combattants avec celui de leur corporation.
Ils se dressent droits l'un devant l'autre,
les jambes un peu écartées et bien d'aplomb la main droite appuyée sur la longue rapière. Leur accoutrement qui les ankylose, leurs grosses lunettes noires à armature de fer, leur raideur, donnent aux jeunes hommes banaux de tout à l'heure quelque chose d'impassible et de fatal, un peu fantastique.
Autour de la salle, assis sur des bancs ou debout sur les tables, quelques-uns dans la galerie du haut, les étudiants coiffés dans leurs casquettes de couleur.
Les deux seconds se garent soigneusement dans la position que je viens de décrire, presque collés à leur client. L'un des deux, directeur du combat crie :
« Legen sich aus 1 (En garde !) »
Les adversaires lèvent leur arme audessus de leur tête.
Le directeur du combat crie encore :
« Liegen aus ! « ce qui est le dernier avertissement, puis un dernier cri :
« Los ! (Allez !) »
Aussitôt les longues rapières, dans un rapide moulinet, tournoient au-dessus des deux têtes, se heurtent, frappent le crâne, la figure, au petit bonheur. Les poignets droits, gantés de cuir, sont placés à la hauteur du crâne, un peu au-dessus du front, et ne doivent pas bouger de la ligne. Les distances ont été calculées de façon que les adversaires se touchent facilement sans s'avancer. Il est donc interdit de faire un pas. Les pieds doivent demeurer en place comme le poignet. Il faut que l'arme soit toujours en mouvement, sous peine de disqualification. Les combattants n'ont qu'à tourner la rapière audessus de leur tête avec plus ou moins de vitesse et plus ou moins de vigueur. Il n'y a là aucun art, aucun talent d'escrimeur : un bon poignet suffit. Quand ce sont des
débutants, on ne les laisse se frapper que trois fois de suite, et on crie : « Halte ! Épées hautes ! »
En principe, le duel se compose de soixante reprises de trois coups portés. Mais il va de soi que, si des blessures trop abondantes et trop graves sont reçues avant la fin des soixante reprises, le combat s'arrête sur l'intervention du « second », qui déclare son client « abfûhr » (hors de combat). En moyenne chaque rencontre dure un quart d'heure, avec des arrêts de quelques secondes à peine pour la constatation des blessures.
A peine les rapières en mouvement, on voit le sang ruisseler sur l'une ou l'autre tête, souvent sur les deux à la fois.
« Halte ! Liegen aus ! » s'écrient les seconds.
Ceux-ci constatent les blessures, les signalent à l'arbitre, jeune étudiant en casquette, choisi par les parties, et chargé de la comptabilité des « sangs ». Il s'appelle un parteiischer, ce qui veut dire : impartial. Il s'approche du blessé en se découvrant, un tampon d'ouate à la main, regarde la blessure, touche le sang avec le morceau d'ouate et déclare :
« Un sang pour Saxonia, deux sangs pour Westphalia. »
Pendant ce temps, les frères de couleur ont approché du dos de leur ami combattant le dossier d'un siège où il s'appuie €t ont saisi son bras droit, qu'ils soutiennent pour le soulager de sa fatigue.
Le chirurgien, en tablier blanc, manches de chemise, s'approche, un verre d'eau aseptisée et un bout de coton à la main pour vérifier la gravité du coup, et le duel recommence aussitôt.
L'acier voltige, grince aux chocs s'il rencontre l'arme adverse, et s'il l'évite, entre dans la chair, sans bruit. Le coup ne
se révèle que par la brève déviation du moulinet et par le sang qui sitôt flue.
Les épées s'entre-choquent avec des éclairs, et ces futurs juges, et ces futurs ingénieurs frappent : v'ii ! sur la bosse philosophique, v'ian ! sur la circonvolution de la douceur et de l'amativité, pan ! sur ridéalisme. Et allez donc !
Comme il est défendu de s'essuyer, au bout de quelques reprises les têtes sont complètement défigurées. De larges filets vermeils coulent sur les yeux, le long du nez, dans le cou, dans la moustache, coagulent les cheveux ; une balafre fait dans le crâne deux longues lèvres sanglantes ; une autre, près de l'oreille, s'épanche sur la chemise, sur le tablier de cuir ; les rapières continuent de tourner, toutes rouges, et de frapper. De temps en temps, on retire aux adversaires leurs lunettes pour vérifier un coup. On voit alors qu'elles . sont humides et que les paupières et les cils et les sourcils sont baignés de sang.
