‹ L'Allemagne moderneChapitre 44 sur 44 · CONVERSATIONS · texte numérisé non relu

CONVERSATIONS

Nouçslles raisons de. la prospérité dt V Allemagne. — Vues historiques. — La division du pays, douanes, monnaies, mesures différentes. — Accroissement de la population. — ■ Expansion des cilles. — Pas de petits rentiers. — Tout V argent est dans les affaires. — Le bilan de V Allemagne. — Actif : La houille et les hor.imes.

— Valeur des classes moyennes. — Discipline. — Passif : cercle de frontières, pas de côtes, pauvreté du sol.

— Vertu de l'hérédité. — Le pur sang et le roi. — Controverse. — Sympathie des Allemands pour les Français. — Lequel menace Vautre? — Pouvoir absolu de V Empereur de déclarer la guerre. — Opinion d'un grand financier sur Paris. — Les banques. — Inhospitalité française. — Conversations sur V Alsace et la Lorraine. — Le bluff de Bismarck. — La politique machiavélique d'Edouard VIL — La guerre possible. —

Si nous sommes battus. — Supputation de l'importance du désastre futur.

E causais avec un haut fonctionnaire de l'État, le D"* L..., bien connu à Paris, où il fut chargé d'importantes fonctions.

La conversation roulait sur la prospérité de l'Allemagne, et les raisons qu'il en donnait différant de celles que j'avais recueillies dans les cités commerçantes de la Hanse et dans les centres industriels westphaliens et rhénans, je les notai avec soin. C'était le point de vue à la fois historique et administratif d'un futur ministre de l'Empire.

« Il existe à notre prospérité, disait-il, des raisons sans mystère. Avant tout il y a, tous les mois, 8O000 bouches de plus à nourrir ! Songez que depuis trente ans notre population s'est augmentée de 20 millions d'habitants. Tout un royaume I Il a bien fallu leur construire des maisons,

les habiller, les nourrir et leur donner de l'ouvrage. Ce simple fait suffirait à expliquer l'accélération de nos affaires.

— Non, interrompis- je, car les nègres aussi pullulent, de même les Chinois, de même les Russes... »

Il corrigea :

« C'est vrai, mais nous sommes un pays civilisé...

« Certes, reprit-il, la conclusion de la paix de Francfort fut le signal d'un essor nouveau de notre commerce et de notre industrie. Pourtant ce ne fut qu'un signal. Notre métallurgie existait déjà, vous n'en doutez pas ; nos mines de charbon étaient en exploitation, notre industrie chimique datait de vingt ans, trente ans même, si nous la faisons remonter à Liebig. Et si nous ne progressions pas alors avec la rapidité d'aujourd'hui, c'est que les conditions économiques et politiques n'étaient pas les mêmes.

« Car il faut songer à notre histoire ;

on oublie trop ce que fut pour nous la guerre de Trente ans : un cataclysme sans exemple en Europe. Après ce carnage et ce désordre, l'Allemagne fut réduite à rien pendant un siècle. Cette affreuse guerre avait complètement anéanti toute la vieille culture, la vieille civilisation et la richesse des cités. Depuis le moyen âge, notre industrie florissait. Nous avions inauguré l'industrie minière, inventé la science chimique, l'horlogerie, la gravure, etc.

Des cités comme Nuremberg, Augsbourg, etc., etc., étaient des centres de richesse ! Tout fut ravagé par le cyclone, la population elle-même réduite à moins de 10 millions d'habitants. Il fallut réparer. Le XVI116 siècle tout entier n'y suffît pas. Vinrent les guerres avec Napoléon, léna, nouvelles ruines. Les villes de l'Est finissent seulement aujourd'hui de payer les dettes que Napoléon leur avait imposées. (Le comte de Posadowski, tenez, grand-père du ministre qui vient de quitter le pouvoir, fut complètement ruiné par Napoléon.) L'Allemagne ne commença à respirer qu'après Waterloo.

Depuis lors, nous nous sommes refaits.

Les deux guerres victorieuses de 1866 et de 1870, après cinquante ans de paix, préparèrent l'expansion qui suivit. L'Empire détruisit les obstacles qui s'opposaient à l'essor définitif de l'Allemagne, et ce fut là surtout la grande et féconde idée de la Prusse.

