‹ L'Allemagne moderneChapitre 31 sur 44 · CB · texte numérisé non relu

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rien sans lui. Quand il avait parlé, c'était l'oracle. Ce fils de maçon, par la seule vertu de sa palette, se trouvait jouir, dans un pays militaire, d'une autorité de prince héritier. La tradition se continue. Le mécénisme des rois de Bavière encouragea et favorisa cette suprématie. Il n'y a pas de fête dans le royaume où les artistes n'aient les premières places. Il n'est acheté aucun tableau pour la Pinacothèque sans qu'ils donnent leur avis. Quand on érige un monument public, royal ou municipal, ils ont leur mot à dire. On va encore bien plus loin ! Les villes ont imité le gouvernement royal. Et, à l'heure qu'il est, de par les lois et règlements, on ne peut bâtir une maison à Munich sans que les plans en soient approuvés par une commission spéciale composée d'artistes. Si le style de la construction, les ornements de la façade ne conviennent pas à la commission, — pour des raisons d'harmonie dont elle est juge, — l'autorisation de bâtir n'est pas donnée. Si la commune veut remanier le plan de ses rues ou ouvrir de nouveaux quartiers, ou créer des promenades ou des squares, la commission des artistes est appelée à critiquer les projets qui lui sont soumis et à donner son avis, que l'on suit toujours. Ce n'est pas seulement l'aspect intérieur de Munich que surveillent avec un soin jaloux les artistes locaux, mais encore les environs, et toute la Bavière ! On devait construire un pont de pierre sur risar, à quelque distance de la ville. Les plans étaient faits, les ordres donnés ; les travaux allaient commencer. Cette fois-là on avait négligé de consulter les oracles. Ceux-ci apprirent ce qui se préparait, que les arches ne seraient pas assez hautes pour encadrer le paysage, que la vue de toute la vallée, si jolie à cet

endroit, allait ainsi se trouver bouchée... Ils protestèrent, l'architecte von Seidl en tête, firent valoir les raisons d'esthétique qui condamnaient le projet. Tout fut remis en question. La commission eut l'idée de remplacer la pierre par du bois ; on trouva un dessin amusant de poutres brutes qui s'harmonisaient parfaitement avec le décor, et son projet remplaça l'ancien, à la satisfaction générale.

Dernièrement une délégation de la commission esthétique de Munich fut envoyée dans les Alpes. Il s'agissait de catéchiser un meunier qui voulait édifier un moulin sur des plans qu'on avait dû refuser pour excès de laideur et lèsenature. Les délégués durent lui faire tout un cours de beauté, lui démontrer qu'il voulait déshonorer la montagne, et lui indiquer un architecte qui saurait concilier ses besoins légitimes avec le respect de la nature.

« Avec plus de bois et moins de fer, ce sera plus joli, lui dirent-ils, et plus économique. »

Le bonhomme dut céder et choisir un autre architecte.

J'ai eu l'occasion de causer assez souvent, pendant mon long séjour à Munich, avec un homme charmant et artiste extrêmement intelligent, pour qui le grand Lenbach montrait une particulière amitié et une estime profonde, le professeur Benno Becker, dont j'ai décrit plus haut la demeure particulière.

C'est un des hommes les plus dévouer à Munich et les plus universellement aimés. Son zèle civique et artistique est infatigable. A l'Exposition de Munich, qui vient de s'achever, il avait créé une sorte de petit musée-type à l'usage des villes moyennes et des petites villes qui se trouvent souvent embarrassées pour dis-

poser leurs collections et leur donner un aspect convenable.

« Nous sommes partisans de la théorie des petits musées, me dit M. Benno Becker; nous croyons que, plus un musée est petit, plus forte est l'impression reçue par les visiteurs. Ainsi il y a dans nos greniers plusieurs centaines de tableaux de valeur qui furent retirés de la vieille Pinacothèque pour n'y laisser que les plus grands chefs-d'œuvre. Nous pensons même à faire une nouvelle sélection pour n'y laisser que la crème des crèmes. Avec votre musée du Louvre et ce que vous avez dans les caves, on pourrait faire vingt musées admirables. Pourquoi cette accumulation fatigante et stérile? Pourquoi les musées provinciaux français, à part quelques-uns très rares, dix ou vingt au maximum, sont-ils vides de chefs-d'œuvre, quand le Louvre en regorge? En créant une foule de petits musées en province, vous exciteriez peut-être les gens à leur donner leurs objets d'art; en tout cas, vous engageriez les villes elles-mêmes à conserver et à sauvegarder des trésors aujourd'hui, sans doute, oubliés ou méprisés. Il faut peu de chose, en somme, pour faire un musée intéressant. Le tout est de savoir grouper les objets et les mettre en valeur. »

