LEIPZIG
(SUITE
Les foires. — Traditions séculaires. — 10.000 visiteurs-acheteurs. — Les « derniers crisy>. — Palais d^ exposants. — Tableau des articles exposés. — La musique. — Les concerts du Gewandhaus. — Le dieu Nikisch. — Impressions. — Le deux professeur et sa fille. — Julius Klengel et Max Reger. — Cérémonie universitaire.
— Cortège de Chargierte.
ouT le monde connaît, au moins de nom, ces foires aussi fameuses que celles de Nijni-Novgorod et dont la tradition se maintient depuis le moyen âge.
Il y a à Leipzig trois grandes foires (Messen) par an. La première, qui a lieu en février ou mars et qui dure six jours, s'appelle Vormesse ; la deuxième, YOstermesse, foire de Pâques, qui dure trois semaines, pour la vente des fourrures et des cuirs ; la troisième, VHerbstmesse, foire d'automne, se tient en septembre et ne dure que quatre à cinq jours. La première et la troisième de ces foires sont organisées pour la vente des céramiques, jouets, papeterie, verrerie, articles de ménage et de bazar, petits objets d'art et de fantaisie, articles de sport, phonographes, instruments de musique mécaniques fabriqués dans l'Erzgebirge saxon et bohémien, en Thuringe ou en Franconie; des objets de luxe fabriqués dans les ateliers de Berlin, de Vienne, de
Munich et de Buda-Pesth. Beaucoup de petits fabricants de la Thuringe, de l'Erzgebirge,delaFranconie, neparaissent point.
Ce sont les entrepreneurs et négociants exportateurs, à la suzeraineté desquels ces petits producteurs se soumettent, qui envoient à Leipzig des représentants ou des voyageurs chargés de « collections ».
Chacune de ces foires a l'importance d'un vrai marché universel. Durant la Vormesse et l'Herbstmesse, les transactions ne se font plus que sur échantillons. Le vendeur apporte à Leipzig ses articles les plus nouveaux, — car la nouveauté surtout fait prime, — l'acheteur choisit et commande d'après cette série d'échantillons.
On a construit pour recevoir tous ces objets des palais d'exposition, grandes maisons spécialement destinées à cet usage. Mais elles ne suffisent pas. Les habitants de Leipzig en profitent donc pour louer aux vendeurs et à des prix fort élevés soit leur appartement entier ou morcelé, soit la devanture de leurs magasins. Pendant ces quelques jours, les hôtels sont bondés,
le prix des appartements double ou triple, et les chambres elles-mêmes se transforment parfois en comptoirs d'échantillons.
Pendant ces foires, Taspect de la ville, de la partie centrale surtout, est transformé. Mille hommes sandwichs se promènent dans la Peterstrasse, la Grimmaischestrasse et les rues avoisinantes, les uns bardés de réclames imprimées, les autres disparaissant sous des cartonnages gigantesques et symboliques ; celui-ci est revêtu d'un appareil photographique qui le couvre en entier ; celui-là, garotté d'une chaîne de cuivre grosse comme une chaîne de bateau et qui est l'enseigne d'un marchand de chaînes de montre ; une boîte à musique monstre suit une marmite pantagruélique, et on croirait assister au défilé d'une féerie du Châtelet ou à la mascarade finale d'une revue de fin d'années ; des fenêtres pendent des milliers d'affiches et d'enseignes multicolores, souvent 10, 20 par maison (car chaque pièce est louée à un commerçant différent). Entre les façades, sur des cordes tendues se balancent des cartouches et des appels-réclames, la chaussée grouille d'une fièvre inimaginable, d'allées et venues galopantes, de gens affairés, parmi le vacarme des pianolas, des boîtes à musique, des gramophones, des poupées parlantes et des boniments.
Le soir, le spectacle se dramatise encore. Les gens ont fini leur journée, ils ont signé de bons contrats, il ne leur manque rien que la satisfaction de quelque rêve grossier qu'ils ne se privent pas de satisfaire.
Le nombre des maisons qui exposent va grandissant d'année ^n année. De 1.286 en 1897, il passe à 2.537 en 1902, à 3.501 en 1908.
Au dernier recensement, v«ici quels
étaient les chiffres des fabriques exposantes :
N«mbre
de fabriques.