« Jusqu'en 1870, il n'y avait pas de monnaie allemande. On se servait des gulden, des heller, des florins, des thalers ; les républiques de Hambourg et de Brème conservaient des monnaies à elles ; jusqu'en 1850, il existait des douanes entre la Prusse et la Bavière ; l'unité de poids et mesures, l'adoption du système métrique ne datent que de 1873. Ces faits,

d'apparence minime, constituaient des obstacles réels à notre développement économique.

« Aujourd'hui tout va bien. Les villes augmentent comme par enchantement.

Voyez Dûsseldorf, qui jette des ponts colossaux sur le Rhin, achète des terrains immenses pour y planter des parcs, fonde une cité nouvelle à côté de l'ancienne ; voyez Nuremberg qui, tout en conservant son caractère moyen âge, ses vieux quartiers pittoresques comme endormis sous les restes du passé, s'industrialise d'un autre côté, grandit et prospère d'une façon saisissante. De ses 66. 000 habitants d'avant la guerre de 1866, elle en est aujourd'hui à près de 300.0001

« Prenez une ville au hasard en France, Orléans, Tours, Poitiers, que sais- je, regardez-la et dites-moi ce qu'il y a de changé depuis trente ans... Comparez votre apathie de rentiers avec notre activité de producteurs, hier pauvres et aujourd'hui pas encore très riches, et vous aurez l'explication de la situation actuelle de nos deux pays. C'est qu'on travaille dur chez nous, vous savez ! Vous me dites qu'en France aussi on travaille... Oui, certes, mais dans combien de régions, dans combien de villes? Vous pouvez les compter... Paris, oui, l'Est et le Nord aussi, mais voyez le Centre, l'Ouest, le Midi — à l'exception de quelques rares villes, et comparez, comparez... Dans toutes les provinces de l'Allemagne, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, au centre, c'est une poussée d'activités, c'est une course d'initiatives à l'assaut des affaires. Vous avez connu cette période de fièvre, au milieu du siècle dernier, au moment de la fondation de l'industrie et de la création des chemins de fer. Elle peut revenir. Actuellement vous souffrez d'une catégorie de

Pliot. Sclierl, Berlio.

LE MONUMENT de l;i Balaille des Nations mesure 91 mètres de liauleur. Sur un énorme soubassement s'élève une coupole de 65 mètres dont la partie supérieure est flanquée de douze figures de guerriers hautes de 12 mètres.

l'i, ISCKE 357.

il de débiis de toutes sortes, siliié à :i kilomètres environ de Leipzig. Il comniéniure la grnnde Bataille des Nalions qui dura du lu au en iâctiant Napoléon en pleine bataille, contre la toi des traités.

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■MllllillillllMllllllilllWllllllitfllilllllilllliillllllllllllllllllli^

Planche 33S-35q.

l'hMl. IJllll.l-, I'.

LE BAS-RELIEF i| ni dcccjie l;i iHcade anlérieiire du nionumenl de la Hatailledes Nalions mesure (id mètres

(le largeur sur •!:> mètres de liauleur.

Pliol. Delius. Paris.

LES PILIERS qui soutiennent la coupole du monument de la Halaille des Nations sont au nombre de huit

et sont sculptés en ferme de guerriers gigantesques.

Planche 36o.

nationaux qui vont se multipliant, qui sont à la fois votre puissance, et un poids mort pour vos élans : les petits rentiers, le bonhomme fils de son père, ou le bonhomme fils de ses œuvres, qui s'est retiré des affaires à quarante ou cinquante ans, et qui place son capital en rentes sur l'État ou en obligations à lots. Ils sont plusieurs millions chez vous. Ici tout le monde travaille, et presque toute sa vie durant. Le petit rentier est un type exclusivement français. »

Le lendemain, en dînant dans un cercle renommé de Berlin avec un homme de lettres célèbre et un financier très connu, ce dernier me parla ainsi :

« Voulez- vous que je vous fasse en quelques mots le bilan de l'Allemagne?

A l'actif, son sous-sol ; les qualités morales des classes moyennes, employés et contremaîtres, dévouement, savoir, conscience.

Voyez les deux cents chimistes d'une grande usine, dont les travaux étonnent le monde ; ils sont contents de leur sort, ne demandant pas autre chose ou pas grand'chose de plus que ce qu'ils ont...

— Est-ce là une si grande qualité?...

— Isolée, non, unie aux autres, oui...

Ajoutez-y le génie d'organisation servi par l'obéissance et la discipline de la machine humaine, individualiste par son cerveau, passive et soumise pour toutes les choses de la vie matérielle. « Où trouver un tyran, disait Leibnitz, dont les exigences lasseront notre servilité?» Pensez encore aux qualités négatives de la race : ignorance du luxe, aucune ambition exagérée.