Sitôt le duel fini-, deux autres adversaires arrivent, vêtus seulement de vieux pantalons et d'une chemise blanche sans empois. Leurs frères de couleur les habillent complètement, ficellent les cuirs des brassards et des plastrons. Passifs, ils se laissent faire, sans rien dire, paraissant s'attacher surtout à demeurer calmes.
Dans les intervalles des duels, les assistants parlent, rient, boivent. Il est huit heures du matin, et déjà la bière circule. Bientôt même, certains ne regardent plus le combat, ils bâillent. L'un des spectateurs lit un livre qu'il a apporté.
J'ai donc vu successivement une douzaine d'exercices semblables. Une fois, à la première reprise, l'un des combattants reçut trois blessures ; le sang coulait, comme d'un vase penché, par flots, jusque
sur les souliers du blessé. Le duel continua.
« Pourquoi celui-ci a-t-il le nez couvert d'un manchon de cuir?
— Parce qu'il a déjà reçu des blessures à cet endroit, et que s'il en recevait de nouvelles, son nez pourrait être coupé en deux. »
UN DUEL o o Justement, au duel sui- « PRO PATRiA » vant, Saxonia entama le nez de Bremensia. J'entends dire à côté de moi en riant :
« Die Nase ! die Nase ! (Le nez ! le nez !) »
On continua. Le sang coulait de plus en plus dans la moustache, dans la bouche du blessé. Il reniflait bruyamment, le sang l'empêchant de respirer à l'aise. Un autre coup au-dessus de l'arcade sourcilière faillit briser les lunettes ; on les lui retira pour voir si l'œil n'était pas atteint. Toute la face baignée de sang, les yeux aveuglés par le liquide chaud qui coulait sans cesse de la blessure, les paupières rouges, il avait l'air effrayant d'un écorché vif. Personne ne bronchait.
Il me fut expliqué que ce duel-ci différait des autres en ce qu'il avait lieu P. P., c'est-à-dire Pro patria : Bremensia eut autrefois un différend avec Saxonia. Et il est de tradition que chaque année le sang des deux corporations soit versé. Le bureau des deux corporations fixe un certain nombre de parties. Chacun choisit les plus habiles à la rapière. La règle veut que chaque duel dure un quart d'heure en réalité, sans compter les pauses.
En ce moment, l'un a neuf blessures, l'autre en a quatre. Les lames s'entrechoquent et sonnent, et les coups pleuvent. Aux pieds du plus blessé le sol est rouge, ses souliers de pourpre pataugent dans son propre sang.
Phot. Schwab, Berlin.
UN CARNAVAL D'ÉTUDIANTS. — Dans les villes universitaires, le carnaval des étudiants est l'une des fêtes les plus attendues et celle d'ailleurs qui obtient le plus franc succès.
UN CARNAVAL D'ÉTUDIANTS. — La fête est organisée dès longtemps avec une unité et une précision dues justement à l'existence des corporations d'étudiants et à leur discipline.
Planche 187.
Phot. bLijttjl., lieiliii
UN CARNAVAL D'ÉTUDIANTS. — Les cortèges, souvent très pittoresques, défilent dans les rues au milieu d'une foule toujours fort sj'mpathique aux manifestations d'étudiants.
riiot. bclivvalj, Keiiii
UN CARNAVAL D'ÉTUDIANTS. — C'est à Leipzig que ces fêtes et ces carnavals revêtent le plus d'éclat
et ont le plus gros retentissement.
Planche i88.
« Allemands rêveurs et doux ! me disais-je. 0 M"^^ de Staël ! »
L'acier voltigeait sur ces front hégéliens, et pénétrait rudement dans ces joues roses et ces crânes blonds :
« O leur amour de la nature ! »
Tout ce qu'il y avait de sauvage en ces jeunes mâles apparaissait visible, avec plus ou moins d'intensité selon la force du tempérament des individus, et probablement aussi selon les mélanges ancestraux.
Sur une entaille plus^ forte de la joue qui reste ouverte, le duel arrête. Le vainqueur appartient à Saxonia. C'est un petit bonhomme trapu, au poil roux, à la peau très blanche, tachetée de son, à l'œil verdâtre, au regard dur. Le vaiQCu, Bremensia^ a la bouche pleine de sang, qu'il crache sans cesse. Le chirurgien, occupé à en panser un autre, l'abandonne pour celui-ci, dont l'état est plus grave. Sa chemise, ses lanières, son tablier de cuir, son brassard ruissellent de sang fumant. Ses amis s'empressent autour de lui, parlant haut et riant. Lui-même affecte de plaisanter. Mais il parle difficilement, car de sa blessure encore ouverte le sang s'épanche dans la bouche et glougloute.
