‹ L'Allemagne moderneChapitre 30 sur 44 · B ^E^LJ · texte numérisé non relu

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PUANCHE 3 12,

trois peintres parmi les huit ou dix personnes qu'il traite à la Cour. En Prusse on anoblit les banquiers Israélites, en Bavière on anoblit les artistes. Lenbach s'appelait von Lenbach. Les peintres von Stuck, von Keller sont généralement des nobles de date récente.

Le prince Ruprecht et le prince régent luimême vont sans façon au cercle artistique Allotria, pour se rencontrer avec des peintres, des sculpteurs, des architectes.

Quant au peuple, son plus grand plaisir quand il n'est pas à la brasserie, c'est de visiter le musée. Le dimanche on fait queue, littéralement, à la porte de la Pinacothèque et du Musée national. Il faut attendre une demi-heure pour entrer, si l'on a son parapluie ou sa canne à déposer au vestiaire.

Tous ces faits constituent une atmosphère d'art qu'on ne trouve nulle part en Allemagne. A aucun prix les artistes ne consentiraient à quitter Munich pour Berlin. Beaucoup d'entre eux gagnent une fortune tous les ans. Celui qui se fait payer le plus cher s'appelle Kaulbach, neveu du vieux Kaulbach. Il a peint toute la famille Rockefeller, le vieux John D., le fils, la fille, le gendre et les frères. Le peintre leur demande un prix exorbitant. Au lieu de 10.000 marks qu'il prend en généraljpour un portrait, ce qui est déjà joli pour un artiste de deuxième ordre, il a obtenu de Rockefeller 50.000 francs par portrait. Après cela il peut se reposer.

M. von Stuck arrive aussi à de beaux prix pour ses tableaux. Lenbach gagnait plus de 500.000 francs par an.

« Il y a vingt ans, me disait un peintre, nous avions le plus profond^mépris pour les artistes qui se vendaient. Ah 1 le bon

temps ! Le plein air, l'impressionnisme florissaient. C'était l'époque où paraissait L'Œuvre de Zola, dont Cézanne est le héros. Nous dévorions les feuilletons de Zola, et nous les discutions passionnément. Manet, le grand Manet, était un dieu pour nous ! Quand l'un de nos amis revenait de Paris, aux mois de mai et de juin, qu'il avait vu les Salons, nous le recevions avec enthousiasme. Nous l'entourions en l'accablant de questions : « Un tel, qu'a-t-il exposé ? Comment est-ce? Et celui-ci, et celui-là?...» Le catalogue en main, il fallait que, jusqu'à une heure avancée de la nuit, il nous racontât tout, tout !... Cette fièvre a passé... Je ne vois plus autour de moi vivre la passion pour l'art qui nous agitait alors... N'est-ce pas la même chose chez vous?

Chaque génération ne peut donner des artistes de grande valeur. Parmi les derniers venus, vous n'avez pas d'hommes de la taille de Manet, de Monet, de Cazin, de Besnard. Ne vous semble-t-il pas que notre époque n'est pas favorable à l'art? Les uns sont accaparés par les préoccupations sociales, les autres ne pensent qu'à faire des affaires et à gagner de l'argent.

— De tout temps on a dit cela, répondis-je avec philosophie. Et toujours de nouvelles jeunesses ignorantes et passionnées sont venues démentir ce pessimisme qui nous vient de l'âge... L'histoire de votre Sécession n'est, d'ailleurs, pas si vieille. »

L'artiste sourit, sa figure s'illumina, et il dit allègrement :

« C'est vrai ! Ce fut charmant. Les « pompiers » nous embêtaient, l'art ofiîciel avait la prétention d'étouffer toute velléité de vie personnelle et d'originalité. Nous décidâmes à quelques-uns de nous séparer des pontifes. Il y a seize ans de celai

Ce ne fut pas long. Quand la Sécession fut fondée, le ministre de Bavière nous dit : « Nous n'achèterons pas un seul des « tableaux de votre exposition. Nous n'irons « même pas les voir. Nous vous ignorerons « complètement. » Les journaux écrivaient : « Ce sont des fous. Deux salons ne peuvent « pas vivre côte à côte à Munich, c'est impos- « sible. » En trois mois nous bâtimes un immeuble qui coûta 600.000 francs qu'on nous prêta. L'exposition, d'ailleurs superbe, fut un grand succès. Le prince régent vint la visiter. Le prix des entrées et les 10p. 100 que nous payent les artistes sur les tableaux qu'on leur achète ont suffi pour qu'en dix ans tout fût remboursé aux prêteurs. Aujourd'hui nous sommes riches de 125.000 francs et propriétaires d'un important matériel.

— Le ministre vous boude toujours?

— Devant le. succès, il fut obligé de venir l'année même à notre exposition.