« Quant à notre capital, petit en comparaison du vôtre, il a cette supériorité de travailler tout entier, il a confiance. Chez vous, il se cache, il est timoré... Je sais qu'il fut souvent trompé par de

mauvaises affaires ; en Allemagne aussi, d'ailleurs, moins souvent il est vrai, car beaucoup de promesses faites furent tenues. « Notre passif est important : notre désavantage est d'être serrés de tous côtés entre des frontières, sauf une étroite coupure libre du côté de la mer, et encore, la Baltique étant en prison, nous n'avons pour respirer librement que le petit bout de côte qui va de la frontière hollandaise aux bouches de l'Elbe. De plus, si notre situation industrielle est bonne, grâce à notre sous-sol, riche en houille, notre situation commerciale est plus que médiocre, grâce à la pauvreté de notre sol. La terre ne produit pas assez pour que nous puissions jamais devenir un véritable pays commerçant. Car, en effet, l'aliment vrai du commerce, l'aliment permanent, inépuisable, la seule indiscutable richesse d'un pays, en définitive, c'est la terre. Si elle est féconde par elle-même, il est facile, avec peu de travail, de la rendre plus riche encore, de l'exploiter, de négocier ses fruits, de les multiplier, d'en créer de nouveaux ; mais si elle est stérile, comme dans la plupart de nos provinces, si elle produit à peine assez pour nourrir celui qui la cultive, il n'y a pas d'espoir de l'enrichir jamais. L'homme ne crée rien de rien : s'il n'a pas la terre favorable, il n'a pas grand'chose. J'ajoute que même notre sous-sol, à part la houille de la Westphalie, de la province du Rhin et de la Silésie, et les mines de sels de potasse, n'est pas fameux. Nous sommes donc très infériorisés par la nature. Je ne vous parle pas de nos trois ou quatre ports, dont aucun n'ouvre sur la mer directement, qu'il a fallu conquérir péniblement et que l'homme dispute encore chaque jour sur la nature hostile... Comparez cela à votre admirable situation, à vos trois

mers ouvertes, à vos cent ports naturels sur rinfmie façade de vos côtes...»

Ainsi parla le puissant financier. Et je partageai son admiration pour la féconde patrie française, songeant à tous les partis qu'en tirerait cette race allemande habituée à peiner sur sa terre ingrate.

VERTU DE Le fils du créateur d'une des L'HÉRÉDITÉ plus grosses affaires industrielles d'Allemagne me disait, à propos des vertus de l'hérédité et de la confiance des Allemands dans le Pouvoir :

« Est-il si fou vraiment de croire à la vertu de l'hérédité? Quand un cheval s'est distingué à la course, on cherche à obtenir sa monte !

— Mais vous savez bien que la descendance des vrais grands hommes est stérile ou qu'elle produit des dégénérés ! On ne connaît pas d'exemple d'un homme de génie ayant enfanté des rejetons de sa valeur.

— Sans parler d'hommes de génie, répliqua mon interlocuteur, — ils ne sont pas nécessaires pour gouverner les hommes,

— le fils du créateur d'une grande œuvre, par exemple, mettra plus de zèle et de passion désintéressée qu'un autre à la faire prospérer. Je sens cela moi-même pour l'œuvre colossale créée par mon père. Il me semble que je ferais tout pour elle, que je sacrifierais ma fortune si besoin était, pour la sauver. J'ai le sentiment d'une sorte de responsabilité mystérieuse,

— sinon effective, — qui domine mes intérêts matériels. L'hérédité monarchique doit créer à plus forte raison un état moral de cette sorte qu'ignore certainement le délégué provisoire au gouvernement des républiques. Malgré lui, il songera à passer dans la paix ses années de souveraineté... Je vais même plus loin et je prétends que

le fait qu'un homme dit à un peuple : « Je te gouvernerai » l'engage beaucoup plus à bien faire son devoir qu'un président de la République consentant à gouverner à la prière de quelques électeurs. Et puis, il peut toujours dire : « Si vous n'êtes pas contents, je m'en vais ! » Un roi ne le peut.

— Aussi, je ne parle pas du sentiment des rois, c'est l'opinion du peuple allemand qui en ce moment m'intéresse.

Et je me demande : comment des hommes raisonnables et doués de dignité peuventils accepter qu'un de leurs semblables se dresse devant eux et déclare : « Je suis « le plus apte à vous gouverner, et vous « allez m'obéir, sinon, soixante millions « que vous êtes, gare à vous ! »

— Cela ne se présente pas ainsi...