Marchandises céramiques 420
— en porcelaine 290
— en terre cuite 60
— en faïence 74
Majoliques 68
Marchandises en verre 310
Verre soufflé 66
— moulé 20
Marchandises en corail 10
— en nacre 15
— en écaille 6
— en ivoire 4
— en celluloïd 60
— en corne 21
— en caoutchouc 37
— en bois et corbeilles 612
— en cristal 57
Verre taillé 34
Marchandises en métal 638
— en bronze 113
— en alf énide 47
— en métal britannia 21
— en métal blanc 32
— en laiton 43
— en aluminium 19
— en nickel 52
— en zinc 42
— en cuivre 40
— en acier 60
— en émail 39
— enfer 72
— en fonte 59
Quincaillerie en fer 99
Marchandises d'or et d'argent 32
— en grenat, en cuir et en papier. 572
Objets d'art et luxe 875
Figurines 195
Vases 197
Fantaisies 104
Articles religieux 19
Ustensiles de ménage et de cuisine 850
Vaisselle et services de table 354
Articles d'éclairage 280
Brosses et pinceaux 67
Outils 37
Articles de bureaux 478
Cartes postales illustrées 157
Cartonnages 60
Écrins 40
Étalages 47
Articles de mode et de voyage 820
Bijouterie 95
Chaînes d« montres 33
Nombre
de fabriques.
Châssis photographiques 112
Articles de toilette 99
Jouets 753
Surprises 164
Garnitures d'arbres de Noël 92
Articles de carnaral et cotillons 93
Articles de sports 45
Horlogerie 87
Automates 34
Boîtes à musique 63
Phonographes 44
Instruments de musique 108
Articles d'optique 28
Appareils et articles photographiques 37
Appareils électriques 58
Appareils et instruments de chirurgie 32
Machines 45
Naturellement, dans ce nombre, des maisons produisant plusieurs articles figurent plusieurs fois.
Quant aux chiffres de visiteurs-acheteurs, ils suivent la même progression.
Ceux de l'année 1907 furent de 10.618 maisons dont 8.119 pour l'Allemagne et 2.499 pour l'étranger, ainsi répartis :
Nombre
de maisons.
Autriche 798
Hongrie 123
Pays Balkaniques 39
Grande-Bretagne et Irlande 250
Hollande et Luxembourg 226
Belgique 99
France 164
Russie 150
Suède et Noryège 108
Danemark 189
(Suisse 146
Italie, Espagne, Portugal 59
États-Unis et Canada 104
Mexique, Amérique centrale, Amérique du Sud. 25
Asie, Afrique, Australie 19
Malgré sa vie mercantile intense, Leipzig tient tout autant, sinon plus, à la réputation artistique et universitaire qu'à sa gloire commerciale. La vie musicale, en particulier, est fort développée. Elle y est, en effet, entretenue par le Conserva-
toire, les fabricants de pianos, les éditeurs de musique, intéressés à son développement. En dehors des concerts de la célèbre salle de Gewandhaus, il y en a une foule d'autres subventionnés par les grands fabricants d'instruments, où se font entendre les meilleurs artistes de l'Allemagne et de Tétranger. Pendant la saison, on donne parfois trois concerts en une soirée, et les Lipsiens n'ont que l'embarras du choix. Je ne veux pas dire que tous soient musiciens, et je crois même que cette vie musicale est toute de surface. Mais la tradition y est...
J'ai noté que Wagner naquit à Leipzig.
Mendelssohn y dirigea pendant douze ans l'orchestre du Gewandhaus, et le Conservatoire jusqu'à sa mort. Bach y passa la plus grande partie de sa vie comme organiste de la Thomas- Kirche, près de laquelle s'élève aujourd'hui sa statue. Chaque samedi, on exécute encore des motets de Bach, qui jouit ici, comme Mendelssohn, d'un culte particulier. Ces chœurs d'enfants de la Thomas- Kirche sont, avec les vingt-deux concerts d'hiver du Gewandhaus, que dirige Nikisch, les grands régals artistiques de Leipzig. Le Gewaddhaus, qui peut contenir 1 600 personnes, se remplit tous les jeudis, dès sept heures du soir. Sur ces 1.600 places, 1.000 appartiennent aux familles les plus en vue ou les plus riches de la ville, actionnaires de la société qui créa cette célèbre salle. On se transmet les places de père en fils, car tout Lipsien de quelque situation doit se montrer dans cet endroit chic et solennel par excellence.