Nous sommes traités exactement sur le même pied que l'ancienne société, et l'État met à notre disposition, pour notre Salon, le palais qui fait face à la Glyptothèque. C'est une victoire révolutionnaire. »

LES VILLAS Les peintres munichois, pé- D'ARTiSTES nétrés des souvenirs de l'art grec et de la Renaissance, s'inspirent de ces époques et les font revivre dans leurs demeures. Leur goût, épuré par de longs séjours en Grèce et en Italie, a créé, à côté des beuveries populaires, des sanctuaires d'art, et je ne sais rien de plus typique que le contraste entre ces deux aspects de la vie munichoise. Munich en tire une de ses originalités, et j'y vois aussi la marque de l'importance que prend l'art dans les miheux artistiques bavarois. Les artistes qui en ont le moyen se font bâtir des hôtels particuhers sur leurs pro-

pres plans, et les meublent, dans le style qu'ils ont adopté, des chefs-d'œuvre de l'art ancien. On visite la maison de Lenbach, de von Stuck, de Benno Becker, comme on visite de petits musées. Les propriétaires se prêtent à cette importunité de la meilleure grâce du monde.

L'hôtel de Lenbach est une vraie merveille de décoration et d'ameublement.

Avec sa loggiaà trois arcs au premier étage et sa terrasse en demi-lune surplombant le rez-de-chaussée, il a l'air d'une villa florentine. Dans un coin de la cour d'entrée où chante un jet d'eau, Lenbach — ^ on n'est pas parfait ! — avait placé de fausses ruines, pierres et mousses encadrées de lierre, vieux chapiteaux tombés, d'un romantisme truqué, un peu choquant. Mais ce qu'on voit dedans fait oublier ce qu'on a vu dehors.

La veuve de l'illustre peintre, femme charmante et distinguée, laisse le public pénétrer dans l'atelier et les dépendances. Elle a maintenu l'atelier dans l'état où il se trouvait à la mort du maître, et on peut, sur les nombreux chevalets, admirer une ou deux douzaines de portraits originaux et de répliques de portraits célèbres : Bismarck, Guillaume I®'', Moltke, Mommsen, Virchow, Helmholz, lady Curson, Duse, Mrs. Vhitney, Louise de Saxe, duchesse de Bavière, la princesse Clémentine de Cobourg, et de splendides inconnues. Des tableaux du Titien, de Rubens, de Lawrence, de Reynolds, de Gainsborough, de Teniers, d'Hobbema, de Terburgh, de Van der Goes, de Ruysdael, des primitifs allemands, des tapisseries superbes, gothiques et Renaissance, plafonds, parquets, dessus de porte sculptés, fauteuils vaticanesques, tentures, vieux meubles italiens, tapis de Perse, chinoiseries, cuivres, bronzes et marbres grecs, — tout est

fait d'authentiques reliques des siècles passés. La salle des fêtes est un chefd'œuvre d'harmonie, de richesse et d'arrangement : c'est là quele grand peintre a voulu mourir, au milieu des bibelots qu'il aimait et qui furent, avec la peinture et l'amour, toute sa vie.

Non loin de celle de Lenbach, la maison du professeur von Stuck est aussi très curieuse. Du dehors, avec son portique à colonnes que surmonte une terrasse, sa pergola, ses statues antiques et sa louve du Capitole qui rompent la netteté de ligne de la façade, elle s'impose aux regards du passant par ses proportions harmonieuses et la sobriété élégante de sa décoration.

Dès l'abord, on dirait que l'architecte — von Stuck lui-même — s'est ingénié à reconstituer la demeure d'un patricien grec ou romain. Des bas-reliefs incrustés dans les murs et des bustes de marbre et de bronze dans des niches font tout l'ornement du vestibule dallé de blanc et noir. Le reste de l'hôtel est composite, mais d'un goût ingénieux et amusant dans sa recherche. Vous entrez dans le salon de réception meublé à l'antique, ne faisant qu'un avec une pièce en rotonde qui est le salon de musique. Là, sur des colonnettes légères, des statues sont posées ; mais l'œil est tout de suite attiré vers une grande Pallas Athénée casquée et armée d'une lance qui se détache sur un fond de mosaïque. La lumière arrive du jardin par une large baie en hémicycle, tamisée par un ample rideau de soie rouge, et vient jouer dans les dorures des niches coloriées où reposent des marbres, ainsi que sur le parquet marqueté de losanges verts et noirs que ne cache aucun tapis. Des meubles grêles, chaise longue, fauteuils, banquettes, recouverts d'un

damas rouge à fleurs blanches, rangés au long des murs creusés de niches aux pierres vivaces et lambrissés de marbres rouges et noirs, laissent le milieu du salon libre. Au plafond sont peints les signes du zodiaque noir et or.

On se représente très bien dans ce décor, d'une sobriété un peu sévère, sans concession au goût du confort moderne, des hommes drapés à l'antique et des femmes en péplum, les pieds nus ornés de bandelettes, allongeant leur corps gracile sur des banquettes légères. Mais les invitées de M. von Stuck ont-elles toujours la ligne pure des Tanagras?