— Non, mais cela équivaut.

— Pas tout à fait. Il existe dans notre histoire une famille qui depuis des siècles domina les autres, gouverna très bien la Prusse, la fit prospérer et grandir. C'est un fait. Le peuple sait ce qu'il doit aux Hohenzollern, et il a confiance dans leurs descendants.

— Passe encore aussi longtemps que les Hohenzollern ne feront pas de mal à la Prusse, mais que l'un d'eux soit un malfaiteur ou un fou, vous l'accepterez tout de même...

— Ce qui importe, c'est la moyenne.

Un peuple ne peut pas prétendre à n'avoir comme souverains que des aigles et des sages. Or, la moyenne des Hohenzollern est bonne. L'histoire le prouve. Grâce à eux, l'Allemagne est devenue une grande nation, »

Mais je me demandai, en quittant mon interlocuteur :

« Est-ce grâce à eux, ou est-ce grâce au peuple lui-même? Quand un peuple

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est épuisé, un monarque quel qu'il soit ne peut le sauver. Annibal ne sauva pas Carthage. Si le peuple est bon, les mauvais rois ne sufTisent pas à le perdre. L'Angleterre, au moment de sa plus grande crise, fut gouvernée par des fous et par des femmes ; depuis quatre cents ans, en Espagne, il n'y a pas eu de rois même passables, dans deux dynasties différentes, et l'Espagne dure toujours. Et en Bavière, et en Autriche... L'Amérique prospère sans monarque. La France, depuis bientôt quarante ans, s'en passe très bien. »

Un professeur m'affirmait la sympathie des Allemands pour les Français :

« Vous êtes le peuple fait pour inspirer aux Allemands les sentiments les plus sympathiques; vous avez toutes les qualités qui nous manquent et qui nous sont les plus plaisantes. La preuve, c'est que, malgré tout le mal que vous nous avez fait, vous et Napoléon, on a conservé ici une admiration extraordinaire pour votre grand homme.

— Non, lui répondis-je, l'Allemagne ne nous aime pas plus que nous ne l'aimons. Comme tous les peuples de la terre, elle n'aime qu'elle-même. Ne vous faites donc pas plus sentimentaux que vous n'êtes. Je ne crois plus que le peuple allemand soit un peuple de rêveurs : c'est une race de réalistes, admirablement gouvernée au point de vue d'une maison de commerce ordonnée et qui ne veut pas de grèves. Vos chefs de rayons, vos employés et votre grand patron sont de parfaits négociants, et la marque Germania est bien gérée.

« C'est ce qui fait aussi que l'Allemagne ne se soucie pas de révolution politique, et cela explique également que le parti

socialiste se figure avoir tant de soldats : les socialistes, ce sont les petits employés de la firme Germania qui ne se trouvent pas assez payés. Mais, comme ils ne meurent pas de faim, en somme, que la «maison» fait ce qu'elle peut pour améliorer leur sort, — sauf de partager ses bénéfices, — ils se raisonnent et ne bougent pas...»

Mon interlocuteur riait à plein ventre, je ne sais pourquoi, et il disait en se tapant les cuisses :

« Ces Français... ah I ces Français !... »

Je le regardais, attendant qu'il eût fini. Alors il dit :

« Pourtant, la France n'a aucun intérêt à faire la guerre à l'Allemagne. Alors autant vaut nous serrer la main...

— Serrons-nous la main, fis-je. Mais vous oubliez que vous n'avez pas mandat de reviser le traité de Francfort... et que votre Empereur peut, demain, s'il le veut, déclarer la guerre à la France sous le prétexte qu'il lui conviendra.

— Jamais de la vie, jamais de la vie ! protesta-t-il. Il faut que le Reichstag le décide...

— Vous vous trompez, répondis-je.