Le Roi assiste à l'un de ces concerts lors de son voyage annuel à Leipzig, ce qui l'ennuie assez, car il n'aime pas la musique. Mais on lui compose un programme facile. Ce soir-là, les auditeurs doivent occuper leurs places une heure à
Tavance. Le Roi porte ses décorations, et Nikisch les siennes. Tous les « Kommerzienrâte », tous les officiers sont là, chamarrés, eux aussi. Les conversations se taisent brusquement. Arthur Nikisch est à son poste, le Roi entre, la salle entière pousse un Hoch ! formidable, il salue, s'assied, et le concert commence.
LE DIEU Trois ou quatre fois par sai- NiKiscH son, Nikisch se surpasse, dans des exécutions de Brahms surtout. Au dire des Allemands, il se sent moins en sympathie avec Bach, dont il ne comprend pas le côté protestant. Beaucoup d'étrangers. Anglais et Américains, assistent à ses concerts. Il suscite des passions ardentes, ses aventures lui valent autant de succès. Dès qu'il apparaît, toutes les lorgnettes se dirigent sur lui. Très calme et sans fierté devant tant de curiosité, il demande à haute voix au public de ne pas le lorgner ainsi, parce que cela le trouble. On lui donne 24.000 marks par an pour diriger les concerts et le Conservatoire, l'un des meilleurs conservatoires de musique d'État. Mais il perd tout ce qu'il gagne au jeu. Toujours à court d'argent, endetté très souvent, il fut à plusieurs reprises tiré de situations ennuyeuses par des groupes d'admiratrices enthousiastes. Cependant, quand il maria sa fille au premier violon du Gewandhaus^ il ne put la doter.
« Ce mariage de sa fille si johe, si fine comme lui, si ardente, si peu « allemande» pour tout dire, est le seul sacrifice que Nikisch, Hongrois, ait fait aux Allemands, me disait un de ses fervents admirateurs. Il les domine par sa force nerveuse, par sa grâce, par sa subtilité, par une richesse de fluides dont il paraît saturé et par lesquelles il subjugue l'or-
chestre et la foule des auditeurs. Autour de ce maître, se groupent de sympathiques figures d'artistes.
— Vous verrez un contraste physique saisissant, me disait M. Arqué, qui les connaît bien tous, entre ces physionomies de musiciens de Leipzig, bohèmes qui se parent de tignasses orageuses et de barbes indociles et embroussaillées, et ces figures de riches commerçants méticuleux dans leur mise, les lèvres et le menton rasés, révélant des mâchoires solides de brutes énergiques.
« Il y a peu de jours, au café Hannès, je voyais entrer un vieil homme et sa jeune fille ; ils s'assirent et demandèrent un café au lait. Lui, complètement chauve sur le sommet de la tête, conserve sur les côtés des touffes de cheveux roux grisonnants, et dans la barbe et la moustache de couleur fauve se mêlent des fils blancs. Il avait des gestes très lents pour doser la quantité de lait qu'il versait dans son café. La jeune fille, très blonde, à la figure fraîche et rose, le regardait avec un sourire plein de tendresse, et ce sourire semblait illuminer le vieil homme. Le buveur de café n'était autre que Julius Klengel, professeur de violoncelle au Conservatoire de Leipzig et soliste réputé de l'orchestre Gewandhaus.
« Reisenauer, mort récemment, n'avait point ce doux aspect. C'était, au contraire, une sorte de brute à l'air insolent. Mais, devant le piano, il fascinait. Je vis un jour ses lèvres se contracter de tendresse et de douleur pendant qu'il exécutait je ne sais plus quelle mélodie d'amour et de fête. On a révélé depuis que, défiant de soi et timide, il s'enivrait avant chaque concert. Ainsi il fut frappé de congestion et tomba mort sur un parquet d'hôtel, au cours d'une tournée.
Phol. SchBrI, Berlin.
LES FOIRES DE LEIPZIG sont au nombre de trois : la première en février ou en mars, la Vormesse; la deuxième, l'Ostermesse, la foire de Pâques; la troisième, l'IIerbstmeàse, la foire d'automne.
PHut. bcherl, berli
LA VORMESSE ET L'HERBSTMESSE sont organisées pour la vente des céramiques, jouets, papeterie, articles de ménage et de bazar, de sport, d'art et de fantaisie.
Phot. Scherl, Berlin.