On passe de là dans un autre salon plus petit et plus intime, orné d'un merveilleux tapis, meublé de fauteuils et canapés Empire couverts de damas jaune ; puis dans le cabinet de travail. Une soixantaine de porcelaines chinoises encadrées de bois finement sculptés lambrissent les murs jusqu'à mi-hauteur ; des tapisseries anciennes et des tableaux en recouvrent le reste. Ici, les confortables fauteuils de cuir vert, d'autres en velours de même ton ont supplanté les exèdres, les escabeaux d'ivoire et les chaises curules. C'est la pièce où l'on se tient, voisine de la salle à manger, et reliée directement à l'atelier du peintre. De très grands gobelins décorent le fond de cette salle ; sur des chevalets, des toiles inachevées, des répliques de tableaux achetés par les musées, des compositions symboliques, l'Enfer^ le Péché^ une « Salomé », une tête effrayante de Méduse, plusieurs études pour un « Printemps » et, ici et là, des bronzes, amazones, bustes, têtes classiques.

Une terrasse couverte aux murs peints d'ocre rouge avec un buste de Zeus et des bas-reliefs de plâtre artistement pati-

nés flanque la villa et donne sur le jardin, A l'abri d'une pergola où grimpent des clématites violettes, les bustes de Démosthène, Périclès, Sénèque, Alexandre le Grand, sont placés sur des socles entourés de verdure. Jusqu'en cette retraite l'antique vous poursuit, sollicitant l'imagination aux évocations du passé.

On peut se dire qu'on n'aimerait pas habiter une telle demeure, qu'elle est inadaptée aux mœurs modernes et au climat de cette contrée ; on peut se répéter que la jolie terrasse de la façade, au lieu de recevoir des orangers, est encombrée de neige durant de longs mois, que les statues nues et la louve du Capitole gèlent sous les glaçons et que les toits pointus de Nuremberg font mieux l'affaire en ce pays. Mais il faut apprécier le goût très sûr qui sut éviter, dans cette reconstitution, le fouillis de bustes, de cariatides, de bas-reliefs, tout ce bric-à-brac d'antiquailles auquel les amateurs d'ancien ne savent pas toujours échapper. Ce que les artistes italiens construisaient autrefois pour des mécènes, les artistes munichois l'ont construit pour eux avec la môme passion architecturale, le même culte respectueux.

On a une impression pareille en visitant la villa du professeur Benno Becker. Elle a peut-être moins grande allure extérieurement, mais un goût d'une très rare finesse et une érudition artistique de premier ordre présidèrent à l'élaboration de son plan et au choix du moindre détail de sa décoration. Pendant ses longs séjours dans les villes italiennes, le professeur Becker découvrit des originaux, prit des moulages qu'il fît reproduire en belle matière, mais il ne se contenta pas de reconstituer, il dessina dans leurs moindres détails les pièces du mobilier,

la forme des serrures, le décor ingénieux qui dissimule un radiateur de calorifère ; il étudia avec le même souci l'emplacement de cette plaquette de terre cuite incrustée dans le mur, et de cette frise modelée, et de cette majolique et de cette céramique. Il chercha l'effet que feraient sur cette porte les têtes de Ghiberti qui sont au baptistère de Florence, et il les appliqua aux portes de sa demeure. En cette maison, ainsi que dans toutes les entreprises d'art dont le professeur Benno Becker prend l'initiative, — comme la section d'art à l'Exposition et le Théâtre d'art — la sûreté et la sobriété de son goût et le don de mettre en valeur tous les détails de peinture, de sculpture, frappent par-dessus tout.

Il y à Munich ce qu'il n'y a pas à Paris, ni, je pense, dans aucune autre ville — sauf à Dûsseldorf : — la Maison des artistes, leur club, leur salle de fêtes, leur asile. Fondée sur l'initiative de Lenbach, bâtie sur les plans de Seidl, meublée et décorée selon les idées du grand peintre, elle réalise une jolie conception d'artiste. Les beaux tableaux et les objets de valeur qui s'y trouvent appartiennent à la communauté. La salle des fêtes, très jolie, a ses murs peints d'une imitation de magnifiques tapisseries des Gobelins ; les moindres boiseries, les moindres étoffes, les ferrures, tout fut choisi ou dessiné par Lenbach, en style de la Renaissance allemande.

A Munich, les peintres, les sculpteurs, les architectes et même les marchands de curiosités sont tout-puissants, et ce n'est pas un des moindres attraits de cette cité agréable de sentir que le sabre le cède au crayon et à l'ébauchoir. Au temps où Lenbach vivait, on ne faisait

CréB par Hicli.iii) Kiemersclimid.

Cl.che de " Art ei DRCuratlou ".

L'AMEUBLEMENT. — Meubles très simples et laqués, lambris blancs, armoires ventilées, tiroirs de dimensions variées, autant de particularités qui mettent en évidence la recherche de l'hygiène et du confortable.

Créé par Karl bertsch

\il ot Décor^ttloo ''.

L'AMEUBLEMENT. — Le lit si massif et les meubles si rigides de celle " Cliambre à coucher de Madame ", feraient croire qu'on ne possède pas à Munich le sens de la beauté applicjuée à la femme.

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