L'Empereur doit théoriquement consulter le Bundesrath (c'est-à-dire les représentants des princes de l'Empire), où il a la majorité assurée, et où il ferait, en tout cas, ce qu'il voudrait. Le Reichstag n'a qu'à voter ensuite les crédits qu'on lui demande, et s'il les refuse, — ce qui est bien improbable, — on passe outre, ou bien on le dissout, — ce qui n'a aucune importance chez vous, vous le savez bien i »

L'ALSACE-LORRAINE Un autre professeur qui assistait à la conversation prit la parole à son tour :

« On discutait déjà au xviie siècle dit-il, sur la question d'Alsace-Lorraine et c'est à cause de cette longue littérature, de ce perpétuel différend entre nous, que dans nos écoles on vous nomme encore «l'ennemi héréditaire». Croyez bien que les gens sensés le déplorent, mais déclarent aussi que vous justifiez cette appellation en vous obstinant à paraître en effet «l'ennemi héréditaire». On m'a dit, — et vos romans, vos journaux semblent le prouver, — que l'idée de la revanche s'éteint chez vous. Cela est bien heureux. Car, voyez ! Supposez une nouvelle guerre ; si vous êtes battus, vous devez ou abandonner l'idée de revanche avec moins d'honneur, ou chercher à la satisfaire de nouveau avec moins de chances. Si vous nous battez, vous nous repassez l'idée, et ce sera à notre tour à songer à la revanche? Grand merci, vraiment ! Il y a assez longtemps que nous nous regardons en ennemis, et que vous nous privez de l'amabilité d'un peuple très agréable. Vous répondez à nos avances : il y a l'Alsace-Lorraine entre nous. Mais oui, l'Alsace-Lorraine est entre nous, mais elle y a toujours été ! Elle peut nous réunir autant que nous séparer, comme il advint entre l'Italie et l'Autriche, après que celle-ci eut abandonné la Lombardie.

« Qui peut nier d'ailleurs que l'Alsace soit de race et d'esprit allemand? Avezvous jamais songé à franciser cette province? Depuis la guerre seulement vous avez inventé qu'elle est française d'esprit et de langue. Auparavant, vous ne cessiez de railler les Alsaciens, et vous étiez si persuadés qu'ils étaient Allemands que c'est sur leur prononciation que vous vous êtes figuré la nôtre. De plus, j'ai un souvenir précis. J ai lu dans le recueil des

pièces des Tuileries que les protestants alsaciens faisaient de la propagande en faveur de l'Allemagne bien avant la guerre de 1866. Vous ne devez donc pas vous étonner que quelques hommes d'État de chez nous aient cru venir là-bas en vrais libérateurs. »

Je crois pouvoir affirmer que ces points de vue de membres importants de l'Université reflètent bien la moyenne des opinions du monde des professeurs allemands.

Je ne voudrais pas découvrir l'intéressant interlocuteur avec qui j'ai eu la conversation suivante. Il ne m'a pas demandé de taire son nom, mais il ne m'a pas non plus autorisé à le donner. La liberté avec laquelle il s'exprime sur les différents sujets qu'il aborde et qui fait toute la saveur de cet entretien me fait prendre pour lui cette précaution de le laisser dans l'ombre. Qu'il suffise de savoir qu'il est l'un des financiers les plus importants de Berlin — non Israélite, ce qui est assez rare — et que sa haute situation le mêle de très près à la politique économique allemande. Souvent consulté en haut lieu, il révèle bien, par la qualité de ses fréquentations, l'état des esprits dans les cercles dirigeants de son pays.

Je lui demandai d'abord, — car il connaît Paris, comme on le verra, — quelle différence il fait entre les mœurs financières de chez nous et celles des Allemands. Sa réponse fut brutale. Je la donne toute crue, car elle montre l'idée qu'on se fait en Allemagne de Paris et des Parisiens. Et aussi parce qu'elle contient peut-être, dans son exagération, un peu de critique juste, et que la critique est toujours bonne à entendre quand on veut progresser.

LEIPZIG. — L'Augustusplatz, la plus grande place de la ville, est située entre le Nouveau-Théâtre, le Musée municipal, l'Université, la Paulinerkirche et la Poste centrale.

LEIPZIG. — Sur la place du Marché s'élève l'ancien Hôtel de Ville, du xvi« siècle. Il renferme aujourd'hui

un Musée historique municipal.

Planche 36i.

Phol. llermann Waller, Leipzig.

LES RUES de Leipzig, pendant les foires, sont pitloresquement enguirlandées de milliers de pancartes, d'enseignes, d'affiche?, de panneaux multicolores qui se disputent l'attenlion de la clientèle.

Phot. Schorl. Berlin. phf.t. V'ogel, Parf; Pli'-'t- ScLorI, lir.rlin.

LES FOIRES DE LEIPZIG. — Mille hommes sandwichs se promènent dans la Peterstrasse, la Grimmaische-

slrasse et les rues avoisinantes.

Phol. Vugel, Paris.

