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dis pas de mal de mes concurrents, qui font d'excellente bière, dont je bois souvent. Je vous dirai même qu'il m'arrive de déguster le matin les bières rivales pour en suivre les changements en bien ou en mal, pour essayer de les imiter dans le premier cas, pour faire mieux dans le second. Car les bières sont aussi différentes que les crus de Bordeaux et de Bourgogne. Je ne suis pas sûr du tout que, si je transportais mon usine à 3 kilomètres d'ici, je pourrais produire exactement la même bière que celle que je brasse aujourd'hui tout en employant les mêmes produits, la même eau, la même levure et les mêmes ouvriers. Le goût de la bière est aussi mystérieux que le goût des fromages. Pourquoi des habitants de votre Normandie ou de votre Auvergne, transportés en Allemagne, n'ont-ils jamais pu obtenir les camemberts, les roqueforts qu'ils fabriquaient si facilement dans leur pays?
«Aussi, en Bavière, chacun a sa bière favorite, et vous auriez beau user de tous les artifices possibles, vous ne feriez pas passer un pot de Lôwenbrâu pour un pot d'Augustinerbrau ou de Pschorrbrâu, à un Munichois digne de ce nom.
— Dans un établissement de bière au détail, combien peut-on débiter de bière, en un jour, en moyenne?
— 10.000 litres. Pendant la fête d'octobre et la fête des tireurs, on arrive, dans une seule de nos brasseries, à consommer 20.000 litres dans une journée. »
Une autre question m'intéressait. Combien un vrai Bavarois, un solide Munichois, entraîné depuis l'enfance, peut-il bien avaler de bière par jour?
« On exagère beaucoup, me dit M. Joseph Pschorr, il n'y a pas de Gascons qu'en France I Quand un Munichois, un de ceux dont vous parlez, mangeant du
raifort, des concombres et des brezeln pour stimuler sa soif, a bu 8 ou 9 htres dans sa journée, c'est tout le bout du monde.
— Ah I fis-je, tout de même?
— Pas plus, insista M. Pschorr avec un grand naturel. Et je dois dire que les étrangers de passage, quand ils s'y mettent, boivent plus que les Munichois. 9 Htres, continua-t-il. Pensez au temps qu'il faut rien que pour les faire passer du pot dans le gosier, du gosier dans l'estomac, de l'estomac... à la liberté ! On ne peut pas tout avaler d'un coup. C'est une véritable occupation. Il faut n'avoir rien à faire.
— On m'avait dit que les garçons brasseurs, les livreurs surtout, avaient une capacité remarquable.
— Je vous le répète, il faut du temps ! Leur travail ne leur laisse pas le loisir suffisant. Cette légende, qui a une partie de vérité, vient de la coutume que nous avions autrefois de payer le salaire de nos ouvriers en nature, en bière. Alors, en effet, tous ceux qui travaillaient dans les brasseries, leurs femmes, leurs enfants, leurs parents, vivaient surtout de bière. Aujourd'hui, ces mœurs ont changé. Nous payons les salaires en argent. La ménagère s'en empare, et l'ouvrier doit, comme les autres, payer son litre de sa poche. De ce fait, la consommation de la bière a diminué à Munich. C'est un sacrifice que nous ne regrettons pas. La santé publique en profite. Nos bières sont bonnes, saines et nourrissantes, faites d'orge et de houblon et non de riz comme en Amérique (le riz est interdit par la loi en Bavière), mais l'excès de bière ne vaut rien pour le foie et le cœur ; il amène ce qu'on appelle le Miinchencr Bierherz, c'est-à-dire une sorte d'engraissement du cœur dont on meurt.
Il nous faut chercher des débouchés nouveaux. Nous avons plus de peine, mais
nous préférons que nos ouvriers se portent bien. »
Bonne et saine parole de désintéressement, me disais-je, qu'on est lieureux de trouver dans la bouche d'un patron archimiJIionnaire.
Mais M. Pscliorr ajouta :
« S'ils se portent bien, ils travaillent mieux et plus... »
Ce que me disait M. Pschorr sur la diminution relative de la consommation de la
bière en Bavière, j'ai pu le vérifier par ailleurs. Mais un médecin m'en donne une autre raison :
« Oui, on boit moitié moins qu'il y a vingt ans, me dit-il. Les sports, le ski, le football, le cheval, le tennis, l'alpinisme, ont diminué la fureur de boire. Les étudiants eux-mêmes se grisent moins. L'alpinisme surtout, qu'on a réussi à développer chez la jeunesse des écoles, a eu ce bon résultat. »
MUNICH
(SUITE