‹ L'Allemagne moderneChapitre 14 sur 44 · SAN PAULI. -^ UNE MAISON DE CORRECTION · texte numérisé non relu

SAN PAULI. -^ UNE MAISON DE CORRECTION

L,e faubourg hambourgçois, m le soir. -^Décence. — Prpmenade en, tous, endroits.- — Les chevaux allemands boivent aussi de la bière. - — Prosit !' — Bals, cafés-concerts, soussols, bars. — Une maison de correction grande ouverte. — Régime des enfants. -^ Fils de prince et fils de prolétaires. — Régénération par l'agriculture et les métiers manuels. — Comment les pasteurs comprennent V éducation de leurs propres enfants.

gu'EST-CE donc que ce

San Pauli tout « brûlant

de vices et de lumières » ?

ce faubourg de Hambourg

où s'enivrent, m'^vait-on

dit, les dix mille matelots

du port colossal ? Un

boulevard et des rues

adjacentes, grouillants,

en effet, de tavernes et de bars, une sorte de boulevard de Clichy beaucoup plus large, plus éclairé, plus traversé de tramways électriques, mais moins crapuleux et sentant moins le couteau. , Au lieu de l'Enfer, du Ciel et autres boîtes semblables, des brasseries avec des chœurs de Tyroliens et de Tyroliennes ou des orchestres de faux tziganes ; mais ce sont les mêmes femmes aux mêmes terrasses encombrées, avec cette différence qu'on y voit aussi de respectables bourgeoises en cheveux , blancs, égarées là, et ne,s^ rendant pas compte de la qualité de leur voisinage.

Je suis entré dans un café dont les lumières flamboyaient, brasserie populaire remplie d'ouvriers, de commis, de matelots, qui n'avait pas du tout cet air canaille et débraillé dont on se sent choqué à Grenelle ou à Montmartre dans, un établissement du piême ordre. Du monde, mais aucune animation. Gens tranquilles, la plupart blonds, habillés simplement, avec propreté, coiffés du, feutre mou ou du feutre dur, et qui, les jambes croisées devant leurs tables, une main dans la poche, ressemblaient à des paysans endimanchés ; leurs yeux calmes ne quittaient pas l'estrade où, quelques misérables Hongroises, en robes de calicot rouge à fleurs, bordées d'ujgie ^ large et grossière ganse dorée gui se croisait sur la poitrine, chantaient et dansaient au son d'un petit orchestre tzigane.

J'ai pénétré aussi dans un «hippodrome»^ c'est-à-dire dans une cave où l'on avait aménagé une petite piste de terre battue autour de laquelle des buveurs

de bière, les coudes sur des nappes bleues et sales, regardaient quelques chevaux étiques errant dans ce cirque minuscule. Huit bêtes sellées attendaient les clients qui, ce soir, boudaient. Un orgue mécanique jouait sans cesse. Ces maigres animaux n'ayant rien à faire tournaient librement et « demandaient » à boire en tendant leurs bouches dont les grandes mâchoires se séparaient comme pour rire. Des rigolos y versaient la bière des bocks ; cette boisson semblait plaire beaucoup aux bêtes, car qui n'aime pas la bière en Allemagne? Comme les mendiants aux terrasses des cafés, quand ils avaient obtenu ce qu'ils voulaient à une table, les chevaux passaient à une autre. Les rigolos en disant : « Prosit » recommençaient la même plaisanterie. Ces chevaux, dont la tête grave et le mutisme évoquaient l'idée d'animaux nobles, dans ce sous-sol mal éclairé, avalant coup sur coup des boissons fermentées, faisaient l'effet attristant, grâce à la familiarité dégradante de farceurs, d'êtres dégénérés, vicieux et ridicules, échoués là.

Encore un bal d'employés et de petites couturières : tout y est correct et froid, comme dans un bal de cour. Les jeunes gens et les jeunes filles — cela crève les yeux — viennent ici pour faire du sport. Quelqu'un qui entrerait avec l'idée de s'amuser et de rire y serait fort mal vu et, je pense, vite reconduit à la porte. Ces adolescents folâtres ont tous de dix-huit à vingt et un ans.

Un peu plus loin, au fond d'un sous-sol, un café où l'on fait de la musique, peuplé de gens placides, une main à la poche, fumant tous des cigares enfoncés dans des fume-cigares de carton. Sur une estrade basse, se tiennent quatre femmes éthérées, habillées de mousseline blanche, leurs

pâles chevelures mêlées de fleurs blanches et de glycines. Deux d'entre elles, accompagnées au piano, chantent des romances à deux voix d'une sentimentalité mourante. Les deux autres mangent des kakaouetts. Le public absorbe cette musique avec une tranquille piété. Quelques pauvres filles mêlées aux matelots fument des cigarettes. Un moment, comme le refrain sentimental est entraînant, hommes et femmes se risquent à le murmurer en chœur avec la chanteuse. Puis un orgue mécanique se met en mouvement. Ensuite un violoncelle, un violon et le piano jouent un morceau de musique grave que le public suit avec la même attention religieuse...