LES CORTEGES-RECLAME parcourent Leipzig, promenant leurs pancartes et leurs ingénieux mannequins

symboliques, gigantesques ou minuscules

Planche 362.

« A Paris, dit-il, on ne travaille pas, on s'amuse : voilà toute la question.

Voyez les trois plus grands établissements financiers de Paris, par qui sont-ils dirigés? Par des hommes d'origine étrangère : un Suisse, un Hollandais, un Allemand...

Cela ne vous frappe-t-il pas, que ce soient des étrangers, et des étrangers du Nord ou de race germanique, les vraies chevilles ouvrières de votre haute finance?

« Et quelle différence de travail entre nos établissements financiers et les vôtres ! La Deutsche Bank, la Dresdner Bank, par exemple, pour ne prendre que ces deux-là, résument chacune le Crédit Lyonnais et la Banque de Paris réunis, non pour l'importance des capitaux, naturellement, mais pour le genre d'affaires qu'on y traite. Le Crédit Lyonnais conserve les énormes capitaux de ses déposants, pour ainsi dire stérilement, alors que nous autres considérons comme un devoir patriotique de faire fructifier les nôtres dans les affaires industrielles et commerciales. Et c'est ce qui vous explique, en partie, l'essor économique de l'Empire allemand depuis trentecinq ans. »

Il regarda sa montre et dit :

« Nous avons une heure à causer avant le déjeuner. Voulez-vous me faire le plaisir ensuite de déjeuner à mon club avec moi ? »

Comme je ne suis pas libre ce matin-là, je m'excuse :

« Je le regrette, fit-il poliment, mais je vous prie de noter ce fait : c'est la première fois que je vous vois, et votre seule qualité d'envoyé d'un grand journal français fait que je vous invite à déjeuner à mon club. Or, voilà vingt ans que je vais à Paris, j'ai peut-être fait quatre cents voyages en France sans qa'une seule fois, vous entendez bien? mes confrères parisiens, des gens avec qui je traite de grosses

affaires, m'aient invité à déjeuner soit à leur club, soit chez eux. Dès le jour de mon arrivée, on me bombarde de coupons de loges de théâtre, c'est vrai ; quelquefois, j'en reçois trois pour la même soirée, à ne savoir qu'en faire, je les distribue autour de moi; mais les attentions s'arrêtent là... Notez que je suis en très bons termes avec tous ces messieurs, et que je ne vois pas là un manque de courtoisie qui me soit personnel. Pas du tout. Je suis absolument certain que c'est ma seule qualité d'Allemand qui me vaut cette réserve.

« Et on dit que votre finance est internationaliste... Que serait-ce si elle était patriote !

« Et tout cela parce que nous avons fait la guerre en 1870, et que le sort nous a été favorable.

— Et peut-être aussi parce que vous avez pris deux provinces françaises...

— Deux provinces qui avaient été allemandes pendant des siècles ! L'Alsace était si bien allemande que notre Gœthe a pu faire ses études à Strasbourg. Metz... la Lorraine, je veux bien admettre qu'on a eu tort de vous la prendre, c'est l'épine à notre pied. Mais vous concevez bien qu'il est impossible à un gouvernement de vous la rendre. A notre place, vous ne la rendriez pas davantage. Le roi de Prusse perdrait son trône s'il essayait... Si nos deux pays se trouvaient un jour ensemble en République, oui, peut-être y pourrait-on songer. Toute la question est de savoir si vous y serez encore, quand nous penserons à nous y mettre, ajouta-t-il en riant.

« En attendant, nous sommes en monarchie, c'est un fait, n'est-ce pas? Allonsnous donc toute l'éternité nous menacer ainsi, nous ruiner en armements inutiles,

du moins perdre chacun 500 millions par an, que nous pourrions économiser ou faire servir à de belles œuvres humanitaires ou artistiques, entraver par conséquent la vie sociale et je dirai même la marche de la civilisation, parce que le sort de batailles, qui datent de plus de quarante années, vous a été défavorable?

— Est-ce bien notre faute à nous?

Plusieurs fois depuis 1870 votre Bismarck lui-même nous a menacés de la guerre.

Votre Empereur, il y a deux ans, n'a-t-il pas encore, à Tanger, déchaîné l'orage quand tout baignait dans l'huile?

— Croyez-moi, Bismarck n'a jamais eu l'intention de refaire la guerre à la France depuis 1870.

— Voyons, fis-je, c'est historique ! On a publié partout les entretiens d'ambassadeurs et les rencontres des monarques...