LES RÉCLAMES aux foires delLeipzig prennent des formes si amusantes qu'on croirait, à les voir, assister à quelque défilé d'une féerie du Châtelet ou d'un cortège de Mardi-gras.
Pijut acuerl, l5ariin.
LES AMUSEMENTS AUX FOIRES DE LEIPZIG. — C'est sur la " MesspJatz " que sont installées les
attractions et les boutiques foraines.
Planche 356.
« Max Reger aussi, exaspère à la vue, avec sa face soufflée, sa cravate lâche, ses façons désinvoltes et son air de casseur d'assiettes. Mais si vous le voyez exécuter quelque variation prodigieuse de sa composition, si vous suivez ses rudes mains lancées éperdument sur le clavier, vous oubliez son faciès de vieux gamin et n'apercevez plus en lui qu'une sorte de titan singulier, maître de divins secrets qu'il a surpris on ne sait où. »
Le miracle de Leipzig, c'est qu'on puisse y assister à quelques centaines de mètres de distance à des spectacles si différents, si contradictoires même, qu'on les dirait impossibles à rencontrer dans la même atmosphère...
Un matin, on voit passer dans la rue des voitures contenant les Chargierte, c'est-à-dire les délégués des corporations d'étudiants se rendant aune cérémonie universitaire, vêtus de costumes de velours bleu, vert, rouge-cerise, avec des polos de clowns brodés d'or, des rapières hautes comme eux, des gants à crispins remontant jusqu'au coude, des bottes de carabiniers d'opérettes, et tenant toute droite leur bannière.
Puis voici YAula de l'Université, la grande salle des cérémonies où le Recteur Curschmann, médecin, transmet ses charges au Recteur Chun, le zoologisteocéanologue. Dans la salle, professeurs et invités sont assis aux premiers rangs.
Derrière, un certain nombre d'étudiants prennent place. Sur les côtés, les Chargierte, avec leurs costumes de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, se tiennent debout, bannière en main. Quelques dames s'entassent en haut d'une tribune. Au milieu de l'estrade du fond, le compositeur Max Reger dirige les chœurs de
l'Université. Un grand vide attend la fresque que Max Klinger, auteur du Beethoven, prépare pour en doter l'université de sa ville natale. Dans la foule des professeurs, le regard s'arrête sur Wundt, le grand philosophe, et lorsqu'il se détourne, on peut suivre la singulière géographie des mille petites rides de sa face, creusées par la méditation et le temps. Modeste, comme toujours, il paraît le moins important de tous. Et l'on songe aA'-ec une sorte d'étonnement et d'émerveillement étrange que tous les autres qui sont là sont des figurants, des fantômes, et qu'ils s'effaceront peu à peu dans un arrière-plan indistinct, alors que lui prendra toujours plus de relief dans la vision idéale que les esprits auront plus tard de Leipzig au commencement du xx^ siècle.
Le Recteur sortant, Curschmann, sur l'estrade, drapé dans son grand manteau rouge, penche vers l'auditoire sa face au grand nez chevauché de grosses lunettes, une face curieuse de vieil oiseau. A un certain moment, il appelle son successeur. Et l'océanologue Chun monte sur le podium. Alors Curschmann, d'un grand geste, se dépouille du manteau rouge et apparaît, humble et maigrelet, dans une petite robe noire. Il passe le manteau rouge autour du cou du Recteur nouveau, soudain amplifié et illuminé de la pourpre magistrale. Curschmann va s'asseoir parmi les autres professeurs. Chun, avec sa face blanche et fine, s'offre aux regards. D'une voix fluette, mais avec une articulation très distincte, il retrace l'histoire des expéditions polaires au xix® siècle. Cela dura fort longtemps, mais fut très passionnant, tant on sentait l'intérêt véritable de l'orateur pour son sujet. A la fin, il s'excusa de sa longueur, et, se tournant
vers les étudiants, les convia à admirer rhéroïsme des explorateurs du pôle, et à se prémunir, eux qui n'avaient encore rendu à la science aucun service positif, contre Tinfatuation et la suffisance.
Et Max Reger leva son bâton, les chœurs chantèrent ; on redescendit les
escaliers. Au dehors, il pleuvait à verse. Néanmoins, une foule dense attendait le cortège des Chargierte. Ceux-ci, avec leurs uniformes multicolores et leur bannière, sortirent, regardèrent le ciel, et, désolés mais intrépides, filèrent sous l'averse.