MAISON DE Non loin du champ de CORRECTION courscs de Horn, on m'avait montré, en passant, un orphelinat qui est à la fois une maison de correction, et qu'on appelle la Rauhes Haus.

« Allez-y. C'est une institution curieuse. On y voit des fils de princes à côté de fils de paysans, et la discipline y est admirable en même temps que la liberté y est très grande. »

En tout cas, on y entre comme en un moulin. Par cette journée de juin, l'atmosphère est baignée d'une lumière joyeuse. Rien n'annonce ici le mal et sa répression, ni mur menaçant, ni barrière, ni serrure. Au contraire, on dirait, dans un pays hospitalier, une grande ferme accueillante, ouverte au passant. Je traverse une cour plantée de grands arbres, me promène au bord d'un étang entouré de pelouses, sans rencontrer personne, et finis par frapper à la porte d'une vieille maison de briques couverte de plantes grimpantes, dissimulée en un coin du parc. Quand j'eus enfin découvert l'être vivant que je

cherchais et lui eus dit ma curiosité, il s'en alla quérir Tun des professeurs de l'institution. C'était un jeune pasteur, souriant, très blond, de taille petite, qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans. Il était coiffé d'un chapeau de feutre mou, comme les quakers de Pensylvanie, et sa redingote sans revers montait jusqu'à son col.

Il m'expliqua que l'institution, qui comprend 200 élèves, est divisée en trois parties : 1*^ une école primaire pour enfant s orphelins ou mal élevés, âgés de dix à seize ans, dont les parents n'ont rien pu faire ; 2° une école supérieure destinée à des enfants de cette même catégorie ; 3^ une école d'agriculture pour enfants de seize ans qui n'ont pas réussi ailleurs et ont déjà eu quelques légers ennuis avec les lois de leur pays.

Les pensionnaires sont répartis — par groupes de quinze — dans des « maisons de famille», selon leur origine et selon la destinée qui les attend à leur sortie. Chaque maison est dirigée par un chef, docteur en théologie protestante, venu là pour se former au sacerdoce avant d'aller diriger une paroisse.

En même temps qu'ils reçoivent l'enseignement ordinaire des écoles, les jeunes gens s'occupent aux travaux du jardinage ou dans une section professionnelle. Il y a des ateliers de menuiserie, de typographie, de serrurerie, de boulangerie, etc. Dans un jardin, chaque pensionnaire a son rosier et son triangle de fleurs à cultiver, et chaque « famille » assume le soin de quelques arbres. Des prix d'encouragement son décernés aux plus jolis parterres et aux arbres les mieux venus.

Nous visitons la propriété. Une partie des grands est allée aux champs. D'autres, restés dans les classes, lisent, penchés

sur une longue table verte centrale.

Tout autour, le long des murs ou près des fenêtres, de petites tables de faveur sont occupées par ceux qui se sont le mieux conduits. Autour de leur encrier ou sur le mur, des photographies, des cartes postales, des gravures, des souvenirs et des fleurs partout. Ils sont chez eux, là, et très contents et fiers d'y être.

D'autres vieilles maisons couvertes de lierre s'espacent dans cette vaste propriété : les maisons des élèves. Les dortoirs sont d'une propreté remarquable. Les lits, d'une simplicité monastique, ne se composent que d'une mince paillasse posée sur une planche et de deux draps de coton à carreaux.

Dans les étables, il y a 40 vaches, 80 porcs, des veaux et des moutons. Des boeufs rentrent du travail, menés par de grands garçons qui, après les avoir abreuvés et conduits devant leur mangeoire, vont se laver.

C'est tout à fait le spectacle d'une cour de grande ferme, au crépuscule des jours d'été.

Les enfants ne doivent jamais avoir d'argent à leur disposition. Ceci les empêche d'obéir à la tentation de se sauver à San Pauli, qui est tout proche. Quelquefois, pourtant, l'un d'eux ne sait pas résister et disparait. Mais, comme il n'ose retourner chez lui, de lui-même il revient bientôt. On lui fait publiquement, mais sobrement, honte de la confiance qu'il a trompée, et il ne recommence généralement plus.

Je voulais savoir si la maison n'avait pas un système de pédagogie spécial qui s'adapterait aux caractères, plutôt qu'un régime uniforme qui peut convenir aux uns, mais échouer complètement sur d'autres.

Non. La rénovation qu'on espère viendra du régime sain et réconfortant de FÉcole, de la simplicité de vie imposée, de l'atmosphère calmante créée par les champs voisins, les grands arbres, les étangs, les hautes haies d'aubépine blanche qui bordent les routes, les fleurs des parterres, la fraîcheur des pelouses ; elle viendra aussi du système de confiance qu'on applique le plus largement possible, de la liberté relative laissée aux jeunes gens. Au lieu des casernes rébarbatives encore en usage chez nous pour ces institutions et pour les maisons de retraite, l'idée de faire vivre l'enfant en famille, dans des maisons séparées, doit servir aussi la régénération cherchée. Il se trouve même des pasteurs qui, sans avoir à se plaindre de leurs enfants, les envoient là, estimant que cette existence simple et chrétienne est la meilleure préparation à la vie.