En effet, pour la peinture, dans une assez grande salle tapissée d'une grosse toile jaunâtre, au sol couvert de sparterie, quelques tableaux s'espaçaient largement sur les murs, comme dans un

salon de bon goût ; de place en place, sur des socles de bois sombre, un petit bronze, une statuette, rien de plus. Dans une autre salle, de vieilles tapisseries, des meubles anciens, des statues gothiques, des médaillons, des vitrines, groupés et mis en valeur comme les richesses d'un amateur consommé, et non avec le tohu-bohu d'un magasin d'antiquités.

Pour la sculpture, on avait construit exprès deux petites salles basses aux murs tout blancs. Quelques médaillons, des bas-reliefs, incrustés dans le mur, entourés d'un sobre ornement ; sur des stèles pures de lignes, quelques bustes grecs d'hommes, de femmes et d'enfants ; dans des niches bien dessinées, bien proportionnées, s'élevaient des statues de plâtre ou de bronze. On aurait pu facilement compter les morceaux exposés, et pourtant le visiteur avait plaisir à s'arrêter là, à jouir de ces œuvres harmonieusement éparses, bien orientées à la lumière.

Tout le succès de ces modestes salles leur venait de l'arrangement parfait, de l'ordre heureux, de la proportion.

« Vous comprenez notre but, conclut M. Benno Becker, les bourgmestres bavarois viennent visiter l'Exposition ; on leur explique qu'ils peuvent facilement en faire autant dans leurs villes, à peu de frais. Cela les excite. Nous voudrions que partout, même dans les villages, il y eût quelques-unes de ces salles d'art. Ce n'est pas impossible. »

MUNICH

(SUITE

LE SIMPLICISSIMUS

Un journal satirique fameux. — Ceux qui le lisent, ceux qui ne le lisent pas. — Histoire de sa création, de

ses luttes et de son succès. — Les procès. — Le directeur Langen menacé de prison. — Sa fuite à Paris.

— Sottise de la censure. — Collaborateurs célèbres. — Visite aux bureaux du Simplicissimus et du Màrz, rei>ue

littéraire et philosophique amie de la France. — Murs éloquents. — Quelques dessins poursuivis.

EST à Munich qu'est édité, dessiné et rédigé le Simplicissimus., le plus fameux journal satirique de r Allemagne, on pourrait même dire le seul, car les autres journaux comiques allemands, comme les Fliegende Blatter ou les Lustige Blatter, sont plus spécialement comiques, en tout cas n'ont jamais atteint cette hauteur de sarcasme ni cette force magnifique qui font penser aux maîtres français de l'ironie. Dans ce domaine, les artistes munichois sont aussi forts et aussi spirituels que les meilleurs d'entre nos dessinateurs. Leur inspiration est même quelquefois plus générale, plus haute, dépasse l'ordinaire polémique et les personnalités, pour faire des retours en arrière vers l'histoire. J'ai entendu Forain et Sem rendre un éclatant hommage au talent de Théodore Heine, de Bruno Paul, de Thœny entre autres.

On peut dire que tout ce que compte l'Allemagne d'esprits libéraux, de cerveaux d'artistes, s'intéresse au Simplicissimus. Et j'ai entendu prétendre à Munich que les esprit cultivés se divisent en Allemagne en deux catégories, ceux qui lisent le Simplicissimus et ceux qui ne le lisent pas. Les officiers, qui s'y voient à chaque instant cinglés, n'en sont pas les moins curieux. Et il paraît que l'Empereur s'y regarde souvent en rêvant.

Le Simplicissimus est donc le journal le plus hardi et le plus brave de tout l'empire allemand. Car il ne se borne pas à fronder son gouvernement, il s'attaque à l'Empereur lui-même.

Il n'y a pas de doute que, dans ce qui se passe aujourd'hui en Allemagne, dans ce mouvement général de fronde et de censure qui s'adresse directement au monarque, le Simplicissimus n'ait sa large, sa très large part, à côté de la Zukunft de Maximilien Harden. C'est lui le premier qui, dans ce pays de disciphne et de res-

pect, osa ridiculiser la personne impériale, critiquer tout haut ses actes, son allure, ses manies. Depuis, beaucoup de gens l'ont imité, surtout quand on a su qu'on ne courait plus aucun danger.