L'un porte un vase d'eau sublimée, un deuxième présente d'une main l'ouate en tampon, tenant de l'autre une cigarette qu'il fume. De cette gaieté générale, j'ai envie de prendre ma part, et je dis, en montrant la blessure de la joue qui paraissait continuer la bouche un peu en biais :
« On dirait qu'il a une deuxième bouche à présent 1 »
Cela fait rire.
Depuis notre arrivée, une hirondelle volette dans la salle, cherchant en vain à s'enfuir. De son vol circulaire elle semble suivre les moulinets des combattants.
Des heures se répétèrent les mêmes exercices.
A présent, ceux qui se sont battus, la tête enveloppée de pansements, font partie des spectateurs. Ils viennent parmi nous, l'un ayant à la main un demi-poulet, l'autre une assiette de jambon, et ils mangent tous avec un grand appétit, malgré l'odeur d'iodoiorme et cette orgie sanguinaire.
Le chirurgien à barbe noire, un binocle sur le nez, le sourire aux lèvres, passe de L'un à l'autre avec un flegme de philosophe. Écartant les bords de la plaie, il y verse de l'eau antiseptique et, muni d'une forte aiguille de tapissier, recourbée comme un gros hameçon, recoud prestement les lèvres des balafres béantes. Il me paraît que certaines sont profondes de deux ou trois centimètres et longues de dix. Jamais je n'aurais cru la peau de nos crânes si épaisse.
Pas une plainte, pas même une grimace : telle est la règle. Le médecin recoud les plaies de la face avec moins de ménagement encore. On dirait qu'il fait exprès grossièrement ses sutures.
« Autrement, on ne les verrait pas ! » me dit-il avec un malin sourire pendant un repos.
Je l'interroge sur son blasement.
« Ah ! fait-il, voilà vingt ans que je recouds ainsi ; j'ai vu plus de trois mille duels. Ce n'est pas dangereux. »
Un domestique muni d'une grosse éponge essuie les brassards et les tabliers de cuir trempés de sang comme ceux des bouchers dans les abattoirs. Il ramasse les tampons d'ouate sanglante et jette du son sur les mares sombres à reflets d'écarlate.
Ce domestique, avec son air gauche et lourd, ses mains teintes de pourpre, a l'air
de Faide du bourreau après une exécution.
Deux canapés recouverts d'une étoffe à carreaux sont tachés de larges plaques brunes comme de la rouille.
Je quittai cette scène répugnante et stupide, heureux quand même d'y avoir assisté, et plus riche, il me semblait, de psychologie allemande.
J'ai assisté aussi à un duel au sabre. En principe, les duels à la rapière sont défendus, mais la police et l'administration ferment les yeux. Les duels au sabre — plus graves — se punissent sévèrement quand ils sont connus, et même s'empêchent lorsqu'on le peut. Les corporations ne les autorisent, d'ailleurs, que difficilement. Il faut qu'il y ait eu offenses personnelles graves. Les deux corporations en jeu nomment chacune trois membres qui se réunissent, avec un président, en tribunal d'honneur, écoutent le récit des faits et décident souverainement s'il y a lieu ou non d'accorder le sabre.
Dès la fine pointe du jour, j'attendais à l'Hôtel Royal un jeune et aimable étudiant qui devait me conduire en grand mystère au lieu du rendez-vous. Pour ne pas donner l'éveil à la police, deux voitures seulement avaient été retenues la veille pour les deux adversaires et leurs seconds. Les autres amis se rendaient à Hoffman's Hof par des chemins différents. Un frais matin de printemps, mouillé de rosée. Gœttingue dort encore. Nous sortons de la ville et marchons longtemps dans l'herbe humide, longeant autant que possible pour nous cacher les chemins bordés d'arbres. L'heure matinale, ce mystère, donnaient à la promenade un air de conspiration qui m'amusait. Mon jeune compagnon, lui, coiffé, d'un chapeau
— la casquette pouvant le trahir — se montrait sérieux, grave même. C'était un de ses amis qui allait se battre, charmant garçon, que je connaissais, avec qui la veille j'avais trinqué à une «kneipe».