— Je sais, je sais... Bismarck a voulu, en effet, faire croire à la guerre^ au danger de vos idées de revanche, il a même voulu en persuader son maître l'empereur Guillaume, mais, croyez-moi, je sais ce que je dis, sa politique d'alors était de gouverner les partis allemands avec cette crainte et cette menace. Pour lui, les hommes n'étaient que des pièces d'échecs; il se moquait des hommes et des peuples, de la France comme de l'Allemagne, tout devait servir au triomphe de ses vues, et il y sacrifiait tout, en effet.

« Quant à l'Empereur, il est souvent intempestif, c'est vrai. Mais il est allé au Maroc pour parer un soufflet qu'on voulait donner à l'Allemagne ; l'Angleterre, en prétendant traiter avec vous derrière notre dos, cet imbécile de Delcassé affectant de nous ignorer, n'y avait-il pas là une imprudence? au moins quelque exagération dans le dédain? L'Angleterre vous a soutenus à Algésiras parce que

vous lui avez donné l'Egypte... Et Suez, qu'elle vous a filouté? Ah ! elle fut spirituelle l'idée du roi Edouard de nous jeter l'un sur l'autre, et de vouloir ruiner, en même temps, n@tre marine I Pourtant son calcul peut pécher par la base. La guerre ne sera pas navale... Comment, en France, ne voit-on pas le jeu si clair de l'Angleterre? Les Anglais, c'est historique, n'ont jamais eu qu'un mobile :

leur intérêt personnel, immédiat ou lointain. En ce moment, ils tâtent le terrain pour savoir jusqu'où ils peuvent aller avec vous, jusqu'où ils pourront vous engager à leur suite!... Car eux, qu'est-ce qu'ils risquent, à être belHqueux? Ils n'ont pas de service obligatoire, et leur marine est la plus forte. La France, elle, risque tout. Il nous paraît, à nous, que nous ne risquons pas autant. L'Allemagne a une confiance souriante en son armée. Elle est sûre de la victoire. Et nous sommes 68 millions d'hommes. Si nous voulons la paix, ce n'est donc pas par crainte, mais bien pour pouvoir continuer notre pacifique labeur de commerçants et d'industriels. Quel effroyable malheur si la guerre éclatait!... Même si on veut ignorer quel sera le vainqueur. Cinquante milMards de perdus, plus peut-être, des centaines de milliers d'hommes tués de chaque côté, et, quoi qu'il arrive, la ruine... Des millions d'efforts à reprendre, comme si un cheval avait, en passant, écrasé de son sabot stupide un travail de fourmilière qui durerait depuis cinquante ans... «Tandis que, si vous vouHez être des réalistes précis et raisonnables, comme votre bon sens natif vous le permet, attendre des temps propices pour nous redemander la Lorraine, oubher, d'ici là, que nous nous sommes battus, comme les preux chevaliers du moyen âge après

leurs tournois, et décider de travailler ensemble ! Nous avons tant à nous apprendre l'un à l'autre ! Vous nous enseignerez le goût, l'art, l'art de vivre même, et nous TOUS montrerons à travailler et à entreprendre. Nous sommes en retard sur bien des points. Notre malheureux pays fut pendant plus de trois siècles le champ de bataille de l'Europe. Rappelezvous : si les Français pensaient à la succession d'Autriche, si Gustave- Adolphe voulait devenir le chef du parti protestant, si Louis XIV avait des difficultés avec l'Empereur, c'était chez nous que l'on se battait. Notre sol fut ravagé sans cesse. Nous étions pauvres. Pendant ce temps, TOUS prospériez.

— Quel intérêt aurait donc l'Allemagne à faire la guerre?

— Aucun, je vous l'ai dit, autrement il y a longtemps qu'elle aurait éclaté, vous le pensez bien... »

Cette rude franchise me plut.

SI NOUS SOMMES « Alors, que se passe- BATTus o o o rait-il en cas de guerre et de nouvelle défaite de la France?

Entre nous, je ne crois pas tant que cela à notre défaite, fis-je... Vous avez le nombre, c'est vrai, mais nous sommes meilleurs soldats que vous, plus vites et plus résistants et plus ardents ; vos troupiers sont mous et sans initiative, et notre armement est au moins égal au vôtre, — s'il n'est pas supérieur.