Ses tendance générales sont pacifistes, anticléricales et libérales, on ne peut pas dire républicaines, — il y a si peu de traces, en Allemagne, d'esprit républicain. Il ne ménage personne. A maintes reprises, il fut dur pour la France, l'Angleterre, la Russie. On le sent sincère et libre.

De passage à Munich, j'ai voulu voir de près cette petite équipe de frondeurs qui représentent bien la façon de penser de la partie intellectuelle et indépendante du peuple allemand et, chaque semaine, font réfléchir les puissants du jour.

Un homme de lettres actif qui avait en même temps des qualités d'organisateur et d'administrateur, M. Albert Langen, eut l'idée du journal satirique. Il s'entendit avec quelques artistes munichois: Heine, Bruno Paul, Reznicek, Thœny, Schulz, Wilke et deux hommes de lettres, Ludwig Thoma et Geheeb.

Il choisit dans un roman de Grimmelshausen sur la guerre de Trente Ans le nom du héros, un soldat qui s'appelle Simplicissimus, et ce fut le titre. Un dogue terrible, qui vient de briser sachaine, fut le premier dessin, demeura l'enseigne et l'armoirie. Il y a treize ans de cela.

Au début, l'affaire tramait. Ce dénigrement des ministres, des généraux, du peuple allemand dans ses travers, de l'Empereur lui-même, déconcertait et troublait la Gemiitlichkeit nationale.

« Cela ne doit pas être, » telle était la pensée générale.

Le journal se tirait péniblement à 20.000 et se vendait 10 pfennigs.

Mais M. Langen tint bon.

A la fin, touché de tant de bonne volonté et de courage, le gouvernement prussien s'en mêla. On poursuivit les dessinateurs et l'éditeur devant les tribunaux en vertu de l'article 361, paragraphe 2, du Code pénal, pour Groher Unfug (scandale grossier), et à partir de ce moment le succès du Simplicissimus fut assuré. Après le premier grand procès, le tirage du journal passa à 65.000 exemplaires. D'autres poursuites eurent lieu. Le tirage monta encore pour arriver à 100.000 exemplaires — ce qui est son chiffre d'aujourd'hui, au prix de 30 pfennigs. C'était le gros succès, et la grosse fortune.

Mais ce ne fut pas sans mal !

Heine, le plus incisif et le plus amer du groupe, fut par deux fois condamné à six mois de prison, et les fit ; Thœny en prit pour deux mois, et les fit aussi. Seul, l'éditeur Langen — menacé d'au moins deux ans de prison, mais averti à temps, et dont la liberté était indispensable à la vie du journal, put s'échapper, vint à Paris d'où il dirigea pendant cinq ans le Simplicissimus. Au bout de ce temps, la prescription étant acquise, il put retourner à Munich.

« Nous rions à présent, me disait M. Langen, le soir où je soupai avec la rédaction du journal au restaurant de la Maison des Artistes, nous rions quand nous revoyons les dessins qui exaspérèrent la censure prussienne. Vous les verrez.

Ce sont jeux d'enfants à côté de ceux que nous publions aujourd'hui sans être inquiétés, ce qui est bien la preuve qu'on s'habitue à tout, les censeurs comme les souverains. Cette tolérance commença après la publication du livre de John Grand-Carteret sur les caricatures de l'Empereur. Vous savez que celui-ci fut

L'AMEUBLEMENT. — La profusion de marqueteries do celle chambre et les deux petits bufTets, jumeaux comme les lits, rendent sensible IVITort fait par Kart moderne niunicliois pour échapper à la banalité.

An et Décoraliun

L'AMEUBLEMENT. — Si loa n'en jugeait que par ce ' Grand Salon ", le tempérament allemand semblerait manquer de mesure dans le solennel et éviter difficilement le guindé et le froid.

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Cion.niuoiquè par Itj " Simpiicissimus "

LE " SIM.PLICISSIMUS " — Th. Heine donne des caricatures politiques prises dans le vif de l'actualité, d'un loii toujouib très élevé. Ce dessin a pour légende: La guerreel lecholéra. Lu civilisation fuit son entrée à Tripoli.

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(''LANCHE 3l7,

Cliché tiré de " Bajri<;che Gewerbeschau 1912, in MiiocbeD

L'ART DE LA PORCELAINE EN BAVIERE. — Pots à bière peints en couleurs, en faïence de Souabe, datant

du xviii* siècle.

Cliché de la revue " Artet Décoration ''

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