Nous arrivâmes à une sorte de petit cabaret campagnard donnant accès dans une salle nue assez grande où allait avoir lieu le duel. Déjà le médecin avait préparé des cuvettes d'eau sublimée et tout l'appareil de pansement ; les amis des adversaires les habillaient, leur mettaient des lunettes, bandaient leurs poignets, la saignée, revêtaient leurs épaules d'un cuir protecteur, de même que le ventre et la cuisse droite, protégés par un tablier ayant déjà beaucoup servi, car il est couvert de sang noirci. On prend à peu près les mêmes précautions que pour le duel à la rapière. Les combattants n'ont, en somme, de découvert que la figure et le haut de la poitrine jusqu'aux seins. J'examine les armes. Ce sont de courts sabres un peu courbes, à poignée noire, au bout arrondi, finement aiguisés sur une longueur de 30 ou 40 centimètres.
Le cérémonial est le même qu'à la Mensur. Seulement, les adversaires sont plus rapprochés l'un de l'autre; leur jambe droite est en avant, leur pied gauche repose sur une ligne à la craie qu'ils ne peuvent franchir : la règle est donc aussi l'immobilité absolue.
Les deux témoins, bien matelassés, se tiennent au côté gauche de leur client.
Au commandement de los ! les deux adversaires, face à face et bien campés sur leurs jambes immobiles, se mettent à frapper de toute leur force l'un sur l'autre, cherchant de préférence à atteindre la figure et la tête. Mais, dès qu'ils ont frappé trois coups, le directeur du combat les arrête d'un cri^ et de son sabre étendu
entre eux. Puis, s'il n'y a pas de blessure, on recommence aussitôt. Autrement, le « sang» est constaté, et immédiatement le combat repris. De nouveau, comme s'ils étaient aveugles et sourds, ils frappent vite, vite à la tête ; les sabres se rencontrent, se heurtent, glissent, s'emmêlent.
Pas la moindre escrime, pas de feinte, pas d'enveloppement, aucune espèce d'art :
des coups frappés comme avec une hache sur du bois.
Cette fois, dès la première reprise, mon «ami», c'est-à-dire celui pour qui je tenais, puisque j'avais trinqué avec lui, reçut une blessure à la tête ; à la seconde, un coup au bras ; à la troisième, une taillade effrayante à côté de la tempe droite. Le sang gicla et se mit à couler à flots pressés. Nous nous approchâmes : la balafre partait au-dessus de l'oreille, et, longue de 12 centimètres, descendait jusqu'au menton. Un centimètre plus loin, et c'était l'oreille coupée net, car la plaie était assez large pour que je pusse y mettre un doigt.
Le duel était fini. Les amis du provocateur, membre d'un corps, le déclaraient abfiïhr. L'autre, membre d'une Burschenschaft, était l'insulté. Je me consolai en pensant que c'était juste.
Sans hâte, le chirurgien allait, avec sa pince, chercher les lèvres de la blessure, les tirait sur les bords, et cousait dans la chair vive, exactement comme un tapissier fait un surjet à un épais tapis. Le blessé perdait une grande quantité de sang. Sa figure, son cou, ses mains, sa chemise, son pantalon, étaient rouges.
Pendant ce temps, une jeune servante blonde et rose apportait, d'un petit air timide et à la fois souriant, des verres de schnaps sur un plateau. Ses pieds baignaient dans le sang tout chaud..
Quand les trois sutures furent terminées, le blessé était bien pâle. Je vis le moment où il allait faiblir. Avec sa chemise blanche et sa tête enveloppée, il ressemblait à un blessé qu'on amène à l'hôpital après une catastrophe.
RAISONS DE Je quittai ce spectacle bar- CES MŒURS bare avec un profond dégoût.
En route, le mot que m'avait dit un ambassadeur allemand me revint à la mémoire :
« Les duels d'étudiants sont tout ce qu'il reste d'idéal à l'Allemagne, une école de courage et de résistance à la douleur, qui donne de la force d'âme à nos jeunes gens. »
Je cherchai en vain à comprendre ce point de vue. Comment le fait de frapper à coups redoublés sur la tête d'un de ses semblables, avec l'idée de lui faire le plus de mal possible, peut-il élever l'âme d'un être humain? On s'entraîne à la douleur, je l'admets. Mais y a-t-il à cet entraînement une grande utilité, depuis que la science a inventé les anesthésiques ? Enfin, si on y tient absolument, ne peut-on pas se faire souffrir soi-même ou avec une mécanique, au lieu de s'obliger à fendre le crâne et à tailler les joues de ses compatriotes sous le prétexte de résister soi-même à la souffrance?
Il faut donc chercher d'autres raisons de ces mœurs sauvages.
Si encore on ne voyait se battre que des brutes sanguines et pléthoriques !
Mais non ; même des gringalets, des freluquets, étroits d'épaules et sans muscles, qui restent pâles de la saignée, sont ravis de faire « comme les grands ».