« Car, me dit mon jeune guide, la plupart ne sont pas des coupables, mais des enfants têtus, sottement heurtés par des parents maladroits ou sans tendresse, et qui se sont butés. Dans beaucoup de cas. les parents ont été trop sévères (c'est le contraire de ce qui se passe généralement en France). Alors, une fois les enfants admis ici, nous ne permettons plus aux parents dont l'influence est mauvaise de les voir. Si, au contraire, le contact paternel ou maternel peut être utile, ou si l'enfant le réclame, nous le permettons.

« Ce vers quoi nous tendons, c'est à prévenir le mal, non à le combattre quand il s'est produit. Par des recommandations constantes, par les deux visites quotidiennes au temple, en provoquant les confidences, en ayant soin de ne jamais laisser les enfants seuls, en faisant appel à leur sentiment d'honneur, à leur dignité, nous

arrivons à des résultats très souvent heureux. »

Le régime est banal : lever à six heures, déjeuner à six heures et demie, prière et méditation de dix minutes ; de sept heures à midi, cours de toutes sortes avec une récréation d'une demi-heure à dix heures. A midi et demi, dîner ; de deux heures un quart à quatre heures, quatre fois la semaine, gymnastique ou exercices militaires ou promenades ; quatre heures, collation, café au lait ; de quatre heures et demie à six heures et demie, travail dans les classes ; les agriculteurs vont aux champs ; sept heures un quart, chapelle ; puis souper. De huit heures à neuf heures et demie, l'été, jeux en plein air, tennis, crocket, etc. ; l'hiver, récréation, lectures, musique, dans les maisons. Pendant les vacances, excursions et même voyages à l'étranger pour les plus riches.

Nous passons aux ateliers. Je demande quels sont ceux des élèves qu'on oblige à y travailler?

« Ceux qui avaient déjà un métier en entrant ou les fils de marchands ou d'artisans. Si la profession qu'on leur avait imposée ne leur convient pas, ils en choisissent une autre de leur plein gré, car il faut ici que leur vie recommence. C'est là le principe initial de la maison, celui que l'on trouve à la base de toute notre pédagogie.

Au cours de la promenade, nous rencontrons dans les allées de jeunes pensionnaires qui nous saluent poliment et sans aucune gêne : l'un porte un panier rempli des papiers qu'il a ramassés dans les allées ; un autre, le bras en écharpe, se promène au soleil ; un autre s'amuse avec un singe attaché à une longue corde aux basses branches d'un grand arbre ; quelques-uns jouent au ballon dans le

LE PARADIS TERRESTRE de M. Ilagenbeck est un ensemble de jardins, de bassins, de rochers el de montagnes où ses animaux féroces se promènent en liberté.

l'i.ANClIF. 23;.

HAMBOURG. — La vie exiéri

Prieure du grand port de Hambourg, devant laquelle on ressent une si émouvante impression deg^nde

importateurs, courtiers, agents, commissionnaires. Cette activité s

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Hhol. U -A.-L. H,uiil)Oliri

Je prospérité, est le fruit du labeur intense auquel, dans leurs bureaux-palais, se livrent armateurs, transilaires, exportateurs, rdes sorties et des entrées mensuelles de plusieurs millions de tonnes.

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Planches 238-23g

Phot, Hagenbeck.

LA MÉNAGERIE HAGENBECK. — Sous la conduite des cornacs, les éléphants se promènent, s'arrêtant de temps à autre pour avaler le sable des allées : leui' purgation.

Pliul. ILisenbeck."

LA MÉNAGERIE HAGENBECK. — Le long des rocs grouille, loujours affairée, la foule des singes les plus divers : papions, liamadryas, macaques, mandrills, mangabees, ceicopitèques. lapondres, capucins, etc.

Pl.ANCHK 240

fond d'un ancien étang aujourd'hui desséché. Aucun des jeunes garçons n'a l'aspect d'un malfaiteur, ni même l'air antipathique. Au contraire, sur la plupart de ces figures adolescentes, se lit quelque chose d'énergique et de résolu, que la rude discipline paternelle allemande a voulu sans doute, mais en vain, maîtriser. Ce seront peut-être plus tard des chefs ardents ou de braves aventuriers comme il en faut encore à nos demicivilisations.

En partant, nous passons devant un grand arbre, au centre d'une pelouse, à l'ombre duquel un vieux brave homme, qu'on devine faible et bon à l'expression de ses traits, parle à son fils, jeune garçon de quatorze ou quinze ans, qui, lui, paraît avoir de l'énergie pour deux. Le vieillard apporte à l'enfant une paire de bottines que celui-ci a chaussées et qu'il essaie sur l'herbe. L'homme parle avec douceur, le fils avec rudesse, ce qui m'attriste toujours.

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