— Vous avez tort, répondit M. X..., car non seulement nous sommes plus nombreux que vous, et de beaucoup, — mais notre organisation vaut dix fois la vôtre. Il y a chez nous un ordre, une régularité que vous ne connaissez pas, dont vous n'avez sans doute pas l'idée. Tout est prévu, et tout sera exécuté selon des

prévisions mathématiques, à l'heure et à la minute. Notre mobilisation sera terminée et nos troupes à la frontière avant que votre armée soit en mouvement.

« Nous sommes donc sûrs de la victoire en cas de guerre. Et cette fois nous ne commettrons pas la faute de vous prendre un territoire, une Champagne ou une Franche-Comté... Nous avons assez de provinces réfractaires avec l'Alsace-Lorraine à l'ouest, la Pologne à l'est, le Holstein au nord. Et surtout nous avons assez de catholiques comme cela !

— Que ferez- vous donc, alors?

— Puisque vous avez si facilement payé 5 milliards en 1870, nous vous demanderons cette fois 30 milliards, ce qui vous appauvrira peut-être pour quelques années... Car enfin, malgré votre revenu annuel de 22 milliards, ce sera une saignée sérieuse... Et, comme on dit en France, cela mettra du beurre dans nos épinards.

— Charmante perspective ! Nous retournons aux guerres des hordes ! on se battra pour se nourrir, chassé de son pays par la famine. Heureusement que nous n'avons pas peur...

— J'ai dit que ce sera vous qui nous chercherez querelle.

« Et puis, continua-t-il, nous mettrons aux prises chez vous des prétendants ennemis : l'un au nord, l'autre au sud, ce qui entretiendra en France la guerre civile et donnera la paix au reste de l'Europe. »

Puis il reprit :

« Ce sont là des cauchemars. Il ne faut pas que tout cela arrive. L'Allemagne et la France unies pourraient gouverner le monde. Nous avons l'esprit d'entreprise, vous avez le goût de l'épargne. Chez nous l'industrie s'est développée si vite qu'elle

n'a pas assez de capitaux pour vivre, elle vit de son crédit ; chez vous, elle est forcée de se restreindre dès que ses capitaux sont épuisés, parce que le crédit n'existe pas, et que l'argent reste dans les coffres.

— N'est-il pas vrai que votre situation financière ne peut qu'empirer? Les économistes, même les vôtres, prétendent que la seule richesse durable des nations ne peut leur venir que de leur sol... Or, celui de l'Allemagne est pauvre... Et si vous êtes destinés à recevoir des autres plus que vous ne leur donnerez, ne devez-vous pas forcément vous appauvrir?

— Dites tout de suite que l'Angleterre est à la veille de la faillite... Elle n'est riche que de son industrie et de son soussol, — comme nous. L'Allemagne a vu ses importations dépasser, en effet, ses exportations de 1 milliard 666 millions ; mais les Turcs nous doivent beaucoup d'argent. De même nous avons prêté de l'argent à la Russie, à la République Argentine, au Chili, au Pérou, au Mexique, à la Chine, au Japon; l'intérêt nous en

est servi chaque année. En dix ans, nous avons reçu de l'étranger 1.764 millions d'or, en solde.

« Et puis, nous sommes décidés à pousser nos exportations le plus loin possible. En attendant, nous balançons nos affaires et vivons sur notre fortune personnelle. »

Et si, pour conclure, on me demandait de résumer l'impression objective, sincère, que je rapporte d'Allemagne, je répondrais par cette image, qui me saute pour ainsi dire toute vivante de l'esprit :

Un ancien contremaître devenu patron, et dont les affaires prospèrent, quarante ans, haut en couleur, plein de santé et d'optimisme, père de nombreux enfants, actifs, unis, solidaires et soumis à l'autorité paternelle, sans fortune et dépensant largement ses bénéfices pour améliorer son outillage et augmenter le bien-être et le confort des siens, s'endettant même un peu, sachant qu'il paiera...

Telle en effet m'apparut l'Allemagne au cours de ce voyage qui dura trois ans.

Hhot. Scherl, Berlin.

LA GARE CENTRALE de Leipzig n'ej^t ficlievée que (.'ans sii paiiie gaiiclie, celle île la PI■u^se. Les liavaiix do la pariie droile. dont les frais sont assumés par la Saxe, n'avancent (|uc lentement, laiile de fonds suffisants.

Ph.il. Sflieil. BoH n.

LE COMMERCE DES FOURRURES. — Leipzig s'est, depuis longtemps, fait une réputation universelle pour le commerce des pelleteries, et possède près de 200 maisons de pelleteries.

Planchk 3i

il iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiMiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii^

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