Et après ces duels, aucune liesse vitale, aucune ivresse, aucune excitation même.
Ces gros buveurs de bière, ces frêles
« renards » n'ont donc même pas l'excuse d'aimer cet exercice barbare, le danger, la violence. Une sorte d'ennui plane sur les spectateurs blasés, et quant à ceux qui furent blessés, ils ont l'air tout attrapés de cette douleur inutile, et de l'affaiblissement qui résulte du sang perdu. Où est-elle la joie d'avoir fait son devoir? Où est l'exaltation d'un bel acte accompli, le rayonnement qui suit l'obéissance à l'instinct, l'enivrement d'avoir joui? Pas même le plaisir visible qu'on ressent après une bonne douche. Non, c'est plutôt une sorte de morosité bête — et inconsciente — d'un animal pris à son propre piège.
Alors quoi? la fierté d'avoir donné et reçu des coups de fer aiguisé sans danger pour sa vie? La preuve faite qu'on est brutal?
Je crois justement que ce qui manque à cet exercice et en fait la grossièreté indéfendable, c'est sa sauvagerie sans risque pour la vie. Quand, dans un vrai duel, l'homme vient de passer à côté de la mort, il conserve assez longtemps une émotion vitale, qui, selon son tempérament, le rend plus grave ou plus joyeux, mais toujours le frénétise un peu intérieurement ou extérieurement, augmente en lui la vie. Et c'est la seule excuse de cette coutume, d'ailleurs stupide.
Ici rien de cela. Il est des étudiants appartenant à des corps différents et liés d'amitié qui se battent entre eux parce qu'ils furent désignés... Vous expliquezvousTcette folie?
La vérité, c'est que les étudiants allemands "^obéissent, là comme en tout, à la loi de l'hérédité et du passé; ils se battent par tradition à l'idéal brutal, parce que leurs pères étaient des reitres. Et demain ils iront boire parce que leurs pères étaient d'ignominieux ivrognes. Colorez cela de
la niaiserie de la jeunesse; reconnaissez qu'ainsi que tous les enfants ils ont grande hâte d'être considérés comme des hommes ; que le duel, avec ses coups de fer et son sang versé, fait frémir les jeunes filles et les femmes irréfléchies ; et qu'ils voient dans l'affichage de leurs blessures des occasions constantes d'être admirés avec effroi par les petites oies blanches. Voilà, je crois, toutes les raisons de ces duels.
Moi, — quand j'étais plus jeune, — je voulais étonner une petite fille de sept ans que je sentais timide et réservée, et, pour y arriver, je traînais les pieds dans le ruisseau, ce qui lui faisait dire, selon mon idjée : a Quelle audace ! Il n'a donc peur de rien I » Et j'étais ravi à cette pensée. Un de mes camarades, encore plus bête que moi, se cognait la tête contre les murs aussi fort qu'il pouvait, et jusqu'à en pleurer, pour faire crier de terreur sa bonne amie de huit ans et exalter son admiration.
Je suis certain que le même sentiment naïf pousse ces enfants de dix-huit, vingt et vingt-deux ans à la sottise barbare du duel. L'envie de paraître cai^aliers, comme ils disent. C'est si vrai que les photographes de Gœttingue accentuent, à l'aide du pinceau, sur leurs portraits d'étudiants, les balafres des joues. Et que le chirurgien fait des gros points pour que la trace en reste bien visible. Donc, si demain les femmes allemandes, libérées elles-mêmes de ces fausses idées que les hommes ont mises dans leurs têtes, protestaient de leur dégoût pour ces mœurs et de leur indignation, c'en serait fini de la Mensur.
Un brave homme très pacifique aujourd'hui, mais qui fut autrefois membre d'un corps, se grisait à me raconter ses émotions passées :
« Mais pensez donc, monsieur, qu'on
Phot. Ulrich, Berlin.
LE FRUHSCHOPPEN . — Les étudiants, à léna, vont le dimanche prendre sur la Markplatz le fruhschoppen, repas fait de saucisses et de bière que l'on prend en Allemagne vers dix heures du matin.
Phot. Delius, Paris.
LES BEUVERIES. — Sous les tables couvertes d'une armée de bouteilles vides, des douzaines de flacons sont tenues au frais. L'un des étudiants, chargé de ce soin, lance à ses camarades les bouteilles pleines.
Planche ifi
Ml ii!iiiiMiiiiiiiiiiiiiiiiiMiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii[im iiniii iiiiiiiiiiiiiiiimiiii iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii^ iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii liiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiniiiiii